‹ Avant la gloire: leur débutsChapitre 7 sur 24 · PAUL DE GA.SSAGNAG · texte numérisé non relu

PAUL DE GA.SSAGNAG

pigeons du voisinage — et encore on n'en est pas bien 3Ûr — qu'ils veulent arrêter les témoins et le médecin.

Pendant que se prolongent les pourparlers, le bruit se répand, dans les villages des environs, qu'on vient de découvrir une bande de scélérats, armés de pistolets, de fusils et de canons. Des paysans accourent pour prêter main forte. Il en sort de partout, avec des fourches, des faux ou de solides bâtons ; mais l'attitude digne et Taspect médiocrement terrible des criminels es déroute et les intimide.

Un des témoins de Rochefort, M. Bauchet, croit le moment venu de donner quelques explications.

D'une voix qu'il s'efforce de rendre persuasive, il commence :

— Citoyens libres de la noble Belgique (mouvement d'attention et assentiment général), souffrirez-vous que vos frères, des Français...

Des Français ! Ils viennent se battre chez nous ! Ils veulent peut-être nous annexer !

On se jette sur l'orateur, en poussant des cris de guerre. C'est une nouvelle bataille de Waterloo qui se prépare. Heureusement les représentants de l'autorité, qui savent unir à l'énergie la douceur, — car pour être gendarme on n'en est pas moins homme, — protègent le malheureux Bauchet et l'entraînent vers Mouscron.

Pendant ce temps, des douaniers français arrêtent un des témoins de Paul de Cassagnac, le comte de Puifferat, « pour contrebande et transport d'armes belges en France, sans payer les droits ». Il n'est relâché qu'après avoir fourni la preuve que les pistolets

dont il est porteur viennent de chez un armurier français.

On va chercher à Mouscron M. Bauchet. Paul de Cassagnac et Rochefort, que toutes ces émotions ont creusés et qui ont besoin de prendre des forces, se réfugient dans une ferme, et dévorent, dans deux salîes séparées, quelques volailles égorgées en leur honneur.

Enfin on passe la frontière française ; mais un groupe de curieux, de plus en plus intéressés, s'attache aux pas des deux journalistes et de leur escorte. La bande des habits noirs piétine en pleine boue. Elle arrive à Tourcoing en fâcheux élat^ et se hâte de reprendre le train.

On avait télégraphié à Paris; et à la gare du Nord des voitures attendaient. Vers cinq heures du matin, par un temps aiTreux, elles transportent les deux adversaires et leurs témoins dans la plaine Saint-Denis. C'est là que le duel a lieu. On avait mis beaucoup de temps pour y arriver. Un des témoins donne le signal. Deux coups de feu partent presque en même temps, et Rochefort est touché à la hanche (1).

A la fin de cette même année 1867, Vermorel, dans le Courrier français y attaqua avec une extrême violence Granier de Cassagnac, qui de son côté ne l'avait pas ménagé. Paul de Cassagnac envoya ses témoins à Vermorel, qui refusa de se battre, ne voulant pas, disait-il, qu'un duel mît fin à la polémique. Il alla alors l'alten-

(1) On a prétendu (mais c'est probablement une légende) qu'il fut tauvé par une médaille de la Vierge cachée à son insu dans la ceinture de son pantalon et sur laquelle la balle s'aplatit.

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dreàla porte de son journal, et lui cracha au visage. Celte affaire, dans laquelle les torts avaient été réciproques, se lermioa par un procès.

C'est à cette époque que Paul de Cassagnac devint rédacteur en chef du Pays^ où il défendit avec plus de talent que de prudence le journaliste Kerveguen, qui avait été accusé et qui fut convaincu d'avoir vendu sa plume. Une polémique moins hasardée — à propos de rattentat de Berezowski contre Alexandre 11 — fut suivie d'un duel avec Jules Lermina qui, dans le Corsaire, avait défendu le réfugié polonais. Jules Lermina fut blessé.

Déjà le jeune journaliste du Pays s'était fait une réputation de polémiste ; mais il ne la mérita^ comme il arrive assez souvent, que quelques années plus tard, lorsque sa prose se fut un peu assagie. Elle en avait bien besoin.

Dans les dernières années de TEmpire, il n'était pas de ceux qui se font le plus écouter, mais de ceux qui se font le plus entendre.

On ne peut pas dire qu'il n'avait pas de talent; mais ce talent manquait de charme, de finesse et de distinction. Quand on prenait la peine de Tétudier avec soin, on y découvrait plus de vigueur que de souplesse et moins d'esprit que de violence. Trop souvent même, cette vigueur n'était que factice, et la violence avait quelque chose d'apprêté qui sentait les exagérations du matamore ou le boniment de l'hercule forain :

— Approchez, messieurs et dames î C'est moi qui suis le terrible lutteur dont vous avez vu le nom sur

raffiche. Tàtez mes biceps. Jamais vous n'avez eu l'honneur d'en contempler de semblables.

De ce Cassagnac de la première manière, qui n'était certes pas la bonne, voici un exemple pris entre mille, un article du Pays (du 3 juin 1868) contre un journaliste de dixième ordre, A. Rocher, qui faisait la critique judiciaire au Figaro :

« M. de Villemessant s'est souvent attiré des rancunes mortelles en ne surveillant pas assez la besogne des gens qui se glissent dans sa maison et y tripotent à son insu.

« Mais puisqu'il ne met pas ses amis, nous par exemple, à Tabri d'une attaque, nous lui demandons la permission d'agir pour son compte et d'écheniller sa feuille.

« Si, tout en la secouant, il en tombe quelqu'un, nous le laisserons par terre et ce sera fini, pour cette fois du moins.

« Nous avons secoué la branche, et M. A. Rocher est tombé.

« Il est là, étendu, jaune de visage et louche de regard.

« Nous dirons à M. A. Rocher ce que Hernani disait à Carlos :

« Va, je ne te cherchais pas. »

« Nous l'avons trouvé et nous le prenons.

« Tant pis pour lui ! Notre poignet est nerveux et le sien est flasque. Il n'est pas de taille. Tant pis pour lui !

« Ils se disent journalistes, hommes de lettres, ces gens-là, et ils n'ont ni esprit ni talent. Ils parlent, d'habitude, des cocottes, des acteurs, des scandales, etosent

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parfois nous insulter, nous qui combattons fièrement pour de grandes idées, pour les idées de politique, de religion, de foi, d*ordre.

« Ils viennent à nous en rampant à travers les herbes, et ils nous mordent au talon, parce qu'ils savent que notre tête est haute et que nous ne regarderons pas en bas.

« Mordez, mordez, pucerons de lettres : vous n'arriverez pas à nous faire une blessure ; c'est tout au plus si vous produirez la démangeaison. »

Remarquons en passant que le puceron ne mord pas. Evidemment Paul de Cassagnac s'est trompé d'insecte.

Un mois après la publication de son article contre A. Rocher, le rédacteur en chef dwPays allait avoir affaire à un adversaire plus sérieux. Il venait d'attaquer tfès violemment dans son journal Jules Favre, lorsqu'un officier de marine se présenta dans les bureaux du Pays et demanda à le voir. Aussitôt introduit dans le cabinet directorial, cet officier, qui paraissait fort irrité, se précipita vers le rédacteur en chef et le souffleta. Des explications assez confuses qui accompagnèrent le geste il résultait que l'inconnu se faisait le champion du vieux démocrate insulté. Conservant son sang-froid, peut-être parce qu'il se demandait s'il ne se trouvait pas en présence d'un fou, Paul de Cassagnac se borna à réclamer une réparation par les armes. L'autre s'empressa de tendre sa carte de visite sur laquelle on pouvait lire :

ERNEST LULLTER

Lieutenant de vaisseau,

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et il signa même, dit-on, une attestation qu'il avait, sans être provoqué, soufïleté le rédacteur en chef du Paijs, Si ce détail, que je trouve dans quelques journaux du temps et que je me garde bien de garantir, est authentique, c'est la première fois que pour une gifle on aura demandé un reçu.

Ernest Lullier, dont Tenfance avait été fort malheureuse, ce qui explique et excuse bien des choses, avait en 1868 une trentaine d'années. 11 passait dans la marine pour un oflîcier d'avenir, et était Fauteur de quelques ouvrages remarquables (1). Malheureusement, son exaltation, son excessive irritabilité, son orgueil maladif et ses idées très nettement républicaines dans le plus aristocratique de tous les corps, le rendaient suspect, lui attiraient d'irréconciliables haines, et on n'attendait qu'une occasion de le frapper. Lorsque, sur le Fleurus, il eut pris fait et cause pour des marins trop sévèrement punis, à son avis, par le commandant Lapière, on se hâta de le mettre en réforme pour insubordination. Il se pourvut devant le conseil d'Etat, et vint à Paris, où un de ses premiers actes fut, comme on vient de le voir, de venger, en souflletant le journaliste qui l'aval t injurié, celui qu'ilappelait « son second père r, ce Jules Favre qu'on s'obstinait à considérer comme un

(l ) En 1806 : De l'espril de progrès sur la flot le (chez Dupont) — En 18G7 : Missioîi politique et maritime de la France au dix-neuvième siècle Celiez Dentu) — ïm vérité sur la campagne de Bohème en iSOO ou les quatre grandes fautes militaires des Prussiens (chez Tanera) — Essai sur Vliistoire de la Tactique navale et des évolutions de mer — La Marine du passé et la Marine conlempo- *'aine (chez Tanera).

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grand citoyen et qui n'étaità tout prendre — il le prouva en 1870 — qu'une urne lacrymatoire peinte en rouge.

Le lendemain du jour où il avait reçu la visite de l'irascible lieutenant de vaisseau, Paul de Cassagnac déclarait, dans un article à allures dédaigneuses, que LuUier était un faux officier de marine, honteusement rayé des cadres ; qu'il ne se battrait pas avec un pareil « polichinelle », et qu'il le déférait tout simplement à la police correctionnelle.

L'affaire se jugea, le 15août 1868, devant la 6® chambre, et Lullier fut condamné à quelques mois de prison. Le même jour, Paul de Cassagnac était nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Bien récompensé, mais très sincère (je ne saurais trop insister sur ce point), son zèle semblait augmenter à mesure que diminuaient les chances de durée de YVawpire. En plus d'une occasion il se montra plus bonapartiste que Napoléon III 11 venait à peine d'être décoré lorsqu'il attaqua le prince Napoléon^ cousin de l'empereur, et avec une telle àpreté que le gouvernement se crut obligé d'en manifester ses regrets dans le Journal officiel. On estimait sans doute que ceux qu'il défendait, il les défendait trop.

La série de ses duels n'était pas close, et, le 29 août 1808, il se battait avec Lissagaray. Celui-ci, qui était son cousin, — un cousin éloigné, surtout par les opinions, — avait publié contre lui et contre son père un article dans lequel il déclarait, avec une certaine inconséquence, que les Cassagnac étaient indignes de son épée et de sa plume.

lOi AVANT LA GLOIRE

— Je VOUS ferai avaler Tune et Tautre, répliqua Paul de Cassagnac.

Ce duel de famille eut lieu dans les bois du Vésinet. Lissagaray fut blessé à trois reprises et resta au lit pendant trois mois. Rétabli, il se hâta d'envoyer de nouveaux témoins à son cousin.

« Monsieur, répondit celui-ci, je vous ai laissé, troué comme une écumoire. J'ai pu consentir à être votre adversaire ; il me répugne d'être votre charcutier. »

Avec ce même dédain d'un haut baron du journalisme qui regarde de haut la tourbe des «folliculaires », il repoussa un duel-réclame que lui proposait ingénument un jeune publiciste, un excellent garçon, très peu instruit, très dépourvu de style, mais qui brûlait du désir de devenir célèbre — et qui en est mort : Victor Noir.

— J'ai le choix des armes, lui dit-il dans son journal. Je choisis l'orthographe. Vous êtes mort.

Se battre avec lui était devenu un nouveau genre de sport, dangereux mais passionnant. 11 ne s'y prétait pas toujours. Tout son temps y aurait passé. Estimant, à tort ou à raison, que son premier duel avec Rochefort lui suffisait, il en refusa un second qui lui était offert ; mais, en adversaire loyal qui combat avec l'épée et non avec le couteau, il ne voulut pas qu'on se servît de son refus pour nuire au célèbre lanternier ; et, afin démettre les choses au point, il écrivit à Albert W^olff cette lettre qui donne bien l'idée de son caractère aussi généreux et droit que violent :

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« Mon cher ami,

a Je reçois à l'instant un journal où je lis les lignes suivantes :

« Le sieur Rochefort a essayé de reconquérir la a considération par un duel avec M. Paul de Cassagnac : « il n'a pas réussi. Aucun galant homme ne peut plus se « trouver en présence de VAssommeur. »

<î Je viens protester de toutes mes forces contre une insinuation qui tendrait à me faire jouer un rôle odieux. Si je ne me suis pas battu avec M. Rochefort, c'est que je croyais en conscience n'avoir pas excédé vis-à-vis de lui mon droit légitime de discussion. Je ne puis donc admettre qu'on s'empare de mes paroles, de mes actes, de ma conduite, pour en faire un usage que je réprouve absolument. M. Henri Rochefort me comptera toujours, non seulement parmi ses adversaires politiques, mais encore parmi ses ennemis personnels. Tant que je vivrai, tant qu'il outragera ce que j'aime et ce que je défends, c'est-à-dire TEmpire et l'empereur, il me verra devant lui, passionné, acharné, implacable. Mais jamais je ne souffrirai qu'on se serve de moi pour déshonorer un homme, alors même que je le hais de toute la haine de mes principes. Je marche isolé dans ma vie de lutte et de fièvre, et aucun allié ne s'imposera à moi. Je repousse donc toute solidarité avec ceux qui poursuivent à leur façon leur œuvre de vengeance contre M. Rochefort. Pour ce que je veux faire, je me sens assez de courage et de foi. Dieu aidant, pour l'accomplir tout seul. »

ATépoque où il écrivait cette lettre, Paul de Cassagnac venait d'avoir un duel avec Flourens, qu'il avait blessé trois fois. C'était son chiffre.

L'Empire qu'il défendait si vaillamment touchait à sa fin. Peut-être y contribua-t-il, avec bien d'autres qui furent comme lui imprudents et aveugles.

Tandis que quelques sages qu'on n'écoutait pas — on ne les écoute jamais en France — s'elTorçaienl d'avertir, d'arrêter, toute une nation prise de vertige et qui croyait la victoire inévitable, simplement parce qu'elle la désirait, tandis qu'en province comme à Paris se multipliaient les manifestations de ce chauvinisme qui n'est que le patriotisme des imbéciles, le Pays attaquait le ministère OUivier, qu'il appelait « le ministère de la honte », et poussait avec ardeur à la guerre qui était, assurait-il, « impérieusement réclamée par les besoins de la dynastie ».

D'auîrcs^ qui avaient réclamé cette guerre comme un triomphe certain pour le pays, s'abstinrent, sans doute par modestie, d'y prendre part. Paul de Cassagnac du moins, après avoir payé de sa plume, paya de son épée.

Il s'engagea dans les zouaves de la garde, corps d'élite où il fut à sa place. 11 assista à la bataille de Sedan, et, fait prisonnier, fut interné à Kosel, en Silésie.

Granierde Cassagnac avait eu l'idée très heureuse de fonder un journal, le />m;;eaw, imprimé àl'étranger et envoyé aux soldats prisonniers. Son fils fut naturellement un des principaux rédacteurs de ce journal, et les articles qu'il y publia comptent parmi les meilleurs

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et les plus louableâ qu'il ait écrits. Ranimer le courage des vaincus, apporter un peu d'espérance à ceux que la lutte a brisés et qu'humilie la défaite, faire luire dans la nuit du présent l'aurore de Tavenir, c'était servir la patrie aussi utilement que sur les champs de bataille. De Kosel, Paul de Cassagnac alla passer quelque temps à Venise pour y rétablir sa santé. A son retour, il rédigea dans le Gers 1 Appel au peuple^ et au mois de mars 187^, il revint reprendre à Paris la direction du

C'est à partir de cette époque qu'il devint réellement populaire — populaire par la haine des républicains au moins autant que par l'espèce de culte qu'avaient pour lui les partisans de l'Empire.

Tant qu'il avait soutenu le régime qui venait de disparaître, ses qualités ne s'étaient pas encore suffisamment développées et étalées. Il avait besoin d'être vaincu comme homme de parti pour briller et triompher comme journaliste. Comme à tout bon polémiste^ Topposition lui était nécessaire.

Dans ce rôle nouveau, son style, d'abord trop brutal et trop mêlé de gasconnades, decyranismes^ acquit plus d'éclat et plus de finesse. Les outrances qui faisaient le fond de son talent, si elles ne s'atténuèrent pas, se revêtirent du moins d une forme plus littéraire . Il garda toujours la trique solide dont il s'é ait servi pendant plus de dix ans, avec autant de plaisir que de vigueur, mais il en orna la poignée de fines ciselures. Et c'est ainsi qu'il put aller, sans avoir perdu trop de temps, des passionnés aux délicats, de la foule à l'élite.

Les injures que s'adressent les défenseurs et les adversaires de régimes également mauvais ne comptent pas, s'il ne sV mêle un peu de littérature et d'art. C'est la seule chose qui classe, au milieu des valets de plume, un véritable écrivain égaré dans le journalisme, la seule qui, longtemps après que les polémiques sont oubliées, puisse faire vivre un polémiste.

Comme Ludovic Halévy, comme Coppée, Edouard Drumont est un Parisien de Paris.

Il est né, le 3 mai 1844, dans une maison de la rue Saint-Honoré, une maison d'aspect respectable, bien tenue, pourvue d'un escalier bien ciré et d'un concierge hostile aux visiteurs pauvrement vêtus, une maison très parisienne, dans laquelle on n'admettait pas de locataires suspects de ne pas payer leurs termes, mais où il y avait eu deux cas de folie, un suicide, trois viols et trois infanticides.

La famille paternelle de Tauteur de la France juive était originaire des Flandres. Depuis de longues générations elle comptait, parmi ses membres, des ouvriers, des forestiers, des gens de petite vie et de grand cœur, des Français de France habitués au travail probe et que la pauvreté n*effrayait pas. Le grand-père était peintre en armoiries pour voitures, et, de même que les artistes d'aujourd'hui mettent du métier dans leur art, ce brave homme, qui ne cherchait pas à s'enrichir, mettait de l'art dans son métier.

Le grand homme de la famille, l'oncle de la mère d'Edouard Drumont, Alexandre Buchon, a laissé un nom très estimé. D'abord journaliste, vers 1820, au Censeur européen et à la Renommée^ il commença en 1824 la publication de rénorme recueil des « Chroniques nationales françaises »,qui devait fournir aux historiens une masse de précieux documents. Pour indiquer la somme de travail que représentait cette collection, il suffira de dire qu'elle comptait, en 1829, quarante-sept gros volumes in-8o.

Après avoir été répétiteur dans un collège, le père d'Edouard Drumont vint à Paris pour y suivre les cours de l'Ecole des Chartes. Secrétaire d'Alexandre Buchon, il dut à ces fonctions, qui lui rapportaient plus de travail que d'argent, de connaître et d'épouser la nièce du vieil historien. Leur amour naquit entre deux tomes des « Chroniques nationales françaises ». La seule dot que la jeune fille apporta à son mari, ce fut une place d'expéditionnaire à l'Hôtel de Ville, obtenue par l'entremise de Buchon.

Les expéditionnaires de l'Hôtel de Ville, sans doute parce qu'ils travaillent beaucoup plus que les autres commis, ne gagnent pas grand'chose; mais ils gagnaient encore moins en ce temps-là. Le ménage Drumont était très pauvre. Il fallait des prodiges d'économie pour équilibrer un budget qui tendait toujours à boiter d'un côté ou de l'autre, et, sans les gratifications, on n'y serait pas arrivé. Malgré cette nécessité de dépenser le moins possible et de vivre de privations, l'expéditionnaire, très instruit, très intelligent, trouvait encore quelques sous

pour acheter des vieux bouquins sur les quais, et oublier, en les lisant, que Térudit avait été obligé, pour ne pas crever de faim, de devenir un rond de cuir.

Edouard Drumont commença ses études sous la direction de son père, qui était un maître excellent. Il les continua dans une pension de la rue d'Anjou dont les élèves suivaient les cours du lycée Bonaparte. On le mit ensuite au lycée Charlemagne, avec Tespoir que cette transplantation lui permettrait de travailler un peu plus. Excellent élève jusqu'à sa troisième, il semblait s'être brusquement décidé à se reposer sur ses lauriers et à devenir, non pas un cancre, mais un de ces écoliers sceptiques et désabusés qui assistent aux leçons du professeur sans y prendre aucun intérêt et sans y trouver aucun agrément. Il passa tout de même son bachot. Des manuels, lus et relus sans plaisir mais avec une louable persévérance, lui permirent de répondre tant bien que mal aux inutiles questions que lui posèrent d'ennuyeux examinateurs.

Son père venait de mourir. A cause des excellents souvenirs qu'avait laissés ce brave homme, bonrépublicain (avant qu'il y eût intérêt à l'être) et fonctionnaire irréprochable, on le prit à l'Hôtel de Ville, en quelque sorte par charité.

Je ne sais pas s'il existe à l'Hôtel de Ville un bureau deschampignons ; mais Edouard Drumont a raconté dans un de ses livres qu'on l'avait chargea des expéditions et des ampliations pour autorisation d'ouvrir des carrières et des champignonnières ». Il s'acquittait d'ailleurs si mal de sa besogne qu'on lui demanda comme un service

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de ne rien faire du tout. C'était plus agréable pour lui et moins coûteux pour l'Etat.

