‹ Avant la conquête [microforme]Chapitre 18 sur 33 · ENFIN ON SE COMPREND · texte numérisé non relu

ENFIN ON SE COMPREND

Le soir venait, un de ces soirs limpides et purs où âme, appesantie par une douleur profonde, aime à venir chercher dans la contemplation des beautés de la nuture un soulagement à ses peines.

On percevait déjà l'approche du crépuscule; les derniers feux d’un soleil mourant allaient se perdre dans lPimmensité des cieux, et à l’horizon se levaient de pâles étoiles tels que des cierges qui s’allument. A cette heure mystérieuse où l’imagination entière peut s’envoler comme une prière vers le Tout-Puissant, Géraldine se promenait d’un pas lent dans les allées du jardin de son père.

Depuis la veille, le calme n’était pas entré dans son esprit, et elle venait, en contemplant la voûte céleste demander à Dieu de relever son courage, de l'aider à supporter son malheur. Cependant, le feu sombre ct doux de ses larges prunelles se posait avec indifférence sur cette nature si sereine, car malgré la pureté de ce beau ciel tout lui semblait triste et noir autour d’elle, les beautés de la création n’avaient plus pour la jeune fille aucun attrait tant son âme souffrait.

Robert était revenu, sa première visite avait été pour elle il est vrai, mais la bienséance l’avait guidé; le malheureux hasard avait voulu qu’elle fut absente et lorsqu’elle l'avait revu au bal, elle ne s’était pas montrée elle-même. Il l’avait mal jugée: reviendrait-i maintenant? Hier, comme toutes les jeunes filles s’étaient montrées empressées auprès de lui, comme chacune re-

cherchait ses faveurs! et elle, qu’avait-elle fait? Elle qui l’adorait, elle qui aurait donné sa vie pour lui, ne l’avait-elle pas laissé croire qu’elle aimait ailleurs ? Qu'est-ce qui avait motivé cette conduite ? elle n’aurait pu le dire.

Que d’actions nous faisons souvent sans notre propre assentiment ; nous marchons et nos pas nous conduisent à l’enGroit opposé à celui que nous voulons atteindre; nous parlons, et nos paroles expriment ce que nous ne voulons pas dire; il semble qu'une fatalité nous pousse. On se propose d'agir de telle et telle manière, cette démarche serait la bonne, nous le Savons, nous y avons longtemps songé, et le moment venu une force irrésistible nous fait exécuter tout le contraire ; puis lon se dit: Mais ce n’est pas Cela. On se révolte en soi-même contre son Manque de tact, mais le sort en est jeté, l’occasion fortuite à disparu à tout jamais. et vous êtes là plongé dans votre mécontentement, mécontentement contre les éléments, contre vous-même, contre votre mauvaise étoile, enfin contre tout ce qui Vous entoure, car il semble qu’une infinité d’êtres invisibles se sont groupés autour de vous, Pour entraver votre marche, pour vous clouer là sur ce siège, quand votre présence ailleurs aurait tout fait réussir. Voilà les sentiments qui dominaient Géraldine, pourquoi la veille avait-elle agi ainsi ? :

Que de pourquoi, que de pourquoi, hélas! dans notre Pauvre existence, qui demeurent sans réponse. On se révolte contre un fait inéluctable, on veut savoir Ja raison, et la raison est une énigme.

Combien notre héroïne aurait voulu resaisir à cette heure, ce passé qui nous échappe, cet hier qui jamais plus ne nous appartiendra. Ah! si elle le voyait encore près d’elle, cet être chéri pour lequel son âme est angoïissée! mais il lui semble que cela est impossible, qu’il est loin, loin Pour toujours, et découragée, transie

AVANT LA CONQUÊTE #1 par le froid de la nuit, qui est tombé depuis longtemps, elle se dirige d’un pas nerveux vers la maison.

Tout semble plongé dans les ténèbres à l’intérieur. le docteur est absent apparemment; mais en approchant, la jeune fille remarque qu’il y a de la lumière au salon.—Sans doute, quelqu'un attendant mon père, se dit-elle. Puis elle gravit les marches du perron et pénêtre dans la pièce illuminée qui semble être déserte, Soudain le sang afflue à son cœur, les rideaux d’une des fenêtres viennent de s’entr'ouvrir et un jeune homme s’avance vers elle: elle n’a plus la force de marcher et demeure elouée sur le seuil. * Robert est déjà à ses côtés et lui prenant la main, la conduit au milieu du salon.

— Venez, Géraldine, dit-il, il faut que je vous parle.

