‹ Avant la conquêteChapitre 20 sur 26 · DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

DÉSESPOIR

Trois jours s’étalent écoulés, trois jours de mortelles angoisses depuis que Géraldine et son fiancé avaient passé ensemble cette soirée où tous deux s’étaient bercés de si doux rêves d’avenir, et le jeune homme n’avait pas reparu. Qu’était-il devenu ? Rien, rien pour motiver cette disparition subite, toutes les recherches avaient été infructueuses. Melle Auricourt était dans un désespoir affreux. Oh ! douleur ! oh ! tourment, n’était-ce pas un rêve, un rêve terrible qu’elle faisait; le réveil ne viendrait-il pas dissiper ses tortures ? Etaitil vrai qu’elle avait pu vivre ces trois jours sans avoir reçu un seul mot de lui, qui put lui donner une espérance ?

Oui, je rêve, disait-elle, le présent est un mensonge, je vais bientôt m’éveiller.

Hélas ! pensée illusoire qui s’évanouissait avec chaque ombre du soir, avec chaque lever de l’aurore; et ses sanglots demeuraient sans réponse, et les accents de sa voix mourante s’éteignaient dans le silence du vide de sa vie. Robert ne répondait pas.

1 ale, telle qu’une martyre condamnée au supplice, la pauvre enfant parcourt sa chambre d’un pas chancelant, s’arrêtant de minute en minute, secouée d’un tremblement nerveux. Au moindre bruit qui se fait entendre elle tressaile et se sent mourir tant l’anxiété où elle se trouve, d’apprendre le sort de Robert, est grande. S’il n’était plus, s’il avait péri victime d’un accident terrible ! elle s’affole, elle court au dehors :

AVANT LA CONQUÊTI'

— Robert, Robert, où es-tu?

Et l’écho répond, en se perdant dans la montagne :

“ Où es-tu.” Mort peut-être, lui crie une voix intérieure. Non ! non, elle ne veut pas le croire. 11 était là, il y a quelques jours à peine, juste à cet endroit où, terrifiée elle vient de s’arrêter. Il lui semble que sa main presse encore la sienne, elle entend les dernières paroles qu’il lui a murmurées, elle le voit, elle l’appelle, elle l’attend, il va venir. Erreur, mensonge! il ne reviendra pas. Les clapotements lointains des eaux du Saint-Laurent, qui viennent mourir sur la grève, répondent seuls à sa voix; et les soupirs du vent mêlent leurs sons plaintifs à ses gémissements; mais lui ne l’entend pas. Elle reste anéantie, mourante, °t tombe privée de sentiments sur ce banc qui, quatre jours auparavant, était le témoin de leurs doux épanchements.

Morte ! Elle en a l’air, et les regards avides et passionnés de de Kergy, qui soudain s’est dressé à côté d’elle, la contemplent avec amour et anxiété. Il pose la main sur son cœur, il bat encore, ce ne sera qu’un évanouissement passager; mais il faut lui porter secours, il la saisit dans ses bras et l’emporte frémissant à la maison, telle qu’une bête fauve s’enfuyant avec sa proie poursuivie par la crainte que le chasseur ne la

lui ravisse. : i

Il ne craint plus Robert cependant, le matin même, Alléonémi lui a appris que son ennemi était mort; mais il y a une chose qui le trouble et le désespère : Géraldine l’aimera-t-elle un jour? Qu’importe! Il est décidé à tout tenter pour que cette femme lui appartienne. Il usera de persuation, il usera de la force même si on lui résiste. Géraldine est seule au monde, il est son unique parent, pourquoi redouter de ne pas réussir, ne l’accueillait-elle pas toujours avec plaisii avant qu’elle n’eut connu de Marville?

Ainsi dominé par ses sentiments il la transporte au salon où Madeleine et lui s’efforcent de la ranimer; mais tous leurs soins demeurent sans résultat. Le médecin qu’on envoie quérir en toute hâte, hoche la tête d’un air grave et déclare ne pouvoir répondre de rien avant que la jeune fille ait repris connaissance. Deux heures s’écoulent ainsi et -lorsque Melle Auricourt revient à elle, ce n’est que pour tomber dans un délire plus inquiétant encore.

De Kergy sent qu’il ne l’a jamais tant aimée et dans son cœur il rage encore contre Robert; c’est pour cet homme qu’elle mourra; c’est la pensée de son fiancé qui l’attire vers la tombe. Il ne pourra donc pas séparer ces deux êtres. Au moment où il croit que tous les obstacles sont écartés de sa route, une force plus puissante que la sienne a décidé qu’il ne pourra profiter de son crime. Ainsi le supplice de Tantale se renouvelle. Personne désormais peut se placer entre elle et lui, et la fatalité va lui ravir cette femme, que depuis des mois il désire. Elle lui semble plus chère que jamais, parce que jamais il ne l’a sentie plus loin de lui. Il la regarde, il l’écoute; elle appelle, mais le nom qu’elle murmure est celui de l’homme aimé.

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