Pendant quelques mois, le jeune employé, traité en rentier, passa son temps à déambuler dans les corridors de rilôtel de Ville. Personne ne les connaissait mieux que lui. Etait-il fatigué de se promener, il entrait dans un des bureaux et y fumait tranquillement deux ou trois cigarettes. Ses chefs l'appréciaient beaucoup : il était à leurs yeux une sorte de commis de luxe, par lequel se manifestaient leur libéralisme et Tinépuisable largesse du gouvernement. Ses collègues lui étaient reconnaissants du travail qu'il ne faisait pas, parce que s'il l'avait fait, ils auraient été obligés de le refaire.

Il aurait pu tout aussi bien rester chez lui; mais il connaissaitses devoirs, et il tenait aies remplir. Chaque jour, aux mêmes heures, il venait se promener devant les bureaux, sous l'œil bienveillant des huissiers. A la fin du mois, il émargeait.

On aurait tort de lui reprocher ce mépris pour les humbles besognes auxquelles s'astreignaient les autres commis. Lorsque l'Etat, qui, à toutes les époques, semble avoir pris à tache de nourrir les imbéciles, sous prétexte qu'ils sont en majorité, fait par hasard une exception en faveur d'un homme de talent, j'estime qu'il faut lui en savoir gré .

D'ailleurs, au bout de cinq ou six mois de ces promenades bureaucratiques, Edouard Drumont se déclara satisfait, et il donna sa démission pour se consacrer à la littérature.

Dans la maison où il logeait, il avait comme voisin

un vague littérateur, Alfred d'Aunay, qui écrivait dans des feuilles bizarres^ le Triboulet^ la Gazette du progrès^ le Diable boiteux, la Banlieue, le Train de j^laisir, journal-indicateur, et qui venait de fonder le Moniteur du Bâtiment. Ce fut dans ce dernier journal, médiocrement littéraire, qu'Edouard Drumont débuta, grâce à la protection d'Alfred d'Aunay, mais bien moins comme rédacteur que comme employé chargé d'aller recouvrer les quittances d'abonnement.

Le Moniteur du Bâtiment cessa bientôt de paraître, et Drumont, pour s'être trop ïié h un journal de maçons, resta sur le pavé. Il entra, après une période d'atroce misère, à là Presse théâtrale^ de Giaccomelli, où avait également débuté Rochefort, et, lassé de n'avoir, en fait d'appointements, que quelques billets de concerts difficiles à caser, il alla se présenter à l'éditeur Pick de l'Isère, qui lui offrit une place de commis voyageur dans sa maison.

C'était un singulier type, un type comme on n'en voit plus, que rhabilefaiseuretl'excellent homme qu'on appelait « le Balzac des éditeurs ». Je m'en voudrais, puisque l'occasion s'en présente, de ne pas le présenter au lecteur dans un ouvrage où, élargissant à dessein le cadre de mes biographies, j'essaie de multiplier, autant que possible, les anecdotes et les portraits.

Le libraire excentrique qui voulait faire entrer Edouard Drumont dans l'armée de ses commis voyageurs, s'occupait presque uniquement de colportage II était le Napoléonde la camelote littéraire. Seslivres, mal imprimés, ornés d'horribles gravures, se répandaient,

invincibles, dans toute la France et une partie de TEurope. Dans sa boutique mal rangée où abondaient les a rossignols », il n'y avait d'intéressant que lui-même. A Tépoque où Drumont s'adressa à lui, un des auteurs de sa maison, Fernand Desnoyers, venait deleportraicturer dans une brochure fort curieuse qui a pour titre : Une Journée de Pick de VIsère, Cette journée se divise en douze scènes. Les deux qu'on va lire sont les plus significatives et celles qui se rapportent le mieux à mon sujet :

(( Scène l^*. Pick de l'Isère, seul, dans ses bureaux. Il aie gilet impérial broché d'aigles en soie (on entend sonner lentement l'horloge de Notre-Dame). — Déjà cinq heures du matin ! Pas un de mes commis n'est encore là I En janvier ! Que font-ils ? Us dorment peutêtre ! Si je le savais, je les flanquerais tous à la porte I Ma tête bout ! Un monde d'idées passe dans mon front ! Quatre cent cinquante Code Napoléon^ six cents Histoire héroïque des Français^ à expédier aujourd'hui I cent soixante-quinze Cuisinier, deux cents almanachs ! Et le Trésor de la maison utile à tous, réclamé des familles^ fondé par moi I Et les cartes du Nouveau Paris ! Comment suffire seul à tant de besogne ! Oh I les détails, les détails, voilà ce qui me tue ! Ne Irouverai-je jamais un homme, un misérable, capable de me comprendre et de m'aider I... (Parcourant sa correspondance.) Ah î des lettres de femmes ! Insensées I Elles croient que j'ai le temps ! — Voilà qui est plus sérieux, la correspondance de mes braves voyageurs, mes compagnons d'armes ! Qu'est-ce ? En voilà un qui ne m'envoie qu'un

mandat de quatre cents francs et ne place qu'avec peine, écrit-il, mon Histoire de la Guerre d'Orient ! Mamelon vert I Je vais le tancer comme il le mérite. — Il se dit malade, le niaisi S*ilse portait bien, où serait le mérite? — A la bonne heure, le chef de ma brigade de Bordeaux va bien. Tous les jours, des expéditions nouvelles ! 11 s'est emparé de trois villages, hier, et le voilà qui marche sur Bayonne !...

«Scène IX. —Pick; un Monsieur. — Le Monsieur. Estce ici que demeure Ta voué, monsieur, s'il vous plaît? — PicK. Non, monsieur, non. — Le Monsieur, se retirant. Ah ! ... je vous demande pardon ... — Pick, le ramenant par le bras. Ce n'est pas une raison pour vous en aller, mon- Bieur. Je suis libraire, moi, monsieur I Qu'allez-vous faire chez un avoué ? Vous avez un procès ? Avec qui? Avec votre beau-père, votre femme, vos enfants ? Procès en séparation de corps, peut-être ? Oh I les femmes, les femmes ! Tenez, monsieur, je viens d'éditer précisément un petit volume sur le mariage, le Mariage au dix-neuvième siècle, par M. Thévenin ; votre cas s'y trouve. Ce livre fera parfaitement votre affaire. Prenezle... — Le Monsieur. Vous vous trompez, monsieur; il ne s'agi t pas de procès en séparation de corps ... — Pick. Ah ! très bien ! J'ai ce qu'il vous faut. Prenez mon Véritable Conseiller en affaires ; vous y trouverez de bien meilleurs conseils, en toute matière litigieuse, que ne pourraient vous en donner les avoués. — Le Monsieur. Mais, monsieur... — Pick. Mais, monsieur, je vous affirme que c'est ce livre-là qui vous convient et que vous le prendrez. Je ne suis pas un imposteur ; je sais ce qu'il vous

faut ; il ne sera pas dit que vous serez entré chez moi et que vous en sortirezles mains vides, quand je puis vous les remplir de vérités et de bons conseils. Ce n'est pas, vous pensez bien, le besoin de gagner quatre francs, prix de cet excellent ouvrage, qui me pousse à vous le faire acheter. Vous et moi, monsieur, nous sommes audessus de cela.

« Allons, monsieur, prenez vite, et courez lire le Véritable Conseiller en affaires. Faites-le lire à vos amis et connaissances. — Le Monsieur. Mais, monsieur . . . Pick (lui mettant sous le bras le volume qu'il vient d'envelopper). Mille pardons, monsieur, à une autre fois ! Je suis très pressé. Tout mon monde ne travaille que quand je le regarde. C'est quatre francs. J'ai bien l'honneur de vous saluer. (Le monsieur paie et s'en va.) »

Cette scène prise sur le vif, Pick de l'Isère la joua une fois de plus devant Drumont. 11 l'accompagna chez plusieurs boutiquiers où il entra comme chez lui, et, en quelques instants, grâce à son merveilleux bagout, casa un certain nombre de Code Napoléon et de Trésor de la Maison.

-— Vous voyez, dit-il ensuite en manière de conclusion, que ce n'est pas bien difficile.

L'élève essaya d'imiter le maître ; mais la foi lui manquait, et il n'avait pas Tàme d'un commis voyageur. Son échec fut complet, et il n'insista pas.

Un hasard heureux, qu'il avait bien mérité après tant de déboires, lui fît connaître un homme qui devait exercer sur son esprit, et en même temps sur sa destinée littéraire, une très grande influence.

Henri Lasserre — c'est de lui qu'il s'agit — venait de fonder le Contemporain. Il s'intéressa à Drumont,en qui il devina un curieux tempérament d'écrivain, une intelligence très vigoureuse, mais qui n'était pas assez sûre d'elle-même et cherchait encore sa voie. L'ayant jugé à sa valeur, il l'accueillit dans son journalet dans le groupe dont il était le maître incontesté.

Les rédacteurs du Contemporain; de Riancey, Léon Gautier, Arthur de Boissieu, de Freycinet (qui signait Alceste), se réunissaient chezleur directeur qui habitait alors rue de Seine. Parfois y venaient aussi Barbey d'Aurevilly, Raymond Brucker et Théophile Sylvestre.

Bien supérieurà ses œuvres et surtout à sa réputation , Henri Lasserre était un causeur brillant, un remueur d'idées, un merveilleux accoucheur d'esprits. Drumont lui doit beaucoup, et je ne crois pas qu'il l'ait oublié.

Dans ce milieu où rien n'était médiocre et banal, ni les idées ni les hommes, le jeune journaliste, qui n'avait encore produit que des œuvres sans portée, apprit également à penser et à écrire. Alors que la plupart de ses confrères faisaient leur éducation intellectuelle dans des cafés de Bohème, entre une pile de soucoupes et une boîte de dominos, il commençait à s'apercevoir que le boulevard ne forme pas tout l'univers, que l'humanité ne se compose pas uniquement d'actrices ou de jockeys, et qu'il y a des questions très hautes qui demandent à être traitées sérieusement. C'est sans aucun doute pendant cette période de sa vie que son talent s'affermit, se fortifia par la réflexion et l'étude, prit une gravité et une

vigueur qui, même dans la presse de ce ttmps-là, n'étaient pas communes.

Ces qualités, lorsque le Contemporain eut disparu, Drumont les transporta, après un court passage hV Univers de Louis Veuillot, dans des journaux qui avaient la prétention d'être légers, amusants, et qui la justifiaient quelquefois. Il fut undes premiers rédacteurs de la Chro^ nique illusti^ée^ fondée par son ami Alfred d'Aunay, et qui, au mois d*août 1868, succéda au Petit Figaro.

Dans la Chronique illustrée, Drumont fit un peu toutes les besognes : des études sur le vieux Paris, qui déjà le tentaient, des comptes rendus académiques, des portraits d'hommes du jour. Ses articles sont en général fort remarquables, et pour peu qu'on ait l'habitude du journalisme, on reconnaît tout de suite, en les lisant, qu'ils n'ont pas été bâclés.

Quelque soignée qu'elle fût, sa prose lui rapportait peu. La Chronique illustrée ne manquait pas de rédacteurs ; mais elle manquait d'argent. Cependanton y était payé, et, deux fois par semaine, les jours oïl paraissait le journal, la rédaction dînait, aux frais du caissier, à la brasserie de Fleurus, dont le jardin, un jardin miniature avec des arbres nains, donnait sur le Luxembourg.

Souvent Alfred d'Aunay publiait en première page le portrait d'un des grands journalistes de Paris, auquel était consacré presque tout un numéro. Lorsqu'arriva le tour d'Emile de Girardin, Drumont fut chargé de l'étude critique et biographique qui accompagnait le portrait. Celte étude, très élogieuse, plut beaucoup à.

Tancien fondateur de la Presse, et, pour lui eu té- ^ moigner sa gratitude, il le fit entrer à la Liberté dont il était alors directeur.

La Zî6t?r/^ avait été créée le 16 juillet 1865. Dirigée par un certain Charles Muller, dont le nom n'est pas passé à la postérité, elle n'avait aucune espèce d'importance. Emile de Girardin Tacheta, à la fin de l'année 1865, pour 30,000 francs, et on peut dire qu'après l'avoir achetée, il la ressuscita. Ilréunit du jour au lendemain, parce qu'il sut les payer, d'excellents rédacteurs, Clém'ent Duvernois, Vermorel, Hector Pessard, Paul de Saint-Victor, Castagnary, Oscar de Poli, Xavier Eyma et l'énorme baron Brisse, qui arrivait au journal les poches pleines de victuailles offertes à titre d'échantillons par des épiciers, des charcutiers ou des marchands de volailles.

Dans son journal, qui même aujourd'hui pourrait servir de modèle et qui était pour les débutants une très bonne école, ce qui caractérisait Emile de Girardin, c'était le génie du détail. Il pensait à tout, s'occupait de tout. Il avait pour principe qu'un habile directeur ne doit rien négliger, pas même les fausses nouvelles qui sont presque toujours les plus intéressantes (mais à condition de ne pas en abuser), pas même l'information invraisemblable, le canard, qui a son public. C'est la Liberté qui raconta, en 1866, que, pendant la nuit de Noël, un mauvais plaisant avait mis six écrevisses dans le bénitier de Notre-Dame de Lorette. L sacristain les y trouva et les déposa soigneusement sur lesmarches de l'église. Le soir, ce brave homme, qui était

allé aux Halles pour réveillonner, rencontra, rue Montmartre, les six écrevisses, qui, sans se presser, se dirigeaient vers la Seine. Cette petite histoire eut un énorme succès. Presque tous les journaux de province et de l'étranger la reproduisirent; et comme elle était imprimée, personne n'osa ne pas y croire.

A la Liberté, où il connut enfin la joie d*être sérieusement payé, — il avait 300 francs par mois, — Drumon t faisait du reportage et rédigeait la a Dernière heure du Corps législatif ». De temps en temps on lui confiait la critique littéraire et le portrait de célébrités du jour.

Avant d'avoir obtenu de la reconnaissance d'Emile de Girardin une situation relativement avantageuse et qui pouvait lui paraître sûre, il lui était arrivé une petite aventure assez désagréable que ses ennemis ont beaucoup exagérée. Je vais essayer de la remettre au point. Il faut pour cela revenir sur nos pas, car cet épisode se déroula pendant les années 1867 et 1868.

Lorsqu'il eut quitté, par des raisons majeures, le Contemporain, Edouard Drumont entra, probablement sur la recommandation d'Henri Lasserre, à ï Univers, Il se trouva un peu gêné dans ce journal trop envahi par les polémiques religieuses, et Louis Veuillot, à son tour, l'appuya auprès de Villemessant par cette lettre du 28 mars 1867, qui a été reproduite dans le premier numéro du Diable à Quatre:

a M. Jouvin vous a-t-il parlé d'un jeune garçon qui me prie de le recommander à vous? Il se sent, hélas I après en avoir essayé, plus fait pour votre bâtiment que pour le mien. Il a quelque lecture, de la vivacité dans

Tesprit, de Télégance dans la main ; il a aussi fort grand appétit, par des raisons trop légitimes. Mais je pourrais satisfaire son appétit qu'il ne me resterait pas. Pour me rester, il faut une àme de héros; ce n'est pas encore son fait. Il est oiseau, et c'est chez vous que Ton gazouille.

« Puisqu'il me quitte, prenez-le. Il en vaut d'autres, et je laime mieux chez vous qu'ailleurs. Les écarts ne manquent pas; mais pourtant on y va moins de travers. Pauvre petit I Vous devriez ne le faire servir que sous le masque jusqu'à l'âge de raison du gendelettre, vers quarante ans. »

Cette lettre, moitié miel moitié vinaigre, ouvrit à Edouard Drumont les portes du Figaro. « Quoique ce débutant, élevé àl'écoleder univers, a écrit Villemessant, n'eût ni le talent ni même la connaissance du métier qu'on a le droit d'exiger d'une recrue, je l'engageai dans mes troupes légères pour être agréable à son ancien patron.

« Il signa chez moi quelques chroniques sans saveur quoique prétentieuses, que je lui payai aussi cher qu'au meilleur de mes rédacteurs ; après quoi, je le laissai volontiers voler à d'autres conquêtes. »

Sans accorder plus d'importance qu'il ne convient à l'appréciation littéraire de Villemessant, on peut supposer que, très versatile et sujet à des engouements et à des antipathies également inexplicables, il eut vite assez de la collaboration d'Edouard Drumont, qui, blessé dans son amour-propre, — on le serait à moins, — essaya de se venger.

Le Figaro avait beaucoup d'ennemis, lin peu à cause de ses polémiques très agressives, et surtout h cause de son succès. Le plus bruyant, sinon le plus terrible, de ses ennemis, en 1868, était Charles Marchai dit deBussy.

On a accusé ce personnage peu sympathique d'avoir été payé, soit par le ministre de l'intérieur. Pinard, soit par le préfet de police, Piétri, pour diffamer Rochefort. Rien ne le prouve. Il y a des haines qui se suffisent à elles-mêmes et qui n'ont pas besoin d'être subventionnées. Je crois que celle de Marchai de Bussy était du nombre. Loin de le soutenir, le gouvernement auquel il ne pouvait être utile, car il était complètement dénué de talent et d'esprit, lui opposa des obstacles de tout genre. Ses brochures, ses journaux, s'imprimaient, presque en secret, sur du très mauvais papier à bas prix qui ne convenait guère à un pamphlétaire officiel et bien rente. La vente sur la voie publique lui était interdite. Si réellement la police protégeait Marchai, il faut reconnaître qu'elle cachait bien son jeu.

Quelque précaution qu'il prenne et quelque honorable qu'il puisse être personnellement, il est bfen difficile à un journaliste de ne pas se trouver en rapport avec un certain nombre de coquins qui, par hasard, ne disposent d'aucune influence. Drumont dut se lier à V Univers avec Marchai qui, besogneux et affamé, rôdait, pour y caser ses élucubrations, autour des journaux catholiques et qui, à tout prendre, n'était pas considéré comme beaucoup moins honorable que la plupart de ses confrères. Plus tard, une haine commune contre le journal de Villemessant les rapprocha davantage.

Drumont ne fut pas, comme Ten accusa Albert Volff, le secrétaire de Marchai, — le pauvre homme n'avait guère les moyens de se procurer un secrétaire, — mais il fut son allié, avec bien d'autres qui ne s'en vantaient pas.

Lorsqu'après avoir lancé dans la circulation la plus célèbre de ses brochures, les Impurs du Figaro, le sire, le triste sire, de Bussy publia, du 16 juillet au 17 septembre 1868, avec le Polonais Stamir, YInflexible, le futur auteur délai France juive fui mêlé, ie nesauraisdire dans quelle mesure, à Téclosion et au lancement de cette feuille. Le document remis par l'imprimeur Fischlin à Albert Wolff :

Bon à tirer à 3,000 ex.

et qui fut reproduit autogrâphié dans le Diable à Quatre du 17 octobre 1868 dont j'ai déjà parlé, prouve d'une manière irréfutable qu'Edouard Drumont corrigea les épreuves d'un numéro de Y Inflexible à l'époque où ce journal fut forcé par le gouvernement (qui le protégeait) de se réfugier en Belgique.

Ces malheureuses épreuves lui furent reprochées avec une aigreur qui allait jusqu'à Tinjustice. 11 n'avait voulu peut-être que rendre service à un ami persécuté, malheureux, et on affecta de le traiter en collaborateur ou en inspirateur d'une feuille évidemment fort peu recommandable, quoiqu'elle ne différât pas autant qu'on le croirait de certains autres pamphlets qui, mieux écrits

et mieux signés, semblaient par cela même beaucoup moins répréhensibles.

Il y eut une levée de boucliers contre l'imprudent journaliste. Les petites brochures, rouges, grises, jaunes, vertes ou bleues, qui pullulaient en 1868, Tattaquèrent avec plus ou moins — surtout moins — d'à propos, de verve et d'esprit. Pour montrer jusqu'à quel degré de violence descendit la polémique, je ne citerai que ce passage d'une des imitations de la Lanterne^ le Coq à VAne d'Edmond Renaudin (n^ du 20 octobre 1868) :

Voici qui doit charmer Cartier (1), Wolff et Dûment. On va juger Marchai et son ami Drumond (sic). Souhaitons qu'on les guillotine.

— Qui ça ? Les trois premiers ?

— Oh ! non ! la graine en est trop fine, Mais seulement les trois derniers.

Ajoutons — et ce sera la morale de l'histoire — que Marchai publia, en 1870, un venimeux pamphlet contre Thomme qui, pour l'aider et le défendre, avait risqué sa réputation.

Dans un milieu singulièrement blasé sur les écarts de plume et les fléchissements de conscience, cette indignation, à propos des collaborateurs, plus ou moins avoués, de Vlnflexible^ était trop démesurée et trop factice pour avoir des conséquences durables. Au bout

(l) Henri de Villemessant, fils naturel du colonel Cartier et qui prit, à ses débuis dans le journalisme, le nom sous lequel il est le plus connu.

de deux ou trois mois on n'y pensait plus, et Drumont reslaità la Liberté ce qu'il avait été avant ses « épreuves » , un des meilleurs journalistes de Paris.

Il suivit la fortune du journal d'Emile de Girardin lorsque celui-ci Teut vendu, en 1870, à Léon Detroyat, c'est-à-dire aux Pereire. L'année suivante, il entrait au Bien public.

