LES SAYNÈTES
que nous venons d'avoir
riionneur d'imprimer pour
vous sont de Monsieur
Charles Foley.
Décors de Joseph Roy.
Mise en scène
par
Ed. Monnier, éditeur,
16, rue des Vosges,
Paris, 1884.
Présenté avec esprit par l'éditeur (et parTauteur également), ce volume de bibliophile contenait cinq petites pièces qui sont charmantes : On ne s^avisepas de tout, r Amour et Psyché^ Tante Rosalie y Saynète Watteau, le Chapitre supplémentaire.
Les préférences de Cliarles Foley allaient à cette époque, et pour ma part je n'en éprouve aucune surprise, vers les petits classiques du dix-huitième siècle. On le reconnaît à sa poésie légère, pimpante, à ses jolis marivaudages où se mêlent quelques inexpériences de débutant. C'est du Parny plus chaste et du Dorât moins fade.
La première saynète, On 7ie s'avise pas de tout, — dont je citerai quelques vers pour donner une idée de ces
aimables badinages, — met en scène une jeune fille d'une quinzaine d'années, Jeannine, qui, séquestrée par son oncle et tuteur Argus, en devient éprise, quoiqu'il soit vieux et laid, — elle est àTàge où Ton aime l'amour plus que Tamant, — et lui adresse, à sa grande surprise, cette déclaration, qui l'embarrasse beaucoup :
Allez, j'ai bien compris quel amoureux souci Vous faisait me veiller et me garder ainsi.
(Elle s'appuie au dossier du fauteuil )
J'ai compris en voyant alors la jalousie
Que j'étais celle enfin que vous aviez choisie.
Je me disais souvent, à l'ombre du vieux mur,
Pour le cueillir, il veut que mon cœur soit plus mûr l
Je songeais à cela sous Tépaisse ramée
Et je me répétais : « Enfin, je suis aimée ! »
« Il l'aime, » me disaient tous les oiseaux en chœur I
{Avec un joli rire narquois,)
Vous aviez oublié de verrouiller mon cœur !
Vous auriez pu laisser la porte bien ouverte ; M la voix des pinsons sous la ramure verte, Ni le parfum des fleurs, ni l'air du soir si pur. Ni le soleil tout d'or dans le ciel tout d'azur. Ne m'auraient fait sortir.
(Se penchant à Vorcille d'Argus.)
Car à moi, mon ivresse, Se trouve tout entière en ta douce caresse ; Ton regard est pour moi le soleil d'un beau jour ; Ma chanson, c'est ta voix ; mon printemps, ton amour. Va, je m'applaudissais de ton humeur jalouse, Pour un verrou de plus j*étais plus ton épouse !...
WNNT LA r.I.OlHE. — II. 7**
L'éditeur des Saynètes et des Contes salés mettait en œuvre toute espèce de trucs pour vendre ses livres, et il avait su se faire un public qu'alléchaient des illustrations un peu légères, mais avec de la grâce et de Télégance, et sans la grossièreté voulue des ignobles images qui déshonorent aujourd'hui tant de produits quasi inavouables de la librairie parisienne.
Ce public, par malheur, partit aussi vite qu'il était venu. Au moment où Charles Foley fut édité par lui, Monnier avait encore toute sa vogue, et ces deux premiers volumes rapportèrent à Fauteur près de cinq cents francs, au lieu de lui coûter, suivant Tusage, trois ou quatre fois autant.
Pendant que Monnier publiait ses livres, le cercle Voliey faisait jouer quelques-unes de ses pièces, les Bonnes Amies (avec Dieudonné et Marie Legault), Tante Rosalie (où un des principaux rôles fut tenu par M^i® du Minil, qui venait d'entrer au Théâtre-Français). La Pêche parut sur cette scène minuscule le même jour qu'une comédie d'un autre débutant, Georges Feydeau, qui, pendant le souper qui précéda la représentation, avait imité, avec autant de talent que de succès, Facteur Delaunay.
C'était, comme on voit, un assez joli départ, mais il fut malencontreusement arrêté par le volontariat.
Soldat, Charles Foley resta littérateur autant qu'il put. A Rouen, où l'Etat lui fournissait des vêtements un peu amples, mais très chauds, un logement d'où était exclu tout luxe inutile et une nourriture médiocrement délicate mais saine, il fonda avec quelques-uns de ses
camarades une revue, Paris-Rouen^ qui alla, clopin-clopant, jusqu'à son neuvième numéro et s'honora de la collaboration de Jean Lorrain, qui n'était pas encore célèbre mais aspirait à le devenir.
Après son volontariat, le jeune écrivain, qui avait eu le temps de réfléchir, comprit que les vers, même quand ils sont bons, ce qui arrive quelquefois, ne peuvent procurer aux malheureux qui s'attardent à ce genre si ingrat ni bénéfices sérieux ni réputation durable. Sans s'interdire de publier de temps en temps pour sa satisfaction personnelle, et un peu aussi pour celle d'un certain nombre de délicats, des volumes de poésies (i), il se tourna vers le roman, qui est d'un placement plus facile et d'un rapport moins aléatoire. Quelque artiste qu'on puisse être, on aime assez à vivre de sa littérature, et on ne commence à en être satisfait que lorsqu'on commence à en vivre.
Un éditeur qui avait sa librairie rue de Médicis, n^ 13, et se transporta ensuite rue Sainte-Anne, n"* 12, Léopold Cerf — qui devait tristement finir par le suicide — signa avec lui un traité à longue échéance, par lequel il s'engageait à publier deux de ses romans chaque année.
Le premier de ces romans fut Guerre de Femmes^ et le second la Course au Mariage. Ils n'avaient de vraiment bon que les titres, quoique Guerre de Femmes rappelât
(1) Saynètes galantes parut chez Pcrrin, en 189i. Deux ou trois pièces, parmi lesquelles YAube^ sont de petits chefs-d'œuvre. L'ensemble de l'œuvre rappelle Musset, le Musset des « Trois marches de marbre rose ».
un peu trop Bataille de Dames y de Scribe ; mais à travers les défauts, dont le plus visible était une tendance au marivaudage, on aurait pu voir apparaître, çà et là, la délicatesse du style et la finesse de la psychologie.
Clemenceau était alors directeur de la Justice^ avec Gustave Geflfroy comme secrétaire de rédaction. Il fit très bon accueil à la Course au Mariage^ et pour témoigner de la satisfaction toute particulière que lui causait cette œuvre d'un jeune, il n'hésita pas à la payer un sou la ligne.
Léopold Cerf, qui avait lu le roman dans les colonnes de la Justice^ le trouvait un peu trop monté comme ton et refusait de le publier. On se décida à choisir un arbitre qui fut Adolphe Brisson. L'arbitre conclut à l'impression, Léopold Cerf avait promis de respecter l'arrêt, quel qu'il fut. En effet, il imprima le livre... mais il rompit le traité.
Charles Foley se souvint alors qu'il avait débuté comme auteur dramatique. Avec AdolpheBrisson.il fit le livret d'un drame lyrique intitulé Vendée. Ce drame lyrique, composé en 1889 et mis en musique par Pierné, fut joué en 189G par Yizentini, qui le monta aussi mal que possible (1). Six ou sept représentations, données dans des conditions déplorables, suffirent à la curiosité du public lyonnais ; et lorsque toutes les dépenses eurent été payées, bouquets, frais de voiture, etc. etc., les auteurs
(1) Dans rintervalle, Charles Foley avait composé, avec le même collaborateur, un opéra comique en un acte, où les jolis vers abondent. Caprice de Heinct mis en musique par Froticis Thoméi et qui ne fut pas représenté.
constatèrent qu'ils avaient gagné chacun 36 francs. C'est ce qu'on appelle les gros bénéfices du théâtre.
