ROBERT PREND CONGÉ DE SES AMIS
Il y avait près de trois mois que Robert était chez M. Auricourt. Le jeune homme devenait de plus en plus triste, et la mélancolie de Géraldine augmentait.
Le départ de M. de Marville était fixé au lendemain. Au souper Géraldine prétexta un mal de tête et ne descendit pas : elle craignait de ne pouvoir cacher son chagrin.
Le repas ne fut pas gai; le docteur se sentait inquiet, la santé de sa fille s’affaiblissait, la pâleur de son teint et une toux creuse qui s’était emparée d’elle depuis quelque temps l’effrayaient. Cependant il n’osa laisser son hôte et passa la soirée avec lui, malgré le désir qu’il avait d’être auprès de son enfant.
— Mon cher Robert, dit-il, vous êtes donc décidé à nous laisser.
— A regret ; mais il le faut, le devoir m’appelle. Croyez que j’emporte avec moi les meilleurs souvenirs et je voudrais pouvoir prouver ma reconnaissance par autre chose que des paroles.
— Je vous connais, mon cher enfant et je suis heureux de vous avoir obligé. Je ne vous en veux que sur un point, voüs allez nous plonger dans l’ennui en nous quittant.
Robert abaissa ses regards et ne répondit pas. Il pensait combien il aurait été heureux si Géraldine avait prononcé ces paroles.
Depuis plusieurs jours la jeune fille s’était encore montrée plus distante à son égard. Qu’avait-elle donc,
pourquoi sa conduite avait-elle ainsi changé tout à coup ? il ne pouvait se l’expliquer ; c’est aussi ce qui le torturait.
Le docteur interrompit ses amères réflexions.
— Mon ami, j’ai souvent entendu dire au général Montcalm que vous aviez eu de grands malheurs. Si vous avez confiance en moi, racontez-moi donc les épreuves que vous avez eues à supporter, je prends un véritable intérêt à tout ce qui vous concerne.
— - Merci, docteur, votre sympathie me fait du bien.
Et il commença en ces termes :
— “ Mon père est marquis.” D’un caractère fier et hautain, il élevait ses trois enfants dans la crainte ; cependant il se montrait beaucoup plus indulgent pour notre frère aîné, et notre mère affligée de cette préférence, s’efforçait de nous faire oublier cette injustice en nous comblant ma sœur et moi d’amour et de tendresse. Combien nous l’aimions ! combien nous étions heureux près d’elle! mais un jour nous vîmes couler ses larmes, nous la suppliâmes de nous confier la cause de son chagrin; elle s’efforça de sourire et nous congédia avec un baiser, sans nous avoir rien avoué. Le marquis devenait de plus en plus sombre; plusieurs fois nous l’entendîmes parler avec colère à notre mère. Que se passait-il donc ? nous l’apprîmes, hélas ! trop tôt.
Un matin, je m’éveillai en entendant les sanglots de ma mère, partant de la pièce voisine de celle que j’occupais. Je me levai à la hâte et m’élançai dans sa chambre.
— Qu’avez-vous? lui demandai-je.
Pour toute réponse, elle se jeta dans mes bras s’écriant :
— Alice, Alice, ma pauvre Alice.
Ma sœur s’appelait ainsi et avait dix-huit ans.
— Expliquez-vous, lui dis-je.
— Alice, mon enfant, on me l’a enlevée.
— Je ne comprends pas.
1 — Robert, écoute-moi, il faut que tu saches tout, je ne veux pas que tu sois malheureux comme ta sœur. Ton père a perdu, il y a environ dix mois, les troisquarts de sa fortune, et afin que les de Marville soutiennent le rang qu’ils ont toujours occupé dans le monde, il fait ton frère Georges son unique héritier, et il a décidé que ta sœur prendrait le voile tandis que toi tu entrerais dans un monastère. Cette nuit, Alice, à mon insu, a été conduite dans un couvent, mais lequel?
Ses sanglots redoublèrent.
J’essayai de la consoler en lui disant que j irais à sa recherche, que je la retrouverais.
— Tu ne connais pas ton père, me répondit-elle, s’il savait que tu as voulu t’opposer à ses volontés il te maudirait. Non mon cher enfant, tu ne peux rien pour Alice il faut que tu partes. Je trouverai la force de me séparer de toi puisque ce sera pour ton bonheur. Le marquis est inexorable, depuis longtemps j’essaie de le fléchir, il me répète chaque fois qu il faut soutenir la gloire de sa maison. Pars, Robert, pars immédiatement si tu n’a aucune vocation pour la vie religieuse. Efforce-toi de te faire une position indépendante et reviens aussitôt que possible. Je prierai pour toi, va, que Dieu te protège.
Je la quittai sans savoir où me diriger. J’appris qu’on expédiait des troupes en Amérique, je m enrôlai et j’arrivai ici avec le général Montcalm.
