‹ Avant la conquêteChapitre 7 sur 26 · UNE LETTRE DU COLONEL · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DU COLONEL

Trois heures venaient de tinter à la jolie pendule qui ornait la cheminée du salon de M. Auricourt. Robert, à demi couché sur un divan, lisait ou plutôt paraissait lire, car un observateur en le regardant se serait vite aperçu que l’ouvrage qu’il tenait à la main ne captivait en rien son attention ; ses regards se portaient sans cesse, dans une muette contemplation sur une gravure placée vis-à-vis de lui : ses }^eux ne semblaient pouvoir se détacher de cette image représentant Géraldine dans tout l’éclat de sa beauté. Que d’éloquence dans ces regards ! comme ils disaient bien : ATous avez toute mon âme. Et comme celle à qui il les adressait se serait sentie heureuse à cet instant si elle les avait surpris à son adresse. Mais il était seul clans la chambre, personne pour interrompre cette contemplation profonde où se mêlaient de si tristes pensées.

Pourquoi cette jeune fille qui l’avait soigné avec la tendresse d’une mère pour son enfant avait-elle changé tout à coup à son endroit ? Il se rappelait ces mille riens si précieux pour lui, qiü s’étaient passé lorsqu’il était aux prises avec la mort. C’était la douce tiédeur de son bras qu’il semblait sentir encore sur son cou lorsqu’elle soulevait sa tête défaillante; c’était le contact aimé de cette petite main qu’elle avait si souvent appuyée sur son front brûlant; et puis ses regards qu’elle avait attachés sur lui avec anxiété. Non, il ne se trompait pas, non ce n’était pas un rêve, ses yeux alors le lui avait bien dit : “ Ne mourez pas car j’en

serais si malheureuse.” Oui, ils lui disaient tout cela, les yeux de la jeune fille, pourquoi tout avait-il changé, pourquoi cette indifférence maintenant, pourquoi cette froideur? était-ce pour lui faire comprendre qu’il ne devait plus songer à elle, qu’elle aimait ailleurs? Cette dernière pensée l’atteignit comme un dard, il se redressa comme pour lutter contre elle, la pâleur de son teint devint plus grande, un profond soupir s’échappa de ses lèvres.

— Malheureux que je suis, suis-je donc destiné à toujours souffrir par mes affections les plus chères.

Et, se levant dans un moment de véritable découragement, il se dirigea vers la porte pour quitter cette pièce, où l’image de celle qu’il aimait lui faisait mal. Sur le seuil, il fut soudain arrêté, un jeune homme lui saisit la main en s’écriant:

— Ah ! mon cher Eohert, que je suis aise de vous retrouver si bien.

— Quoi! d’Estimau ville, c’est vous. Vous arrivez du fort Georges?

— Oui, mon cher, je suis de retour aujourd’hui même.

— Et que fait-on en cet endroit?

— Eigaud n’a pu emporter le fort par escalade ; mais nous avons exécuté la seconde partie de nos instruction, toutes les maisons aux environs du fort ont été brûlées, l’hôpital, les magasins, plusieurs bateaux, un grand nombre de chaloupes.

— C’est un grand pas.

— Oui, la résistance du fort sera moins forte la prochaine fois.

— Et vous venez ici ?

D’abord pour prendre de vos nouvelles. Je suis

aussi porteur d’une lettre à h adresse de Mademoiselle Auricourt de la part du colonel de Eaincourt. Félix a des inquiétudces à l’égard de sa fiancee, il n a reçu

aucune nouvelle depuis son départ, il suppose que ses lettres ont été interceptées et connaissant l’amitié qui unit Mlle de Roberval et Mlle Auricourt, il s’adresse à cette dernière, espérant qu’elle pourra faire parvenir sa missive à sa fiancée. Voilà ce que c’est, mon cher, que d’être amoureux, on est en butte à toutes sortes d’anxiétés. Cupidon ne laisse aucun repos à ceux qu’il perce de ses dards, et le monde jalouse ceux qui s’isolent dans un Eden pour jamais banni de la terre, et si notre pauvre humanité parfois retrouve un coin de ce paradis perdu, il faut qu’elle expie chèrement sa faute. Il vaut bien mieux, mon ami, avoir votre philosophie et jamais ne se laisser prendre par deux beaux yeux.