De chez Léopold Cerf, Charles Foley , après l'incident de la Course au Mariage et les premières démarches que lui avait imposées son drame lyrique, était allé chez Perrin, qui venait de succéder quatre ou cinq années auparavant à Didier, dans la vieille maison du quai des Grands- Augustins.
Très probe, fort estimable comme homme privé, Perrin manquait, comme éditeur, de cette audace raisonnée qui entraîne souvent le succès. Il ne se doutait pas des exigences delalibrairie nouvelle, et il était plus capable d'açprécier à sa valeur un débutant que de Taider à réussir.
De 1890 à 1894 il publia — en secret, pourrait-on dire — trois romans de Charles Foley, qui auraient eu besoin pourobtenirune vente sérieuse d'être annoncés au public, Risque-tout^ Bonheur conquis et Cœur de roi.
Cœur de Roi avait d'abord paru dans le Magasin littéraire dont je vais raconter en quelques motsThistoire, car il y eut là une tentative intéressante.
Le Magasin littéraircy dont le premier numéro porte la date du l*"^ janvier 1891, ayait été fondé par Charles Foley et un de ses amis, Pierrot-Deseiligny. Les bureaux s e trouvaient rue de Douai ,48,et furent transférés ensuite rue Paul- Louis-Courier, 11, et rue de Verneuil, 66.
Revu^ de reproduction, mais de reproduction intelli' genle^ le Magasin littéraire, qui faisait également une assez large part aux œuvres inédites , avait essayé de combiner les avantages de la publication périodique
et du livre. Paginées séparément, les diverses parties pouvaient être reliées, à la fin de Tannée, en plusieurs volumes. C'était là une idée très originale qui aurait dû rallier tous les suffrages, mais qui se heurta aux habitudes routinières des abonnés, sans compter qu'elle exposait ceux qui l'avaient eue à payer une patente d'éditeurs. Il fallut y renoncer.
Dans cette revue, qui vécut de 1891 à 1896, Charles Foley, directeur sous le pseudonyme de Jacques Henry et bibliographe sous le pseudonyme de Pierre Julien, donna quelques pages très intéressantes, des critiques de livres qui sont en général très fines ; et c'est là que parurent pour la première fois plusieurs de ses œuvres de longue haleine, parmi lesquelles Cœur de Roi.
La guerre de Vendée avait déjà inspiré un grand nombre de romans. Cœur de Roi était certainement un de ceux où la lutte de deux héroïsmes, le culte de deux religions — royaliste et républicaine — avaient été le mieux compris et le mieuxrendus. Egalement sympathiques et attachants, le chef vendéen, marquis de Valrose, et le capitaine Gilbert, représentaient bien, l'un la foi et l'enthousiasme que provoquaient les idées nouvelles, l'autre la fidélité au passé, à tout ce qui avait été rancieiMie France. Ce roman historique, où palpitait Fàme de la Révolution, n'était très beau que parce qu'il était très vrai.
Rarement on arrive d'emblée à déployer toutes ses qualités d'esprit et de style. Un effort prolongé, une série de tâtonnements et d'essais sont indispensables. Chaque livre, chaque page, pour le bon ouvrier que dis-
tingue Tamour du mieux, supprime une imperfection, réalise un progrès. Les premiers romans de Foley étaient d'un débutant très bien doué. Cœur deRoiîixi r.œuvre d'un écrivain.
Son style avait pris dans ce roman plus de précision et de fermeté. Il s'était dépouillé des fausses élégances, de ces ornements parasites qui sont à la prose des débutants ce que les fioritures sont à l'écriture des calligrapbes.
L'imitation se laissait deviner encore, mais une imitation habile, heureuse et féconde. Lisez cette page de Cœur de /?oi, par laquelle commence le roman , et vous ne pourrez pas vous empêcher de songer à certaines descriptions, très minutieuses et très vivantes, de Balzac :
a Perchée en vrai nidd'aigles, sur un monticule isolé et rocheux qu'enserrent aux trois quarts la Saugette et la Faille, cette vieille cité du Perche (Sauges) s'avance en promontoîre à pic sur la montagne où se joignent les deux rivières. De ce côté, à l'est, avec ses épaisses murailles couronnées de mâchicoulis, flanquées de tourelles et d'échauguettes,avec ses toits d'ardoise hérissés de pignons aigus, Sauges offre encore Taspect fantastique et farouche d'une place forte féodale. A l'ouest, entre les deux cours d'eau qui s'éloignent l'un de l'autre à mesure qu'on remonte vers leurs sources, la ville dévale en pente plus douce vers les prairies que coupe la lisière sombre de la forêt de Valrose. Il n'existe qu'une entrée, fortifiée et massive, la porte Beucheronne qui, sans doute, doit son nom au voisinage du bois. Les
ouvertures par lesquelles jouaient les bras du pontlevis sont béantes, et les fossés comblés, mais on voit les rainures profondes de la herse. Le passage s'ouvre sous une voûte ogivale, surmontée des armes de la ville.
« De là, en rampe raide, la principale rue gagne le sommet où se trouve une esplanade, autrefois place de la Baille, et plus récemment place de la Fraternité ; l'ancien bailliage est devenu la municipalité.
« Cette enceinte de ruines grises paraîtrait morne sans la verdure qui, chaque été. lui donne un assaut plus hardi. Les sauvageons enfoncent leurs racines, pareilles à des griffes, dans le flanc granitique des remparts. Les plantes vivaces agrippent les pierres disjointes ou saillantes, et tout ce que n'escalade pas cette marée montante de feuillage, est recouvert par les frondaisons qui tombent des créneaux. Les citadins, en effet, durant un siècle de paix, ont agrandi leur domaine aux dépens des anciens boulevards: courtils et potagers s'étendent jusqu'à la courtine, formant des bosquets et des treilles en terrasse, d'où Ton jouit d'une vue merveilleuse surla forêt de Valrose et les rivières sinueuses. Rien ne manque à ces petits jardins suspendus, pas même les archières et les merlons moussus qui offrent aux flâneurs l'appui d'une balustrade dentelée. Ainsi les mâchicoulis ajourés d'où pleuvaient autrefois les pierres, les tisons, Thuile bouillante et le plomb fondu, ne livrent plus passage qu'à de flottantes ramures ; ces murs, cent fois investis et vainement sapés par des hordes acharnées de routiers, de huguenots, de ligueurs, ces murs imprenables sont
enfin démantelés, ébréchés, forcés par les viornes, les houx, les ronces et les lierres. »
Pour Cœur de Roi comme pour bien d'autres œuvres venues trop tôt dont j'ai eu Toccasion de parler, je suis obligé de faire la même douloureuse constatation. Ce livre méritait un succès qu'il ne put pas ohi^uu *Habeni sua fata libelli.
Condamné pour quelque temps encore aux obscurs travaux qui assurent la vie matérielle et retardent la réputation, Charles Foley continuait à écrire, puisqu'il n'était pas classé ^mis à la place à laquelle il avait droit, dans des feuilles précaires, aussi bien rédigées que les autres, mais qui souffraient aussi de ne pas être jugées à leur valeur, à VEstafetle^ au Parti national^ etc. Il collaborait à la Revue Bleue, à la Revue Illustréey où on le payait très peu.
