AYANT LE BAL
- — - Allons, maintenant, mademoiselle, donnez-moi co pied mignon qne je le chausse de ce charmant soulier de satin blanc. Bon, à présent, vous .serez véritablement la plus belle du bal ce soir.
Ainsi parlait une grosse petite servante à sa maîtresse, mademoiselle Géraldine Auricourt, jolie jeune fille de dix-huit ans, aux grands yeux noirs, pétillant de malice, aux lèvres roses et mutines, aux cheveux d’or et bouclés, qui, vêtue d’une élégante robe de gaze blanche relevée de marguerites et de muguets, offrait à son miroir le plus délicieux portrait.
— Crois-tu, Madeleine, demanda-t-elle à sa servante, en souriant à sa glace, est-ce que vraiment je suis jolie?
— Mais, regardez-vous donc, mademoiselle, et vous n’aurez pas besoin de ma réponse.
— Ainsi, tu penses que je ne resterai pas toute la soirée clouée sur ma chaise? Pour la première fois que je vais au bal, cela ne serait pas très encourageant.
— En vérité, mademoiselle, si tous les blancs-becs qui vont se trouver chez le gouverneur vous laissent un seul instant de repos, il faudra qu’ils soient des satanés freluquets bien imbéciles.
— Tu es flatteuse, ma bonne Madeline, je deviendrais orgueilleuse si je te croyais, mais du moins, ce que je puis espérer, c’est de m’amuser un peu.
— Moi, j’en suis sûre.
Géraldine sourit et faisant une gracieuse révérence à sa glace :
— Oui, c’est ainsi que je ferai, si l’on me demande à danser : Avec plaisir, monsieur.
Et saluant de nouveau:
— Est-ce bien, Madeleine ?
— Parfait, mademoiselle, pas moyen de faire mieux.
— Oh ! que le gouverneur a eu une bonne idée de réunir la société de Québec; comme je vais m’amuser. C’est délicieux un bal.
Heureuse comme toutes les jeunes filles pour qui la vie s’ouvre sous de riants aspects, Géraldine trépignait d’impatience depuis plusieurs jours pour ce bal; quelle hâte elle avait eue de revêtir cette légère robe blanche qui la rendait si séduisante ; comme elle avait rêvé, flots de lumières, guirlandes de fleurs, tourbillons de danseurs et de danseuses, toilettes aux brillantes couleurs, musique aux accords harmonieux; et combien ce jour qui devait combler ses vœux lui avait semblé lent à venir. Que de rêves, que d’illusions !
O jeunes filles, combien d’entre-vous avez poussé un soupir de tristesse, en songeant à vos illusions mortes; combien de femmes au front déjà pâli, ont senti leur cœur se serrer au souvenir de cette première entrée dans le monde !
Le monde, quelle dérision ! quel vide dans cette foule qui vous entoure, dans ce monde d’indifférents qui vous prodiguent ces mille flatteries, ces compliments banals s’adressant à votre figure ou à votre toilette; hélas ! combien peu ont regardé dans votre âme; combien peu se sont inquiétés de connaître les ressources de votre esprit, les sentiments de votre cœur. Là, plus que partout ailleurs encore, on ne s’éprend que de ce qui brille. Cependant malgré tout ce que la vie pourra apporter de déceptions, quelle est la jeune fille qui n’a pas senti son cœur battre de bonheur a 1 aurore de son premier bal?
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On est heureuse d’être jeune, d’être belle, d’être admirée, même par un indifférent, et toute peu coquette qu’est une femme, elle ne peut se défendre, de ce sentiment naturel de satisfaction né d’un compliment que son miroir lui a déjà dit être vrai, et dans le cerveau de Géraldine il n’y avait qu’enivrement et jouissance.
— - Allons, dit-elle, s’élançant hors de" la chambre, il faut que j’aille prévenir mon père que je suis prête, et lui montrer ma toilette.
Chantant un joyeux refrain, elle descendit rapidement l’escalier et fit irruption dans le cabinet de son père le docteur Auricourt, qui, en ce moment, était occupé à parcourir un ouvrage médical; il releva soudain les yeux et un sourire doux illumina sa physionomie pensive. A le voir ainsi regarder Géraldine, il 'était aisé de deviner que cet homme n’avait qu’une affection au monde, son enfant. En effet il ne vivait que pour sa fille.
Au printemps de sa vie, après une heureuse union, le docteur Auricourt s’était vu subitement enlever une compagne chérie. Brisé par cette perte, il résolut de quitter la France où tout lui rappelait son bonheur perdu. Il voulait oublier. Il fallait mettre la distance, les mers, les océans entre les jours de félicité et les jours de douleur. Une vie nouvelle s’ouvrait devant lui ; dans un monde nouveau il la commencerait; il la consacrerait toute entière à ce petit être faible et chétif que lui avait légué celle qu’il pleurait.
Avec ce dévouement des âmes impressionnables, ce père malheureux avait déversé sur sa fille tant de tendresse, l’orpheline avait grandi tellement choyée, tellement aimée, que la perte de sa mère s’était à peine fait sentir.
Le docteur possédait une belle fortune, considérablement augmentée par son travail. Ayant apporté dans ses relations avec tous, cette droiture, cette franchise,
appartenant aux hommes d’élite, il jouissait d’une grande considération; on l’aimait, on le respectait.
— Regarde, père, s’écria mademoiselle Aurieourt en pirouettant sur son talon, je suis jolie, n’est-ce pas?
— Jolie ! répondit-il en regardant sa fille avec amour, petite folle, est-ce à moi que tu fais cette demande, je ne pourrais te donner une réponse affirmative ; mais jolie ou non, je t’aime ainsi.
Et, l’attirant à lui, il l’ embrassa.
— Géraldine, mon enfant, tu ne penses pas partir maintenant, il est à peine huit heures.
— Lorsque vous aurez terminé votre toilette il sera grandement temps, car si nous partions plus tard, nous perdrions plusieurs danses.
— Quel dommage, dit le docteur en souriant, je ne danse plus moi; mais, puisque tu le veux, je vais faire un bout de toilette.
Géraldine attendit avec une grande impatience. Enfin, M. Aurieourt fut prêt. Une voiture attendait, la jeune fille y monta lestement suivie de son père. Les chevaux furent fouettés et partirent à grand train.