Fondé le 5 mars 1871 , avec Henri Vrignault pour rédacteur en chef, et Charles Vrignault, Frédéric Fort, Jules de Gastine, Saint-Aimé, Henri Murgeard, pour principaux collaborateurs, le Bien public fut un des journaux « de Tordre » qui pendant la Commune montrèrent le plus de courage et subirent le plus de persécutions.

Supprimé une première fois le 21 avril, il publia cette note, rédigée par Edouard Drumont avec le secrétaire de rédaction Aimé Dolfus, et qui parut, malgré Tinterdiction, en tète du numéro du soir:

« La Commune ose ce que jamais TEmpire n'a osé : elle supprime les journaux et ne daigne même pas leur en donner avis. Il nous plaît, devant cet étrange mépris de tous les droits et de toutes les lois, de ne point laisser croire que de telles tyrannies trouvent des servitudes à leur niveau. Nous ne nous dissimulons pas que la Commune a la force, et qu'elle peut comme elle ose tout ; mais, pour Thonneur du journalisme, nous voulons qu'on sache que si la presse a subi le joug du plus fort, elle ne Ta point subi sans protestation et rie Ta point accepté . »

Chaque fois qu'on en interdisait la vente, le Bien

public reparaissait sous un nouveau titre. Il devenait tour à tour la Paix, V Anonyme^ le Républicain, Enfin, le 18 mai, les ateliers de Dubuisson où il s'imprimait furent occupés militairement, et les rédacteurs, traqués partout, quittèrent Paris, pour ne pas être supprimés comme leur journal.

Drumont était encore plus exposé que les autres. Dans une bagarre il avait menacé Raoul Rigault d un pistolet qui d'ailleurs n'était pas chargé. Les bons camarades se hâtèrent de le dénoncer au tout-puissant délégué à la Sûreté générale ; et celui-ci demanda si le journaliste qui osait attaquer la Commune dans le Bien public n'était pas le même «individu » qui avait voulu «Fassassiner ».

Des gardes nationaux vinrent pour Tarrèter dans une maison de la rue du Bac où il s'était caché. Heureusement pour lui, on put l'avertir à temps. Sans avoir l'air de se presser, ce qui eût donné l'éveil, il descendit dans la cour, entra dans l'arrière-boutique d'une boucherie comme un client qui se trompe de porte et sortit par la rue. Le factionnaire placé devant la maison le regarda tranquillement passer et n'eut l'idée de l'arrêter que lorsqu'il fut parti. Ce jour-là Drumont l'échappa belle.

En 1872, nous le retrouvons à la Liberté. Il y était payé 300 francs par mois pour trois articles par semaine. Plus tard, choisi par Paul de Saint- Victor pour le remplacer comme critique d'art, on l'augmenta de 100 francs, et dans les dernières années il toucha jusqu'à 500 francs par mois.

Sans se mêler beaucoup à ses confrères, Edouard Drumont faisait partie du groupe qui se réunissait, le jeudi soir, chez Mario Proth, rue Visconti. Mario Proth logeait dans l'ancien hôtel de Rannes — bâti sur remplacement du Petit Pré-aux-Clercs — où Racine était mort en 1699, Adrienne Lecouvreur en 1730, et qu'avaient également habité le poète épicurien Des Yveteaux, la Champmeslé et mademoiselle Clairon.

Là venaient régulièrement Ernest d'Hervilly, Paul Arène, Monselet, Valade, Sigismond Lacroix, Yves Guyot, Richepin. Ils parlaient beaucoup et avaient souvent soif. Heureusement, une brasserie s'était établie dans le voisinage. On avait persuadé au propriétaire de cet établissement qu'il avait le plus grand intérêt à répandre ses produits, pour leur faire de la réclame. Cet homme devait être passablement naïf, à moins qu'il ne fût, à sa manière, un protecteur des lettres. 11 accepta de fournir tous les jeudis une bière d'autant plus appréciée qu'elle était gratuite.

Le journalisme, à la longue, fatigue et ennuie ces malheureux qu'on envie et qui ne sont en réalité, toujours astreints aux mêmes besognes et pour ainsi dire condamnés à la phrase à perpétuité, que les forçats de la chronique. Drumont voulut essayer du théâtre. Cette tentative qui s'était fait longtemps attendre — mais il n'est jamais trop tard pour mal faire — donna les résultats les plus médiocres. La pièce en un acte : Je déjeune à midi, commise avec la complicité d Aimé Dolfus et jouée au Gymnase en 1875, n'eut aucun succès. La chaleur cette année-là fut intolérable. Peut-être ce

four exceptionnel y contribua-t-il ; mais je n'ose pas l'affirmer.

L'auteur infortuné de Je déjeune à midi se tourna alors vers l'histoire, où ses qualités d'érudit minutieux et de pénétrant observateur devaient trouver beaucoup mieux leur placement.

Les Fêtes nationales de la France^ qui parurent en 1878, essayèrent de vulgariser, d'une manière moins banale et moins aride qu'on ne l'avait fait jusqu'alors, un sujet souvent traité ou, pour être plus exact, souvent maltraité.

L'ouvrage publié l'année suivante avait une tout autre valeur. Mon vieux Paris ^ auquel l'Académie, qui ne couronne pas toujours, comme on le croit, des œuvres médiocres, accorda le prix Jouy, était un de ces livres qui intéressent et passionnent, qui ont une intelligence et une sensibilité, une âme qui touche l'àme du lecteur. Il ne suffisait pas, pour l'écrire, d'être un érudit, un curieux des choses d'autrefois, un chercheur plus ou moins heureux de documents rares ; il fallait aussi et surtout avoir vécu près des vieux monuments dont on évoquait la dramatique histoire ou la glorieuse vieillesse, avoir respiré la même atmosphère que les personnages qu'on faisait revivre, et, pour tout dire d'un mot, il fallait aimer Paris, parce qu'on ne parle bien que de ce qu'on aime.

Au moment où il donnait ce livre d'une érudition si pittoresque et si vivante, — et qui n'eut pas d'ailleurs le succès qu'il méritait, — Edouard Drumont s'occupait déjà d'un autre ouvrage dont la publication n'alla pas,

comme nous allons le voir, sans quelques difficultés.

Dans les archives du ministère des affaires étrangères, au fond d'un carton qu'envahissait la poussière et que couvraient des toiles d'araignées, enlevées de temps en temps par le plumeau dédaigneux d'un huissier, dormaient, à l'abri des regards profanes, les papiers inédits de Saint-Simon.

On savait qu'ils existaient ; mais on ne les avait pas vus. Personne n'était admis à les contempler que l'archiviste qui, occupé par d'autres besognes, n'en avait pas le temps ni peut-être le désir.

L'homme au masque de fer dans l'île Sainte-Marguerite, Louis XVII dans la prison du Temple, n'étaient pas mieux gardés que ces papiers mystérieux. Il faut dire qu'ils se rapportaient à l'ambassade de Saint-Simon en Espagne, et qu'ils contenaient — on le supposait du moins — des choses terribles. A l'idée qu'un jour quelque historien aurait l'outrecuidance de vouloir les publier, au risque de provoquer une guerre entre la France et l'Espagne, tout le personnel des affaires étrangères, depuis le ministre jusqu'au concierge, ne pouvait s'empêcher de frémir.

Comment Drumont, que tentait cette périlleuse aventure, parvint-il à la mener à bonne fin ? Fit-il agir de « hautes influences » ? Pendant la nuit et masqué, réussit-il à pénétrer dans la salle où un archiviste jaloux cachait ces précieux documents? Ce qui est certain, c'est qu'il s'était promis de publier les papiers inédits de Saint-Simon, et qu'en effet, sans provoquer de conflagration européenne, il les publia.

La même année^ parut la Mort de Louis XIV [Journal des Anthoine),

Dans la période qui suit, je ne vois à signaler qu'un très intéressant article sur « Louis Veuillot publiciste », qu'il donna dans le numéredu 15 avril 1883 de la Revue du monde catholique^ tout entier consacré au grand écrivain qui venait de mourir.

Nous voilà arrivés à Tannée 1886, si décisive pour Edouard Drumont. Quelle était à cette époque sa situation littéraire ?

Il avait écrit, dans une trentaine de journaux ou de revues, plusieurs centaines d'articles. Il avait publié quatre volumes dont trois au moins étaient des œuvres très remarquables. Au milieu des amuseurs, des conteurs d'historiettes, des fabricants d'échos, il se distinguait par des goûts de lettré et d'érudit, par un véritable tempérament d'écrivain.

Il avait plus de quarante ans, et, en revivant son passé, en mesurant le chemin parcouru, si lentement, avec tant de peine, il pouvait se demander si le résultat correspondait à Teffort et si sa réputation égalait son mérite.

Etait-il arrivé au public, au grand public? Non. Quelques érudits connaissaient ses livres d'histoire, qui s'étaient médiocrement vendus. Dans les journaux où il écrivait, on ne le jugeait pas indispensable, et on lui préférait des confrères plus aimables, plus remuants, qui ne le valaient pas. Son nom ne disait rien. Son œuvre, énorme mais éparpillée dans mille feuilles, inspirée par l'actualité d'aujourd'hui, emportée par celle de demain, n'existait pas.

Que lui réservait l'avenir ? La continuation de cette machinale et stérile besogne qui de plus en plus Texcédait... ou encore la misère, la lamentable misère, et rabandon dans lequel végètent tous les vieux littérateurs qui ont mérité le succès, mais ne Font pas obtenu, et qui meurent méconnus, oubliés ?

Il regardait autour de lui, et il voyait les meilleures places, dans les lettres, occupées par dix ou douze hommes de talent qui avaient été heureux, mais surtout par des commerçants habiles et d'insatiables mendiants.

Sans doute, il se sentait vaincu, menacé dans le peu qui lui restait encore — talent ignoré, force perdue, comme il y en a tant dans ce misérable pays qui a la haine des supériorités, qui a été livré pour toujours à la meurtrière domination des médiocres.

Avec huit ou dix années encore de cette précaire existence au jour le jour, usé, vieilli, il était perdu. Un livre le sauva. Ce livre fut la France juive.

Dans une étude qui veut rester documentaire, je n'ai ni à attaquer ni à défendre les théories d'Edouard Drumont. Qu'on me permette simplement de remarquer qu'il n'a pas créé Tantisémitisme, mais quMl l'a généralisé.

Sa sincérité, qui a été contestée, me paraît hors de doute. Evidemment il est aussi naturel que commode d'admettre chez un adversaire, et pour cette unique raison qu'il ne pense comme nous, l'absence de conviction ; mais on n'atteint pas, sans croire à ce qu'on dit, à cette puissance dans l'invective, à cette admirable

force de démonstration. Un sceptique peut plaire à une élite ; il n'entraîne pas derrière lui des millions d'hommes.

La France juive ne fut donc pas un accident, un épisode dans la carrière littéraire d'Edouard Drumont. Il était plein de ce livre. Il le portait dans le cœur et dans les entrailles.

Longtemps il hésita à le publier.

L'ouvrage devait avoir deux volumes. N'était-ce pas trop pour le public français, que la lecture fatigue si vite ? Et en admettant qu'on se résignât à le lire, quoiqu'il ne fût ni léger ni pornographique, n'allait-il pas soulever des haines terribles, provoquer des procès innombrables ? L'homme le mieux trempé avait le droit de reculer, de défaillir, au moment d'attaquer le plus redoutable des adversaires, l'Argent.

Plus d'une fois sans doute, avant de commencer la lutte, l'auteur, troublé et effrayé lui-même par les pages violentes qu'il venait de tracer, interrogea, avec angoisse, sa conscience et son cœur. Ne risquait-il pas d'être injuste en attaquant en bloc toute une race ? Ne s'était-il pas laissé dominer par le fanatisme du catholique fervent ou l'envie du pauvre, du plébéien ? De ses préjugés et de ses rancunes n'avait-il pas fait des convictions ? Son livre était-il une œuvre de haine ou une œuvre de pitié?

Ilcroyaiten Dieu. Il eut recoursà celui en qui il voyait un infaillible guide, pour vaincre ses dernières hésitations. « Je me mis à genoux, dit-il, dans mon cabinet de travail; et quandj'eusprié, je murmurai l'A Dieu val !

EDOUARD DRUiMONT 133

que nos marins lancent gravement et gaîment à la fois au moment de détacher le bateau. »

Le mauuscritfut confié à Alphonse Daudet, qui l'envoya lui-même à Marpon, rue Racine. Marpon était un libraire fort estimable, mais dont la culture littéraire laissait à désirer. 11 prit Touvrage sans le lire : s'il l'avait lu il ne l'aurait probablement pas pris. Ce qui l'encouragea à le publier, c'est que Fauteur, en cas de non-réussite, s'engageait à payer les frais.

Cette non-réussite, inscrite dans le traité, était prévue, escomptée d'avance par Texcellent éditeur. Il avait soulevé l'énorme manuscrit, pour juger l'œuvre au poids: « Deux volumes ! hum!... C'est beaucoup... C'est trop... Enfin, puisque M. Daudet le désire, nous ferons pour le mieux. »

Le libraire, Tauteur, les amis de l'auteur — naturellement — personne n'avait confiance. Lorsque Drumont arrivait pour apporter des épreuves corrigées, les commis se disaient entre eux :

— C'est l'homme aux deux volumes !

Et ils avaient des sourires apitoyés.

Aussitôt que l'ouvrage fut complètement imprimé, il parut un peu meilleur, et le pessimisme professionnel de l'éditeur diminua dans d'assez fortes proportions.

M. Jehan Soudan se trouvait, avec quelques amis de la maison, dans le cabinet de Marpon, lorsqu'un des commis, Génin, apporta le premier volume de la France juive qui arrivait du brochage. Il a raconté, dans un article de revue, la scène, qui est très caractéristique.

Marpon prend le volume et le remet à M. Jehan Soudan.

— Regardez donc ça, dit-il. Vous me direz ce que vous en pensez.

Un peu au hasard, on feuillette le livre. On parcourt rapidement plusieurs passages, et M. Jehan Soudan exprime par une série d'exclamations le sentiment général.

— Vingt procès ! Dix duels (il exagérait) I tapage d'enfer ! un rude succès I une bonne affaire I toutes nos félicitations !

La figure de Marpon s'illumina. Il commença à croire sérieusement que le livre se vendrait.

Sur ces entrefaites on vit entrer, très humble, très timide, — il n'y a guère que les imbéciles qui aient partout et toujours de Taplomb, — un homme de haute taille, dont les yeux craintifs se cachaient sous des lunettes et qui portait de longs cheveux de vieux rapin en retraite et une barbe inculte à la Proudhon. Rien ne rappelait moins TApollon du Belvédère, et rien non plus ne donnait aussi peu l'idée d'un lutteur résolu, d'un courageux polémiste.

Cet homme, qui était Edouard Drumont, gêné comme un ours qui entrerait par hasard dans une cage de singes, ébaucha un salut circulaire, et, s'approchant de l'éditeur, murmura quelques mots qu'on entendit à

peine.

Aussitôt qu'il fut parti, il y eut une explosion de rires.

— Mais c'est un juif I dit un des loustics de la bande. Et la chose parut très amusante.

Du cabinet de Marpon, où il avait pris naissance, le bruit se répandit sur le boulevard, dans les cafés^ dans les salles de rédaction, que l'auteur de la France juive était juif.

Le livre parut, et la librairie Hachette commença par en interdire la vente dans les gares.

La critique fut désorientée et comme étourdie par cette œuvre puissante, chargée de mitraille. Il était difficile de la lire froidement et de la juger sans prendre parti. On préféra en général feindre de Tignorer ou n'en parler qu'avec des phrases à côté; en multipliant les précautions et les restrictions. La louer ou la blâmer paraissait également dangereux. Quel était cet homme qui ne ménageait personne ? Un révolutionnaire ou un clérical ? Les prudents arbitres de la littérature ne le savaient pas ; et pour ne pas se compromettre, ils attendaient les événements.

Benoît Malon, avec son esprit perspicace et yigoureux, entrevit à peu près seul la valeur d'un livre où cependant la plupart de ses idées étaient combattues. Armand de Pontmartin se souvint des Jeudis deM^^ Charbonneau, qu'il considérait comme un chef-d'œuvre, — il en était Tauteur, — et reprocha au vigoureux polémiste qui luttait visière déployée, Tépée au poing, de n'avoir pas fait, en déguisant les noms, « des portraits dans le genre de La Bruyère ».

Pendant ce temps, à la grande surprise du bon Marpon, les éditions s'enlevaient. Le succès avait été immédiat, colossal, aussi bien favorisé par la haine desuns que par l'enthousiasme des autres.

Beaucoup de lecteurs, plus ou moins victimes de la féodalité financière, considéraient ce pamphlet en deux volumes comme une sorte de revanche personnelle, y cherchaient l'expression de leurs propres idées, y écoutaient l'écho de leurs plaintes. Ceux-là se préoccupaient fort peu du talent de Fauteur. D'iautres, qui même dans l'œuvre d'un polémiste ont besoin de trouver les qualités d'un écrivain, se passionnaient pour ce livre, sans en adopter les théories et les conclusions, et simplement par amour de Tart, — de même que sous l'Empire plus d'un bonapartiste lisait avec un plaisir coupable mais très vif la Lanterne de Rochefort.

hd. France juive n'était pas, il faut le reconnaître, une de ces œuvres « vingt fois remises sur le métier, polies sans cesse et repolies ». Longuement mûrie, mais écrite à la diable, elle sentait la hâte et l'improvisation. On constatait çà et là, même sans être un puriste, des lourdeurs et des vulgarités de style; et le robuste ouvrier qui avait forgé ce livre n'avait ni la correcte élégance de Paul-Louis Courier ni Toriginalité savoureuse de Veuillot. Il était un polémiste de notre époque, d'une époque où on ne se soucie pas de l'élégance de l'arme, pourvu qu'elle frappe fort.

Mais, avec des défauts très réels, Edouard Drumont avait des qualités singulièrement captivantes. Parmi les scribes cosmopolites qui vivent de l'imitation de l'étranger et qui font blanchir leur littérature à Londres, il était bien Français ; mieux que Français, Gaulois, de la forte race qui va de Rabelais à Proudhon en passant par Régnier et La Fontaine. Pas de puérilités chez

EDOUARD DRUxMONT 137

lui, ni de marivaudages. Pas le moindre cabotinage de style. Aucune de ces préciosités et de ces mièvreries où excellent nos stylistes de décadence. Plus de vigueur que de délicatesse et plus de verve que d^esprit. Une sorte d'éloquence impétueuse, familière et narquoise, qui rappelait parfois les prédicateurs de la Renaissance ou les auteurs de la Satire Ménippée. Des plaisanteries un peu grasses, mais qui avaient, comme un vin généreux, le goût du terroir. Une gaîté saine de plébéien. Et par-dessus tout, un souflle de probité et de franchise, qui en dépit des exagérations et des injustices du polémiste emballé, rendait sympathique et faisait aimer ce livre de bonne foi et de bonne humeur.

L'auteur pouvait se tromper; mais il se trompait avec une crànerie et une bravoure auxquelles ses ennemis eux-mêmes rendaient hommage ; et son livre de bataille — si agressif en apparence et au fond si attendri — chez tous ceux qui avaient su garder une âme française, éveillait, dans des pages émues, le souvenir des petites gens d'autrefois, du paysan qui peinait sur son sillon, de l'artisan qui dans son obscure boutique aunait du drap, taillait le bois ou forgeait le fer, fabriquait Tarme ou Toutil, de ces humbles, dédaignés par THisloire, et qui lentement, patiemment et sans gloire, ont fait la patrie.

Car il y avait chez Edouard Drumond, — et c'est là ce qu'il fallait voir et ce dont presque personne ne s'aperçut, — non seulement un merveilleux évocateur, mais un représentant attardé de la vieille France, que bien des gens préfèrent à la nouvelle. Cet homme à l'esprit si

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alerte et si renseigné sur les choses du présent se rattachait au passé par sa foi naïve, son mysticisme d'ymagier^ son courage de chevalier errant, — qui a remplacé la lance par le livre, — sa robuste probité et ces nobles colères que ne connaissent plus nos détraquements et nos défaillances.

Tout cela existait dans la France juive et en formait la plus noble partie ; mais un livre presque toujours ne réussit que par ses défauts, et ce furent les exagérations de sa polémique qui firent le succès de l'écrivain, dans lequel on n'avait pas su reconnaître un des plus grands historiens du siècle.

Quoi qu'il en soit, après ce livre si mal compris et si universellement lu, Edouard Drumont fut lancé, — lancé comme un obus dans une forteresse.

Il existe, dans le monde des lettres, une maladie assez, répandue, qui atteint, au moment où ils débutent, la plupart des écrivains, et dont quelques-uns ne guérissent qu'après quatre ou cinq années du traitement énergique que leur font subir les directeurs de théâtres et les critiques dramatiques.

Cette maladie, très curieuse à étudier et qui se rattache directement à la graphomanie ou manie d'écrire, est connue sous le nom de delirium scenicum.

Elle commence, entre dix-huit et vingt-cinq ans, par un désir immodéré de fréquenter les coulisses et de voir de près, de très près, les actrices, jugées, peut-être à tort, bien supérieures aux autres femmes, et douées — par l'habile collaboration des couturiers^ des coiffeurs, des manucures, des peintres en bâtiments, en vieux bâtiments, des émailleurs, des médecins spécialistes et autres rapetasseurs, ressemeleurs, récrépisseurs de devantures et ornemanistes — d'une de ces beauté» solides, résistantes, à l'épreuve du froid et du chaud, de

la poussière et de la pluie, et d'une de ces jeunesses éternelles qui sont garanties sur facture.