Combien le voyage me fut pénible ! je m’éloignais de tous ceux que j’aimais; je laissais ma patrie, hélas \ peut-être pour toujours. Je savais ma mère plongée dans le chagrin, ma sœur qui m’était si chère, je n’avais pu lui dire un mot d’adieu. Il me semblait sans cesse l’entendre me reprocher de l’avoir abandonnée. J’aurais voulu retourner pour voler à son secours ; mais où étaitelle ? mon père l’avait peut-être menée hors de France.
Jugez de ce que j’ai souffert en envisageant la triste position que j’occupais. Je n’étais que simple soldat, inconnu de tous, sans recommandations, n’ayant, pas un ami à qui me confier ; aussi combien de nuits sans sommeil ai- je passée sur le pont du navire, regardant avec découragement les eaux noires de l’Océan, et oserai-je le dire la pensée de m’y précipiter me vint plus d’une fois. Le souvenir de ma mère me sauva.
Le général Montcalm, me surprenant souvent plongé dans d’amères rêveries s’intéressa à moi. Un soir me voyant plus abattu que d’ordinaire, il s’approcha de moi et me dit:
— Je crois que vous êtes malheureux, mon ami.
— Je le suis, répondis-je.
— Pourquoi vous décourager ainsi au début de votre carrière ?
— Je ne suis que simple soldat.
— Qu’est-ce que cela fait? Vous deviendrez général.
— Je secouai la tête.
— Allons, dit-il, je vois que vous êtes né dans une position plus élevée que celle que vous occupez maintenant et c’est ce qui vous décourage.
— Vous ne vous trompez pas, général, ma famille tient un des premiers rangs en France. Je suis le fils du marquis de Marville.
— Eh bien ! jeune homme, il vous faut en Amérique illustrer le nom que vous ont laissé vos aïeux. Si je ne me trompe, vous êtes de ceux que le destin a marqués pour rendre d’éminents services à leur patrie. Reprenez donc courage, le nouveau-monde est le pays des hommes de cœur et d’énergie; celui qui s’y rend pour servir son roi ne peut manquer d’acquérir de l’avancement et de la gloire. Je m’intéresse à vous et ne veux plus vous voir ainsi broyer du noir; les femmes faibles et nerveuses sont seules excusables de s’entretenir avec ces vilains papillons aux ailes sombres; mais nous sol-
dats il faut que rien ne vienne affaiblir notre courage, afin que nous puissions en braves défendre les possessions de notre souverain. Donnez-moi la main, mon jeune ami, et dites-moi que vous me comprenez, je veux m'occuper de vous là-bas.
Je le remerciai avec effusion. A partir de ce moment il fut pour moi un père. C’est à lui que je dois la position que j'occupe, maintenant.
— ■ Et à vos capacités, reprit M. Auricourt. Mais, n'avez-vous reçu aucune lettre de votre mère depuis votre départ de France?
— Mon. Les miennes ont, sans doute, été interceptées par mon père. Ma pauvre mère doit ignorer même le lieu où je suis.
— Je ne m’étonne plus de votre tristesse. Je sympathise à vos malheurs et j’admire le courage que vous avez montré.
Tandis que le jeune homme s’entretenait ainsi avec le docteur, Géraldine pâle et souffrante s’abîmait dans d’amers regrets. Il était donc vrai, il allait partir le lendemain, partir en ignorant tout ce qu’il était pour elle, partir pour aller retrouver une autre qu’il aimait ! Oh ! cette pensée était horrible, pourquoi fallait-il qu’il emportât avec lui une part de son âme ? Puisque par son départ sa vie allait être brisée, n’avait-elle pas au moins le droit de lui avouer ce qu’elle souffrait ? Pourquoi fallait-il qu’une autre eut son amour? Lorsqu’il était malade et qu’alors elle avait pu lui donner ses soins, et son dévouement, n’avait-elle pas éprouvé des moments d’enivrement bien doux, à la pensée qu’elle ne lui était pas indifférente, car alors il la cherchait sans cesse du regard, T semblait vouloir lui dire: “Je vous veux, près de moi, sans vous je vais mourir ”. Et lorsque sa main tenait la sienne, un éclair de bonheur illuminait toujours ses traits pâlis, comme si cette main avait eu le pouvoir de lui rendre la vie et la santé.
Peut-être se trompait-elle, il était libre, il n’aimait pas ailleurs ; ce nom d’Alice qu’il avait prononcé si souvent, ce n’était que dans des moments de délire qu’il venait sur ses lèvres, devait-elle pour cela renoncer au bonheur? n’était-ce pas une fausse délicatesse?
— Ah ! Robert, Robert, murmurait-elle tout bas à travers les larmes qui roulaient lentement sur ses joues, je veux que tu connaisses toute la tendresse que j’ai pour toi, je ne pourrai plus vivre désormais si tu appartiens à une autre.
Mais alors une voix lui criait : “ Et si son coeur est ailleurs? S’il sait que tu l’aimes, il est noble, il est généreux, s’il est encore libre par reconnaissance il se sacrifiera pour payer la dette qu’il croit te devoir, et plus tard cet amour, que pour toi il aura refoulé au plus intime de son être, reviendra pour vous rendre tous deux malheureux.
