‹ Avant la conquêteChapitre 18 sur 26 · SÉPARATION · texte numérisé non relu

SÉPARATION

“ A ce chœur joyeux de la route Qui commençait à tant de voix,

Chaque fois que l’oreille écoute Une voix manque chaque fois.

Chaque jour l'hyme recommence,

Plus faible et plus triste à noter.

Hélas! C’est qu’à chaque distance Un cœur cesse de palpiter.”

Lamartine.

La pièce est vaste, les meubles sont couverts de tentures blanches, une demi obscurité règne dans la chambre, des monceaux de fleurs sont épars ça et là. Sur une petite table est un crucifix au milieu de deux candélabres d’argent où brûlent en vacillant quelques bougies; dans un vase de cristal, rempli d’eau bénite, posé tout auprès trempe une branche de rameau, dans la chambre règne une atmosphère oppressante qui saisit et pénètre.

Des êtres silencieux circulent autour d’une couche funebre. Les visiteurs se succèdent sans relâche, on s’agenouille, on prie, on regarde celui qui n’est plus et puis l’on disparaît sans bruit pour faire place à son voisin, emportant avec soi ce sentiment d’oppression, dont les plus forts même ne peuvent se défendre à l’aspect rigide et froid de l’inexorable mort. Mort! il est mort ! Et cette foule de passants, qui se renouvelle sans interruption atteste combien était estimé et honoré cet homme de bien que TEternel vient de rappeler à lui.

Plus d’une larme a coulée des regards qui se cont portés sur cette physionomie, qui dans le dernier sommeil garde encore toute sa noblesse et sa beaute. Il a secouru tant de malheureux ce pauvre docteur Auricourt ; par ses soins et ses bontés, il a rendu à tant de mères leurs enfants mourants. Il a secouru 1 indigent, n’épargnant aucune fatigue, aucune peine, achetant de son propre argent ce qui pouvait les ramener à la santé; et aujourd’hui, que ce protecteur de 1 humanité souffrante n’est plus, il n’y a qu’une voix pour proclamer ses bienfaits, les regrets les plus cuisants 1 accompagnent dans la tombe. Hélas! est-il vrai qu’il soit parti si tôt, lui qu’on voyait hier encore au milieu des amis qu’il protégeait.

— Pauvre docteur, comme il était aimé !

Et cette phrase se répète de bouche en bouche. Chacun proclame, exalte ses mérites.

— Comme nous allons le manquer chez nous, disait, en quittant la maison, un vieux grenadier, s’adressant à son supérieur qui portait l’uniforme de capitaine.

— Vous avez raison, le docteur faisait le bien partout où il passait. On dit qu’il est mort ruiné.

— Pas possible !

— Oui, le mauvais état de ses affaires a causé sa mort, dit-on.

— Et sa famille ?

— Reste dans la pauvreté.

— Il n’a qu’une fille, heureusement.

— Oui, fiancée au lieutenant de Marville.

— Alors, elle sera à l’abri du besoin.

— Je ne sais trop. Les jeunes gens du grand monde recherchent presque tous la fortune. Ces événements fâcheux peuvent, bien briser l’engagement.

Le vieux grenadier fronça le sourcil en regardant son voisin.

— Vous pensez, dit-il. Dans le grand monde c’est

ainsi que les choses se passent? Eli bien! moi je serais plus porté à l’appeler le petit mondé. Un homme d’honneur brise sa parole pour si peu! Je suis bien aise monsieur, de ne pas appartenir à ce monde-là.

Et il quitta son supérieur en grommelant :

— Quelle honte !

Oui, il les avaient laissés sans fortune ces deux enfants qu’il chérissait tant.

Géraldine et Robert étaient arrivés à temps pour recevoir sa dernière bénédiction. Le docteur Auricourt, en quittant sa fille, s’était rendu à la ville, après avoir donné ses soins au malade qui le réclamait. Là, de tristes nouvelles, récemment arrivées de France, l’attendaient. On lui annonçait, dans une courte dépêche, la ruine de toutes ses espérances. Sa fortune venait d’être engloutie dans les spéculations frauduleuses de ceux en qui il avait mis toute sa confiance. Il ne lui restait pour tout bien que la maison qu’il habitait et quelques centaines de dollars.

Cette nouvelle était foudroyante, ' le docteur sentit qu’il était frappé au cœur. Sa fille était désormais sans dot, fiancée à un homme aussi pauvre qu’elle même. Il voulut réagir contre l’affaissement qui l’envahissait, mais, en arrivant chez lui il fut obligé de se mettre au lit et envoya en toute hâte à la recherche de son enfant, sentant qu’il n’avait plus que de courts instants à vivre.

Géraldine et Robert tombèrent tous deux à genoux à son chevet, en arrivant de cette promenade où ils avaient été si heureux. Us comprirent, en apercevant leur père, qu’il était bien mal, et la jeune fille ne pût contenir ses sanglots en portant avec angoisse à ses lèvres les mains du moribond.

- — Mon père, mon père, voilà tout ce qu’elle pouvait dire à travers ses larmes.

— Ne pleure pas ainsi, mon enfant, dit-il, la séparation n’est pas éternelle, là-haut je prierai Dieu qu’il vous protège. Robert, vous l’aimerez toujours, j’ai confiance en vous, vous saurez la rendre heureuse; je vous la confie, vous serez désormais son unique protecteur. Que Dieu vous bénisse, mes enfants. Hélas! je vous laisse sans ressources.

Un profond soupir souleva sa poitrine et tout fut fini. Un homme de bien venait de disparaître. Géraldine poussa un cri et s’affaissa, privée de sentiment, dans les bras de Robert.

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