‹ Avant la conquêteChapitre 21 sur 26 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

i/heure du sacrifice.

Tandis que ces événements se passaient nous étions arrivés aux tristes jours qui précédèrent la bataille des plaines d’Abraham. Montcalm ayant appris la disparition de son protégé, avait mis tout en œuvre pour retrouver le jeune homme; il avait fait battre la ville et ses environs par ses soldats sans pouvoir découvrir aucun indice. Le général commençait à croire, comme tout le monde, que le pauvre de Marville était mort.

Le protecteur de Robert était triste ; tout se réunissait pour l’accabler. L’hiver precedent avait été désastreux, la famine avait assailli son armée, le général l’avait soutenue par son dévouement, se privant souvent pour ses soldats ; et tandis que de toutes parts les Anglais nous entouraient, Bongainville ne ramenait de France qu’un secours dérisoire, dix-sept bâtiments chargés de vivres et de munitions et trois cent vingtsix recrues.

Depuis près d’un mois, Québec offrait un triste spectacle. Wolfe, campé à la Pointe Lévis ne cessait de lancer sur la ville une grêle de projectiles qui répandaient partout la désolation et l’incendie.

Une partie des maisons avaient disparues dans les flammes. La cathédrale n’existait plus et notie aitillerie ne pouvait riposter au feu de l’ennemi.

Montcalm marchait la tête mélancoliquement penchée vers le sol, ou. a chaque pas il rencontrait des

ruines. Le général pensait au Canada, et se disait qu’il fallait sauver cette malheureuse colonie ou périr.

— Quoi, naître, souffrir et mourir, voilà donc la vie de l’homme. O, France ! qu’es-tu devenue, où est maintenant ta gloire d’autrefois? Xoble race des Bourbons dont le cœur battit avec tant de valeur, tout est donc mort aujourd’hui 'dans ton âme? Et tu dors, roi des Français, lorsque tes sujets t’appellent.

Abîmé dans ses amères réflexions, Montcalm n’avait pas aperçu un homme marchant d’un pas rapide à sa rencontre, ce ne fut qu’en se frappant sur cet individu, qui, apparemment, était aussi préoccupé que lui, que le général releva la tête.

— Diable, fit-il, est-ce que vous ne vo\œz pas clair, l’ami.

— Oh ! général, mille pardons, répondit l’inconnu qui n’était autre que le colonel de Baincourt.

— Tiens, colonel, c’est vous, vous avez donc comme moi quelque chose qui vous tracasse l’esprit?

— Qui n’en a pas, général ?

— C’est vrai; mais lorsqu’on est jeune cela se porte mieux.

— Je ne dis pas non; mais il n’en est pas moins vrai que cela se porte mal, et si je n’avais d’inquiétude que sur mon sort, je ne serais pas trop malheureux.

— Que craignez- vous donc? je ne vous ai jamais vu abattu de la sorte.

Général, vous avez aimé, vous me comprendrez si je me confie à vous. Je crains de laisser Melle de Boberval seule en ce monde, sans protection, encore sous la tutelle d un homme sans vertu. Pourquoi ces tristes pensées m’assaillent-elles, je n’en sais rien, n’aije pas été vingt fois au feu, je ne puis m’expliquer pourquoi en songeant aux batailles que nous livrerons bientôt je me cens trembler.

Félix, je vais vous le dire, vous êtes comme tous

les amoureux. Avant peu, votre fiancée sera majeure, et étant si près de votre bonheur, vous craignez plus que jamais de la perdre.

Le colonel secoua la tête.

— Général, croyez-vous à la destinée ?

— Pourquoi cette question ?

— Eh bien ! ma destinée à moi est de mourir avant de pouvoir nommer Hortense ma femme.

— Colonel, vous n’êtes qu’un enfant.

* — Peut-être ; mais, général, voulez-vous m’accorder une faveur?

— Yous savez bien que je suis le père de mes soldats.

— Alors, si je meurs, promettez-moi de veiller sur ma fiancée, de la consoler.

— Je vous le promets, malgré que je ne croie pas à la destinée que vous vous faites.

— Merci, général, maintenant je pourrai mourir tranquille.

Et le colonel pressa fortement la main de Montcalm.