Pour arriver au grand public, il avait besoin d'un de ces journaux à fort tirage qui communiquent une partie de leur importance et de leur prestige à leurs moindres rédacteurs, qui, ailleurs, n'existeraient pas, même avec beaucoup plus de talent.
La création de l'Echo de Parw, par Aurélien SchoU, en 1883, avait été un fait très important dans l'histoire parisienne, et comme l'avènement d'un journalisme plus moderne, mieux adapté à nos mœurs et à nos goûts (i).
(l^Plusieurs publications périodiques avaient déjà porté ce nom: les Echos de Paris (novembre 1855), — les Echos de PariSf par Louis Lavedan (1" novembre- 15 juillet 1857),— r£c/io de Paris (23 septembre 1860», qui avait pour rédacteur en chef M. de S^-Bonnet,
Beaucoup d'esprit sans trop de méchanceté, de la blague qui préférait égratigner que mordre, de la fantaisie sans grimace, des indiscrétions qui savaient être très amusantes sans devenir scandaleuses, des polémiqueslégères, rapides, oùla grossièreté ne tenait pas lieu de verve et les injures d'arguments, plus de gaîté que de logique et plus de tolérance que de parti-pris : voilà ce qu*on trouvait dans le nouveau journal dédié à Paris et que Paris adopta.
Une rédaction très brillante avait été formée avec soin, dans laquelle voisinaient des conscrits et des vétérans: Edmond de Concourt et Henri Lavedan, Maxime Boucheron et Aurélien SchoU.
Même dans des rubriques considérées comme sérieuses, les rédacteurs ne se privaient pas à Foccasion d'une ironie parfois exagérée, et un certain Maréchal, chargé des Propos du Docteur^ commençait ainsi une de ses chroniques.
« Plus d'un de mes lecteurs, j'en ai la certitude, malheureux possesseur d'un estomac dépourvu d'énergie ou ruiné par l'alcool ouïes excès de table... »
Lorsque Henri Simond, six ou sept ans après la fondation du journal, commença à le diriger, il était plein de bonnes intentions. Persuadé que le public veut du nouveau, n'en fût-il plus au monde, il cherchait partout de jeunes écrivains. Très intelligent et très fin, mais surmené par une besogne qu'il ne savait pas alléger, livré
— VEcho de Paris^ « Expropriation, théâtres et arts industriels i^, fondé vers 1863, — et enfin un journal de médecine rédigé en espagnol et publié à Paris, en 1858, fî/ Eco de Pans,
comme une proie aux solliciteurs, aux grands hommes soudainement révélés aux populations et plongés presque aussitôt dans l'oubli, peut-être ne sut-il pas assez distinguer entre les porteurs de copie qui avaient du talent et ceux qui croyaient en avoir. Ce n'est pas tout à fait la même chose.
En tout cas il eut le mérite d'accueillir avec un certain nombre de champignons littéraires, plus ou moins vénéneux, qui émergeaient subitement du sol, devrais écrivains comme Paul Margueritte et et Charles Foley.
Charles Foley était entré, en 1891, à VEcho de Paris ^ mais modestement et par la petite porte. Iki conte envoyé par lui avait passé en juillet ou en août, pendant la période où les gros producteurs , brevetés sans garantie du gouvernement, se reposent , et où les journaux sont un peu moins inondés par le flot des manuscrits. De temps en temps on en publiait un autre.
Les malheureux qui durant de longs mois, qui comptent double, ont attendu avec angoisse l'insertion promise^ annoncée comme prochaine, d'une chronique ou d'une nouvelle, sont assurés d'aller tout droit en paradis, quelques fautes qu'ils aient pu commettre, et je ne parle pas seulement des fautes de français. Ils ont fait ici-bas leur purgatoire.
En 1893, après deux années de stage, la situation de Charles Foley au journal fut en quelque sorte régularisée. D'intermittent il devint hebdomadaire, et débuta par des portraits de femmes, encadrés dans une intrigue où on sentait l'habileté « mécanique » et 1 art délicat du romancier. Puis vinrent des récits vendéens.
2o2 AVANT LA GLOIRK
Ces jolies pages de littérature, pleines de vie, demouvement, très dramatiques et en même temps écrites dans une langue très étudiée, pleine de trouvailles heureuses et de détails exquis, — le sens du drame et le don du style, voilà, en effet, ce qui distingue Charles Foley de la plupart de ses confrères, — ces pages dont le mérite semblait indéniable, et qui, dans des journaux de troisième ou de second ordre^ auraient sans doute passé inaperçues, obtinrent à VEcho de Paris un succès très vif, qu'allait encore augmenter la publication, dans le même journal, des Cornalines.
Il y a dans les Cornalines^ dont le véritable titre eût dû être les Caro /in e5, une description très malicieuse et très fine de ce petit groupe de femmes, bas bleus ou bas roses, qui évoluent entre Tlnstitut et la Sorbonne, et, par un sentiment très féminin, ne voient la littérature ou la philosophie qu'à travers ceux qui les enseignent. Quelque éloquent qu'on le suppose, un professeur bossu, borgne ou simplement mal vêtu, ne saurait les intéresser et satisfaire leur soif ardente mais artificielle de psychologie et d'idéalisme.
Le principal personnage du livre, déjà présenté au public dans le Monde où Von s^ennuie^ est très habilement étudié, avec ses aimables travers et ses élégances de galantin diplômé, sans d'ailleurs que le portrait tourne à la caricature.
Oui, ce roman, d'une observation si clairvoyante et si aiguë, est très remarquable; mais quelques-uns de ceux que l'auteur avait déjà publiés ne l'étaient-ils pas au moins autant?
Lorsque au succès du feuilleton s'ajouta celui du volume, Charles Foley dut se dire que le public — ce public qui ne sait jamais pourquoi il admire et pourquoi il n'admire pas — s'était doublement trompé avec son engouement excessif pour les Cornalines et son indifférence inexplicable à Tégard de deux ou trois romans de premier ordre qui les avaient précédées. Assurément, se jugeant lui-même, il s'étonna de tout ce bruit, après ce long silence, — mais je suis convaincu que l'auteur bénéficia avec un très grand plaisir de l'erreur d'appréciation que déplorait le critique.
De toutes les demi-biographies que j'ai réunies dans ce volume et le précédent, aucune, autant que celle qu'on va lire, ne saurait donner Tidée de ce qu'était, il y douze ou quinze ans^ la situation matérielle d'un jeune écrivain encore inconnu — et du sort qui est réservé aux débutants de demain.
Aucune aussi ne montre mieux les difficultés quasi invincibles qu'oppose au talent d'un écrivain cette absence du goût littéraire qui distingue la plupart des Français.
Il existe dans le département de l'Ardèche, non loin de Tournon, un village nommé Saint-Jean-de-Muzols. C'est là que naquit Paul Brûlât, le 26 mai 1866, pendant un voyage de sa famille, dont la résidence habituelle était à Tunis, où son père exerçait la profession d^avocat défenseur. Paul Brûlât ne revit jamais Saint-Jean-de- Muzols, et comme ses premiers souvenirs sur cette localité datent d'une époque où il n'était âgé que de quelques jours, on ne s'étonnera pas qu'ils soient restés un peu vagues.
Ses parents lui firent commencer ses études chez les Maristes de la Seyne. On le mit ensuite au lycée de Marseille, en cinquième, où il eut pour condisciple un excellent élève, riche, considéré, pourvu de plusieurs répétiteurs, — Edmond Rostand.