Elle s'accroît ensuite par cette surexcitation de la vanité et cette hypertrophie du Moi, qui caractérisent, comme on sait, presque tous les aliénés et particulièrement les gens de lettres.

Le malade, tantôt en payant sa place, tantôt avec des billets dits de faveur, qui en général reviennent plus cher que les autres, fréquente assidûment les théâtres. Il n'y garde pas l'attitude discrète et en quelque sorte désintéressée d'un spectateur qui se porte bien et qui n'est venu là que pour digérer paisiblement, en bonne compagnie. Il refait, plus mal, toutes les pièces qu'il voit jouer, et, se considérant déjà comme un confrère de ceux dont on représente les œuvres, il ne les applaudit jamais.

Entre temps, il essaie lui-même de charpenter, puisque les auteurs dramatiques ne sont aujourd'hui que des charpentiers, une comédie ou un drame. Souvent il a commencé au collège. Il fabrique patiemment des vers trop longs ou trop courts. Il se révèle dans ses premiers essais comme un innovateur et un chef d'école : ses drames font rire et ses comédies font pleurer.

Le cabinet de travail, modeste et mal meublé, où il se prépare à devenir grand homme, il le remplit de ses rêves et de ses illusions.

Il se voit acclamé par la foule. Un public enthousiaste crie : L'auteur I Tauteur I II s'incline. Il triomphe avec une orgueilleuse modestie. Sa « principale inter-

prête, » jeune, jolie, et embellie encore par le succès, se jette à son cou, avec une émotion et une gratitude qui lui promettent des heures très douces. En attendant il lit par anticipation les comptes rendus nécessairement élogieux, et il dépouille son courrier plein de lettres enthousiastes. Il se regarde dans la glace, relève ses cheveux en coup de vent et trouve qu'il a bien Fair d'un homme qu'attend la gloire. Pais, s'enveloppant dans un vieux pardessus qui semble souffrir d'avoir été si longtemps porté, il va manger, dédaigneux et stoïque, dans un restaurant à vingt-cinq sous.

Cependant, de chez Theureux auteur, d'autant plus heureux qu'il n'a encore rien fait jouer, les manuscrits émigrent chez le copiste. Pouvoir dire : « Ma pièce... mon copiste », c'est une première joie. Elle coûte cinq francs par acte.

11 ne s'agit plus que de se mettre en quête d'un directeur assez intelligent, assez soucieux de ses intérêts, pour accepter — avec enthousiasme — le chef-d'œuvre qui régénérera la scène française.

Deux fois, trois fois, vingt fois, — le précieux cahier jaune ou bleu déposé chez le concierge du théâtre,— le débutant, l'aspirant au delirium scenicum va chercher une réponse qui n'arrive jamais. Douloureuses attentes dans des antichambres poussiéreuses, sous l'œil ironique des huissiers, au milieu des entrées et des sorties des acteurs, du va-et-vient des solliciteurs de billets I Attentes interminables, pendant lesquelles les énergies les mieux trempées se désagrègent, et qui n'aboutissent le plus souvent qu'à une entrevue rapide avec un homme

Ua AVANT LA GLOIRE

pressé, ahuri, qui ne sait pas ce dont on lui parle et ne tient pas à le savoir I

Enfin la pièce est reçue. Elle est jouée.

On peut considérer le malade comme perdu. Rien désormais ne le guérira.

Il y a, dans les journaux et dans les revues, deshraves gens qui n'ont peut-être pas plus de talent que les autres et qui souvent en ont moins, mais qui se donnent comme mission d'apprendre à un auteur dramatique s'il a réussi ou s'il a échoué. Ces juges avertissent charitablement le malade qui a eu sa première crise, c'està-dire sa première pièce. Avec des précautions et des ménagements, — car il ne faut désobliger personne, — ils multiplient les exhortations inutiles et prodiguent des conseils qu'on ne suivra pas :

— Prenez garde I murmurent-ils avec douceur. Vous ne savez pas où vous conduira ce goût dangereux pour la scène à faire. Il n'est que temps de vous arrêter.

— Ce sont des imbéciles I se contente de dire le malade chez qui le delirium scenicum a déjà exercé ses ravages.

Son âme est pour toujours emprisonnée dans ces salles de spectacles qu'il a aimées trop tôt et trop passionnément. Il voit dans ses rêves des ouvreuses et des contrôleurs. Et dans l'exaltation de son orgueil de monomane, il divise l'humanité en deux catégories : ceux qui admirent ses pièces — il en exagère le nombre qui est très réduit — et ceux qui ne les admirent pas.

Dix ans, vingt ans se passent. Le malade a des cheveux gris ; mais il a gardé toutes ses illusions, ses illu-

sions sur lui-même. 11 ne compte, dans sa carrière dramatique follement prolongée, que des échecs. Il n'est responsable d'aucun.

Les directeurs de théâtre sont des ânes. La critiqué dramatique n'encourage et ne loue que des œuvres stupides, celles de ses confrères. Quant au public, il n'est composé que de sots. Il faut en croire sur ce point Diderot, qui lui aussi faisait des pièces.

C'est la seconde période du delirium scenicum et la plus grave. Pour défendre ses œuvres qui, hélas I ne se défendent pas elles-mêmes, le malade incurable écrit des articles « pro domo » et des préfaces apologétiques.

Sans se laisser décourager, il récidive, et comme l'obstination et la confiance en soi, surtout quand elle n'est pas justifiée, aplanissent tous les obstacles, il case un peu partout ses redoutables productions.

Il trouve des collaborateurs, des lieutenants dévoués, qu'il entraîne avec lui à la défaite.

D'ailleurs il a l'insuccès bruyant et impérieux.

Les directeurs le craignent plus encore que ses pièces, et tenant un de ses ours en laisse, il entre dans leur cabinet, si inaccessible aux autres, comme en pays conquis.

Un de ces malheureux n'accueille-t-il pas avec assez d'empressement la pièce qui mécontentera ses abonnés et videra sa caisse? Cet homme est évidemment un gredin, et le monomane dramatique le poursuit de sa haine obstinée, inapaisable.

Critiques, régisseurs, contrôleurs, artistes, spectateurs, tout l'univers est ligué contre le pseudo grand homme qui se croit méconnu ; mais il résiste victo-

rieusement à tout Tunivers. Il dit aux directeurs : « Vous me jouerez, que vous le vouliez ou non ! » Et on le joue. Il dit au public : « Tu avaleras mon drame I » Et le public Tavale — comme une purge.

Ainsi l'écrivain qui a été atteint, au début de sa carrière, du delirium scenicum^ en bénéficie plus encore qu'il n'en est victime. Il reste jusqu'à sa mort celui qui ne remplit pas les salles, mais qui remplit les affiches, et qui gagne de l'argent avec des pièces qui n'en font pas.

Emile Bergeratest né à Paris, le 29 avril i845. La maison habitée par son père se trouvait dans une des rues les plus anciennes du quartier du Pont-Neuf, la rue de la Vieille-Monnaie, qui portait déjà ce nom au treizième siècle.

« Vous devez être de Paris, vousl lui disait, une trentaine d'années plus tard, Jules Vallès, dans la préface d'un de ses livres. Vous avez joué aux billes avec des balles quand vous étiez gamin. Vous avez filé du collège pour l'enterrement de Lamennais ; vous êtes à la coule de tout ce qui s'est passé sur le pavé de la ville, au moment des coups de chien. Ça vous connaît, rien que parce que votre berceau a posé sur cette terre qui a avalé, depuis cent ans, de la mitraille au q^uintal et bu du sang à la barrique. »

Placé en pension dans le collège des Jésuites de la rue de Vaugirard, Emile Bergerat s'en évada, non pour assister à l'enterrement de Lamennais, — qui ne l'intéressait guère, — mais simplement parce que l'internat lui paraissait fort peu agréable.

On le mit au lycée Charlemagne, et, pour stimuler son zèle, ses parents lui donnèrent pendant les vacances, qu'il passait à Dourdan, un répétiteur, un jeune universitaire que renseignement n'amusait pas beaucoup et qui allait bientôt publier dans le Figaro, en les signant « Satané Binet »,des « Lettres d'un provincial ». Ce répétiteur, qui s'appelait Francisque Sarcey, lui apprit la grammaire et l'orthographe ; mais il négligea de lui apprendre l'art dramatique, que peut - être d'ailleurs il ignorait.

Encouragé par un de ses maîtres, M. Thiénot, dont on ne saurait trop déplorer l'imprudence, l'élève Bergerat, négligeant les thèmes et les versions, fit des vers, composa des drames et des comédies. Après deux ou trois années de cette éducation très littéraire, il fut presque en même temps, et au grand désespoir de sa famille, collé au baccalauréat et reçu à la Comédie- Française. Il avait dix-neuf ans, lorsque se produisirent ces deux événements, dont le premier était prévu et ne présenta rien d'exceptionnel.

Alors comme aujourd'hui et peut-être même plus qu'aujourd'hui, la Comédie -Française était inabordable aux jeunes écrivains, qu'ils eussent ou non du talent. Elle était protégée contre l'audace des débutants par une barrière infranchissable, ce terrible Comité de lecture dont Théodore de Banville, dans une brochure publiée en 1863 (1), nous a donné un tableau trop peu bienveillant pour ne pas être très exact :

(1) La Comédie Française racontée par un témoin de ses failles,

AVANT LA GLOIRE. — II. ii

« Le Comité est un ensemble d'armoires de chêne à rideaux verts, dans une salle verte. Il y a une table à tapis vert, des sièges verts, des bustes verts, et les sociétaires se placent en face de réflecteurs verts, afin que leurs visages paraissent verts. En voyant tout cela. Fauteur s'émeut et devient vert. Avant qu'il ait ouvert son manuscrit, M. Samson s'endort d'un sommeil farouche et surprenant, et ronfle. Quelques sociétaires causent entre eux ; d'autres n'écoutent pas. Geffroy fait des bonshommes sur un album. Edouard Thierry baisse la tête. L'auteur est reçu à corrections, à condition qu'il n'en fera pas ; il porte sa pièce au Gymnase et gagne de l'argent. »

On peut juger de l'accueil qui devait être réservé à un inconnu devant cette dédaigneuse assemblée.

Lorsque le bruit commença à se répandre que la Comédie-Française venait de recevoir une pièce, la première pièce — du moins on le croyait — d'un débutant qui sortait à peine du collège, tout le monde d'abord se refusa à y croire ; mais il fallut bientôt se rendre à l'évidence.

Alors, dans les milieux dramatiques, parmi les trois à quatre mille fabricants de produits scéniques, parmi les jeunes qu'on ne trouvait pas assez vieux, et les vieux qu'on ne trouvait plus assez jeunes, il y eut une véritable stupeur.

Le Théâtre-Français, c'est ou plutôt c'était la Mecque

Paris, Edmond Albert, 1863, plaquette sans nom d'auteur, qui avait paru pour la première fois, sous la signature de V Inconnu, dans le Nain Jaune d'Aurélien ScholL

des auteurs dramatiques. Avec Tespoir d'y être joués, des malheureux se résignaient à toute sorte d'ennuis et d'iiumiliations. Ils faisaient et refaisaient des pièces en vers ou en prose, imitaient tantôt Alfred de Musset, tantôt Augier ou Dumas, passaientlamoitié delajournée devant la table incommode d'un cabinet de travail mal aéré et l'autre moitié dans des antichambres obscures. Et voilà qu'un gamin de dix-neuf ans — qui n'avait aucun talent puisque sa pièce était reçue — entrait comme chez lui dans ce temple sacré dont Edouard Thierry était le grand prêtre.

De quel charme invincible, de quelles incantations, de quel philtre mystérieux s'était il servi pour apprivoiser les féroces gardiens qui veillaient sur le seuil ? Avait-il agi par la ruse ou par la force ? S'était-il présenté à la porte avec l'épée d'un conquérant ou simplement avec la lyre d'un poète ?

Tandis que dans tous les journaux paraissaient des articles venimeux par lesquels une fois de plus s'affirmait la camaraderie littéraire, les indifférents, ceux qui ne s'occupaient des théâtres que pour assister aux représentations, cherchaient à connaître les causes d'un fait aussi exceptionnel dans les annales dramatiques.

L'explication du « miracle » était bien plus simple qu'ils ne croyaient.

Plein de ces illusions juvéniles et de ces ambitions démesurées qu'on avait encore en ce temps-là, Emile Bergerat avait déjà prés enté au Comité de lecture plusieurs pièces en un acte, — neuf pièces, assurait une

petite revue qui était en général bien informée. La dixième, qui avait pour titre VAmie^ obtint l'appui d'une sociétaire dont Tinfluence était prépondérante à la Comédie-Française.

Sujette, comme beaucoup de femmes et presque toutes les actrices, à des engouements médiocrement justifiés, Madeleine Brohan, qui était ce aussi bonne que belle », s'intéressa à ce jeune écrivain qui avait le feu sacré, et étalait, avec une ingénuité très habile quoique sincère, l'orgueil d'un maître du théâtre. Elle s'intéressa aussi à la pièce. Elle y vit un rôle qui lui plaisait et qui se rapprochait beaucoup — qui se rapprochait même un peu trop — de ceux qu'elle avait tenus, avec tant d'esprit et de grâce, dans certains proverbes de Musset.

Jouer un acteur de dix-neuf ans qui n'avait encore rien donné au théâtre, ce paradoxe plut au Comité de lecture. N'était-ce pas une réponse décisive à ceux qui accusaient le Théâtre-Français de repousser les jeunes?

Il s'était produit au dernier moment — il s'en produit toujours — quelques difficultés, quelques froissements d'amour-propre. On avait osé demander à l'auteur des changements. Après la première répétition, il annonça qu'il se retirait sous sa tente, c'està-dire qu'il partait pour la campagne, où il attendrait qu'on lui envoyât son service de première.

Les billets ne furent pas envoyés, et le lendemain delà première, Madeleine Brohan reçut, dit-on, cette dépêche :

« Pas de service I Auteur pas content I Oh I non, pas <îontcnt î a Emile Bergeoa.!. »

Jouée le 9 septembre 1865, Une Amie était un proverbe en vers, une conversation un peu longue entre une marquise et un duc (de Richelieu) sur les mérites respectifs de Tamitié et de Tamour. Le sujet n'était pas très neuf, le style non plus, mais il y avait, çà et là, quelques vers assez bien tournés ; et les acteurs, Leroux, qui jouait le rôle de duc, et Madeleine Brohan, qui représentait la marquise, furent, comme toujours^ excellents.

La critique se montra aussi indulgente que Taraient été le Comité de lecture et le public. Elle tint compte de la jeunesse et de l'inexpérience de l'auteur, et lui fît crédit. Il n'a pas encore payé sa dette.

Deux ans après, le nom d'Emile Bergerat paraissait une seconde fois sur les affiches du Théâtre-Français. Le 15 janvier 1867, à l'occasion du 245^ anniversaire de la naissance de Molière, on joua le Misanthrope et le Malade imaginaire ; et entre les deux pièces Leroux lut un à-propos de Fauteur d'fAwe Amie, à-propos supérieur, il faut le reconnaître, à la plupart des œuvres de ce genre confiées en général à des spécialistes fort médiocres.

On reniarqua surtout les deux premières strophes de cet Hommage à Molière :

Molière !... A ce nom seul tout homme se découvre 1 Pauvre dans un grenier, empereur dans un Louvre, Chacun n'a qu'une fête et qu'un saint aujourd'hui. Nous, prêtres de son temple et clercs de son école, Nous gardons le feu pur de sa sainte parole.

Nous venons vous parler de lui I

Heureux celui qui l'aime et lui reste fidèle : Il a du même coup le maître et le modèle !

Ne côtoyant du mal que le plaisant côté, 11 ne s'approche point des défenses du code : Il apprend la vertu par une autre méthode, La méthode de la gaîté !

Après ces deux premières tentatives dramatiques, — un proverbe et un à-propos, — Emile Bergerat se reposa, et sans doute malgré lui, pendant quelques années. Il n'était plus assez jeune, et il n'était pas encore assez âgé, pour faire jouer ses pièces.

Repoussé par les directeurs, dont il devait si cruellement se venger, il essaya du journalisme. En 1869, nous le trouvons au Figaro, où il donnait les « lettres de Jean Rouge ».

Le théâtre, qui ne lâche point sa proie, le reprenait en 1870, et il faisait jouer à Oluny, le 21 juin de cette année qui vit tant d'autres catastrophes, un drame en trois actes, Père et Mari, qui n'eut aucun succès.

Le moment, à vrai dire, était assez mal choisi, et, en fait de drame, le public s'intéressait beaucoup plus à celui qui se préparait. On vivait dans Tattente, dans l'angoisse de la guerre, et on n'avait pas d'autre préoccupation. L'auteur de Père et Mari put s'imaginer, et je suppose qu'il n'y manqua pas, que dans des circonstances moins graves sa pièce aurait admirablement réussi.

Pour se consoler ou prendre sa revanche, il publia, comme Coppée, comme Banville et bien d'autres, des

opuscules patriotiques, le Maître d'école, les Cuirassiers de Reischo/f e7î, etc. ^ réunis en volume sous le titre de Poèmes de la Guérite (1871).

L'année suivante — qui fut celle de son mariage avec Estelle Gautier, la seconde fille du poète — il avait conquis une place assez distinguée dans la presse parisienne. Il écrivait au Gaulois^ au Bien j^ublic, qui se signalait par son ûpreté contre les vaincus de la Commune.

La plupart des écrivains restent jusqu'à la fin ce qu'ils ont été à leurs débuts. Ils ne font que se perfectionner dans leurs défauts, qu'ils prennent pour des qualités. Emile Bergerat avait déjà, en 1869 et en 1872, ces travers d'esprit et de style dont il n'a jamais voulu ou pu se corriger.

Sous prétexte de fantaisie, sa phrase contournée se disloquait comme un clown, se tordait comme un serpent à qui on marche sur la queue. Elle était mêlée d'incidentes, de parenthèses, d'appels répétés à l'attention du lecteur. Dans cette recherche du mot à effet, du tour nouveau, de l'expression originale, on sentait autant d'effort que de prétention. Ce n'était, en somme, que du Vallès de province, sans l'âpre ironie et les fortes images du grand écrivain. Et ce style, à la longue, avec ses déhanchements et ses grimaces de paradiste, avec son panache usé et ses paillettes ternies, produi-sait un insurmontable énervement.

Notez qu'Emile Bergerat avait de l'esprit et qu'il en eut même beaucoup dans certains articles où il se résigna à ne pas en avoir trop ;mals un désir excessif

lo2 AVANT LA GLOIRE

à' épater le public changeait en défauts presque intolérables de très réelles qualités.

Le même homme qui s'évertuait si péniblement dans l'article de polémique ou d'actualité faisait preuve, au contraire, d'un talent très sûr et très fin dans ses critiques d'art du Journal o/^cie/, inaugurées en 1874 et qui contiennent de fort jolies pages. Là, sa personnalité était obligée de s'effacer, et il devenait beaucoup plus intéressant.

Par malheur, le rôle de critique, où il excellait, lui paraissait trop modeste, et il retombait sans cesse dans sa manie dramatique. Il voulait être « créateur », et ce qu'il créait avait existé de tout temps.

Avec Armand Silvestre il avait donné, le 25 juillet 1873, au Vaudeville, Ange Bosani, comédie en trois actes, à laquelle des spectateurs très ennuyés réservèrent un accueil peu encourageant.

Le 11 mars 1874, au Vaudeville également, il contribua, avec sa pièce. Séparés de corps^ à rendre plus complet et plus irréparable l'insuccès du Candidat de Flaubert.

Ce qu'avait été cette première, à laquelle futdéplorablement mêlé Emile Bergerat, l'auteur de Madame ^oyary nous l'apprend dans une lettre très intéressante:

« Paris j vendredi 20 mars 1874.

«Mon cher, c'est fini ILe bouillon est avalé. Je ne Tai pas trouvé si amer qu'on le prétend. Je vous assure que votre ami a été sublime de calme et d'indiflférence.

Je me suis étonné moi-même par mon absence de nerfs: voilà la vérité.

« Quant aux causes.de ma chute : i«> j'ai dupé tous les partis politiques et tous m'en ont voulu ; 2° ma pièce manquait de femmes (elle était comme son auteur I) ; 3° l'administration du Vaudeville m'a complètement lâché ; on ne m'a pas donné un billet le second, ni le troisième jour, et je suis encore à connaître la figure du chef de claque ; 4° j'ai été débiné longtemps à l'avance par les gens mêmes du théâtre ; 5<> la répétition générale avait été pitoyable comme public, toute la petite presse de Paris et tous les faiseurs... Bref, j'ai retiré ma pièce sur 5,000 francs de location, ce qui a fort surpris ces messieurs ! Mais la vue de Delannoy qui rentrait dans la coulisse les larmes aux yeux m'a navré ; je ne pouvais souffrir que l'on insultât quelqu'un à cause de moi. La troisième et la quatrième représentation avaient marché sans encombre ; mais il était trop tard pour revenir sur une décision que d'ailleurs je ne regrette pas. « Il aurait fallu lutter !... » Merci !...

« Je n'ai fait aucune visite aux critiques, procédé original qui en a blessé quelques-uns. Que dites-vous de mon ami X..., quia demandé à faire l'article sur le Candidat afin de m'éreinter ? Et j'ai autrefois fortement « obligé » ledit sieur !,.. etc.. On a fait des articles sur mes pantoufles, sur mon pantalon et sur mon chien ! Le tout assaisonné — obligatoirement et invariablement — d'éloges de la Bovary.

