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CHEZ LE GÉNÉRAL

Il clort dans sa gloire, entouré de la vénération du peuple canadien, ce navigateur de génie qui sut si bien choisir ce site pittoresque pour y planter en 1608, le pavillon fleurdelisé. Après avoir parcouru en tous sens les vastes contrées du Canada, Samuel de Champlain eut le mérite et l’honneur de laisser un établissement régulier en ce pays et Québec s’éleva radieux sur le Cap Diamant.

Perchée sur un rocher à qautre cents pieds au-dessus du Saint-Laurent,’ cette ville jouit d’un superbe panorama et le voyageur ému contemple avec admiration ces beautés de la nature oui en font le charme : on dirait que le Souverain-Maître s’est arrêté longtemps en' cet endroit dans son œuvre gigantesque, du monde pour réunir dans ce petit coin de terre les richesses de sa création.

Partout où le regard se porte on est captivé. Que l’on

assiste au lever du soleil, ou que le soir la lune en fuyant en diamante, de sa vaporeuse clarté, la marée régulière qui monte ou descend, le coup d’œil est toujours imposant, grandiose. De la vaste terrasse, qui a été jetée au pied de la noble citadelle, on domine l’étendue du beau fleuve; ici, l’île d’Orléans, plus loin Beauport; de tous côtés des sommets - dont le tuf ondoyant s’élève vers le ciel ; puis, fermant l’horizon, les Laurentides se dressent majestueuses en suivant le détour des rives, que parsèment les voiles nombreuses des navires.

Québec avec ses beautés naturelles est néanmoins demeurée longtemps stationnaire; mais lorsque l’honorable S. Parent, aujourd’hui premier ministre de la province, fut nommé maire de cette ville, il lui donna une impulsion nouvelle, rajeunit par de grandes améliorations cette vieille cité qui décrépissait, la modernisa et fit de Québec une des plus jolies et des plus florissantes villes du Canada. Etant sous la domination anglaise l’ancienne capitale a cependant conservé un cachet tout français, sa religion, sa langue et ses mœurs. Au fond du cœur de ses habitants est demeuré vivace le sentiment national pour la France, et tous les Canadiens-Français redisent avec amour et orgueil ces vers de leur poète:

“ Nous sommes enfants de la France,

Vive à jamais son souvenir ”. *

Mais au jour où commence notre récit, Québec n’était pas la ville conquise, Québec appartenait encore à Louis XV. C’était en 1757, «au milieu de février. Il faisait froid, le vent soufflait avec violence à travers les rues étroites de la cité de Champlain ; la neige tombait en tourbillonnant et le sifflement aigu des aquilons interterrompait seul le morne silence qui envahissait la ville. Pas un passant, les rues étaient désertes, les maisons closes et noires comme si déjà les paisibles Canadiens

* Ls. Fréchet*"'-

fussent tous rentrés chez eux, bien que neuf heures fussent à peine sonnées à la cathédrale.

Au milieu de ces ténèbres opaques seule une faible lumière vacillait à la fenêtre d’une des habitations de va rue Buade. C’est là que je veux conduire mes lecteurs.

Pénétrons dans la chambre d’entrée. Près d’une table, où sont épars quantité de papiers et quelques cartes géographiques, est assis un homme d’une quarantaine d’années environ. Sa figure respire une rare intelligence, son regard brille d’un feu sombre, tous ses traits sont empreints d’une mâle énergie. Cet homme est le général Montcalm. Debout devant lui se tient un jeune militaire.

— -Vous disiez donc, général, que les Anglais sont en ce moment occupés à fortifier le fort Georges.

— Oui, mon cher Robert, le dernier parti de Canadiens et de Sauvages, que monsieur de Vaudreuil a envoyé pour reconnaître le pays, sur les frontières des Anglais, a pénétré au delà du lac Champlain. Les Anglais dans cet endroit ont déjà amassé une grande quantité de vivres et de munitions, ils sont actuellement à construire des retranchements.

- Vous êtes d’avis, général, qu’on attaque le fort avant que l’ouvrage soit achevé?

■ — Certainement, Vaudreuil est aussi de mon opinion. Nos troupes attaqueront le fort par escalade, et si elles sont repoussées, elles mettront le feu aux bateaux, aux magasins se trouvant sur leur passage, afin de retarder les progrès que les Anglais pourraient faire, s’ils avaient dessein d’attaquer Carillon ou la Pointe de la Couronne.

— Ainsi, général, nous partirons sous peu ?