— Il faut vivre, de Raincourt, la patrie a besoin de tous ses braves défenseurs. Hélas ! nous avons fait déjà, je le crains, une grande perte dans la personne de ce pauvre Robert, lui qui avait rendu de si eminents services à son pays, qu’est-il devenu? Je ne puis comprendre cette disparition subite. A-t-il été victime d’un accident ou d’une vengeance affreuse. Que pensez-vous, de Raincourt? ne soupçonnez-vous personne? Ne croyez-vous pas comme moi que la jalousie peut avoir armé un bras meurtrier? Malheur à celui qui a trempé dans cette conspiration, le châtiment sera terrible. Avez-vous vu dernièrement M. de Kergy ?

— Général, on dit qu’il ne quitte pas Melle Auri-

court.

Ah ! la pauvre enfant, avez-vous de ses nouvelles ?

— Toujours dans le même état, général, elle ne reconnaît personne et demeure entre la vie et la mort.

— ■ Il est peut-être mieux qu’il en soit ainsi puisque nous ne savons encore rien de certain sur le sort de son fiancé. De Raincourt, surveillez la maison de Melle Auricourt, dans les circonstances présentes il ne peut y avoir trop d’amis pour protéger les intérêts de celui que nous cherchons.

— Croyez, général, que rien ne sera négligé de ma part.

Après cette conversation ils se séparèrent. Félix continua son chemin dans la direction qu’il suivait avant cette rencontre, c’est-à-dire que sans en avoir conscience, il se dirigeait vers la demeure de M. de Carre qui avait été préservée des flammes, et au bout, de dix minutes, il se trouva devant le jardin, alors il s’arrêta et regarda autour de lui.

Un boulet, récemment lancé, était venu se loger dans le mur et l’avait dégradé au point de faire une ouverture assez large pour livrer passage à un homme. Un éclair de joie illumina le visage de l’officier, il se baissa et pénétra dans le jardin, avec l’espérance d’y rencontrer Hortense.

Le colonel ne fut pas trompé dans son attente, un pas léger se fit entendre et, à la clarté de la lune, Félix aperçut la forme gracieuse de celle qu’il cherchait.

Elle était vêtue d’une fraîche robe de mousseline des Indes, sur ses épaules était jetée une courte mantille de velours bleu tendre, avec un point de soie d’Irlande en jabot, et garniture de duvet blanc. Quelques boucles éparses de sa, luxuriante chevelure s’étaient dénouées et tombaient sur son front et sur son cou encadrant avec harmonie sa belle figure pensive.

En ce moment, Melle de Roberval était la seule qui put apporter un adoucissement à la souffrance du co-

lonel, sa voix trouverait un écho dans son cœur et saurait dissiper les craintes douloureuses qui l’oppressaient.

Félix sentit tout cela, il prononça le nom de sa fiancée écartant le feuillage qui le séparait d’elle. La jeune fille s’arrêta un peu effrayée; mais aussitôt un cri de joie s’échappa de ses lèvres.

— Chut! fit le colonel, l’attirant à lui, je suis ici en voleur.

— Comment êtes-vous entré ?

— L’ennemi, aujourd’hui, m’ouvre le passage, c’est la première fois que je puis le remercier de ses boulets.

— Le mur est donc défait ?

— Oui, voilà pourquoi j’ai pu parvenir jusqu'à vous, ma bien-aimée.

— Alors, moi aussi je suis reconnaissante à l’ennemi; malgré qu’il m’ait fait trembler tout le jour. Le bonheur de vous voir ce soir efface toute ma peur, Félix.

— Chère Hortense, reprit-il je vous aime beaucoup; mais en ces jours je voudrais vous voir bien éloignée, vous êtes exposée à tant de dangers en cette ville.

— Et moi je préfère être ici, puisque vous y êtes aussi, n’êtes-vous pas exposé plus que moi, s’il vous arrivait quelque malheur, du moins je pourrais voler vers vous. Mais non, s’écria-t-elle, comme frappée de cette idée, Dieu ne le permettra pas, il ne nous séparera pas lorsque je n’ai plus que quelques semaines pour atteindre ma majorité et qu’alors rien ne pourra empêcher notre union.

— Dieu exauce les anges, vous prierez pour moi,

Hortense; mais si dans les luttes, qui bientôt auront lieu contre l’ennemi, la mort me frappait .

— Félix, Félix, reprit-elle, sans lui laisser achever sa phrase, si vous mourriez, je mourrais.