« Cette semaine vous recevrez le Candidat imprimé-

15i AVANT LA GLOIRK

Je soulignerai dans votre exemplaire les passages qui furent principalement empoignés, et vous jugerez le niveau où la société parisienne est descendue. Un joli mot a été dit par Labiche pendant la première : « Avant dix ans il n'y aura plus moyen de faire une pièce ; le public ne voudra plus que des opérettes! »...

Dans Séparés de corps, qui ne manquait pas de femmes, Emile Bergerat n'avait dupé aucun parti politique. On lui avait donné ses billets d'auteur, le second, le troisième jour, et les jours suivants. Il connaissait probablement la figure du chef de claque, et celle, non moinsimportante, des critiques assermentés. Homme de théâtre, il était au courant de ce qui peut aider au succès. Il n'avait négligé qu'une seule chose : de faire une bonne pièce.

Prit-il son parti de cet échec trop mérité avec plus de philosophie — apparente — que Flaubert ? C est peu probable. Sans doute, se conformant aux traditions, il accusa, lui aussi, mais avec moins déraisons, les directeurs, le metteur en scène, les acteurs, les actrices, les faiseurs, la petite presse — la presse qui ne vous loue pas assez est toujours joeh7e — et le public. Il promena sur les boulevards, dans les cafés, de la Madeleine à la rue du Faubourg- Poissonnière, des colères bruyantes et des indignations qu'on trouvait un peu monotones. Sans en être meilleurs, ses articles devinrent plus amers et plus agressifs. De tous les animaux, le plus terrible est un auteur sifflé.

Comme on ne peut pas passer tout son temps à se plaindre de ses contemporains, fussent-ils directeurs ou

critiques, et qu'il faut vivre, le théâtromane se réfugia momentanément dans les régions sereines de Fart. Il donna, en 1873, un ouvrage fort intéressant sur les Peinturps décoratives du foyer de VOpéra^ puis, épousant la gloire de Théophile Gautier après avoir épousé sa fille, il le jugea d'abord comme peintre, dans une curieuse plaquette tirée à cent exemplaires, et lui consacra, en 1879, une étude d'ensemble, qui est, sans contredit, Touvrage le plus complet, le mieux docu-^ mente, qui ait été écrit sur le poète de la Comédie de la Mort.

Les journaux accueillaient avec un charitable empressement Tenfant prodigue qui leur revenait après quelque malheureuse fugue théâtrale. Homme masqué au Voltaire^ Caliban au A*7aro, chroniqueur un peu partout, Emile Bergerat ne se laissait pas endormir ou désarmer par ses succès de publiciste, et il comptait comme perdus, non seulement pour lui-même, mais pour le renom littéraire de la France, les jours, trop nombreux, hélas ! où on ne jouait pas ses pièces.

Il s'obstinait à colporter des manuscrits devant lesquels les directeurs les plus courageux reculaient avee terreur. Il frappait à toutes les portes, laissant ici un drame, là une comédie, également dangereux avec un ou plusieurs actes, en proseeten vers, adoptant tous les genres, mais de préférence le genre ennuyeux. Aucun théâtre, subventionné ou non, n'était à l'abri de ces criminelles tentatives.

La représentation de Le Nom en 1883 fut le résultat de ces démarches répétées et de cette ténacité invin-^

cible. Un des avantages de la carrière dramatique, c'est que Fauteur, célèbre ou non, qui a commis une mauvaise pièce, arrive à la faire jouer beaucoup plus facilement que si elle était bonne.

Le Nom avait été présenté à la Comédie-Française, où Got devait jouer le principal rôle, celui de Tabbé. Définitivement repoussée après des pourparlers assez longs, la pièce se dirigea vers rOdéon,où un imprudent directeur la reçut.

On s'occupa sans retard de la distribution, et les rôles les plus importants furent confiés à Adolphe Dupuis, prêté par le Vaudeville (le fermier Blondel), Porel (Fabbé), Chelles (Philippe), M"« Malvan (Hélène).

Par sa critique dramatique du Voltaire^ où il affectait une sévérité qui de sa part était un peu surprenante, Emile Bergerat avait considérablement augmenté la collection de ses ennemis. Les auteurs dramatiques de notre époque savent peut-être qu'ils ne sont ni des Corneille, ni des Shakespeare, ni des Hugo ; mais ils n'aimeint pas qu'on le leur dise trop souvent. Ce juge sévère qui les traitait si dédaigneusement et leur reprochait surtout d'avoir du succès, ils l'attendaient à l'œuvre.

Il combla leurs espérances.

Le Nom fut joué, devant une salle aussi peu sympathique que possible, le 3 février 1883. A la surprise générale, le premier acte — mais par malheur la pièce en comptait cinq — eut un succès très vif. Déjà aux fauteuils d'orchestre, dans quelques loges, on voyait se rembrunir des figures bien connues, celles des amis

et des confrères de Tauteur. L'attitude du public ne tarda pas à les rassurer.

La plupart des spectateurs s'ennuyaient avec simplicité et sans phrases. D autres, par habitude de philosopher ou par devoir professionnel, cherchaient à savoir pourquoi ils s'ennuyaient. Il leur semblait que cette pièce interminable, ils la connaissaient déjà. Et en effet, sous les titres divers de Mademoiselle de la Seiglièrey du Roman d'un jeune homme pauvre, du Fils naturel, elle avait été jouée sur différents théâtres, en France, en province et à Télranger. Elle racontait, moins bien qu'on ne Pavait fait jusqu'alors, dans un style singulièrement compliqué et alambiqué, l'histoire, Téternelle histoire de la jeune fille noble qui, à cause de son nom, ne veut pas épouser un plébéien, doué — puisqu'il est pauvre — de toutes les qualités et de toutes les vertus.

Ainsi, tant de dissertations acrimonieuses, tant de tirades sur la rénovation du théâtre, sur la nécessité d'être original et de briser les vieux moules, aboutissaient à cette œuvre douceâtre et banale qui ressemblait à un plagiat et n'était qu'une imitation ratée.

Tous les critiques et les sous-critiques s'en donnèrent à cœur-joie. Autour du malheureux auteur qui avait fait, bien malgré lui, une mauvaise pièce, mais qui pouvait être tout de même un bon citoyen et un brave homme, ils dansèrent la danse du scalp. Arnold Mortier, courriériste au Figaro, se montra, je ne sais pour quelle cause, un des plus acharnés, et c'est lui qui.

le lendemain de la première, lança dans la circulation cette charade-épigramme :

Mon premier borde la prairie.

Où pousse l'herbette fleurie.

Et mon second est un rongeur; Mon tout est un mauvais auteur.

Mauvais auteur dramatique, on ne pouvait guère en douter ; — mais à ce degré, aurait pu répondre Emile Bergerat, ne Test pas qui veut.

Au théâtre, tous les spécialistes en conviennent, deux fours valent un succès, et l'échec du iVbm avait été si retentissant qu'il contribua beaucoup à la réputation de l'auteur. Le public n'a pas le temps de se rappeler si une pièce, qu'il ne connaît en général que par leB affiches, a échoué ou a réussi ; mais il retient, pour ne plus les oublier, les noms qu'il a vus souvent répétés dans les journaux.

De même qu'il y a THomme du siècle, l'Hommeserpent, l'Homme des bois, l'Homme qui rit, l'Homme de la montagne, et à un degré au-dessous, les Hommessandwichs, Emile Bergerat, depuis le 3 février 1883, était définitivement V Homme des Ours et des Fours, Il le déclarait lui-même non sans quelque fierté. Tout le monde le connaissait sous ce titre auquel on s'était habitué. Il s'était fait une spécialité de l'insuccès dramatique, et dans cette partie, oii les concurrents sont nombreux, il occupait sans conteste la première place»

Berger redoutable, il conduisait dans Paris ses ours mai muselés. Il les présentait au public, les flattait, les

caressait et ne négligeait aucune occasion de louer leur gentillesse et leur esprit. Plusieurs fois par an il les lâchait, pour se distraire, dans des cabinets de directeurs ou dans des salles de spectacles.

Et c'est ainsi que lui vint la gloire.

Une ironie du hasard a voulu que Clemenceau fût Vendéen. Il est né le 28 septembre 1841, à Mouilleronen-Pareds, petit village retiré, près de Fontenay-le- Comte. Son père avait été arrêté au 2 décembre pour sesopinions notoirement républicaines.

Comme Jules Verne, mais une dizaine d'années plus tard, il fît ses classes au lycée de Nantes. Bachelier, il vint à Paris pour y étudier la médecine, et encore plus la politique, qui commençait dès cette époque à être son sport préféré.

Interne dans un hôpital, Clemenceau travaillait beaucoup et préparait très sérieusement ses examens; mais son activité, déjà très grande, pouvait suffire à plusieurs besognes diff'érentes, sinon contradictoires. L'étudiant en médecine, à certaines heures de la journée, devenait journaliste.

Vers 1865, le quartier latin comptait un assez grand nombre de revues et de journaux dont Topposition au gouvernement aurait pu être assez dangereuse si elle n'avait pas été aussi complètement ignorée. En effet, la plupart de ces feuilles n'étaient tirées qu'à un très

petit nombre d'exemplaires et ne s'adressaient qu'à un public convaincu d'avance, et qui, pour chacune, ne devait pas être très supérieur à une cinquantaine de personnes, en y comprenant l'imprimeur, les rédacteurs et leurs amis.

La jeunesse des Ecoles se divisait alors en deux groupes — sans compter les étudiants dont la seule ambition était de passer leurs examens le plus tôt possible et d'aller les utiliser en province : — ceux qui faisaient de la littérature et ceux qui faisaient de la politique. Ils se méprisaient mutuellement; mais les derniers étaient de beaucoup les plus ennuyeux.

Avec Pierre Denis, ancien cordonnier qui laissait traîner quelques cuirs dans ses articles, Ferdinand Taule, et deux ou trois autres, Germain Casse avait fondé le Travail. Clemenceau fut un de ses collaborateurs. On ne s'occupait guère dans cette revue que des questions sociales, pour les résoudre ou pour les embrouiller. La littérature et surtout les vers en étaient, sauf de rares exceptions, soigneusement exclus. Emile Zola, comme j'ai eu l'occasion de le raconter, ne réussit qu'à grandpeine à y caser un poème, Douie^ dont les tendancesparurent beaucoup trop religieuses.

Le Travail mourut d'un article dans lequel Clemenceau conviait les étudiants à se rendre sur la place de la Bastille pour célébrer l'anniversaire du 24 février. Le gouvernement, pour répondre à cette invitation, convia ceux qui l'avaient faite à se rendre à Sainte-Pélagie, et faute de rédacteurs, la revue fut supprimée.

Clemenceau écrivait également dans deux feuilles d'opposition, le Matin et la Jeune France,

La Jeune France avait été fondée, au commencement de Tannée 1861, par plusieurs étudiants en droit, au nombre desquels se trouvaient Vermorel etDucleuziou. lisse donnaient comme but de moraliser la jeunesse en cherchant à combattre Tathéisme. C'est du moins ce qu'ils dirent à l'imprimeur, un certain Desloges, qui n'eut pas à se féliciter de les avoir crus sur parole. Le 13 juillet 1861,1e journal fut poursuivi (et supprimé) pour avoir publié, le 9 juin, un article de Germain Casse, le Diable est mort^ qui tournait en ridicule quelques-uns des dogmes de la religion catholique.

Quoique la bohème, dans ce quartier qui se souvenaitdeMurger,eût encorede nombreuxreprésentants, Clemenceau affectait d'être très correct dans sa tenue, et il ne s'attardait pas plus qu'il n'était nécessaire dans ses cafés et ses brasseries où beaucoup de ses camarades se préparaient à la politique par l'alcoolisme.

Ses études sociales ne l'empêchèrent pas de suivre très assidûment les cours de la Faculté de médecine. En 1865, il passa son doctorat; sa thèse: De la génération des éléments awafomi^Me5,résumé intelligent des théories du professeur Robin, fut considérée comme une des meilleures qui aient paru dans les dernières années du second Empire.

Décidé à se fixera Paris, mais plutôt comme politicien que comme médecin, Clemenceau voulut d'abord faire un voyage aux Etats-Unis, pour observer de près les mœurs et les institutions d'une pseudo-démocratie qui n'était

en réalité qu'une ploutocratie ; mais on n'en savait rien encore, et les libertés américaines étaient volontiers opposées c\ nos servitudes de pays trop vieux.

Pendant son séjour de quatre années aux Etats-Unis, il traduisit un volume de Stuart-Mill sur Auguste Comte. Auguste Comte n'était pas Américain. La traduction, d'ailleurs très remarquable, d'un ouvrage anglais sur un économiste français , ce fut le principal résultat et peut-être le seul de ce long voyage.

Après avoir constaté probablement que les Etats-Unis étaient bien surfaits, Clemenceau revint à Paris en 1860 et se fixa à Montmartre.

Il existe entre la médecine et la politique de secrètes affinités. L'art de gouverner son prochain semble se rattacher à l'art de le guérir... ou de le tuer. Nous n'avons eu que trop d'occasions de le constater, mais sans être arrivés encore à en deviner les causes. Il n*y a qu'une chose dont on ne peut pas douter, c'est que le pays n'a jamais été plus malade que depuis qu'il est soigné par tant de médecins.

Quelques consultations médicales gratuites, et des consultations politiques gratuites également, en attendant d'être très chèrement payées, donnèrent assez vite au docteur Clemenceau la popularité dont il avait besoin.

Cette population de Montmartre, superlativement parisienne, est en même temps très frondeuse et très naïve. Elle a édifié plus de réputations qu'elle n'en a démoli. Surtout à ce moment, où TEmpire croulait et où tant de gens

s'efforçaient de remplacer les maîtres delà veille, elle était à la merci de tous les rhéteurs, de tous les phraseurs, de tous les marchands de mensonges.

Très aristocratique dans ses goûts, mais capable, quand les circonstances l'exigeaient, de se montrer démocrate, servi par ce don de la parole, qui, en France, tient lieu des autres mérites, et beaucoup plus intelligent, on doit le reconnaître, que la moyenne des vulgaires ambitieux qui vivent de cette politique dont meurt le pays, Clemenceau était, rapidement devenu un des hommes à qui la sottise populaire réservait ses plus flatteuses sympathies.

Après le 4 septembre 1870, il fut nommé par le gouvernement maire de Montmartre, et maintenu dans ces fonctions par le vote du 5 novembre, quoiqu'il eût démissionné quelques jours auparavant.

C'est à cette époque que se place l'histoire des bombes Orsini (i).

Le préfet de police Cresson fut avisé que dans une maison d'une impasse de Montmartre se trouvaient des bombes Orsini.

On fit des perquisitions et on ne put rien découvrir. Quelque temps après, des renseignements, qui paraissaient très sérieux,apprirent au préfet de police que ces redoutables engins, dont on ne parvenait pas à

(1; Pour lé rôle de Clemenceau pendant la Commune, v. Dépositions des témoins de VEnquéle parlementaire sur l'Insurrection du 18 wa?'5,classées et résumées parHenri Ameline. Paris, D en tu, 1872. (Dépositions de M. Cresson, du général d'Aurelies de Paladines,da colonel Langlois, etc.)

CLEMENCEAU loti

s'emparer, avaient été fabriqués par les soins et sous la direction du maire de Montmartre.

Mandé dans le cabinet de M. Cresson, Clénjenceau n'hésita pas à reconnaître Texaciitude des renseignements donnés. Il déclara que les bombes étaient destinées aux Prussiens, mais que, dans les circonstances actuelles, elles pouvaient devenir un danger pour la ville de Paris, et qu'il était très disposé à les remettre à un délégué du ministère des travaux publics.

Accompagné de ce délégué, un chef d'escadron d'artillerie alla prendre dans la maison indiquée par le maire de Montmartre six cents bombes. Il les fit transporter, dans un chariot, au pas, avec les plus grandes précautions, de Montmartre au fort de Vijicennes ; et, le soir, en rendant compte au préfet de police de cette opération délicate, il lui avoua que jamais il n'avait eu plus peur que ce jour-là. Le moindre choc aurait pu provoquer une explosion formidable.

Plus lard, vingt-trois mille bombes furent découvertes et saisies.

M. Cresson supposa que ces bombes, fabriquées avec grand soin, et qui n'étaient pas, tant s*en faut, d'innocents joujoux de conspirateur en chambre, devaient remonter aux dernières années de l'Empire. On en trouva du même modèle, ou à peu près, dans les collections de la préfecture de police. A quel usage étaient-elles destinées ? 11 serait didicile de le dire. Leur histoire reste mystérieuse.

Aux élections du 8 février 1871, Clemenceau fut élu

représentant de la Seine à FAssemblée nationale. Il alla siéger à Fextrême gauche, et vota contre les préliminaires de paix.

Le 4 mars, il présenta et appuya une pétition du club républicain positiviste demandant que la France restituât la Corse à l'Italie (i). — Le club républicain positiviste et son porte-parole en cette mémorable occasion sacrifiaient la Corse, qui « faisait géographiquement partie de l'Italie » et à laquelle on reprochait d'ailleurs Napoléon P^ et sa famille; mais ils consentaient à laisser à la France, la Savoie et les Alpes-Maritimes. Dans le cas où Clemenceau serait devenu ministre des affaires étrangères comme Jules Ferry, pour lequel il se montra si sévère, cette théorie des rattachements géographiques aurait pu le mener loin.

Pendant que le politicien fantaisiste qu'il avait élu comme maire cédait la Corse à l'Italie, le quartier de Montmartre s'apprêtait àcommencer, avec d'excellentes intentions, la guerre civile.

L'insurrection du 18 mars est la page sinon la plus glorieuse, du moins la plus mouvementée, de la carrière civique de Clemenceau. Elle mérite d'être racontée en détail. Je le ferai sans aucun parti pris et en m'appuyant sur des documents dont l'authenticité n'est pas contestable.

Le gouvernement avaitlaissé àNeuilly etdans l'avenue de Wagram, emplacements qui devaient être occupés par les Prussiens pendant leur séjour à Paris, un grand

(1) Journal officiel du 8 mars.

nombre de canons. Ce renseignement donné par quelques journaux qui en exagéraient Fimportance excita dans les quartiers populaires une vive irritation. On c raignit ou on feignit de craindre que les Prussiens ne s'emparassent de ces canons, supposition absurde, puisque la guerre était terminée, mais très sincèrement admise par ceux que leur patriotisme affolait et qui servit aux autres de prétexte pour donnera l'émeute qui s'organisait les armes qui lui étaient nécessaires.

Le 28 lévrier 1871, le Comité central^ plus maître de Paris que le gouvernement, fit sonner le tocsin. Réunis à la hâte, des bataillons de la garde nationale se dirigèrent vers^euilly et en ramenèrent sur divers points les canons.

Montmartre, pour sa part, en eut 171, qui furent d'abord placés boulevard Ornano.

Peu après cette « campagne », survint la loi sur les échéances qui augmenta le mécontentement de la population. Cette loi n'était qu'une maladresse. On voulut y voir une nouvelle mesure de la réaction contre Paris.

Dans une réunion qui eut lieu salle Robert, près du boulevard Uochechouart, on décida que les canons seraient transportés sur la butte, afin d'inspirer une salutaire terreur à ceux qui pourraient avoir l'idée de restaurer la monarchie. Un comité, qui siégea rue des Rosiers, n® 6, fut formé, sous la présidence du citoyen Landowski, pour la défense de l'arrondissement.

Quelquesjours auparavant, des modérés s'étaient réunis dans lameme salle et avaient rédigé un ordre du jour,

reproduit par le Rappel y qui engageait Montmartre à rendre les canons.

Il est probable qu'avec un peu d'habileté, d'apparentes concessions et quelques phrases patriotiques, on serait arrivé à la solution que désirait le gouvernement.

Le général d'Aurelles de Paladines raconte, dans sa déposition pour l'enquête parlementaire que le 11 ou 12 mars (il ne précise parla date), Clemenceau vint le trouver et lui dit que les gardes nationaux de son quartier étaient très portés à rendre les pièces d'aiv tillerie, qui leur imposaient un service pénible et ennuyeux,et qu'il suffirait qu'on les plaçât dans un endroit où elles seraient gardées, partie par l'armée, partie par la garde nationale.

Le maire de Montmartre ajouta qu'on pouvait compter sur son dévouement à l'ordre ; « que, malgré ce qu'on disait de lui, il y était attaché ; qu'il comprenait très bien qu'une révolutionne pouvait conduire le pays qu'à <l'autres malheurs que ceux dont on voulait sortir ; que par conséquent il était disposé à faire tous ses efforts pour que son arrondissement rendît les armes. »

On ne saurait douter que dans ces déclarations il ne fut très sincère. Le gouvernement lui avait formellement promis que rien ne serait tenté sans qu'on l'eût prévenu ; mais les hommes qui étaient alors au pouvoir se défiaient de lui presque autant que de ses électeurs.

Le 17 mars, au soir, l'affaire semblait à peu près arrangée, et Montmartre ne demandait qu'à se débarrasser

de son artillerie. Malheureusement on s'était décidé à la lui prendre.

Le 18 mars, dans la matinée, le gouvernement avait fait placarder une proclamation dans laquelle il adressait un appel au patriotisme des habitants de Paris pour la restitution des canons, sans qu'on eût besoin de recourir à la force. Et à ce moment même, des troupes escaladaient la butte I

Vers trois heures du matin, sous la direction du général Lecomte, Montmartre commençait à être envahi et cerné par une petite armée de 3000 hommes, parmi lesquels 200 gendarmes ou gardiens de la paix.