Le professeur, M. Gerbe, avait demandé, suivant son habitude, à chaque élève, ce qu'il voulait être. — « Ecri vain, » — répondit gravement Brûlât. C'était s'y prendre à l'avance .
Quelques années plus tard, pendant que Rostand faisait un roman, il commençait un drame qu'interrompit son premier examen de baccalauréat, passé dans des conditions assez curieuses.
Arrivé en retard dans la salle de concours, à Aix, Brûlât demande à un de ses voisins quel est le sujet.— La Phèdre de Pradon, répond celui-ci. Sans doute il s'agissait d'une comparaison entre la Phèdre de Racine et celle de Pradon. Brûlât entend Braban, et ce nom rétonne. Il s'informe auprès de son autre voisin : — Connais -tu Braban? — Je crois que c'est un auteur de la Pléiade.
Sans trop serrer le sujet de près, — et pour cause, — le candidat aligne quelques phrases consacrées sur la réforme poétique de Ronsard, le caractère de Phèdre et le génie de Racine si supérieur à celui de Braban. Un quart d'heure avant la fin de la séance, passe de main en main la feuille imprimée qui indiquait le véritable sujet. Refaire son discours français. Brûlât n'en avait pas le temps. Partout oii il avait mis Braban, il écrit Pradon... et il est admissible.
Le demi-bachelier avait encore une année d'internat à subir, et le lycée l'ennuyait beaucoup.
Au début de sa philosophie, il s'échappa pendant une promenade, et se réfugia dans un hôtel, mais il était sans un sou, et si on Tavait laissé entrer, on ne voulait plus le laisser sortir. Ses camarades de classe, informés de sa situation difficile, se cotisèrent, et Tun d'eux apporta dix francs au maître d'hôtel. Le prisonnier fut immédiatement mis en liberté.
Une pension que lui fit sa famille, après cette aventure, transforma le potache en étudiant. Ce fut une des périodes les plus heureuses de la vie de Brûlât.
Bachelier, il commença son droit à Aix, et, sous prétexte de le continuer plus sérieusement et avec de meilleurs maîtres, il partit bientôt pour Paris.
Il avait vingt ans et toutes les illusions de cet âge heureux. Il serait vite célèbre. La gloire à qui il avait donné rendez-vous Tattendait. Ses premiers articles, son premier roman, allaient soulever les foules. Mais où publier ces chefs-d'œuvre? Bah I les journaux ne manquent pas à Paris. En effet, il en trouva un, et très vite.
Le jeune étudiant en droit, féru de littérature, se promenait un jour sur le boulevard Saint-Michel^ lorsqu'il avisa un distributeur de prospectus qui, avec une sorte de dédain et d'un geste condescendant, tendait aux passants ses petits papiers. Il eut l'idée de prendre un de ces prospectus et de lire.
C'était un appel à la jeunesse rédigé à peu près en ces termes :
« Une révolution dans le Journalisme.
« Plus de martyrs de la pensée sans échol Plus « de chefs-d'œuvre plongés dans réternel silence de « roubli I
« Tout homme capable de créer et d'écrire va avoir le « journal auquel il a droit.
« Paulin Sarrut fonde « V Organe du Penseur » .'
« Que chacun nous apporte sa pensée ou son obole. »
Diable ! se dit Brûlât, voilà mon afl'aire.
11 se hâte de courir à sa chambre, prend tout ce qu'il a de manuscrits en souffrance, des contes, des nouvelles, des chroniques, un roman, et se dirige vers la rue du Croissant, où habitait, au n** 12, Paulin Sarrut.
A Tétage le plus élevé, sous les toits, on lisait sur une petite porte celte inscription tracée à la craie :
L'Organe du Penseur ^
Brûlât frappe, entre, et aperçoit, dans une étroite chambre meublée d'un lit, d'un fauteuil, de deux ou trois chaises, un vieillard à barbe blanche qui se lève et lui tend la main. C'était Témancipateur de la pensée, celui qui allait révolutionner le journalisme.
— Enfin ! s'écrie ce bon vieillard, voilà un vrai jeune. Croiriez-vous, mon cher ami, que j'ai fait distribuer hier et avant-hier dans le quartier latin cinq mille prospectus et que vous êtes le premier écrivain, oui, le premier, qui soit venu I
Eh bien ! J'ai le plaisir de vous annoncer que vous serez mon secrétaire de rédaction.
Secrétaire de rédaction î à vingt ans ! au début de sa
carrière ! Brûlât se sentît envahi par une joie profonde. Cependant Paulin Sarrut expliquait ce que devait être son journal... leur journal.
— Tout ce qui a du talent, un talent trop original pour la presse actuelle vouée au culte des médiocrités, viendra à nous.
L'Organe du Penseur sera TEcho de la jeunesse française. Elle y apportera et y trouvera ses idées. Nous commencerons modestement, puisque l'argent manque. Vous savez, mon ami, qu'il manque toujours pour les grandes œuvres. Mais peu à peu nous grandirons. Nous avons la foi et le courage. L'avenir nous appartient.
A cette pensée que l'avenir leur appartenait, les deux hommes, très émus, saisis d'un enthousiasme presque prophétique, se serrèrent la main pour la seconde fois.
Brûlât avait apporté entre autres articles une étude qui était intitulée : Des conditions physiologiques qui concourent à la formation de notre caractère.
Quelques jours après leur première entrevue, Paulin Sarrut dit à son secrétaire de rédaction :
— Nous paraissons jeudi — ceci se passait en 1886. — Vous allez m'aider à faire le numéro.
De la copie était arrivée. Des incompris, des femmes de lettres, des vieux littérateurs qui débutaient depuis trente ou quarante ans, essayaient de profiter de roccasion pour caser leurs théories, leurs revendications, leurs états d*àme.
Presque toute la nuit se passa à corriger les épreuves. C'était un travail nouveau pour les deux écrivains.
Le lendemain, vers huit heures, Brûlât dit au garçon de rhôtel où il logeait :
— Allez m'acheter V Organe du Penseur,
Et comme l'autre le regardait d'un air ahuri, il répéta en accentuant :
— Oui, VOr-ga-ne du Penseur.
Le garçon revint au bout d'un quart d'heure.
— Monsieur, dit-il, je ne Tai pas trouvé. On ne sait pas ce que c'est.
On ne sait pas ce que c'est I Brûlât fut pris d'un accès d'indignation et sortit précipitamment en faisant claquer la porte. De kiosque en kiosque, il demanda VOrgane du Penseur, Quelques vieilles buralistes crurent qu'il voulait se moquer d'elles et murmurèrent des injures. Les autres se bornèrent à répondre qu'elles ne connaissaient pas ce journal.
Au moment où il commençait à désespérer, — il en était à son centième kiosque, — le secrétaire de rédaction de Paulin Sarrut aperçoit, vers 4 heures du soir, place de la Bourse, un camelot qui rugissait :
— De-mandez VOr-gane du Penseur,,. Son premier et eu. ..rieux numéro !
Brûlât se précipite et, tremblant de joie et d'émotion, — c'était son premier article î — il constate que l'étude sur les Conditions physiologiques qui concourent, etc., n'est pas resté sur le marbre.
Mais que de coquilles, grand Dieu î II y en avait tellement que les articles devenaient à peu près inintelligibles.
La manchette portait ces mots en gros caractères :
GOBLET PUBLISCITATRE.
Evidemment les typos s'étaient amusés à rater le journal, à en faire quelque chose d'extravagant et de fantastique.
VOrgane du Penseur avait été tiré à dix mille exemplaires : il s'en vendit cinquante. Le premier numéro ne fut pas suivi d'un second, et Paris continua à être rempli de martyrs de la pensée sans écho et de chefsd'œuvre plongés dans Téternel silence de Toubli.
