CHAPITRE II
Uaarpatlons et ptitlUgn.
C’est la loi fatale des usurpations de n’avoir pour appuis que leurs instruments mêmes , et de ne les conserver qu’à la condition d’entrer en partage avec eux. L’usurpation dans l’État fait le privilège dans la société.
Cette loi , la royauté française l’a subie. Elle en a vécu , mais aussi elle en est morte.
Sous les Mérovingiens.
Ce fut pour établir dans l’État comme souveraineté politique le pouvoir qu’elle avait seulement dans l'armée comme souveraineté militaire que la royauté franco-romaine distribua à ses soldats de la conquête des Bénéfices et des Offices. Les bénéfices étaient des biens du domaine privé des empereurs et des terres du fisc de l’Empire. Les offices étaient des fonctions , des dignités, des titres du palais , de l’armée et de
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l’administration , calqués sur la hiérarchie de la cour et du gouvernement des Césars.
Les Francs, restés soldats et dispersés par bandes dans les châteaux et dans les campagnes, comme une armée dans ses cantonnements , reçurent les charges purement militaires. Leurs chefs, sous le titre de ducs, gouvernèrent ces vastes circonscriptions territoriales que les Ri imains appelaient des provinces.
Dans cette milice armée est l’origine de la noblesse d’épée, qui se regarda toujours comme au premier rang de la hiérarchie aristocratique.
Ceux qui , en petit nombre , faisaient partie du compagnonnage' plus intime de la royauté, se montrèrent pressés comme elle de jouir des fruits de la conquête. Ils délaissèrent la rudesse de la tente pour la mollesse du palais , les fatigues de la milice armée pour les douceurs de la milice palatine, et, sous le nom d’officiers du palais, P’uh ayant l’étable, l’autre les écuries, celui-ci chambellan, celui-là pannetier, tous commensaux inséparables, conseillers intimes du souverain , ils attiraient à eux les affaires qui venaient à son tribunal , apposaient leur nom en contreseing à toutes ses chartes, et s’entremettaient même dans ses mariages. Ministres de ses colères, de ses vengeances, de ses amours, de ses débauches , ils tfafiquaiefit de sa justice, de sa faveur'ou de sa clémence.
Là fut le principe de cette détestable noblesse de cour qui , par elle-même , par ses tilles et par ses
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femmes, ne cessa d’être le centre de tontes les intrigues, de toutes les bassesses; qui pervertit les meilleures natures, fit obstacle au redressement des griefs, et, par la faveur, échappa toujours à l’action régulière des lois.
Pour se faire accepter des chefs de la race conquise, et , par eux , ia rattacher à ses nouveaux maîtres , la royauté de la conquête les appela aux offices de l’administration civile. La domesticité administrative des Gallo-Romains vint se rattacher à la domesticité palatine des Romains-barbares. Sous le titre de comtes, de vicaires, de centeniers, les sénateurs, les clarissimes , les honorés du municipe , de ia jurande et du fisc, reçurent comme offices l’administration des cités , la distribution de la justice , et surtout la collection fructueuse des impôts.
Ayant trouvé toute montée la savante machine administrative et fiscale de l'Empire y les Mérovingiens , de peur qu’elle ne se détraquât entre les mains grossières des Francs, la laissèrent aux mains habiles qui, suivant la formule d’investiture, en avaient pris à ferme l’exploitation. Le personnel et les rouages furent conservés, dans les sommités comme dans 1 les rangs les plus intimes. Cela explique la facilité avec laquelle le Gallo-Romain devint Romain-barbare , et ne laissa plus à la conquête que la physionomie de l’un de ces chassez-croisez de gouvernements auxquels on adonné emphatiquement, de nos jours, le nom de révolution. Le nouvel arrivé se garde bien
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de loucher à l’état des choses ; tout au plus change-t-il, un peu l’état des personnes, pour confier à celles dont il se croit sûr les positions les plus élevées.
Dès les premiers jours de la conquête , les membres de cette mililia togata , les juristes, les publicains, les exacteurs, mirent au service de l’usurpation royale leur vieille expérience dans l’art de faire rendre à la loi et à l’impôt tout ce qu’on en peut retirer de pouvoir et de richesse.
Ce sont eux qui répètent à l’envi au Mérovingien qu'il est le triomphant héritier des Césars, et qu’il tient comme eux son pouvoir de Dieu même, dont il est le représentant sur la terre. L’un devient son référendaire , et il a la garde de son anneau ; l’autre , son chancelier , et il a sous sa direction cette armée innombrable de ministeriales , de commis, de scribes, de garde-notes , de tabellions , qdi conservèrent dans la barbarie franque et continuèrent sous la royauté féodale les traditions administratives et fiscales de la civilisation romaine, dont, à la grande joie des historiens de l’École politique , la chaîne s’est perpétuée sans interruption jusqu’à nous.
De là sortira la noblesse de robe , qui a tenu le troisième rang dans la hiérarchie , et cette espèce d’aristocratie administrative et fiscale que Dioclétien avait étagée, dans l’Empire , entre la disparition du patricial et l’asservissement du peuple. A partir de Philippe I", les rois de France en récompensèrent les services, et souvent les exactions, par des lettres d’a-
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noblissement et l’octroi de titres sans terre. Comme si - les rois, qui ne pourraient faire un homme, peuvent faire un noble! comme si les parchemins pouvaient tenir lieu d’ancêtres, et les titres de vertus !
Celte aristocratie du plumitif fut une machine toujours ingénieuse, mais toujours écrasante, la seule du reste qui ne se soit jamais détraquée au contre-coup des écroulements de la politique et de la société. Nation dans une nation , le fisc fut pour elle la grande et unique légitimité; et, en tout temps, elle a accompli, dansson immutabilité, ses évolutions successives autour des dynasties qui passent, et des sociétés qui disparaissent ou se transforment.
Offices et bénéfices n’étaient, à l’origine, donnés et possédés qu’à titre temporaire et viager ; ils suivirent en cela les conditions mobiles de la royauté , élective de sa nature ; pas plus que la couronne ils ne se transmettaient de droit par hérédité. Il n’y eut pas plus de noblesse que de royauté de naissance. L’hérédité nobiliaire et royale sortit de cette loi instinctive de la nature humaine qui porte à vouloir conserver ce que l’on a .acquis et transmettre ce que l’on a conservé. L’ignorance, l’asservissement, la lâcheté en firent seuls la légitimité. L’hérédité ne fut ni instituée ni consentie; elle s’imposa et elle fut subie. Elle a été uniquement le fait de la solidarité politique et sociale qui relie entre eux les intérêts communs de la domination.
Aussi vint-il un moment où la royauté ne pût so
maintenir qu’en se laissant tomber, du pavois porté
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par des soldats, dans un fourgon traîné par des bœufs. Ce fut l’œuvre des maires du palais. Nommés à la surveillance et tutelle des rois par l’élection des grands, ils aspirèrent à substituer l’hérédité à l’élection. Pour que l’usurpation des grands laissât passer l’usurpation des maires, ceux-ci permirent que l’usage viciât le droit . L’hérédité s’établit ainsi peu à peu, comme principe, dans les bénéfices et dans les offices, et la possession viagère devint la propriété ineommutabte.