Un factionnaire nommé Turpin, posté devant le n® 6 de la rue des Rosiers où se trouvait un poste de la garde nationale, voit monter la troupe, fait quelques pas, croise la baïonnette, et crie : « Qui vive ? » Onlui répond par une décharge qui le blesse grièvement.

Une dizaine de canons sont enlevés, et des attelages les dirigent par la rue des Rosiers vers la place du Tertre. Les chasseurs de Vincennes détruisent les tranchées et les retranchements construits sur la butte ; mais les attelages ne sont pas arrivés en nombre suffisant, et on les attend, Tarme au pied, de cinq heures à huit heures et demie.

Cependant Montmartre s'éveille. Les ménagères sortent pour faire leurs provisions et s'attroupent dans les rues. Des curieux se mettent aux fenêtres. Le pas des soldats, les coups de fusil ont jeté Talarme dans le quartier. On bat le rappel. On sonne le tocsin. Aux cris des enfants, aux plaintes ou aux vociférations des femmes,

no AVANT LA GLOIRE

se mêlent des appels, des commandements, le bruit des marches précipitées, des cliquetis d'armes. Ce sont les premiers grondements de l'émeute.

a Vers sept heures, M. Clemenceau, maire de Montmartre, arriva sur le plateau supérieur pour faire donner, a-t-il dit, des secours au garde national blessé dont il a été parlé plus haut. Il se rendit tout droit à la maison où ce blessé était déposé et voulut le faire enlever sur un brancard pour le porter à Thôpital. C'était évidemment une imprudence des plus dangereuses que de faire traverser les rues de ce quartier dans un pareil moment à un homme couvert de sang. C'était faire la promenade du cadavre, cette manœuvre élémentaire de toute insurrection parisienne.

« M. le commandantVassal comprit qu'elle allait faire crier, comme toujours : « On assassine nos frères ! Aux armes, etc. » 11 s'y opposa. M. Clemenceau insista en sa qualité de maire. Cependant il consentit à en référer au général qui se trouvait à peu de distance.

« Le général défendit d'enlever le blessé, dont un médecin militaire s'occupait assidûment d'ailleurs. Ensuite, interpellant M. Clemenceau comme maire, il lui demanda ce que signifiait tout le bruit qu'il entendait en bas et pourquoi surtout on battait la générale.

« Au dire de plusieurs témoins des plus honorables qui ont assisté à cette conversation, M. Clemenceau se confondit en protestations contre le sentiment de déliance qu'inspirait ce quartier, assura que ces batteries et ces sonneries n'appelaient que des hommes d'ordre disposés à aider à l'enlèvement des canons dont Mont-

martre était finalement embarrassé, et termina en disant solennellement qu'il répondait de la tranquillité de son arrondissement.

(( Devant une telle assurance donnée par un magistrat, le général continua à attendre les attelages et ne prit môme aucune mesure nouvelle de sûreté. 11 est superflu de dire que sans ces paroles le général eût pris des précautions et que les abominables scènes qui vont suivre eussent été empêchées (1). »

Une cinquantaine de gardes nationaux s'étaient groupés au bas de la rue Muller. Précédés par trois gardes, dont l'un avait mis son mouchoir au bout de son fusil, ils gravissaient la butte.

En les apercevant, la sentinelle s'était repliée. Le général Lecomte ordonna à ses soldats, postés sur ce point, de mettre en joue ; puis il commanda le feu. Il n'y eut qu'un coup de fusil tiré sur la petite troupe, par un des gardes nationaux qui marchait en tête à côté du parlementaire et qui était un sergent de ville déguisé.

La foule criait : « Ne faites pas feu ! Nous sommes vos frères ! »

Trois fois le général répéta son commandement et trois fois on refusa de lui obéir.

— Alors, rendez-vous ! dit-il d'un ton ironique. Une voix gouailleuse répondit :

— Nous ne demandons que cela.

Et les fusils furent jetés à terre.

(1) Le Dossier de la Coynmune devant les Conseils de guerre. Paris, Librairie des Bibliophiles, 1871. Les assassins des généraux Clément Thomas et Lecomte. Rapport, p. 211 et suiv.

Comment admettre que des soldats, conduits à Tindiscipline, il faut bien l'avouer, par le peu de confiance que leur inspiraient des chefs trop souvent si incapables, accepteraient de faire feu sur des vieillards, des femmes, des enfants, mêlés à des gardes nationaux qui semblaient résolus à ne pas se défendre ? Ce fut, de la part du général Lecom te, une lourde faute que de ne pas comprendre que la partie était perdue, et qu'il ne restait plus qu'à se replier en bon ordre, puisqu'on n'avait pas su s'emparer des canons par surprise et sans coup férir. Cette faute on doit la constater, mais sans trop la reprocher au malheureux qui l'a commise : il l'a expiée par sa mort tragique.

Levant la crosse en l'air, les gardes nationaux fraternisaient avec les soldats. Il y eut un moment d'enthousiasme et d'attendrissement, bientôt suivi par l'arrestation du général Lecomte, conduit avec tout son étatmajor au Château-Rouge, où se trouvait un poste de gardes nationaux commandé par les capitaines Garcin et Simon Mayer, du 1C9^ bataillon.

Sur les autres points du quartier, de mêmes faits d'insubordination se produisaient.

Les chasseurs à cheval postés, sous les ordres du général. Susbielle, place Pigaile, refusaient de charger la barricade vivante formée presque entièrement par des femmes, au bas de la rue Houdon. Seul le capitaine qui commandait l'escadron s'élance en avant, frappe la foule avec son sabre et atteint un soldat de la ligne. Celui-ci fait feu sur lui, le blesse. Les gardes nationaux l'achèvent.

On fraternise également place Blanche, pendant que le général Vinoy se retire sur la place Clichy.

Les canons dont la troupe s'était emparée au début de Faction avaient été amenés dans la rue Lepic, à la hauteur du Moulin de la Galette. La foule criait aux artilleurs, immobilisés à côté de leurs pièces : « Rendez les canons ! Remontez les canons I » Encouragés par leur silence et convaincus qu'ils n'ont pas la moindre intention de résister, des gardes nationaux, -des femmes, des enfants, coupent les traits, écartent les chevaux, et à force de bras, tout joyeux de cette petite fête, ramènent les canons sur le haut de la butte.

Vers dix heures Tarmée était vaincue partout, sans combat. Jamais opération militaire n'avait été aussi imprudemment entreprise et aussi mal exécutée.

Quel avait été, pendant cette première partie de la journée, le rôle de Clemenceau ? Le rapporteur du conseil de guerre devant lequel comparurent les assassins des généraux Clément Thomas et Lecomte, nous l'a déjà indiqué, mais avec une malveillance très visible. Consultons des témoins moins suspects.

Le colonel Langlois (député) raconte qu'il était rentré chez lui le 18 mars, vers neuf heures, après avoir assisté à la défaite des troupes envoyées parle gouvernement, lorsque Tolain, son collègue à la Chambre, se présenta, très ému, et lui dit :

« Il y a Clemenceau, le maire de Montmartre, qui est là-bas ; il est très gêné ; il a un prisonnier, le général Lecomte ; il craint de ne pouvoir le sauver. Il demande qu'un certain nombre de ses collègues de la députation

de Paris viennent à Montmartre pour se joindre à lui et l'aider. »

Le colonel Langlois se rendit à Tétat-major et de là au ministère desafTaires étrangères, où Thi ers l'engagea à se rendre sans retard dans le quartier conquis par Témeute : « Il faut voir Clemenceau. Dites-lui de faire tout son possible pour que le général Lecomte soit sauvé, j)

A deux heures, dans la réunion qui eut lieu à la mairie de Montmartre et à laquelle il assista avec Tolain, Edouard Lockroy, des chefs de bataillon de la garde nationale et des représentants de la municipalité, le maire donna des nouvelles rassurantes : ce Le général, affirma-t-il, est en lieu de sûreté, il est au Château- Rouge. Il est gardé ; il ne risque rien ; il y a des gens qui en répondent. »

Mais, quelques heures après, lorsque le colonel Langlois revint à la mairie, on lui dit : « M. Clemenceau vient de partir. On vient d'arrêter Clément Thomas. M. Clemenceau est parti pour aller le sauver ; mais on ne sait pas où il est passé. Si vous voulez le savoir, allez à la chaussée Clignancourt, à ce qu'on appelle le Comité de vigilance, »

Au Comité de vigilance, où il s'était hâté d'aller chercher des renseignements, le colonel Langlois ne précéda que de très peu Clemenceau, qui, sans attendre qu'on l'interrogeât, s'écria : «Je suis arrivé trop tardi » Il était, remarque le témoin, « dans un état d'indignation profonde... Il ne savait comment lui-même avait échappé. »

Voilà ce qui s'était passé, dans raprèwS-midi, entre le moment où Clemenceau déclarait que le général Lecomte ne risquait rien, jusqu'au moment où le général Lecomte était assassiné.

Des barricades s'élevaient comme par enchantement dans plusieurs rues de Montmartre, qu'occupaient peu à peu des bataillons révolutionnaires venus de tous les points de Paris.

Du Château-Kouge, le général Lecomte avait été livré, à une heure, par Simon Mayer (qui avait répondu de lui) à un capitaine « qu'il ne connaissait pas, mais qui se présentait avec un ordre écrit, portant quatre signatures inconnues ». Escorté par des gardes nationaux qui n'essayaient pas de le protéger contre les insultes de la foule et qui marchaient très lentement, — comme h un enterrement, dit un des témoins de cette scène, — le général arriva, vers deux heures, au no 6 de la rue des Rosiers (1), où siégeait le Comité de Montmartre. Devant la porte stationnaient une centaine de

(1) « Il y avait alors, Cy^ rue des Rosiers, une maison qui en a su long sur l'horreur des guerres civiles. Maison petite, basse, en recul sur la rue, reconnaissable à la marquise qui abritait la porte, avec un de ces pauvres jardins bourgeois, étriqués et malingres, qui verdissent tristement dans les quartiers excentriques. L'étemelle allée de tilleuls, sous laquelle l'ombre moisit, occupait un des côtés. Le reste était partagé en compartiments par des treillages dont les portes avaient des sonnettes. A chacun son jardinet, avec quelques pieds de fleurs et un massif de groseilliers. D'un côté une grille ouvrait sur un vaste horizon de plaine avec des fumées des toits en zinc, et des cheminées d'usines en briques. D'un autre côté surgissait un grand mur avec des arbres fruitiers en espalier. » (Camille Pelletan, La Semaine de Mai^ p. 66.) Cette maison appartenait à la veuve de Scribe.

soldats de ligne qui ne se montrèrent pas les moins acharnés contre le malheureux qui marchait à la mort.

On Tavait poussé plutôt que conduit dans une des salles de la maison. A l'exception d'un capitaine âgé, nommé Garcin, et d'un docteur en uniforme, en proie à une sorte de folie furieuse, les oiïiciers de la garde nationale qui étaient là s'efforçaient de le protéger contre l'exaspération de la foule. Le lieutenant Meyer, debout sur le seuil, avait toutes les peines du monde à repousser les énergumènes qui voulaient pénétrer dans la salle.

On improvisa un conseil de guerre présidé par un officier garibaldien de l'armée des Vosges et formé de quelques gardes nationaux plus ou moins gradés.

Le général Lecomte nia d'abord avoir commandé le feu, puis, sur la déposition d'un sergent qui affirmait le fait, il n'hésita plus à en convenir. On lui demanda s'il n'en éprouvait aucun regret et si, le cas échéant, il agirait de même :

— Ce que j'ai fait, répondit-il, a été bien fait.

Une discussion s'engagea entre les membres du conseil. Quelques-uns, pour se décharger d'une responsabilité qui leur semblait trop lourde, proposèrent de ramener le général au Chàteau-Rouge. Un délégué fut envoyé à la mairie de Montmartre, afin d'avertir la municipalité des graves événements qui se préparaient.

Au dehors la foule, de plus en plus surexcitée, poussait des cris de mort. Elle était venue là pour tuer un

homme ou pour le voir mourir, et elle n'entendait pas qu'on lui arrachât sa proie.

Le conseil de guerre hésitait, essayait de gagner du temps.

A ce moment les clameurs devinrent plus fortes, et une violente poussée porta au milieu de la salle un homme petit et gros, au visage dur et énergique. C'était le général Clément Thomas.

11 descendait de voiture, vers trois heures et demie, place Pigalle, et se dirigeait vers le boulevard Kochechouart lorsqu'un des gardes nationaux Taperçut et le reconnut.

— N'étes-vous pas, demanda cet homme, le général Clément Thomas?

Et comme le passant interpellé répondait par un geste de dénégation :

— Je ne crois pas me tromper cependant, reprit-il ; je vous reconnais à votre barbe blanche.

Le général répliqua résolument :

— Eh bien I quand ce serait moi ? Est-ce que je n'ai pas toujours fait mon devoir?

— Vous n'êtes qu'un misérable et un traître.

En prononçant ces mots, le garde national saisit le vieillard au collet, et, appelant à son aide quatre ou cinq de ses compagnons, il le conduisit jusqu'à la rue des Rosiers.

11 y avait eu pour le général Lecomte un simulacre de conseil de guerre. Clément Thomas avait soulevé trop de haines pour qu'on lui accordât la même faveur. 11 fut à peine interrogé. Il entendit, de côté et d'autre,

des accusations auxquelles on ne lui permit pas de répondre. Les uns lui reprochaient d'avoir tiré sur le peuple en 1848, d'autres de s'être signalé, comme général, par une sévérité impitoyable. Presque tous assuraient qu'il avait été surpris au moment où il espionnait les travaux de défense de Montmartre. On ne le jugea pas. On se borna à reconnaître son identité.

Entraîné dans le jardin à coups de poing, à coups de crosse de fusil, — j'ai déjà dit que c'était un vieillard,— il reçut, au moment où il descendait les marches, un premier coup de feu qui traversa son chapeau.

Le petit jardin de la rue des Rosiers, où les arbres gonflés de sève allaient fleurir, formait ce jour-là, à quatre heures et demie, une sorte de salle de spectacle. Les murs, qui tenaient lieu d'amphithéâtre, étaient couverts de spectateurs. En bas, une foule immense se répandait jusque dans la rue, inondait les jardins voisins, jaillissait de toutes les fenêtres. Ceux qui ne voyaient pas avaient au moins le plaisir d'entendre.

Jamais drame ne passionna au même degré un public populaire. On insultait les deux hommes qui jouaient les rôles de traîtres. Des poings crispés se tendaient vers eux. D'ignobles bouches, d'où semblaient couler de la bave et du sang, crachaient des injures sur leur passage. Il y avait là des femmes qui étaient peut-être des mères, des enfants qui sans doute n'avaient pas assez vécu pour savoir ce que c'est que la haine — et on lisait sur leurs visages une horrible joie.

La représentation était à peine à son milieu, et on

brûlait d'en voir le dénouement. On réclamait le cinquième acte.

Enfin il commença, et les plus exigeants durent en être satisfaits. Clément Thomas fut fusillé en détail Qu'il ait reçu quatorze balles sans tomber, comme Tout aflirmé certains journalistes, je n'ose pas le croire ; mais il est certain que son cadavre portait la trace de soixante-dix balles, qui ne furent pas envoyées en même temps. Dans tous les drames il faut un comique. Lorsque le corps de Clément Thomas fut étendu sur le sol, au milieu d'une mare de sang, un concierge, le sieur Gobin, s'approcha, le souleva un peu et le tira par sa barbe blanche. Cette petite plaisanterie fut très goûtée.

Le général Lecomte parut à son tour. Il n'avait encore parcouru que la moitié du chemin lorsqu'un coup de fusil le fit tomber sur les genoux. On le releva, on le phua à côté du cadavre de Clément Thomas, et une décharge retendit raide mort.

il y eut des cris de joie, quelques applaudissements, et les spectateurs peu à peu se retirèrent pour laisser place à un interminable défilé de curieux qui pendant une grande partie de l'après-midi vinrent voir les branches cassées, la trace des balles sur le mur, les flaques de sang et ces deux corps horriblement mutilés, qu'on laissa là jusqu'à six heures. On se décida alors aies déposer dans une salle durez-de-chaussée sur deux vieilles persiennes arrachées du mur, et pendant la nuit on les transporta dans un caveau provisoire au cimetière Saint-Vincent.

Vers 5 heures, un sergent-major du 169* bataillon rencontra, au moment où il sortait de la maison de la rue des Rosiers, le maire de Montmartre, qui se disposait à entrer, revêtu de ses insignes municipaux. Une savait encore rien sur le sort des deux généraux. Le sergent-major lui apprit qu'ils venaient d'être fusillés. Pendant quelques instants il resta dans la rue, accueilli par les murmures de la foule qui lui reprochait de l'avoir trompée en affirmant qu'il n'y aurait pas de coup de force. Il accompagna ensuite jusqu'au Château-Rouge plusieurs officiers de la ligne qui avaient été arrêtés à Montmartre et qu'on relâcha le lendemain.

L'attitude de Clemenceau pendant la journée du 18 mars donna lieu à bien des critiques plus ou moins justifiées. Il se défendit par une lettre circulaire adressée à plusieurs journaux*, et qui peut compter parmi ses meilleurs articles :

« Monsieur le Rédacteur,

« Vous avez publié dans votre numéro du 27 courant un récit de la journée du 18 mars par M. le capitaine Beugnot, officier d'ordonnance du ministre de la guerre.

« On me le communique, et j'y relève les deux phrases suivantes :

« Nous tenons seulement à constater que M. Clémen- « ceau n'a paru au milieu de ces scènes honteuses et « sanglantes, qu'il aurait pu peut-être empêcher,qu'à six « heures du soir, après l'assassinat des deux généraux.

€... Ce qui est plus triste à constater, c'est que... les

« autorités municipales de Montmartre ne parurent ni « au Château-Rouge, ni à la maison de la rue des Rosiers, <( et ne firent dans la journée aucun effort apparent pour « sauver les apparences. »

« Je ne m'arrête pas à ce qu'il y a de contradictoire à me reprocher, d'une part, de n'être venu qu'à six heures à la maison de la rue des Rosiers, et, d'autre part, de n'y être pas venu du tout.

« Je n'insiste même pas sur une troisième phrase où l'auteur du récit, qu'une émotion bien naturelle a sans doute empêché de se rendre un compte exact de la situation, se plaint de ce que les efforts que je fis en sa faveur faillirent lui être fatals.

« Je veux seulement déclarer que les deux phrases que je viens de citer renferment un reproche que je n'accepte pas et une insinuation sur laquelle je suis heureux de voir M. Beugnot s'expliquer.

« Je passai la journée du 18 mars à la mairie, où me retenaient de nombreux devoirs, dont le plus impérieux peut-être était de veiller sur le sort des prisonniers qu'on m'avait amenés le matin. Il est inutile d'ajouter que je n'avais et ne pouvais avoir aucune connaissance des faits qui étaient en train de s'accomplir, et que rien ne pouvait faire prévoir.

« J'ignorais absolument l'arrestation du général Clément Thomas, que, sur la foi des journaux, je croyais en Amérique.

« Je savais le général Lecomte prisonnier au Château- Rouge ; mais le capitaine Mayer, dont le nom revient à plusieurs reprises dans le récit de M. Beugnot, et qui

avait été chargé par moi de pourvoir à tous les besoins du général, m'avait affirmé que la foule n'était point hostile. Enfin, je m'étais assuré que le Château-Rouge était gardé par plusieurs bataillons de la garde nationale.

« De nombreux groupes armés défilèrent tout le jour sur la place de la mairie au son d'une musique joyeuse. Je le répète, rien ne pouvait faire prévoir ce qui se préparait.

« Vers quatre heures et demie, le capitaine Mayer accourut et m'apprit que le général Clément Thomas avait été arrêté, qu'il avait été conduit, ainsi que le général Lecomte, à la maison de la rue des Rosiers, et qu'ils allaient être fusillés si je n'intervenais au plus vite. Je m'élançai dans la rue en compagnie du capitaine Mayer et de deux autres personnes. J'escaladai la butte en courant.

« J'arrivai trop tard. J'omets à dessein de dire quels risques j'ai courus et quelles menaces j'ai bravées au milieu d'une foule surexcitée qui s'en prenait à moi du coup de force tenté le matin par le gouvernement, à mon insu. Je demande seulement à M. le capitaine Beugnot de me dire avec une netteté parfaite ce que j'aurais pu faire, que je n'aie pas fait.

« Je lui demande surtout de s'expliquer clairement sur la phrase où il reproche aux autorités municipales de- Montmartre « de n'avoir pas fait d'effort apparent pour sauver les apparences ».

« Si, ce que je me refuse à croire, il entendait parla que j'ai connu le danger que couraient les deux gêné-

raux, et que c'est en connaissance de cause que je me

suis abstenu d'intervenir jusqu'à quatre heures et demie (et non pas six), je me verrais dans l'obi gation de donner à cette assertion le démenti le plus formel et le plus catégorique, démenti que je pourrais appuyer du témoignage de personnes qui ne m'ont pas quitté de toute cette journée.

« V'euillez agréer, Monsieur le Rédacteur », etc.