Et la jeune fille appuya sa tête sur l’épaule de son fiancé pour cacher les larmes qui inondaient son 1 isage. Le colonel ne chercha pas à tarir ses pleurs, car il "sentait qu’ils étaient versés sur son tombeau; un pressentiment l’avertissait de l’avenir et la douleur que lui-même éprouvait était trop grande pour qu .T lui fut possible de lui. donner aucune consolation.

Ils demeurèrent donc ainsi tous deux plonges dans une muette souffrance; enfin Félix pencha la tête >;t appuya ses lèvres sur le front de* la jeune fille.

— Hortense, dit-il, je t’aime, je t’aime et ne puis trouver la force de te quitter. Moi que le feu le plus terrible de l’ennemi n’a jamais pu émouvoir je me sens faiblir devant ton chagrin; un étrange sentiment de crainte me saisit en songeant à un nouveau combat.

— Non, Félix, il ne nous séparera pas, si vous mourez, je ne survivrai pas à votre perte ; mais pourquoi avoir de ces tristes pensées, ah, Félix, j’ai tant prié pour vous, je prierai tant encore, que Dieu voxrs- conservera à mon amour. Tout à l’heure, lorsque je me promenais seule dans le jardin, il me semblait que tout ce qui m’entourait me murmurait qu’il y avait encore du bonheur pour nous deux dans cette vie. A' oyez cette nature, comme elle est calme, ce ciel comme il est beau; l’astre des nuits verse sa lumière pour éclairer notre rencontre à l’heure où tout repose ; est-ce que tout ici ne vous présage pas des jours heureux? En nous montrant ainsi sa grandeur dans ses œuvres, Dieu ne nous dit-il pas d’espérer? Laissez-moi vous rassurer, cher ami, comme vous-même 1 avez fait bien souvent, lorsque j’étais dominée de craintes chimériques, votre voix a toujours su faire entrer la tranquillité dans mon âme. Je vous en prie ne vous affligez plus ainsi ; quelque chose me dit qu’il est impossible que nous soyons séparés.

Et la jeune fille leva sur lui ce même regard si doxxx

qui, quelques minutes auparavant avait fait tressaillir le colonel; on eut dit qu’un rayon du ciel se reflétait dans ses grands yeux, il semblait alors qu’elle n’appartenait plus a la terre. Félix se sentit ému en la regardant.

— Ah ! pensa-t-il, elle a raison, nous ne pouvons être séparés; mais c’est une autre patrie qui doit nous réunir.

Et attirant à lui la jeune fille, il la tint longtemps pressée sur son cœur.

— A ous êtes mon ange gardien, ma petite Hortense. murmura-t-il, pardonnez-moi de vous avoir alarmée tout à l’heure par mes paroles; oui, vos prières me protègent, que puis-je redouter lorsqu’une sainte prie pour moi?

Ce même soir, Fleur-du-Printemps, appuyée sur un chêne contemplait avec amertume le ciel étoilé. De temps en temps, la jeune fille jetait un regard sur ce qui l’entourait et un soupir soulevait son sein.

— Il ne vient pas encore, disait-elle, pourquoi me

faire attendre ainsi ? Kobert, où peut-il être ? Il le sait, lui, le traitre et n’avouera rien sans que je devienne sa femme. Moi, sa femme! .

lin frisson parcourut tout son être.

— Mais que me fera la vie s’il meurt, ne vaut-il pas mieux me sacrifier et le sauver. Le revoir encore une fois, une seule fois pour le perdre ensuite; mais n’importe. D’ailleurs, je l’ai promis, la fille du grand chef n’a que sa parole.

Elle s’arrêta en entendant des pas et Alléonémi apparut :

— Enfin, te voilà.

ayant la conquête

Es-tu décidée à sauver Eobert de Marville, en venant habiter mon wigwam comme ma femme ; ou le lais-

seras-tu périr en refusant?

L’Indienne jeta au ciel un regard suppliant:

Je veux le sauver, répondit-elle.

— Alors, suis-moi.

Meur-du-Printemps obéit. Tous deux se mirent en route. Onze heures sonnèrent en ce moment.

La jeune fille et son compagnon marchèrent jusqu’au jour, suivant les bords du St-Laurent, en descendant son cours, il était quatre heures lorsque Alleonemi s’arrêta. Un immense rocher s’élevait devant eux.