Robert ne répondit pas, Géraldine entrait. A Rapproche de ses pa3 il avait tressailli et d'Estimauville, voyant ce mouvement, comprit que sa dernière phrase venait mal à propos.

— Tant pis, pensa-t-il, si je me suis fourvoyé, une autre fois, j’aurai plus d’esprit, on ne doit jamais se fier aux eaux dormantes, ce sont les plus traîtresses.

Puis, s’approchant de la jeune fille, il la salua gracieusement et prenant sa main il la porta à ses lèvres avec une galanterie française.

— Mademoiselle, je suis ici en ambassadeur de la part d’un de mes amis.

— Parlez, monsieur, je serai heureuse de pouvoir vous être utile.

— Je viens vous entretenir du colonel de Raincourt et de sa fiancée.

— Oh ! ma pauvre Hortense, je dois avouer à ma honte que depuis quelque temps je l’ai négligée.

Elle pensa: Je me suis tellement occupée de mes chagrins que j’ai oublié les siens; mais il faut réparer ma faute. — Puis tout haut :

Monsieur, s’il s’agit de lui faire parvenir des nou-

velles, de lui porter quelque message, je puis vous rendre ce service.

— C’est précisément ce que j’attendais de votre amitié, car vous savez, mademoiselle, ce que femme veut, Dieu le veut, de Eaincourt espère aussi de même. Il m’a confié deux lettres, l’une à votre adresse, l’autre à sa fiancée; il croit que cette fois elle la recevra si vous voulez bien vous en charger.

— Certainement, avec plaisir, je saurai la lui faire parvenir, j’espère même pouvoir vous remettre une réponse.

- — Merci pour mon ami, mademoiselle. Il se tourmente tellement au sujet de Mlle de Eoberval qu’il est vraiment à plaindre. Le service du roi seul petit le retenir en ce moment loin d’elle.

— Pauvre colonel, je sympathise avec lui, je ferai tout pour servir sa cause M. d’Estimauville, que se passe-t-il maintenant au' fort Georges?

— Nous avons fait quelque besogne sans néanmoins avoir pu nous emparer du fort.

— Croyez-vous que nous y réussissions ?

— Avec la grâce de Dieu et beaucoup d’énergie.

— Hélas! encore des combats, encore des morts et des blessés. Quelle affreuse chose que la guerre. Pourquoi le roi n’envoie-t-il pas de nouvelles recrues afin de tenir nos ennemis en respect? Que son inertie est coupable, tandis qu’ici des centaines de braves soldats se battent et versent leur sang pour la patrie, on les ^oublie, là-bas, on ne songe qu’aux plaisirs et qu’aux fêtes. Ah ! si notre souverain pouvait voir couler les larmes des mères, des épouses et des sœurs qui comptent parmi les morts leurs affections les plus cheres, peut-être se sentirait-il ému et n’assumerait-il pas plus longtemps une telle responsabilité devant Dieu. Ces courtisans qui l’entourent ne se fatigueront-ils jamais de ce faste, de ces nompes, de ces fêtes. Au lieu de ces flatteries in-

cessantes qu’ils prodiguent au monarque, ne pourraientils glisser une parole en faveur de ces héroïques Canadiens, de ces valeureux soldats qui donnent leur vie pour conserver à la France un pays auquel son roi ne semble plus tenir.

Elle parlait avec cette éloquence facile qui charme et qui plaît, cette chaleur toute française qui séduit en même temps qu’elle attire; en l’écoutant on se sentait captivé par la douceur de sa voix, la clarté de sa diction. Plus Robert l’écoutait, plus il constatait les ressources de son esprit, l’élévation de ses pensées, la délicatesse de ses sentiments, c’étaient autant de qualités de plus pour la lui faire regretter d’avantage; il la trouvait aussi encore plus attraj^ante cette après-midilà que d’habitude dans cette exquise toilette de foulard bleu pâle qui modelait à merveille la parfaite ciselure de ses épaules et de ses bras, dont la blancheur d’albâtre apparaissait au travers de ses larges manchettes de dentelles. Ah ! les dentelles, comme elles sont bien les amies de la femme élégante, comme leur tissu vaporeux la pare, comme leurs ruchés en coquillage font ressortir sa beauté! Les dentelles sont à la femme du monde ce qu’est l’uniforme au soldat.