— Oui. Un détachement de Canadiens et de Sauvages va être formé avec diligence. On en confiera le commandement à M. Rigaud de Vaudreuil, on lui donnera pour second le chevalier de Longueuil. Vous suivrez ce détachement, Robert, j’ai confiance en votre

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bravoure, montrez-vous digne du grade de lieutenant que Ton vient de vous donner, confondez par votre valeur la haine de l’ennemi qui enviait l’honneur qui vous était dû de droit, forcez-le à se taire, qu’il comprenne combien vous étiez plus digne que lui de remplir cette place.

— Quoi, général, vous connaissez la haine que nie porte Gontran de Ivergy depuis ma nomination?

— Certainement, je n’ignore pas la jalousie qu’il vous a toujours portée; vous avez déjà rempli plusieurs missions de confiance, vos supérieurs ont pour vous une grande estime, amplement justifiée. Vous êtes plus jeune que de Kergy, il croyait devoir être nommé de droit sans même consulter le mérite. Sur quoi je dirai avec notre grand poète :

p Tu es jeune il est vrai, mais aux âmes bien nées,

La valeur n’attend pas le nombre des années.

— Ah ! général, ne parlez pas ainsi, vous me mettez dans une profonde confusion.

— Ta-ta-ta, fit le général en riant, vous vous laissez intimider comme une jeune fille maintenant ! je ne le veux pas, malgré vos vingt-et-un ans. Un lieutenant doit être plus ferme.

— Oui, devant l’ennemi; mais un tel éloge donné par le général Montcalm ! Vous regardez d’un œil trop indulgent les quelques services que j’ai pu rendre à mon pays.

— Non, Eobert, depuis un an j’ai pu vous connaître et vous apprécier. A peine âgé de vingt ans, vous quittiez la France. Connaissant les épreuves et les fatigues que l’on éprouvaient en Amérique, vous n’avez pas hésité, vous êtes venu offrir votre bras à vos compatriotes pour les aider à défendre les possessions de votre roi. Depuis lors vous avez prouvé que Sa Majesté avait en

vous un sujet dévoué aux intérêts de la patrie. Vous avez acquis l’estime du général Montcalm.

- — Oh ! général, fit le jeune homme, saisissant la main du marquis, ces paroles seront gravées dans mon cœur. Vous me rendez ceux que j’ai perdus, votre bonté me fait oublier les malheurs qui m’ont séparé de ma famille; vous êtes pour moi un père.

Le général reprit :

— Et j’ai trouvé en vous le meilleur des fils.

"Robert ne répondit pas mais un éclair de joie illumina son front. Montcalm parcourait la chambre à grands pas pour cacher l’émotion qui le dominait.

Les deux hommes gardèrent quelques minutes le silence. Neuf heures et demie tintèrent. Au même instant la porte s’ouvrit, un troisième personnage parut sur le seuil.

Beau, grand, noble de tournure, à la démarche imposante, aux traits distingués, au regard vif et brillant, au teint chaud, dénotant une nature vive, enthousiaste, un sang bouillant, un cœur ardent, plein de tendresse comme celui d’une femme, les attaches nerveuses, les extrémités petites, un grand air aristocratique, tel était celui qui faisait son entrée. Il portait avec grâce l’uniforme de colonel.

— Général, dit-il en saluant, je suis à vos ordres.

Montcalm se retourna.

— Tiens, c’est vous, de Radncourt ! Il est donc temps de se rendre chez le gouverneur, qui réunit ce soir la société de Québec. Nous accompagnez-vous, Robert?

— Non, général, rien ne m’attire à ce bal ; puis il ajouta en souriant, se retournant vers le colonel. Personne ne sera attristé de mon absence.

— Vous ne le savez pas, répondit ce dernier.

— Mais vous, Félix, vous savez que mademoiselle Hortense de Roberval serait chagrine si vous n’y étiez pas.

De Raincourt sourit.

— Yous pensez?

— J’en suis sûr.

— Alors, -c’est pour ne pas la contrarier que j’y vais.

— A7ous faites bien pour elle et pour vous.

— Pourquoi ne pas suivre mon exemple ?

— Non, je ne suis pas aimé, moi.

— Yous le serez, dit le général. Est-ce à vingt ans qu’il est. permis de désespérer.

— C’est vrai ; mais ce soir j’ai plusieurs écrits à expédier pour M. de Bourlamaque.

— • Allons, fit le marquis, je vois que nous ne pourrons vous décider. Au revoir donc. Yenez, de Raincourt.

Demeuré seul, M. de Marville s’assit, laissa tomber sa tête dans ses mains et se plongea dans une rêverie profonde.

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