Yois-tu cette masse, dit-il c’est dans son intérieur

qu’est retenu prisonnier le lieutenant de Marville,^ tu ne pourras le délivrer sans que je t’en découvre 1 entrée, ainsi promets-moi encore que tu tiendras paiole.

Elle lui jeta un. sombre regard.

— Je ne mens jamais, dit-elle, tu le sais.

■ — C’est vrai, va donc.

Il se pencha à son oreille et lui murmura quelques mots. La figure de l’Indienne s’illumina, légère comme une gazelle elle gravit le rocher.

Le sort de Eobert était maintenant entre ses mains.

Comme on le voit, le fiancé de Géraldine n’était pas mort, Aüéonémi avait trompé son complice en lui disant que le lieutenant n’existait plus. L’Indien avait sur son prisonnier d’autres vues que^ de Ivergy. et de Ma mile ne devait disparaître complètement que s’il ne réussissait pas auprès de Fleur-du-Pnntemps : ainsi, la première partie seulement des ordres de de Kergy avaient été exécutés et le protégé de Montcalm était retenu captif dans une caverne, sous un énorme rocher, dont une partie minée par les années, devait

s’effondrer sur le malheureux et l’ensevelir à tout jamais sous ses décombres, si le sauvage échouait dans ses espérances. Un simple coup de massue suffirait pour ébranler une roche gigantesque qui n’attendait que cet effort pour se détacher et fermer l’entrée de ce tombeau naturel qui ne révélerait jamais le crime que recèleraient ses entrailles.

Pauvre Robert, voilà donc où il était retenu depuis tant de jours. Les mains et les pieds enchaînés, on l’avait brutalement jeté dans ce trou noir avec quelques provisions afin qu’il ne mourut pas de suite. Les angoisses du jeune homme étaient terribles. Combien de temps allait durer cette captivité ? les ennemis cruels qui voulaient sa perte, n’avaient laissé ces vivres près de lui que pour prolonger son martyre. Oh ! ce n'étaient pas scs propres souffrances qui le torturaient le plus! Uon, c’était le sort de Géraldine. Pauvre enfant! qu’allait-elle devenir sans protection? son cœur se briserait en apprenant sa disparition. Et une pensée plus poignante encore l’étreignit. Si elle allait douter de lui ! Gontran, le misérable Gontran était là. C’était lui qui le retenait en ces lieux. Gontran aimait Géraldine, il ferait tout pour lui persuader que de Marville voulant l’oublier s’était retiré dans cette intention. Si le temps s’écoulait sans qu’on le vit revenir, si l’on croyait à sa disparition volontaire ou à sa mort, la jeune fille était seule et son cousin emploierait tous les artifices pour captiver sa confiance et l’amener à l’accepter pour protecteur, pour époux peutêtre ! ! Géraldine était impressionnable, elle le croirait sincère et bon. Lui, devenir son époux, lui, le misérable ! oui, il pourrait parvenir à ses fins.

Un cri de rage s’échappa de la gorge desséchée du prisonnier, il secoua ses liens avec violence; mais hélas ! sans résultat. On avait tout prévu et ses efforts pour se débarrasser de ses chaînes ne firent que les en-

foncer plus avant dans ses chairs qu’elles meurtrirent jusqu’au sang. Il appela avec désespoir au secours, espérant que ses cris parviendraient peut-être au dehors et attireraient l’attention de quelques passants; mais l’écho de sa voix, frappant la pierre du tombeau qui l’ensevelissait vivant, résonna, lugubre, à ses oreilles, se répétant de distance en distance dans cette voûte souterraine, s’éteignant dans le lointain, tels que les cris de ces oiseaux de proie, qui se disputent la pâture des cadavres qu’on leur abandonne.

Non, non, son appel ne parviendrait jamais jusqu’au sommet des vivants dont il devait être séparé par plusieurs centaines de pieds. Alors, vaincu par son désespoir, le soldat valeureux, qui avait affronté, avec un courage héroïque, les plus grands dangers, se laissa tomber la face contre terre et sanglota comme un enfant.

Hélas ! le malheureux Robert devait passer encore plusieurs heures d’agonie semblable avant que la noble fille du grand chef put parvenir jusqu’à lui.

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