Géraldine possédait cet aimable désir de plairé qui fait toujours apporter un grand soin à la toilette; avec ses goûts artistiques elle avait vite choisi les nuances et le costume seyant le mieux à sa délicate personne. Une boucle de ruban, une fleur mise à sa chevelure produisait à l’instant l’effet que le peintre veut fixer sur son tableau, son goût exquis donnait un cachet de distinction à toute sa personne et malgré la petitesse de sa taille au premier abord on la croyait grande.

La jeune fille entretint encore quelque temps son visiteur avec beaucoup d’esprit et lorsque M. d’Estimauville quitta la maison il se dit:

— Je ne m’étonne plus que ce grave de Marville soit

devenu amoureux après avoir passé quelques semaines sous le même toit que cette jeune fille, elle est charmante.

A l’heure où les amis d’Hortense s’occupaient d’elle la jeune fille fière et digne se tenait debout devant un petit homme à l’œil méchant, à la lèvre autoritaire qui assis en face d’elle lui lançait un regard de défi.

M. de Eoberval se serait toujours opposé à cette union, lui disait-il, le colonel est trop âgé pour vous, il pourrait être votre père; autant qu’il sera en mon pouvoir je ferai tout pour empêcher ce mariage ridicule. Rappelez-vous, mademoiselle, que lorsque les jeunes filles sont exaltées, romanesques, il est heureux qu’il se trouve auprès d’elles des personnes raisonnables pour leur éviter de commettre des sottises; l’auteur de vos jours avait compris cela lorsqu’il me nomma votre tuteur.

— Ne parlez pas ainsi, reprit-elle pâle d’émotion, lorsque mon père vous nomma mon tuteur il ne pouvait s’imaginer jusqu’à quel point vous abuseriez de la confiance qu’il vous témoignait ; jamais, monsieur il ne vous aurait confié les intérêts de sa fille s’il avait pû, un instant, soupçonner l’abus que vous feriez de cette marque d’estime.

— Appelez ma conduite comme il vous plaira; lorsque les enfants ne veulent pas entendre raison, les parents doivent se montrer fermes à leur égard. Voilà ce que je fais, mademoiselle, je veux vous garder contre vous-même.

— Et de quoi, s’il vous plaît, monsieur?

— D’une union que vous regretteriez l’instant qu’elle serait accomplie. M. de Raincourt ne vous convient d’aucune manière, il est trop vieux pour vous, il n a aucune fortune.

— Je suis assez riche - pour deux. M. de Raincourt possède toutes les qualités qu’il me faut pour être heu-

reuse, je l’aime et ne serai jamais à un autre qu’à lui.

Un éclair de colère illumina les traits durs de M. de Carre.

— Vous êtes folle, dit-il en saisissant sa main et la serrant à la broyer, il faudra vous faire entendre raison. Vous n’épouserez jamais M. de Eaincourt, c’est moi qui vous le dis.

Tournant brusquement sur ses talons il quitta la chambre à grands pas laissant la jeune fille atterrée. Elle se laissa tomber défaillante sur un sofa et cachant sa tête dans ses mains fondit en larmes. Combien de temps demeura-t-elle ainsi, abîmée dans son immense douleur ? la jeune fille n’aurait pu le dire ; mais les ombres du soir étendaient depuis longtemps leurs voiles sur la terre lorsqu’elle fut tirée de cette prostration nerveuse par le bruit de pas discrets se dirigeant vers elle. Un jet de lumière inonda la chambre. La camériste lui apportait son repas. Cette servante avait une figure avenante annonçait un bon caractère.

— Mademoiselle, dit-elle, vous n’êtes pas descendue dîner, j’ai pensée que vous étiez indisposée et que vous prendriez quelque chose dans votre chambre.