Avec un peu plus de dégoût qu'auparavant, Brûlât avait repris ses études de droit, lorsque le hasard le mit en relations avec un pseudo-littérateur qui trouvait le moyen de vivre et de bien vivre en élevant des canards. L'un de ces canards s'appelait la Correspondance théâtrale^ l'autre le Réveil des campagnes.
— Vous serez mon collaborateur et mon associé, lui dit, la seconde ou la troisième fois qu'il le vit, le propriétaire de ces deux feuilles. Nous partagerons les bénéfices.
Brûlât paya vingt-cinq francs l'insertion d*un article reçu avec empressement et qui avait pour titre : « Une statue à Jean Jacques ». Ce fut son premier bénéfice.
L'article passa, et quelques jours après le nouveau rédacteur du Réveil des campagnes et de la Correspondance théâtrale fut invité par son « associé » à déjeuner chez lui.
- Lorsqu'on fut arrivé au café :
— Etes-vous content de votre repas? demanda d'un air aimable le directeur.
— Mais certainement ?
— Eh bien î il ne vous coûtera que deux francs... et chaque fois que vous serez dans le quartier, vous pourrez venir chez moi. Vous serez bien mieux qu'au restaurant.
Brûlât donna les quarante sous — et leurs relations en restèrent Ik.
11 avait alors une telle passion littéraire qu il allait souvent rue du Croissant, voir imprimer les journaux, se griser du bruit des énormes machines qui, sans trêve, pendant des heures, déposaient sur les plaques de fer les feuilles de papier humide.
Jamais vocation ne fut plus impérieuse ni plus longtemps contrariée. Un journal de Sétif avait publié en feuilleton un roman de lui. C'était peu pour satisfaire son ambition.
Sur ces entrefaites, après avoir passé sa licence en droit, il partit pour Poitiers où il devait faire son volontariat. Cette année ne fut pas perdue pour son talent. 11 la consacra à d'incessantes lectures. Une représentation de V Assommoir avait tué en lui le romantique, l'admirateur de Jean-Jacques Rousseau et le disciple fervent de Victor Hugo. Il était sorti de cette représentation profondément réaliste, et à Poitiers il lisait avec passion les œuvres de Balzac, de Flaubert et de Zola.
Sa famille avait espéré que, son volontariat terminé, il reviendrait à Tunis pour y succéder à son père, mais Tamour des lettres l'entraînait irrésistiblement.
On résolut alors de le prendre par la famine. Quand il arriva de Poitiers à Paris, il avait vingt sous.
Dans un restaurant où il était connu et à Thôtel où il avait logé comme étudiant, le gargotier lui fit crédit.
Il se mit à chercher une place et il avait fini par en trouver une, infime, — dans une boîte à bachot, quarante francs par mois, sans être nourri ni logé, — lorsque ridée lui vint d*aller voir M. Laguerre et de lui demander de le faire entrer à la Presse dont il était alors (1889) directeur. M. Laguerre lui répondit par les phrases habituelles sur Tencombrement, la nécessité de réduire le personnel, etc., etc.
Rentré chez lui, Brûlât, dans un de ces accès de révolte qui naissent parfois d'un excès de douleur, écrivit deux lettres, Tune à son père dans laquelle il affirmait que malgré tout il resterait à Paris, l'autre au député boulangiste, qui venait de lui opposer une fin de non-recevoir, en le suppliant de le prendre dans son journal,... ne fût-ce qu'avec cinquante francs par mois,... ne fût-ce que comme garçon de bureau.
Cette dernière lettre était si désolée et si émouvante, elle respirait une telle détresse et une vocation si énergique et si intéressante dans sa sincérité, que M. Laguerre en fut touché. Le lendemain, il envoya un petit bleu avec ces mots : « Je vous attends à déjeuner. »
H y avait là comme troisième convive le secrétaire de rédaction du journal.
— Je vous présente, lui dit son directeur, un de mes amis, M. Brûlât, qui entrera demain à la Presse.
Le secrétaire de rédaction prit une attitude désolée, et levant les bras au ciel :
— Mais c'est impossible ! murmura-t-il.
— J'y tiens absolument.
Le lendemain eut lieu la présentation officielle aux (( chers confrères ».
Dans une salle assez vaste, une vingtaine de jeunes gens, devant un fouillis de journaux, étaient occupés à découper avec des ciseaux et à coller avec des pains à cacheter des petits articles qui allaient en faire de grands. On lisait sur les murs, que couvraient çà et là des caricatures : « Vive Boulanger ! »... « Mort à Constans I »
Le secrétaire de rédaction prit une voix lugubre, comme s'il se préparait à annoncer une effroyable catastrophe, et, lentement, il laissa tomber ces mois :
— Messieurs, je vous présente notre nouveau collaborateur, M. Brùlat.
Il y eut un silence, ennuyé et hostile.
— Tenez ! ajouta le tragique secrétaire de rédaction, on va vous mettre à Tépreuve. Faites-moi un article sur l'importation des moutons. C'est la question à Tordre du jour.
Le « nouveau collaborateur » si cordialement accueilli, avait eu, en Algérie ou en France, l'occasion de voir des moutons, mais sur leur importation qui était, paraît-il, à Tordre du jour, il ne savait absolument rien.
Il s'assit au bout de la table, approcha un encrier, mordilla le bout de son porte-plume, et resta immobile, comme fasciné par la couleur verte du tapis.
Les autres rédacteurs Texaminaient avec des sourires ironiques. L'un d'eux cependant eut pitié de lui. Il prit
deux OU trois journaux, donna trois ou quatre coups de ciseaux, ouvrit au mot « Mouton » le dictionnaire de Larousse, le posa, avec les coupures, sur la table. Puis se tournant vers le débutant qui continuait à ne rien trouver :
— Voilà, lui dit-il, votre article.
Avec l'homme qu'elle avait soutenu, Iql Presse tomba. Elle tomba surtout pour avoir trop sacrifié la littérature à la politique, et c'est la littérature qui dix ans plus tard, sous une direction intelligente, devait lui rendre son ancienne prospérité.
Dans les derniers mois de cette période de décadence, les grands rédacteurs, Naquet, Laisant, Barrés, etc., avaient à peu près disparu. Brûlât, payé au début deux cents francs par mois, comme reporter, et qui donnait de temps en temps des contes, publiés en troisième page, était devenu peu à peu le Maître Jacques du journal. C'est lui qui se chargea d'enterrer Boulanger. Quand on apprit le suicide du général : « Faites dix lignes, » dit le secrétaire de rédaction, — et il fit les dix lignes.
La feuille de combat qui avait été si vivante et si bruyante agonisait. Dans la salle de rédaction ornée encore d'un buste de Boulanger (la tète tournée contre le mur), quatre bougies plantées dans des bouteilles éclairaient d'une lueur blafarde les deux ou trois rédacteurs qui restaient encore. On ne les payait plus, mais ils ne partaient pas, n'ayant pas trouvé à se caser ailleurs.