Alors le découragement reprenait de nouveau la jeune fille. Toute la nuit se passa pour elle dans une agitation fiévreuse. Parfois, elle rêvait qu’elle était la femme de Robert, elle s’appuyait avec délices sur son bras, ils marchaient tous deux dans une vallée émaillée de roses et de myosotis, mille bruits harmonieux se répétaient dans l’air, la terre se mêlait au ciel. Il lui répétait : J e t’aime, je t’aime, ma petite femme adorée. Elle sentait ses lèvres sur les siennes, un bonheur infini l'inondait ; puis soudain un froid glacial la saisissait, le regard du jeune homme devenait dur, toutes les fleurs en un instant se changeaient en de hideux reptiles, le sol paraissait aride, la voûte céleste se chargeait de sombres nuages; une ombre grandissante s’avançait dans le lointain sous l’aspect d’un spectre; elle approchait, approchait, et prenait la forme d’une femme aux regards flamboyants, elle poussait un cri terrible, enlaçait Robert de ses bras immenses, et le lançait dans l’espace avec une
force herculéenne, alors des monstres ailés s’abattaient sur lui et le dévoraient.
Tantôt c’était une rivière limpide qu’elle traversait, avec le jeune homme, dans une barque légère Ils étaient bien heureux, plus rien ne les séparait: puis avec le changement subit des rêves, les eaux devenaient épaisses, boueuses, ce n’était plus bientôt qu’un marais fangeux où tout à coup Robert enfonçait sans retour. Alors Géraldine poussait un cri et s’éveillait baignée de sueurs.
La nuit se passa ainsi pour elle agitée et sans repos, aussi lorsqu’elle descendit, le lendemain, au déjeuner, son père et Robert ne purent retenir une exclamation d’inquiétude, tant ses traits étaient altérés.
— Es-tu plus malade ? demanda le docteur.
— Non, répondit-elle, sans hésiter, j’ai mal dormi, voilà tout.
Mais son regard rencontra soudain celui de Robert qui, les yeux fixés sur elle la contemplait avec anxiété, et pour un instant elle ne peut dissimuler l’angoisse qui emplissait son âme ; ses yeux s’arrêtèrent sur le visage qu’elle aimait et il sembla au jeune homme qu’elle lui disait dans un langage muet, mais bien éloquent:
— Oui, je souffre, oui, je me sens mourir, car tu pars et c’est mon âme que tu emportes avec toi, ne le vois-tu donc pas?
C’était bien en effet ce qu’elle lui disait, car elle avait tout oublié en ce moment sinon qu’elle n’avait plus la force de le voir s’éloigner et si M. Auricourt n’eût été là, dans un langage vibrant Robert aurait appris son bonheur. Mais cet instant de faiblesse, qui avait un troisième pour témoin, fut vite refoulé au plus profond du* cœur de la jeune fille et de Marville qui s’était approché heureux et confiant, lui demandant bien bas si elle souffrait, ne reçut de ses lèvres tremblantes qu’une réponse indifférente qu’elle s’efforça de rendre ferme.
— Non, je ne suis point malade, j’ai fait de mauvais rêves, voilà tout. Nous, pauvres femmes, avec nos nerfs, nous nous laissons impressionner de chimères et le moindre petit dérangement de sommeil nous rend affreuses le lendemain.
Elle n’osa le regarder en terminant cette phrase banale, elle venait de sentir combien elle était faible en sa présence, combien aussi désormais elle serait malheureuse sans lui.
Robert soupira. Le ciel s’était entr’ouvert un instant, puis il retombait sur une terre aride; il le sentait, une ombre invisible se dressait entre lui et la jeune fille. Qu’était-ce donc? qui les séparait. Ne venait-il pas là encore de le sentir, qu’un attrait invincible les unissait tous deux? Ce n’avait été que l’espace d’une seconde; mais cette seconde elle lui avait appartenue toute entière, il en était sûr, Géraldine, dans le profond de son âme venait de lui dire: Je t’aime; et maintenant ses paroles démentaient sa pensée, la froideur recouvrait ses beaux traits tout à l’heure si expressifs d’amour et de tendresse. Oh ! fatalité ! il allait partir sans un mot d’encouragement; l’isolement de sa vie d’autrefois allait recommencer: il se retrouvait seul comme jadis, mais plus malheureux encore. Il était donc venu trop tard, un autre avait la parole de Géraldine et dans l’absence il apprendrait par des voix indifférentes le mariage de la jeune fille et la consommation de son malheur. En lui-même il se révoltait contre cet arrêt et cette sourde colère qui grondait au fond de son âme, empreignit soudain sur ses traits un air de dureté que le regard de notre héroïne saisit au vol et qui lui remit • vivace à l’esprit, le rêve de la veille. Si elle venait d’hésiter elle ne devait plus faiblir, Robert devait ignorer ses sentiments; elle en mourrait, mais qu’importe, elle n’ac-
cepterait de lui aucun sacrifice, l’honneur du jeune homme était engagé, il fallait le laisser partir libre.
Ainsi tous deux se trompant, se dirent adieu sans espoir 'de retour, sans un mot d’entente qui eut pu mettre un terme à leur mutuelle douleur.