Pour tout esprit impartial^ce qui se dégage, je crois, du long récit qu'on vient de lire et de la lettre apologétique qui le termine, c'est que Clemenceau ne fut pas, comme l'ont supposé, bien à tort, quelques-uns de ses adversaires, le complice des assassins de Lecomte et de Clément Thomas. Il n'avait rien d'un crimmel. Il fut tout simplement un politicien qui vit du suffrage universel et cherche à ne pas trop déplaire à ses électeurs. Il s'efforça, ce qui aux époques troublées n'est pas sans danger pour soi-même — et pour les autres, — à ménager la chèvre révolutionnaire et le chou gouvernemental. Et dans cette politique tortueuse, ondoyante, il révéla (ceci me parait très importante constater) une remarquable ignorance de l'âme populaire, une stupéfiante naïveté de libérâtre et une absence complète de ces qualités et de ces dons qui, pour ne pas être oratoires, n'en apprennent pas moins à un homme à prévoir et à gouverner.

Quoique le Comité central l'eût mis en accusation, Clemenceau ne sortit pas de cette tragique aventure du 18 mars avec une popularité trop compromise, et il ne négligea rien, dans la suite, pour l'augmenter.

Le 20 mars, dans cette fameuse séance où Jules Favre parla du « niveau sanglant qui est dans la main d'une minorité factieuse )),avec MM. Langlois, Brisson, Léon Say, il déposa un projet de loi tendant à autoriser Télection d*un conseil municipal de Paris composé de quatre-vingts membres, et il fut un des signataires delà convention entre les représentants de la Seine, les maires et adjoints et le Comité central, convention qui fixait au 26 mars les nouvelles élections municipales. Elu à ce scrutin, il donna sa démission de député et de conseiller, après avoir vainement essayé d'amener un rapprochement entre Paris et Versailles. Lorsqu'à la suite de ces inutiles tentatives, dan^ lesquelles, de part et d'autre, on montrait d'égales exigences, fut formée la Ligue d" Union pour les droits de Pains, l'ancien maire de Montmartre en fut un des membres les plus actifs.

Le 23 juillet 1871, le quartier Clignancourt Fadopta comme conseiller municipal. Montmartre s'obstinait à lui rester fidèle. Tour à tour secrétaire, vice-président, président du conseil municipal, il prononça, au mois de novembre 1875, en prenant possession du fauteuil présidentiel, un discours où s'affirmaient ses idées^ je veux dire celles de son parti, et dans lequel il disait, entre autres choses :

« Le caractère dominant de notre politique municipale, — et en cela surtout nous sommes les vrais repré sentants de Paris, — c'est d'être profondément imbue de l'esprit laïque, c'est-fi-dire que, conformément aux traditions de la Révolution française, nous voudrions séparer le domaine de la loi, à qui tous doivent obéis-

sance, du domaine du dogme, qui n'est accepté seulement que par une fraction de citoyens. »

« Pratiquons donc notre droit. Montrons à tous ce que peuvent l'application aux affaires, le travail, le désintéressement, la probité. Mettons notre gestion à Tabri de toute critique ; associons, par la liberté et la publicité de nos discussions et de nos actes, la cité tout entière au contrôle incessant de ses élus. Nous aurons par là victorieusement gagné la cause des franchises municipales, et réalisé pour toujours cette belle promesse si longtemps ajournée : Paris aux Parisiens, pour le bien de la France et de la République. »

Cette habile mise en œuvre des vieux clichés du jacobinisme eut les résultats qu'on pouvait en espérer. En France, il vaut infiniment mieux pour un homme politique annoncer comme prochaines des réformes impossibles que réaliser sans retard des réformes essentielles. L'électeur, ce roi d'aujourd'hui plus sot que tous ceux qui l'ont précédé, s'étonne qu'on le trompe, et il ne demande qu'à être trompé.

Clemenceau fut élu, le 20 février 1876, député du dix-huitième arrondissement dans le quartier des Grandes Carrières (politiques) où s'était faite la sienne. Son discours, très beau comme forme, en faveur de l'amnistie, le 16 mai 1876, commença sa réputation, qui pendant quinze ou vingt ans ne devait que grandir.

Dans le journal comme à la tribune, Clemenceau apportait des qualités « extérieures » qu'on n'était pas

habitué à y voir. Il n'avait pas, comme Gambetta, le inouïe oratoire^ la période ample, sonore et creuse. Sa voix, un peu aiguë, ne s'y prêtait pas, ni cet essoufflement,dissimulé avec beaucoup d'habileté, qui Tobligeait à s'arrêter à intervalles très rapprochés pour reprendre son élan. Il procédait par petites phrases, courtes, incisives, dans lesquelles Tidée était concentrée. En apparence, aucune préoccupation d'art dans ses discours d'un art d'autant plus sûr qu'il ne se montrait pas. Pas d'autre procédé qu'une dialectique très sûre, sans inutile apparat, et, dans l'attaque, une merveilleuse vigueur, un entrain endiablé, et comme une sorte de joie à foncer sur l'adversaire, à le cribler de coups d'épée.

Un grand talent sans contredit, auquel il était difficile de résister, mais un talent négatifs aussi admirable que peut l'être ce qui est faux et stérile. Comme fond de ces pages si finement ciselées, les théories d'un Homais qui aurait été, par aventure, un homme d'esprit et un styliste. Du Robespierre et du Rousseau délayés dans de l'eau-de-vie. Pas la moindre compréhension des intérêts, intérieurs ou extérieurs, du pays. La politique aveugle et sotte d'un sectaire qui n'a rien étudié, rien observé, rien compris. Un tempérament fait pour démolir et incapable de construire. Et une sorte de dilettantisme perfide et rageur de politicien raté qui ne peut pas arriver au pouvoir et ne se résigne pas à y laisser les autres.

Voilà ce qu'était Clemenceau lorsqu'il prononçait à la tribune ses premiers discours, si remarquables par

leur littérature et, à n'en retenir que les idées et les tendances, si niais et si dangereux.

Jamais homme ne devait rester plus fidèle à ses débuts ni faire, avec autant de talent, autant de mal.

JULES VEBNE

Vers 1850, dans les salons du musicien Talexy, rue Louis-le-Grand, où fréquentaient Philoxène Boyer, Lépine (Quatrelles), Henri d'Ideville, Nadaud, Hignard, Pierre Véron, etc., on remarquait un jeune homme à barbiche blonde, qui semblait avoir pour fonction spéciale de réciter, avec conviction, des vers élégiaques. Ce jeune homme, qui se destinait à être un poète, un grand poète, se nommait Jules Verne. Né à Nantes, le 8 février 1828, il était venu faire à Paris ses études de droit, mais les avait rapidement interrompues pour s'occuper de littérature.

Ses parents avaient décidé qu'il serait avocat; mais il s'était juré — à treize ans — de devenir écrivain; et à son départ de Nantes il emportait, comme provision de voyage, une demi-douzaine de tragédies, pleines de crimes, d'usurpations, de songes, et fabriquées d'après les meilleurs modèles.

En attendant de les faire jouer, il composait d'innombrables poèmes dont il ne reste guère que la Chanson des Gabiers, mise en musique par un des

meilleurs amis de Fauteur, Aristide Hignard, et que chantait le baryton Charles Bataille :

En partant du bord, Vous voyiez naguère Pleurer sur le bord Votre vieille mère !

Dans son triste adieu, A la sainte Vierge Elle a fait le vœu De brûler un cierge,

Si son pauvre fils, Sauvé de Torage, Revient du rivage, Revient au pays!

Hardis matelots.

Montez dans la hune, Pour chercher la dune Au milieu des flots.

Alerte !

Alerte, enfants, alerte 1 Le ciel est blçu, la mer est verte.

Alerte I alerte 1

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire défaire remarquer à ceux qui viennent délire cet extrait de la Chanson des Gabiers, combien nous devons nous féliciter que Jules Verne ait sagement renoncé à faire des vers.

Après avoir essayé de la poésie, qui ne lui procura que de médiocres satisfactions, il se tourna vers le théâtre. Avec Pilre-Chevalier, brave homme de lettres qui n'avait rien d'un pitre ni surtout rien d'un chevalier, il

écrivit une pièce intitulée : « Pierre qui roule n'amasse pas mousse », et qui fut insérée, faute de mieux, dans 1« Musée des Familles,

Les mines de la Californie attiraient alors de toute TEurope des aventuriers, des gens de sac et de corde, qui, après avoir mérité la corde, allaient obtenir le sac, et aussi un assez grand nombre d'imbéciles qui, là comme ailleurs, devaient être dupes. Les deux auteurs représentaient, dans leur comédie, un bon bourgeois, qui partait pour la Californie et en revenait victime de ses illusions, plus pauvre qu'auparavant. Dans le même volume du Musée des Familles ^ Jules Verne donnait une nouvelle mexicaine, Martin Paz^ dans laquelle on peut constater une habile mise en scène et des qualités très dramatiques.

La première pièce jouée — car il en avait déjà écrit un grand nombre qu'il garde encore en portefeuille — fut représentée au Théâtre Historique. Elle avait pour titre : les Pailles rompues. On prétend qu'Alexandre Dumas fils v collabora. C'est une erreur. Le seul collaborateur de Jules Verne en cette occasion, ce fut l'auteur de Monte-Cristo qui, sur la recommandation du chevalier d'Arpentigny, le célèbre chiromancien, reçut la pièce du débutant et la joua, non sans y avoir fait — car c'était assez son habitude, — quelques changements.

CommentAlexandre Dumas était-il devenu directeur? Puisque l'occasion m'est offerte de consacrer quelques lignes à cette partie, assez peu connue, de l'existence si fertile en métamorphoses du grand romancier, je

n'hésite pas à en profiter. Je ne vois aucun avantage, ni pour moi, ni pour le lecteur, à m'enfermer dans le oadre étroit d'une biographie.

Pendant une répétition des Mousquetaires kVhmbi^u, Alexandre Dumas, toujours entraîné vers de nouveaux projets, confia à Hostein, alors chargé de la mise en scène, son désir, son intention de créer un théâtre.

Il fallait pour cela beaucoup d'argent. Hostein, qui était un habile homme, en trouva. Pour lui en témoigner sa gratitude, Dumas s'empressa de le nommer directeur, aussitôt qu'il eut obtenu, grâce à la protection du duc de Montpensier, le privilège qu'il sollicitait.

La nouvelle salle avait été appelée Théâtre Montpensier ; mais, sur le désir de Louis-Philippe,le nom fut changé en celui de Théâtre Historique.

Une société dont les gérants étaient MM. Ardouin et Bourgoin, et Vedel, ancien directeur du Théâtre- Français, acheta — pour six cent mille francs — le terrain sur lequel s'élevaient, boulevard du Temple, l'hôtel FouUon et le cabaret de l'Epi-Scié, où se réunissaient des marchands de contre-marques et, dans une petite salle, qui ne s'ouvrait que sur un mot de passe, des repris de justice et des forçats libérés. En quelques jours la pioche et le marteau des démolisseurs détruisirent ce repaire de mercantis et de galériens, mais on détruisit également, et c'était plus regrettable, le merveilleux salon de l'hôtel Foullon, décoré, avec un goût exquis, de lambris sculi)lés.

L'architecte Dedreux et le peintre décorateur Sochan

avaient été chargés de la construction et des ouTrages* d'art, qui coûtèrent huit cent mille francs. Ils s'acquittèrent de leur tâche avec une rapidité et un succès que constatent tous les journaux du temps.

L'entrée du Théâtre Historique était particulièrement réussie. Deux cariatides de Klagmann supportaient une galerie en forme de balcon à balustrade sur laquelle s'ouvrait une voûte en cul-de-four peinte par Guichard. Au-dessus, le fronton était dominé parle génie des Arts qui tenait une couronne de laurier, et, de chaque côté, deux groupes représentaient le Cid et Ghimène, Hamlet et Ophélie.

Au lieu de s'étendre, comme d'habitude, en demicercle, la salle offrait, par une innovation qui fut très appréciée, la forme d'une ellipse, ce qui permettait de voir de partout.

La scène était grande, bien disposée.

Les places coûtaient de soixante-quinze centimes à six francs, et il y en avait près de deux mille.

Tel était ce Théâtre Historique qui n'eut pas, tant s'en faut, le succès qu'il espérait.

Il ouvrit le 2i février 1847, et ce fut un événement « bien parisien ».

Dès la veille, à la tombée de la nuit, on commença à faire queue. Vers dix heures du soir, pour permettre à cette foule qui augmentait sans cesse de ne pas mourir de faim, arrivèrent,avectoutleur attirail, desmarchandes de bouillon, bientôt suivies par des boulangers am-

ulants, qui vendaient des petits pains, encore chauds,

qui sortaient à peine de la fournée.

Des marchands du voisinage avaient eu ridée d'offrir, à des prix très abordables, des bottes de paille sur lesquelles on essaya de dormir. Des lanternes venues on ne sait d'où, des lampions allumés çà et là, fournirent un éclairage insuffisant, mais très pittoresque, à ceux qui préféraient veiller.

Le lendemain, il y avait autour de ces malheureux, fatigués, transis par une nuit d'hiver passée à la belle étoile, tout un petit peuple de cafetiers, de mitrons, de pâtissiers. Les charcutiers eurent leur tour à midi. On aurait nourri pendant une semaine la population d'un assez gros village avec ce qui se débita, ce jour-là, de gâteaux, de petits pains, de brioches, de tablettes de chocolat, de cervelas, de tranches de jambon, de pâtés froids, etc., etc.

Un camelot un peu poète, qui faisait queue, comme les autres, depuis le matin, eut l'idée, après avoir réservé sa place, de courir à une petite imprimerie de la rue de la Harpe, où il était fort connu. Il en revint, deux ou trois heures après, avec une chanson, composée par lui dans le trajet, imprimée précipitamment, et qui, vendue à profusion, eut un succès énorme.

Comme on va en juger, cette chanson pourrait difficilement passer pour un chef-d'œuvre; mais elle n'est pas beaucoup plus bête que la plupart de celles qu'on chante aujourd'hui, et le brave homme qui la composa dans le seulbut de gagner une vingtaine de francs ne se donnait probablement pas pour un rival de Béranger ou de Nadaud •

LE THEATRE DUMAS (Sur l'air de : Veux-tu flaire,)

On dit qu'au Théâtre Dumas, On pourra prendre ses ébats ; Vive l'auteur des Mousquetaires !

Veux-tu t'taire, veux-tu t'taire, Bavard, veux tu-t'taire I

Le théâtre ouvert, aussitôt On y jouera la Reine Margot :

Fureur, bien sûr, elle va faire.

Veux tu t'taire....

Dans les pièces de poison, On y mourr'ra pour de bon.

Au public ça pourra plaire.

Veux -tu t'taire...

Les Funambules, les Français Ne feront plus pour leurs frais.

Debureau se désespère.

Veux-tu t'taire....

Les directeurs de Paris De c'ia ne sont pas ravis.

Ils seront forcés de mieux faire.

Veux-tu t'taire...

C'est ainsi que s'exprimait, dans raprès-midi du 21 février 1847, la muse naïve d'un admirateur d'Alexandre Dumas.

Enfln, vers cinq heures et demie, les portes s'ouvrirent, et la foule se précipita. Elle en eut pour son argent. L'interprétation de la Reine Margot nyecRouYière (Charles IX), Mélingue (Henri de Béarn), Lacressonnière

(La Môle) était excellente, et la pièce, à laquelle assista le duc de Moutpensier, dura de six heures du soir à trois heures du matin, ce qui, pour ceux qui avaient payé soixante-quinze centimes, représentait à peu près deux sous par acte. Us ne pouvaient pas dire qu'on les avait volés.

Ce fut la plus belle journée du Théâtre Historique, qui compta parmi ses acteurs — avec Varney comme chef d'orchestre, — Mélingue, Lacressonnière, Rouvière, Barré, Colbrun, Laferrière, M"®* Perier, Atala Beauchêne, Person, joua les Girondins^ Catilina^ Monte-Cristo^ la Jeunesse des Mousquetaires^ la Marâtre de Balzac, et, après deux ans de luttes et d'efforts malheureux, n'échappa aux griffes des syndics de faillites que pour tomber entre les mains des entrepreneurs de démolitions.

Parmi les pièces qui y furent représentées, je ne crois pas qu'il y en ait eu de plus ignorées que les Pailles rompues. Cette opinion sera certainement partagée par Jules Verne, qui a obtenu, avec le Tour du Monde en quatre-vingts jours, un des plus grands succès dramatiques du siècle et qui a le droit de ne pas manifester une trop vive admiration pour ses premières tentatives.

Après une assez longue période de piétinement sur place, pendant laquelle il fut quelque temps secrétaire général du Théâtre lyrique, sous la direction Emile Perrin, et que remplirent sans profit des œuvres peu remarquées et parfois remarquables — comme un « Drame dans les airs » publié parle Magasin pittoresque^ — Pau* teur encore très obscur des Pailles rompues fit jouer au Vaudeville, le l^"^ juin 1861, une comédie en trois actes,

Onze jours de siège, faite en collaboration avec Charles Wallut, plus tard directeur du Crédit Mobilier, et Victorien Sardou, qui se borna sans doute au rôle de conseiller et dont le nom ne parut pas sur Taffiche.

La donnée de Onze jours de siège est curieuse. Elle roule sur une thèse de droit : les conséquences d'nn changement de nationalité.

Robert Maubray, né dans Tlle de France, quia été, en 1814, annexée à l'Angleterre sous le nom d'île Maurice, se croit toujours Français et néglige de se mettre en règle avec les prescriptions de la loi anglaise relativement nu mariage. Sa femme, informée que son mariage, auquel elle tient beaucoup, estmenacé de nullité, fait tous les efforts possibles pour régulariser sa situation et y parvient à la dernière limite accordée par la loi, le onzième jour. Le lendemain elle n'aurait plus été que la maîtresse de son mari.

D'un autre côté, une femme dont la vie se passe à voyager, M™® de Vanvres, s'est engagée à épouser un autre nomade, Maxime Duvernet, s'il réussit à la retenir onze jours à Paris. Inconsciemment elle s'y prête un peu, et cet amusant défi se termine par un mariage qui ne sera peut-être pas aussi amusant.

Il y avait en réalité deux pièces ; mais ces deux pièces juxtaposées et jouées en même temps n'en valaient pas une seule qui aurait été bonne. Cependant les quelques critiques qui voulurent bien ne pas ignorer Onze jours de siège y constatèrent l'instinct des situations dramatiques et originales, qui devait caractériser plus tard l'auteur des Voyages extraordinaires.

Jules Verne à cette époque fréquentait assidûment la Bourse. Il avait songé jadis, aussi aventureux que ses héros, à partir pour la Californie, afin d'y chercher de Tor ; mais la Californie était trop éloignée. Puisqu'il ne pouvait être mineur, il se résigna à devenir coulissier. 11 faisait des reports et des livrets d'opéra-comique, des vaudevilles et des opérations à terme. Il mêlait la littérature à la finance. Ni Tune ni l'autre ne lui rapportaient beaucoup.

En réalité, quoiqu'il eûtdébuté dans les lettres depuis une douzaine d'années, il cherchait encore sa voie. Un de ses meilleurs amis, dont l'influence sur lui fut très grande et très heureuse, l'aida à la trouver.

Depuis longtemps Jules Verne était lié avec Nadar, plus Agé que lui de quelques années. Il y avait entre ces deux hommes qui se ressemblaient si peu une vive sympathie.

Félix Tournachon qui avait préféré — et on le comprend sans peine — s'appeler Nadar, était un de ces esprits remuants, hasardeux, qui essaient de tout... et de tout d'une manière originale. Tour à tour journaliste, secrétaire de Charles de Lesseps, fondateur de la Revue comique en 1849, romancier, faiseur de pantomimes, historiographe de la Bohème et de Murger, dessinateur, caricaturiste, photographe, dans aucune de ces situations il ne s'était montré banal.

Vers 18G2, il fut soudainement atteint de cette aéro5/oinanie que nous voyons aujourd'hui exercer tant de ravages. La théorie du plus lourd que Vair qu'ilavait adoptée, il la défendait avec une passion et une ténacité qui lui

attirèrent d'assez nombreuses épigrammes, parmi lesquelles celle-ci, intitulée : « Conseil à un photographe »:

Soyez moins sublime, ô Nadar I Ne quittez plus notre planète.

C'est bon pour ce fou de Godard :

Soyez moins sublime, ô Nadar I Si vous tombez du ciel de l'art, Adieu l'artiste et ses lunettes !

Soyez moins sublime, ô Nadar I Ne quittez plus notre planète.

Nadar laissait dire et prêchait la foi nouvelle. Le 30 juillet 1864, après deux ou trois années d'apostolat, il réunissait chez lui les plus fidèles de ses disciples, et le lendemain paraissait dans la Presse un manifeste qui commençait par ces mots : « Ce qui a tué, depuis quatre-vingts ans tout à l'heure qu'on la cherche, la direction des ballons, c'est les ballons (sic). » Ce manifeste, incisif comme un pamphlet, violent comme une déclaration de guerre, fut répandu à profusion. Le savant Babinet, qui aimait assez les théories nouvelles, même quand leur justesse était douteuse, fit des conférences pour soutenir V autolocomolion.

Pendant ce temps, Nadar, infatigable, multipliait les conversions, encourageait ses collaborateurs et, pour trouver de l'argent contre les ballons, que devait remplacer la fameuse machine plus lourde que l'air, fabriquait un ballon de 6.000 mètres cubes, \q. Géante exhibé au Champ-de-Mars et dans lequel on allait entreprendre de longs et intéressants voyages.

Le premier de ces voyages eut lieu le 4 octobre 1864.

Treize voyageurs faisaient partie de l'expédition : Nadar, Jules de Saint-Félix, Thirion, Saint-Martin, E.Delessert, Jules Verne... et un nègre. Pourquoi ce nègre? Je ne me charge pas de l'expliquer.