Après la disparition de la Presse, le jeune écri*
vain connut, de 1890 à 1891, la misère, la vraie misère dans ce qu'elle a de plus douloureux. Il vivait ou plutôt il ne vivait pas de reportages trop occasionnels. Un accident auquel il eut le bonheur d'assister, un accident transformé en fait-divers et hâtivement porté à plusieurs journaux, payé ici vingt sous, là quarante, ailleurs trois francs, lui rapporta un louis. Mais ces aubaines étaient rares, et Tancien rédacteur de VOrgane du Penseur y avec des souliers dont les semelles s'obstinaient à vouloir l'abandonner et des redingotes d'été pendant Thiver, marchait douloureusement à la conquête de la gloire. 11 ne se plaignait pas, et peut-être n'était-il pas à plaindre. Il avait foi en lui. C'est un sentiment qui console de tout et une force qui vient à bout des pires obstacles.
Un restaurant du quartier latin lui faisait crédit et, matin et soir, il s'y transportait, du n° 55 de la rue Lepic où il logeait, dans un taudis.
Un jour ce restaurant fut fermé pour cause de décès, et ce jour-là Brûlât se passa de déjeuner. Il rentrait chez lui, lamine soucieuse et le ventre creux, lorsqu'il rencontra un de ses anciens camarades de la Presse qui, devinant sa misère, — elle n'était que trop visible, — lui donna le conseil d'aller interviewer Zola.
Emile Zola était alors la providence des reporters. Avec lui on était silr de ne pas rentrer bredouille. Sur toutes les questions littéraires, artistiques, politiques, intérieures ou extérieures, il n'hésitait pas à faire connaître son opinion, souvent intéressante, toujours accueillie avec plaisir par les lecteurs.
Brûlât emprunta une redingote et se dirigea vers la maison, très hospitalière, du grand écrivain qu'il considérait comme son maître.
Arrivé au n^ 21 de la rue de Bruxelles, il se demande s'il ne va pas rebrousser chemin. Enfin, il se décide à sonner. La porte s'ouvre, et le valet de chambre, toisant avec dédain ce visiteur mal vêtu, intimidé, lui demande sa carte. Comme il n'en a pas sur lui (ni probablement chez lui), il dit son nom :
— Faites monter, crie d'en haut Emile Zola qui a entendu.
Le reporter monte, si ému qu'il peut à peine parler, mais la cordialité de l'accueil le rassure bientôt.
Interrogé avec bienveillance , avec cette bienveillance qu'inspire toujours la sincérité aux natures fortes et probes, il raconte ses projets, ses rêves, ses espérances et aussi les tristesses de sa vie présente. C'est lui en réalité qui est l'interviewé.
■— Vous n'êtes pas de Paris, dit le maître. On s'en aperçoit vite.
Et en effet, ce débutant timide, embarrassé, ne ressemble guère à ces jeunes « requins », dont parlait souvent Daudet, qui ont toutes les audaces et toutes les habiletés, comme ils ont toutes les ambitions. Ce a'est pas l'argent qu'il aime, mais la littérature, pour les nobles joies qu'elle donne à ceux qui n'en font pas uniquement un métier.
Emile Zola n'a aucune peine à deviner cet état d'àme, ces nobles et belles illusions, très répandues à l'époque où il débutait lui-même vers 1865, mais qu'il n'a pas e«t
souvent Toccasion de revoir, depuis vingt ou trente ans.
— Avez-vous fait quelque chose ? demande-t-il.
— Oui, un conte...
— L'avez-vous apporté ?... Lisez-le-moi.
Et Brûlât commence à lire, mais Témotion Tempêche de continuer...
L'interview, recommandée par une carte d'Emile Zola, parut dans le Matin, et cette visite à l'homme qu'il admirait le plus fut pour Thumble reporter une de ces journées de réconfort qui font oublier les heures mauvaises.
Recommandé par Zola à Charpentier, il avait remis à cet éditeur le manuscrit d'un long roman sur la Révolution. Charpentier trouva Touvrage trop « historique », mais apprécia l'auteur et lui demanda autre chose. C'était presque un engagement.
Brûlât écrivit VAme errante^ qui, sans son assentiment, parut, avec des titres changés et même avec des signatures différentes, dans trois journaux que dirigeait Pierre Baragnon,au Courrier du soir, dm Parisien (où le roman s'appelait Névrosé) et dans une obscure feuille de province (où il était intitulé Dominique Malaure).
VAme errante qui, par son passage dans les trois journaux indiqués ci-dessus, avait déjà rapporté à l'auteur vingt francs, parut chez Charpentier en 1892.
Dans la préface de son troisième livre, YEnnemie^ Brûlât a très clairement indiqué le but qu'il s'était pro-^ posé dans cette série, c'est-à-dire Tétude d'une âme modifiée par le milieu et les circonstances :
268 AVANT LA GLOIKE
« L'Ennemie est la conclusion d'un ouvrage dont les deux premiers volumes ont paru sous ces titres : VAme errante et la Rédemption, Cet ouvrage raconte révolution intellectuelle et morale d'un jeunehommemoderne.
« Dominique Malaure n'est pas un être d'exception. Il prétend incarner des collectivités dans les diverses phases qu'il traverse.
« VAmeerranteie montrejusqu'à sa vingtième année, précoce et triste, esprit inquiet, instable et tourmenté, qui s'analyse sans cesse, s'égare d'erreur en erreur, de doute en doute, se désoriente de plus en plus, s'abîme et se stérilise dans le culte exclusif du moi, en proie à une sorte de cyclone intérieur. La sécheresse, l'ennui, puis le dégoût de vivre lui viennent. Enfin, un drame passionnel, une sanglante idyUe, où il croit trouver la mort, le dénouement logique d'une existence gâtée, mais où il ne trouve que le châtiment de la justice sociale, termine sa jeunesse désespérée.
« La Rédemption fait assister aux efforts par où cette Ame errante cherche à se ressaisir. Cinq années se sont écoulées. Dominique a subi sa peine ; le malade, apr^s cette terrible leçon de vie, est revenu à la S9,nté. Régénéré par la souffrance et par l'action, il veut reprendre sa place dans la société. Seul, sans ressources, il lutte héroïquement. Mais, sans cesse, il se heurte à d'implacables préjugés sociaux. Le casier judiciaire le poursuit et le dénonce ; le passé est trop lourd à porter. Il succombe enfin, rencontre des anarchistes et, avec eux, déclare la guerre à la société.
a L'Ennemie, c'est, d'abord, pour Dominique Malaure,
cette société marâtre qui le chasse et dont il aperçoit tous les vices. Cependant, les anarchistes eux-mêmes le désabusent ; il n'a vu parmi eux que des bourgeois exaspérés, et l'anarchie lui apparaît comme la crise aiguë de l'individualisme, ce mal dont il a été lui-même victime, dans le désastre de ses jeunes années. 11 se recueille, fait des recherches at des études, découvre enfin la formule définitive qui contient le secret de l'apaisement, llmeurten apôtre, entouré d'amis et de disciples.
« En somme , nulle action compliquée, mais simplemen t le drame d'une intelligence, qui se dévore, se disperse et qui finit par se ressaisir. »
Comparée à la plupart des romans publiés à cette époque, et qui n'étaient que de petites histoires sans portée, écrites sans aucune préoccupation de style ou de psychologie, par des littérateurs « pour dames, » VAme errante avait une supériorité très évidente. Elle était, parla langue et par la pensée, l'œuvre d'un véritable romancier, d'un homme qui voulait évoquer de la vérité et de la vie, d'un créateur d'humanité. Dominique Malaure, dont l'âme était si minutieusement étudiée et avec tant de clairvoyance, n'avait rien de ces pantins articulés qui abondent dans la littérature romanesque, créatures factices également dépourvues de nerfs et de muscles, de cerveau et de cœur.