La jeune fille, muette, interdite, se laisse tomber défaillante sur un divan, son cœur bat à rompre sa poitrine, il l’a appelée Géraldine ct ce nom qu’il lui donne pour la première fois a fait tressaillir tous ses sens; elle croit rêver et craint qu’en prononçant une parole l'illusion ne s’envole.

M. de Marville s’est assis près d’elle sans cesser de tenir sa main qui tremble dans la sienne, il attend quelques instants qu’elle soit remise, et lui dit: |

— Géraldine, depuis plus de six mois j'ai été le plus malheureux des hommes, la vie m'était devenue tellement insupportable que je cherchai partout la mort dans les combats; car je vous aimais depuis le moment où je vous vis veiller à mon chevet avec la bonté d’un ange, je vous aimais quand brilla sur vos traits charmants un éclair de joie lorsque votre père déclara que j'étais hors de danger. J’aurais voulu alors ronsacrer ma vie entière à m’efforcer de vous rendre heureuse, mais hélas! votre froideur est venue tout à coup briser mes rêves et le brusque changement de votre conduite me plongea dans le plus profond découragement. Votre

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image me suivait partout et avec elle la*triste pensée que je n’étais rien pour vous. Ce soir même, je venais faire mes adieux à votre père, j'étais décidé à partir pour Montréal, ne pouvant plus demeurer à Québec, vous voir, rencontrer sans cesse votre regard si froid, qui, comme hier encore, torturait toute mon âme. Oh! Géraldine, je vous aurais quittée pour toujours, emportant avec moi mon secret et disant adieu au bonheur, si une parole de votre part n’était venue me faire espérer en l’avenir. Oui, chère amie, vous l’avez vousmême écrit :

l'est doux,par un mot, de pouvoir retrouver l'espérance.

Pendant que Robert lui parlait ainsi, la jeune fille avait ressenti une joie indicible: mais à ces dernières paroles, elle pâlit, une vive anxiété se peignit sur ses traits, une pensée bien poignante venait de s'emparer d'elle; Robert avait surpris son secret en regardant son album et c’était la reconnaissance qui le poussait à faire un aveu qui pour lui était un sacrifice. La délicatesse, peut-être outrée, de notre héroïne lui interdissait d'accepter un aveu arraché à la gratitude. Elle deneura done muette et retirant subitement sa main de celle du lieutenant, elle se couvrit la figure et fondit en pleurs. ï

— Qu’avez-vous, fit-il avec inquiétude, calmez-vous Géraldine, si j'ai blessé vos sentiments, si le désir ardent d’être aimé m’a fait me tromper dans l’interprétation de vos paroles, pardonnez-moi, mais de grâce, cessez vos larmes, je ne puis les voir couler.

— Laissez-moi, par pitié, laissez-moi, je ne puis, je ne dois vous aimer.

Dire ce qui se passa alors dans le cocur du jeune homme serait impossible, 1] ge ieva chancelant.

— ‘Adieu, Géraldine, fit-il, vous avez été cruelle ;

mais ce n’est pas à moi à vous condamner, la seule prière que je puisse vous faire avant de vous quitter pour toujours, c’est de vous souvenir, en apprenant ma mort, que celui qui ne sera plus a succombé emportant avec lui votre image, ne pouvant plus vivre ‘ loin de vous.

Il s’éloignait, tout allait pour jamais être brisé entre eux, lorsque la jeune fille s’écria :

— Oh! Robert, Robert !!

Il y avait tant d’amour et d’angoisse dans sa voix que le jeune homme s'arrêta.

— Non, Robert, vous ne mourrez pas, continua-telle, vous vivrez heureux avec cette Alice que vous aimez, et moi je prierai Dieu pour vous.

— Alice, pourquoi parlez-vous d'Alice? J’avais une famille, je l'ai perdue; j'avais une sœur, elle m’a été enlevée; j'avais espéré pouvoir un jour vous nommer ma femme, alors j’eusse fait le voyage de la vie avec bonheur; mais tout nvest ravi, je suis destiné à fuir tout ce que j’aime, tout noble sentiment doit être étouffé dans mon cœur. Non, non, je ne puis vivre ainsi. Hélas! pourquoi ne suis-je pas mort ?

Il parcourait la chambre à grands pas, son désespoir était pénible.

— Pourquoi dites-vous que je vivrai heureux près d’Alice, demanda-t-il en se rapprochant du divan, pensez-vous que l’affection d’une sœur pourrait effacer votre souvenir ?

— Une sœur!!

— Oui, une sœur, que je ne reverrai peut-être jamais.

— O ciel! Alice est donc votre sœur ?

— Ah! vous lignoriez? alors pourquoi lavoir nomnmée; qui a pu vous parler d’Alice sans vous dire qui elle était ?

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