— Merci, ma bonne Julie, je n’ai pas faim.

— Mais il faut manger; et se rapprochant du sofa, elle murmura bien bas comme si elle craignait d’être entendue, — car vous avez des amis qui pensent à vous et ne voudraient pas vous savoir malade. Je vous apporte de leurs nouvelles.

H'ortense étouffa une exclamation.

— Vous, est-il possible !

Et saisissant avec transport les deux missives que la camériste glissait sur ses genoux, elle lui jeta un regard de telle reconnaissance que la servante se sentit toute émue.

— Je pourrai aussi faire parvenir votre réponse s’il y en a.

Oli! merci, Julie, Dieu vous bénira pour le bien que vous me faites, il y a. si longtemps, si longtemps que je n’ai rien eu de ceux que j’aime !

Toute fiévreuse, elle ouvrit d’une main tremblante la lettre de Géraldine, se sentant encore trop agitée pour lire celle du colonel.

Mademoiselle Auricourt lui écrivait ainsi :

“ Obère Hortense,

“Mon long silence a pu te faire croire à mon indifférence, cependant ne m’accuse pas, ton amie n’a pas cessé de penser bien souvent à toi et je suis parvenue à mettre dans nos intérêts Julie, votre femme de chambre, ainsi j’ai le bonheur de savoir que, par son entremise, ma lettre et celle du colonel te parviendront. Il est vrai que j’ai été longue a t’ecrire ; mais j espere que tu me pardonneras lorsque tu sauras tout ce qui s’est passé depuis que je t’ai vue au bal du gouverneur.

Et elle lui faisait le récit des événements que nous connaissons, mais elle n’avait pas voulu dire à son amie qu’elle aimait; cependant notre héroïne dépeignait d’une manière si vraie le chagrin que devait éprouver Hortense éloignée de Félix, qu’il était impossible de ne pas supposer qu’elle aussi souffrait. Et le cœur d une femme devine bien vite; aussi à la fin de cette lecture,

Hortense demeura songeuse.

Géraldine n’est pas heureuse, qui peut l’attrister

ainsi? aimerait-elle sans retour? Oh! alors qu’elle est à plaindre ! il doit être si pénible de sentir que l’on n’est rien pour celui qui nous est cher, moi, malgré les inquiétudes qui me dévorent, j’ai la consolation de savoir que je suis tout pour lui.

Et portant à ses lèvres la lettre du colonel, la jeune

fille la baisa avec transport.

Ses yeux dévorèrent les pages qu’il lui adressait .

“Ma petite chérie, mon Hortense adorée, pour la dixième fois je vous écris encore. Toutes les lettres

que je vous ai envoyées, on vous les a ravies, on veut vous faire croire à mon indifférence et l’on emploie de vils moyens pour vous tenir dans l’ignorance de tout ce qui me concerne. On vous retient prisonnière, ô mon enfant bien aimée ! que cet état de chose me désole; c’est pour moi que vous souffrez ainsi; moi qui, pour vous épargner le moindre chagrin, donnerais ma vie entière. Mon sang bouillonne de colère dans mes veines- et je voudrais pouvoir plonger mon épée dans le cœur de l’homme vil et lâche qui vous opprime.

“ Combien, le jour où je pourrai vous nommer ma femme me semble éloigné lorsque je pense à tout ce que l’on vous fait endurer. Hortense, Hortense, ma fiancée bien-aimée, que de tendresse, que de dévouement ne vous devrai-je pas pour ce que vous souffrez ! pourrai-je un jour vous donner assez de bonheur pour vous faire oublier les peines du passé? Ah! pauvre chérie, puis- je vous répéter assez combien je vous aime, combien il me tarde de vous savoir toute à moi, alors que nul ici-bas n’aura plus aucun pouvoir sur vous et que moi seul aurai la garde de ce précieux trésor, que je me sens, hélas, bien indigne de posséder. D’ici à ce beau jour, mon enfant adorée, je vous en prie, soyez courageuse; ne vous laissez pas aller au désespoir; il y a auprès de vous des amis qui feront tout pour améliorer votre situation, cette pensee me console un peu et me donne l’espérance que ma lettre, cette fois, vous parviendra et ne restera pas sans réponse.