Que l'auteur de ce roman, plein d'idées, filt réaliste ou crût l'être, qu'il se rattachât à Zola ou à Stendhal, peu importe : son livre avait l'inestimable mérite d'être une de ces œuvres dans lesquelles un écrivain met un peu
de ses souffrances et de ses tendresses, et qu'il aime comme un enfant.
Le style, robuste, simple, avait quelque chose de grave, une sorte d'émotion concentrée et d'autant plus puissante, qui contrastait singulièrement avec le badinage stérile des amuseurs et la vulgarité niaise des plus bas représentants du réalisme.
La critique rendit justice à un livre qui avait été fait, comme tout ce qui doit durer, en collaboration avec le temps. Parmi les jeunes. Brûlât fut un de ceux — et il y en avait bien quatre ou cinq — sur lesquels on avait désormais le droit de compter.
De cette estime littéraire, de la sympathie que lui témoignaient, à son premier roman, les meilleurs Juges, il y eut bientôt une preuve incontestable.
Dans les derniers mois de l'année 1892, —on s'en souvient peut-être, — de grandes affiches illustrées couvraient tous les murs de Paris. Elles représentaient assis à la table d'un café un homme assez gros qui ressemblait beaucoup (détail qui/ut très remarqué) à Emile Zola.
ï e fondateur du nouveau journal dont ces affiches annonçaient l'apparition prochaine était un reporter fort intelligent, qui offrait cette particularité assez rare de connaître parfaitement son métier.
Entré fort jeune dans la presse, qui exige elle aussi un apprentissage, il avait été rédacteur au Phare de la LoirCy directeur de V Avenir de Saint-Nazaire^ puis, à Paris, secrétaire de rédaction de la Cravache^ rédacteur au Télégraphe^ au Bien public, au Voltaire, au Gil Blas, hVEcho de Paris, etc.
Ce reporter, qui s'appelait Fernand Xau, avait remporté sa première victoire lorsqu'il avait eu l'idée d'aller attendre en pleine mer (dans un bateau naturellement) Buffalo-Bill, bouvier héroïque, et de se faire, pendant l'exposition de 1889, l'introducteur, le secrétaire, le chef du protocole et le cornac de ce personnage considérable.
Sa seconde victoire fut le Journal.
Fernand Xau avait traversé bien des milieux littéraires sans en rapporter aucune amertume. Ceux qui l'ont vu de près n'ignorent pas qu'il avait deux grandes qualités ; il était un excellent journaliste et un très bon garçon.
S'il avait pu, — et non pas seulement par calcul, mais par besoin de rendre service, — il aurait fait entrer dans la feuille qu'il allait diriger tous les écrivains de Paris qui savaient se servir de leur plume, et qui n'étaient pas d'ailleurs aussi nombreux qu'on pouvait le supposer.
Il disposait de beaucoup d'argent pour l'œuvre délicate et périlleuse qu'il entreprenait. On doit constater qu'il le dépensa très généreusement,
A côté des maîtres et des sous-maîtres, de ceux auxquels le public, parfois si indulgent, s'était habitué, Fernand Xau voulait un certain nombre de jeunes. Les premiers, pensait-il, ne sont que le présent, mais avec les autres on assurerait l'avenir.
Brùlat, que VAme errante avait classé dans les milieux où se font les réputations, fut un des premiers à qui s'adressa l'habile directeur :
— Je fonde, lui écrivit-il, un grand journal à cinq cen-
times. Voulez-vous être des nôtres? Quelles sont vos conditions ?
Ces conditions furent excellentes : un conte par semaine et cent francs par conte. Xau pensait — et en cela encore il se montrait bon journaliste — qu'il ne faut pas faire trop d'économies sur sa rédaction. L'effort se mesure au bénéfice assuré. Qui paie bien est bien servi. C'était beaucoup que d'être entré dans un grand journal, mais y faire entrer sa littérature présentait des difficultés encore plus sérieuses.
Les trois grosses influences de la maison étaient Emile Bergerat, Hugues Le Roux et Séverine. Leurs articles et ceux des rédacteurs quiavaient obtenu un traité passaient très régulièrement — et très abondamment. Pendant ce temps, le bataillon des jeunes marquait le pas.
Que de patience et d'énergie fallait-il pour faire insérer cette pauvre copie que ne recommandait pas un nom illustre ou notoire, et quand elle avait fini par trouver une place, que de trucs pour lui donner plus d'importance I
Jamais les auteurs de contes ou de chroniques n'adressèrent à la direction un plus grand nombre de lettres anonymes — et si enthousiastes ! — pour se féliciter eux-mêmes de leur prose.
Fernand Xau savait sans doute àquoi s'enlenir, mais j'ai déjà remarqué que c'était un très bon garçon.
D'ailleurs on était payé. Beaucoup de rédacteurs ne demandaient pas autre chose.
Brûlât gagnait de l'argent. Alors, sa famille, qui pen-
dant cinq ans Tavait laissé crever de faim, lui en envoya. Le succès a toujours raison.
Je n'insiste pas sur Thistoire du Journal que je me réserve de raconter tôt ou tard, — mais il y a un côté o.u un détail de cette histoire qui se rattache directement à la biographie de Fauteur de VAme errante : les jalousies et les haines qui s'étaient vite formées dans ce groupe d'écrivains assis à la même table, je n'ose dire attachés au même râtelier.
La carrière littéraire est tellement encombrée que les plus privilégiés n'y peuvent vivre et prospérer que par Técrasement des autres.
Par le succès littéraire de VAme errante^ Brûlât s*était fait beaucoup d'ennemis. Depuis, il ne s'était jamais préoccupé d'en diminuer le nombre. Très absolu dans ses idées, il manquait de liant et de souplesse. Il manquait encore plus de cette qu;ilité si parisienne et si littéraire qui s'appelle l'entregent. Il ne savait pas flatter et ménager les camarades utiles et dire beaucoup de bien d'un article, d'un roman, dont il pensait beaucoup de mal. Même, sa dignité littéraire, sa répugnance à la mendicité, étaient un reproche pour ceux qui se sentaient capables de toutes les besognes, à condition qu'elles fussent lucratives.
Sourdement on le minait. 11 a, disait-on, beaucoup de talent, mais... C'est un garçon très loyal, mais... et ces terribles mais contenaient un tas d'attaques sournoises et de perfidies. Ceux de ses confrères qui avaient pour profession d'être gais lui reprochaient d'être triste, et on doit reconnaître que ses contes, un peu noirs,
étaient imprégnés d'une amertume que sa vie passée rendait assez naturelle, mais qui s'écartait trop de ce genre « reposant et digestif » qu'affectionnent les abonnés d'un journal.
Xau était facile à influencer. Les insinuations incessantes des bons camarades et Tantipathie très marquée du secrétaire de rédaction aboutirent au résultat qu'on avait prévu.
Brûlât était trop désarmé par sa loyauté pour se défendre efficacement contre des adversaires très habiles.
On commença par espacer ses contes. C'était un premier avertissement.
A ce moment, Maurice Barrés, qui l'avait connu à la Presse^ lui proposa d'entrer à la Cocarde qu'il voulait transformer en journal littéraire, en journal déjeunes, avec Charles Maurras, Camille Mauclair, René Boyslève et Ernest La Jeunesse, dont le nom était un programme.
A la Cocarde^ Brûlât, libre de tout dire et heureux d'apaiser ses haines, mena une campagne, sincère et maladroite (comme toutes celles dans lesquelles il s'engagea), contre ceux qu'il nommait les Rigolos — et il y en avait quelques-uns dans le nombre qui, quoique très gais, n'étaient ni des gredins ni des imbéciles.
Cette campagne vigoureuse et d'une éloquence âpre dans laquelle on devinait la haine de la blague boulevardière, amusa la galerie, « parce que les sots se mettent aux fenêtres quand les gens d'esprit se battent », mais les rigolos se vengèrent (ils avaient déjà corn-
mencé) en brisant les derniers liens qui attachaient au Journal le courageux et imprudent polémiste.
Xau l'avertit que son roman, la Rédemption^ qu'il avait formellement accepté, attendrait longtemps. Longtemps, dans certains cas, signifie toujours. Brûlât prit son manuscrit et l'apporta chez Charpentier. La Rédemption parut chez cet éditeur en 1895, et le troisième volume de la série, V Ennemie^ en 1896.
Supérieurs par certains côtés à VAme errante, ces deux livres avaient les mêmes qualités et les mêmes défauts.
L'ampleur, la gravité, la « noblesse >• de la phrase allaient parfois jusqu'à la monotonie. L'œuvre, solide, massive, ressemblait à une maison admirablement bâtie avec des matériaux de premier choix, mais dans laquelle on n'aurait pas percé assez de fenêtres. L'air et le jour y manquaient. On eût souhaité que cette maison d'aspect sévère et si imposante fût égayée par un rayon de soleil. Comme la joie, la tristesse a son sourire.
Peut-être aussi l'auteur, entraîné par cette psychologie où il se montrait si supérieur, avait-il trop sacrifié le détail pittoresque, le cadre du tableau, ce qui, autour de nous, est fait un peu de notre vie et de notre cœur.
Mais en revanche, que d'émotion dans ces pages d'un art simple et robuste, et que de puissance dansla rigueur implacable de cette analyse menée, sans défaillance, à travers trois volumes !
Quelle attachante personnalité que ce Dominique Malaure, affolé par l'amour, racheté, après son crime,
par la souffrance et la soif de réparation et de dévouement, puis révolté contre les lâchetés et les hypocrisies de cette société qui lui défend d'être heureux — et toujours le même, toujours traînant de rêve en rêve sa jeunesse douloureuse et son âme blessée à mort !
Il y avait là, sans exagération, une des figures les plus curieuses et les plus dramatiques du roman contemporain, comparable au Julien Sorel de Stendhal.
Personne ou presque personne, dans les journaux ou dans les revues, ne voulut s'en apercevoir.
Pour la Rédemplion comme pour V Ennemie^ quelle que fût la très grande valeur de ces deux livres, la critique resta muette — ou à peu près.
On s'est beaucoup moqué, pour ne pas en avoir assez bien compris le sens, de cette expression dont certains débutants ont abusé : la conspiration du silence.
Il est certain que personne n'a jamais vu des journalistes et des critiques littéraires se réunir, armés de poignards, dans des souterrains, à la clarté de quelques veilleuses, et jurer qu'ils ne parleront pas de tel ou tel écrivain.
Cette mise en scène n'est pas indispensable, et la haine ou la jalousie, pour s'exercer utilement, n'ont pas besoin de tant d'apparat.
Une légende, entretenue avec soin, s'était faite sut Brûlât. Ses livres n'étaient pas « amusants ». Pourquoi prendre la peine de les signaler au public ? D'un autre côté, on évitait de parler de cet isolé, de ce » romancier du Danube », par camaraderie, pour ne pas être désa-
gréable à ses ennemis^ et un peu aussi parce qu'il avait Tair d'un vaincu. C'est une des choses qui se pardonnent le moins dans le monde des lettres.
Découragé parce silence, l'éditeur des trois premiers romans ne paraissait pas très disposé à se charger d'un quatrième.
Brûlât porta à Perrin le Reporter^ publié en 1898, et qui avec une verve sanglante, avec une ironie à la Vallès racontait les déboires d'un début littéraire, la lutte d'une âme très haute contre les humiliations d'une situation subordonnée et précaire.
Le Reporter^ qui touchait à des questions très passionnantes, eut une assez bonne presse, mais une vente faible. Malgré tout son mérite, le livre était d'un intérêt trop spécial : ce qui ne l'empêchera pas de rester et d'être toujours consulté comme une des études les plus fouillées et les plus puissantes qu'on ait écrites sur la plèbe littéraire.
Après son départ du Journal^ Brûlât avait écrit à V Evénement^ à la Volonté^ et dans plusieurs feuilles de second ordre.
Survint l'affaire Dreyfus,fait-divers insignifiant, transformé en drame interminable — etsi ennuyeux I — par la stupidité, le besoin d'agitation, le désir de se mettre en avant, le goût de l'emphase et des attitudes et le cabotinage démesuré d'un pays de détraqués et de fous. Je n'ai pas à apprécier ici le rôle que joua dans ce drame absurde notre écrivain. Le principal résultat de son intervention fut de fermer à ses articles et à ses romans un grand nombre de maisons.
Tout en se dépensant en polémiques violentes, il écrivait la Faiseuse de gloire qui, enfin terminée, fut apportée tour à tour àPerrin, à Stock, à Raynaldy (qui s'occupait alors de créer le roman-réclame à douze sous) et, en désespoir de cause, à un Mlteur très peu connu, Villerelle. J'aime assez à montrer le chemin que doit parcourir un beau livre avant d'arriver, lent bien que mal, à destination.
La Faiseuse de gloire attaquait — injustement perfois, mais avec autant de talent que de courage — la presse, qui elle-même a tout attaqué. Le défaut de ce livre était de trop montrer le mal que fait le journalisme et de ne pas assez reconnaître les services qu'il rend, souvent même sans le vouloir.
Donc cette œuvre forte, indignée, avait les allures d'un pamphlet, mais d'un pamphlet de premier ordre qui méritait d'être aperçu, et signalé au milieu de tant de romans médiocres ou mauvais, abondamment loués par de complaisants bibliographes qui avaient d'ailleurs l'excuse de ne pas les avoir lus.
Depuis un mois le livre avait paru, et au commencement de décembre 1900, personne, — à part deux ou trois critiques, — ne se décidait à en parler.
Brûlât voulut en appeler au public. Il rédigea une sorte de manifeste, mais les afficheurs refusaient de le placarder sur les murs. Eux aussi ils avaient peur de la presse. A la tête d'une équipe de huit hommes qu'il avait formée, l'auteur s'occupa lui-même de faire coller ses affiches dans tous les quartiers de Paris.
Quel fut TefTet de cette publicité ? je l'ignore. Ce qui
semble probable, c'est que le livre s'imposa de luimême, par ses propres forces, et simplement parce qu'il était plein de talent. Il n'atteignit pas, comme d'autres, un chiffre d'éditions tout àfait disproportionné et qui déroute la critique, mais il conquit, sans fracas, de nombreux lecteurs, des lecteurs fidèles.
On peut retarder — et c'est déjà trop — le succèsd'un bon écrivain, mais on ne le supprime pas. La malveillance et l'injustice ont des ressources bornées et des armes fragiles. Quand une œuvre est belle, tôt ou tard elle fait sa trouée.
Vous lirez, mon cher Brûlât, ces quelques pages qui vous sont consacrées et dans lesquelles mon amitié a voulu réserver les droits de la critique, parce qu'on ne loue sans restriction que ce qui ne mérite pas d'être loué. Je considère comme une bonne fortune d'aider un peu à faire connaître davantage votre talent qui, après tant de luttes, commence enfin à être récompensé, et il m'est très agréable de terminer celte seconde série d'Avaiit la gloire par le nom et le portrait d'un probe écrivain et d'un honnête homme.