Que les jours m’ont semblé longs depuis mon départ : n avoir pas encore reçu un mot de vous. Les heures se sont succédé avec une lenteur désespérante. Que de fois j ai regarde, l’âme angoissée, les fulgurantes lueurs du soleil descendre sur la terre, parce qu’un joui de plus avait fui sans m’apporter de vos nouvelles. Les plaines, les vallées, les vastes horizons, tout me semblait désert, vous étiez loin de moi; et quand je cou-

templais, dans une tristesse amère l’immense voûte azuré qu’empourpraient encore les feux du soleil, j’adressais aux astres lumineux, qui montaient, un à un, dans le ciel, une ardente prière : Portez lui mes regrets, étoiles scintillantes qui passez aussi, au-dessus de sa tête, dites-lui combien je l’aime, combien l’absence est cruelle.

“ Hélas ! je suis éloigné, Hortense, et il faut me résigner à ne pas vous revoir avant plusieurs semaines, je suis retenu à Montréal. M. de Bourlamaque est parti avec deux bataillons pour Carillon, afin de mettre les forts qu’il y a en cet endroit en meilleur état de défense, pour continuer les ouvrages et ainsi s’assurer de la communication entre les deux lacs. On a envoyé en même temps le capitaine Pouchot à Niagara, avec ordre d’augmenter les défenses de ce fort. Il est aussi porteur d’une invitation qu’il doit faire parvenir aux tribus du Nord et de l’Ouest, pour solliciter leurs chefs de descendre à Montréal, afin d’assister à un grand conseil qui se tiendra ici. Vous le voyez on ne peut s’absenter un seul instant; je suis dans l’impossibilité de voler, même pour un jour, vers celle qui m’est si chère.

“Mon amie, lorsque je rentre chez moi, après bien des fatigues, je suis heureux de penser que c’est pour ma fiancée que je travaille. C’est pour lui apporter un nom digne d’elle, c’est pour déposer des lauriers a ses pieds que je désire la gloire. Sur le champ de bataille c’est encore elle qui soutient mon courage et ses prières qui me protègent.

“ A propos, chère enfant, ce Notre Père que vous m’avez demandé de dire chaque jour, je ne l’ai pas oublié, et votre douce influence finira sans doute par faire de l’indifférent colonel un véritable fervent. Continuez à être mon bon ange, je sens bien que si vous me

àVànï La cOnqüètë

tenez par la main vous me conduirez droit au ciel. Mais pour le moment, mon plus beau ciel c’est votre tendre regard où je puise toutes les nobles aspirations, et d’ou me vient la force de résister à la brûlante tentation qui me possède de plonger mon poignard dans le cœur de votre tuteur.

“ On m’appelle. Sitôt vous quitter ! comme il m’en coûte, mais il le faut, on m’attend. Au revoir donc, bien-aimée, mon cœur vole à vos pieds.

Félix de Raincourt

Hortense lut et relut plusieurs fois cette lettre avec un bonheur toujours nouveau. Elles lui rendaient tout son courage ces pages bénies, et puisque désormais elle pourrait en recevoir de semblables, sa captivité devenait supportable. Elle éleva son âme vers Dieu dans une muette action de grâces, sentant au fond de son cœur un bonheur ineffable.

Ali ! comme elle avait bien raison d’être heureuse ; il existait entre elle et Félix cette affinité mystérieuse de deux instincts fraternels qui fait de deux pensées une seule, sympathie irrésistible, échange de sentiments réciproques d’où était né entre elle et le colonel un amour éternel. Ce n’était plus qu’une âme dans deux âmes et malgré la séparation, malgré la distance elles se retrouvaient dans une alliance mystique pour savourer le bonheur de se sentir si bien compléter l’une par l’autre. Que lui importait désormais la méchanceté de son tuteur? forte de la tendresse de Félix, ne pouvait-elle pas braver tous les dangers ? Dieu la protégerait puisque dans un jour béni il lui avait donné son amour; et la jeune fille confiante en l’avenir s’endormit heureuse en murmurant :

— Deux ans seront bientôt passés.

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