Comme on ne savait combien de temps on resterait en route et sur quelle terre lointaine, civilisée ou barbare, le ballon aborderait, on avait emporté, pour ne pas être pris au dépourvu :

i» Une imprimerie ;

2° Des provisions de bouche, des volailles, un coq de bruyère, des pigeons, des radis, du blé, des poules vivantes, des canards, des gigots, du muscat de Lunel, du vin de Malaga... et des appareils à faire les sorbets ;

3« Des fusils et des carabines (mais pas de canons) ;

4» Des lettres écrites en sept langues : latin, anglais, allemand, russe, tchèque, italien et espagnol.

Les voyageurs emportaient des volailles crues, et ils étaient obligés de les manger sans les faire cuire, car le 4^ article du règlement leur interdisait d'avoir sur eux des allumettes et aucune matière inflammable.

Il ne reste qu'un petit détail à ajouter : le ballon descendit à Meaux.

Nous pouvons juger de l'impression que produisit le fantastique nautonier du Géant sur Jules Verne par le portrait qu'en a tracé celui-ci dans son roman Delà Terre à la Lune, et que je cite d'autant plus volontiers que c'est une de ses meilleures pages.

Nadar dans le roman s'appelle Michel Ardan.

a C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà, comme ces cariatides qui por-

tent des balcons sur leurs épaules. Sa tête forte, véritable hure de lion, secouait par instants une chevelure ardente, qui lui faisait une véritable crinière. Une face courte, large aux tempes, agrémentée d'une moustache hérissée comme les barbes d'un chat et des petits bouquets de poils jaunâtres poussés en pleines joues, des yeux ronds un peu égarés, un regard de myope, complétaient cette physionomie éminemment féline. Mais le nez était d'un dessin hardi, la bouche particulièrement humaine, le front haut, intelligent et sillonné comme un champ qui ne reste jamais en friche. Enfin un torse fortement développé et posé d'aplomb sur de longues jambes, des bras musculeux, leviers puissants et bien attachés, une allure décidée, faisaient de cet Européen un gaillard solidementbàti, « plutôt forgé que fondu », pour emprunter une de ses expressions à Fart métallurgique.

« Les disciple» de Lavater et de Gratiolet eussent déchiffré sans peine sur le crâne et la physionomie de ce personnage les signes indiscutables de la combattivité, c'est-à-dire du courage dans le danger et de la tendance à briser les obstacles ; ceux de la bienveillance et de la merveillosité, instinct qui porte certains hommes à se passionner pour les choses surhumaines ; mais, en revanche, les bosses de Tacquisivité, ce besoin de posséder et d'acquérir manquaient absolument.

« Pour achever le type physique du passager de Fil /lanta, il convient de signaler ses vêlements larges de forme, faciles d'entournures, son pantalon et son paletot d'une ampleur d'étoffe telle que Michel Ardan se surnommait lui-même « la mort au drap », sa cravate

préoccupait d'en tirer le meilleur parti possible, il existait à Paris un éditeur fort habile, auteur de plusieurs ouvrages remarquables, publiés sous le pseudonyme de Stalîl, et qui n'était un bon commerçant que parce qu'il était aussi un fin lettré.

Depuis qu'il avait fondé, vers 1840, sa librairie, Jules Hetzel, qui trouvait le temps de lire et de juger les livres qu'il vendait, s'était particulièrement préoccupé de cette question si délicate de la « littérature d'étrennes ». Il avait été frappé de la multitude d'œuvres insignifiantes qui, dans la dernière quinzaine de décembre, inondaient toute la France.

Comme aujourd'hui, caries clioses malheureusement n'ont pas beaucoup changé, des spécialistes, recom- , mandés par leur absence de style et la modestie de leurs prétentions, des vieilles dames ou des auteurs trop jeunes, publiaient, au rabais, de ridicules historiettes qui atteignaient aux dernières limites de Timbécillité. De ce flot de sottise émergeaient quelques ceuvres intéressantes, qui n'étaient pas toujours les plus appréciées.

Sans donner aux enfants, qui veulent avant tout être amusés, les oraisons funèbres de Bossuetou les tragédies de Racine, dorées sur tranche, sans trop chercher à les instruire, il était possible et facile de leur raconter autre chose que les aventures d'un âne, fût-il savant, d'un chien, d'une grande cousine ou d'une petite sœur. Rien n'obligeait un littérateur, quand il s'adressait à eux, à se dispenser de toute littérature.

Voilà ce que pensait Hetzel, et il avait donné lui*

même l'exemple de ce qu'il désirait pour sa petite clientèle enfantine en publiant les Scènes de la vie publique et privée des animaux et d'autres ouvrages aussi réussis, que les enfants el les grandes personnes lisaient avec le même plaisir. Mais Stahl, on le comprend, ne pouvait pas écrire tous les livres d'étrennes que vendait Iletzel, et il se demandait si la Providence, qui se mêle parfois de nos affaires, ne lui enverrait pas un brave homme de littérateur qui saurait écrire en bon français, même pour des petits garçons et des petites filles, et qui serait à la fois instructif comme un vieux savant et amusant comme un bon romancier.

Sur ces entrefaites, Jules Verne, recommandé par Alfred de Bréhat, se présenta dans le cabinet de l'éditeur, en portant sous son bras le manuscrit de Cinq semaines en ballon.

Ainsi se trouvèrent réunis, vers le milieu de Tannée 1862, un auteur qui était en quête d'un éditeur, et un éditeur qui cherchait un écrivain ; et ces deux hommes allaient former une association qui fût à l'un et à l'autre également profitable. Un livre et un littérateur ont l'importance des jugements qu'on porte sur eux et valent ce qu'on les paie. Nadar avait inspiré Jules Verne, Iletzel le devina.

Publiées comme livre d'étrennes en 1863, Cinq semaines en ballon eurent un succès énorme, auquel l'auteur n'était pas encore habitué, et dont il éprouva une vive surprise. Peut-être ne s'était-il pas aperçu — car un littérateur se fait illusion sur ses qualités presque autant que sur ses défauts — de tout ce qu'il y

avait de nouveau et de profondément original dans le genre qu'il inaugurait.

Pour qui connaît l'histoire du roman en France, cette originalité ne paraîtra pas douteuse.

?sotre ancienne littérature compte dix ou douze écrivains, presque tous médiocres et fort ignorés, dont certaines œuvres peuvent être rapprochées de celles de Jules Verne.

Sans parler de Cyrano de Bergerac, très connu depuis que M. Edmond Rostand, qui venait de le découvrir, a révélé son existence à la plupart des Français, Tabbé Bordelon, qui disait ingénument : « Je saisque je suis un mauvais auteur ; mais du moins je suis un honnête homme », avait publié Gongamou V homme prodigieux transporté sur la terre et sous les eaux, et, en 1753, les Imaginations extravagantes de M, Ouf fie, La môme année paraissait le Voxjage de Nicolas Klimius dans le monde souterrain^ — ouvrage tiré de la bibliothèque de M. B. Abelin et traduit du latin par M. de Mauvillon.

Un des plus curieux livres de Restif de la Bretonne et que l'auteur appelle un « roman physique » a pour titre : la Découverte australe par un homme volant ou le Dédale français (1781). On y retrouvait quelques traits du fameux roman anglais, les Hommes volants^ dont la traduction, par M. de Puisieux, avait paru en

Plus près de nous, Boistard a donné, dans le Musée des familles^ des nouvelles fantaisistes à allures scientifiques.

JULES VERNE 20î>^

Les œuvres que je viens d'énumérer et deux ou trois autres qu'on pourrait y ajouter encore, offrent en général le même caractère : ce sont des imitations plus ou moins ingénieuses de Swift ou de Rabelais, dans lesquelles les auteurs n'ont d'autre but que des placer,, dans un cadre absolument factice, des satires dirigées contre leur siècle ou leur nation.

Ainsi, dans les Imaginations extravagantes de M. Ouf fie, Tabbé Bordelon ridiculise la manie du surnaturel, et Restif de la Bretonne peuple sa Teiire australe dUiommes-ours, d'hommes-chiens, etc., — pour essayer de prouver, ce qu'on savait déjà, que la plupart des hommes ne se distinguent que très incomplètement des animaux auxquels ils ont la faiblesse de se croire supérieurs.

11 y a, comme on voit, une certaine analogie dans les titres, en môme temps qu'une différence absolue dans les sujets traités.

Ce qui constitue la personnalité littéraire de Jules Verne et permet d'attribuer à son œuvre une place à. part, c'est le mélange du fantastique apparent et du réel, et ce qu'on pourrait appeler l'invraisemblance du vrai.

En le lisant on avait le double plaisir que procure la recherche de l'extraordinaire et la curiosité des problèmes scientifiques. L'imagination étaitvivement frappée, et la raison ne protestait pas.

Pour comprendre l'attrait qui se dégageait de ses œuvres, il n'est pas inutile de savoir comment il les écrivait.

Un éclio^ un fait-divers, une menue anecdote perdue dans un journal et qui pour la plupart des gens passait inaperçue, lui donnait son sujet. Ainsi le Tour du Monde en quatre-vingts jours est né d'une annonce de l'agence Cook.

Le sujet choisi, Tintrigue suffisamment charpentée, la documentation commençait, complète, minutieuse, très longue. Et l'auteur arrivait avec ce procédé et cette méthode à une rigueur scientifique, dans Tensemble et dans les détails, qui lui valut d'être fort apprécié par des savants authentiques, officiels, commjB Tastronome Janssen et le mathématicien' Joseph Bertrand, pour ne citer que ceux-là.

A ces côtés de vulgarisateur très sûr, il ajoutait à un .très haut degré le sentiment de la situation dramatique que l'homme de théâtre avait appris au romancier.

Enfin le style clair, facile, vivant — style de reporter exceptionnellement doué — était bien celui qui convenait à un écrivain qui n'avait pas la prétention de s'adresser à des délicats et des raffinés, mais à un public qui veut comprendre vite et cherche dans un livre, non la perfection de la phrase, mais la variété des épisodes et Tintéret du drame.

Ces qualités, que Ton trouve dans tous les livres de Jules Verne et qui apparurent dans le premier, conquirent tous ces jeunes lecteurs, qui, jusqu^alors, n'avaient pas été gâtés. Les enfants, plus difficiles à satisfaire qu'on ne pense, et qui sont parfois des juges fort clairvoyants, eurent désormais leur grand homme.

Cette gloire, faut-il Tavouer ? ne parut pas suffisante à Jules Verne.

On prétend que, voulant augmenter la taille de ses admirateurs, — quoique beaucoup dans le nombre fussent déjà très loin de leur enfance, — il rêva une série de romans dans laquelle il aurait étudié la société de son temps.

En homme pratique et en libraire avisé, Hetzel le ramena dans le bon chemin, celui qui conduit à la réputation et à la fortune.

— Mon cher ami, lui dit-il, croyez-en ma vieille expérience. Gardez- vous bien d'éparpiller vos forces. Vous venez, sinon de fonder un genre, tout au moins de renouveler, d'une façon piquante, un genre qui paraissait épuisé. Labourez ce sillon que le hasard et votre génie naturel vous ont fait découvrir. Vous y ramasserez beaucoup dargentet de gloire, à condition de vous y tenir et de ne pas vous égarer, comme tant d'autres, dans les chemins de traverse, qui ne mènent à rien. Voilà qui est convenu. A partir d'aujourd'hui, vous me donnerez deux romans par an. »

On signa le traité le lendemain.

Auteur, éditeur et public s'en sont également bien trouvés.

Je dois tout spécialement, avant d'aborder la biographie des frères Margueritte, insister sur quelques points très essentiels qui m'ont guidé dans ces études d'histoire littéraire.

1° La carrière d'un écrivain est presque toujours une série d'injustices qui se termine — quelquefois — par une éclatante réparation, que j'appelle, pour simplifier, la gloire, et qui est en réalité la seule forme de gloire que comprennent les imbéciles (c'est-à-dire presque tous les hommes), le succès.

2o Ce succès que beaucoup d'écrivains de grande valeur ont inutilement attendu toute leur vie, n'est pas l'admiration d'une élite qui, en France, existe peu et ne compte pas. Il n'est pas non plus l'estime plusou moins sincère des camarades et des confrères dont la plupart manquent absolument de bienveillance ou de sens critique.

On ne peut lui donner qu'une seule base sérieuse, la vente, et il se mesure, non à l'effort littéraire dépensé, mais au résultat pécuniaire obtenu.

Tant qu'un écrivain ne vend pas ses livres, rien ne prouve, pas même à lui, malgré la vanité professionnelle, qu'il a du talent. L'importance du tirage fait foi, et nul homme de bon sens ne saurait rien lui répliquer. Au-dessous du premier mille, à peine si on existe. On est « éminent » à la quatrième édition, et « illustre » à la vingtième.

L'argent gagné, tel est, dans ces études, le critérium d ont je me suis servi, comme le public, comme la critique. J'ai admis que la gloire ne commençait réellement pour un littérateur— bien après la publication de livres admirables — que lorsqu'il devenait, même avec des livres moins bons, mais plus connus, un notable commerçant.

Si on objecte que rien n'est bête comme le succès, entendu de cette manière, je me contenterai de répondre que je ne l'ignorais pas, et qu'il m'a été fort agréable d'en donner de nouvelles preuves.

Paul Margueritte qui, ainsi que bien d'autres, devait connaître et savourer longtemps Finjustice du public, si indulgent pour les médiocres, est né à Laghouat (Algérie) en 1860.

Une partie de son enfance s'écoula à Alger, où son père était en garnison, dans une maison qu'a fait revivre une des pages les plus émues, les plus pénétrantes, du Jardin du Passé :

« Voici la grille, la petite porte à côté de la grande :

elle est ouverte, et tout le jardin vert apparaît. Là-bas, au fond d'une avenue de platanes, blanche derrière son balcon, balustré à jour, je reconnais la maison d'antan.

« C'est bien cela : le jardin semble avoir gardé les mêmes lignes. Les platanes ont grandi, ils interceptent le soleil. L'ensemble conserve son air paisible ; seulement on n'entend plus le grincement de la noria, le pas de la mule aux yeux bandés qui tirait Teau de la citerne. Et les tourterelles roucoulant tout le jour dans le grand acacia ne gémissent plus. La maison est fermée. Le jardin est vide . »

Au lycée d'Alger où il commença ses études, Paul Margueritte ne se révéla que comme un cancre, dont l'incapacité et le mauvais vouloir paraissaient incurables. Il manifesta un tel dégoût pour la classe de huitième qu'on fut sur le point de la lui faire tripler : ce qui de mémoire de professeur ne s'était jamais vu.

Les observations l'ahurissaient, et il ne comprenait rien à la discipline. Il se demandait — les enfants ont de ces curiosités — à quoi pouvaient bien servir ces hommes sévères et ennuyeux qui, à demi enfermés dans une chaire, parlaient tantôt en grec, tantôt en latin, donnaient des devoirs, faisaient réciter des leçons et empêchaient leurs « victimes » de dessiner des caricatures sur les cahiers de brouillon, d'attraper des mouches, de taillader les bancs à coups de canif, ou de fixer au plafond de petites figurines de papier, que le moindre souffle de vent agitait, douait, pendant quelques secondes, d'une âme légère et quasi fantastique.

Sa véritable éducation d'enfant, ce ne fut pas le lycée

qui la lui donna, mais la terre ardente et Téclatant soleil de cette Algérie que ses livres devaient si souvent évoquer. Il se grisa de sa couleur et de sa lumière. Il garda au fond de Tâme et pour toujours, comme tous ceux qui savent voir, ses paysages divers, les maisons semblables à d'énormes blocs de craie, les rues escarpées et ombreuses d*où s'exhale une odeur de musc, le solrougeâtre, les aloès et les cactus, le balancement des palmiers sur leur tige grêle, le vol majestueux et lent des cigognes et la tiède douceur des nuits et la beauté de cette mer où les barques, animées par leurs grandes ailes, glissent entre Tazur des flots et le bleu tendre du ciel.

L'Algérie parla, avec une égale puissance, à son imagination et à son cœur. 11 sentit rinvincible charme de cette terre, si captivante que ceux qui Tout connue et l'ont aimée, partout ailleurs éprouvent comme une sensation d'exil.

La mort héroïque de son mari, à Sedan, où, frappé par un obus prussien, il continua à diriger pendant quelques instants sa brigade, obligea M™« Margueritte à se séparer de son fils, à qui on avait fait obtenir une bourse au Prytanée militaire delà Flèche.

Dans cette demi-caserne aux murs percés de grillages, aux portes soigneusement verrouillées, et dont Tunique charme était une cour d'honneur, assez aérée, plantée de gazon, dans ce milieu rude, épris de brimades et de quarantaines, et très dur pour les faibles, le petit écolier de dix ans soufl*rit beaucoup. Sa sensibilité très vive, un peu morbide, ne parvenait pas à s'accommo-

der de la brusquerie agressive de ses camarades, de la brutalité du commandement et de ces éternels roulements de tambour qui, dans les corridors sonores^ retentissaient du matin au soir.

Là aussi il fut Félève-épave, puni sans savoir pourquoi, qui allait, avec la même attitude ahurie et navrée, de la classe à Fétude, de Tétude à la récréation, et ne se trouvait heureux que lorsque, envoyé par hasard à l'infirmerie, il pouvait y être seul et y dormir tranquille.

Lelongséjour que fît Paul Margueritte au Prytanée de la Flèche eut le résultat, qu'on n'avait certes pas prévu, de lui inspirer le dégoût de la carrière militaire. Bachelier, — car on a beau être un mauvais élève, on passe tout de même son baccalauréat, — il déclara énergiquement qu'il ne tenait pas du tout à devenir officier. Toutes les démonstrations auxquelles se livrèrent, pour lui persuader qu'il avait tort, les amis de sa famille furent inutiles, et, en 1880, il entra comme expéditionnaire au Ministère de l'Instruction publique.

Dans ces modestes fonctions, très modestement exercées, il passa inaperçu.

Il allait à son bureau et en revenait, aux heures réglementaires. Il faisait preuve à l'égard de ses chefs et de ses sous-chefs du respect, dosé avec soin, qu'exigent les différents degrés de la hiérarchie. Comme il avait une assez bonne écriture, lisible et courante, on pouvait croire qu'il était un bon employé.

En attendant de publier lui-même des livres, il lisait ceux des autres, et y trouvait un très vif plaisir. Peu à peu s'éveillait en lui cette passion de la littérature lue.

qui, de même que Tambition ou Tamour, a sa fièvre et son ivresse. Les jeunes gens qui ne réprouvent pas, à cet âge où Tâme a soif d'enthousiasme et d'admiration, pourront fabriquer des vers ou de la prose, des nouvelles, des contes ou des romans : ils ne seront jamais des écrivains.

Dans un livre, Tous quatre^ qui est plein de lui, Paul Margueritte nous apprend que, dans cette période où, en fréquentant d'excellents maîtres, il apprenait à écrire, — ce qui n'est jamais inutile, — sonadmiration était allée successivement du romantisme à l'école parnasienne et de Técole parnassienne auréalisme. Vers 1882, au moment où allaient paraître ses premières œuvres, Flaubert et Zola régnaient despotiquement sur son esprit.

On sait que le futur romancier débuta par une pantomime. Il voulut ressusciter une figure qui s'effaçait un peu, celle d'un personnage trop important et trop sympathique pour ne pas nous arrêter quelques minutes.

Tous les manuels classiques nous apprennent où sont nés, où sont morts et ce qu'ont fait pendant leur vie Alexandre, Attila, Omar,Gengis-Khan, Tamerlan, fléaux du genre humain. — Mais qui connaît, même parmi les lettrés, la biographie de Pierrot? qui sait seulement que Pierrot est notre compatriote, et que, toujoursamoureux, toujours dupé, il peut se vanter plus que personne d'être bien français ?

Les lexicographes, les historiens ont dédaigné cette attachante figure, ou ne lui consacrent que quel-

ques lignes dédaigneuses. Puisque Paul Margueritteavec sa pantomime nous en fournit l'occasion, réparons de notre mieux une grande injustice.

Dans les premières représentations que donnèrent, ft la fin du dix-septième siècle, les Comédiens itali< Pierrot n'existait pas encore. Incarné par Bianco qui au théâtre portait le nom de Dominique, Arleqi avait été en Italie un ignorant, un lourdaud, comme ces paysans de la banlieue de Bergame dont il restai prototype. Dominique, humilié sans doute de faire la bête pour amuser le public, transforma Arlequin en homme d'esprit. Cette innovation fut assez goûtée; mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle privait la troupe d'un rôle dont elle avait besoin, celui d'un valet naïf el balourd.

Pierrot naquit, à Paris, sous le grand roi, de celte constatation. Son visage enfariné permet de croire qu'A inaugura ses fonctions par un rôle de garçon o nier.

A côté de Cassandre, d'Arlequin et de Colombine, plein jour ou au clair de la lune, il promena sur la scènei avec ses yeux en accent circonflexe et sa bouche en 0, un éternel ahurissement ; mais jusqu'à notre siècle ne sut ni l'utiliser ni l'apprécier à sa valeur. Son hi n'était pas encore venue. On se servit de lui pr< uniquement pour parodier les tragédies ou les opéi i la mode. Il fut tour à tour Pierrot-Cadmus, Pierrotland, Pierrot-Tancrède... mais il ne fut pas Pierrot, L'ancien régime ne Ta pas compris.

Après une assez longue absence — comme un grand

seigneur il avait émigré et sous TEmpire il s'était tenu coi — on vit reparaître, vers 1830, notre héros, mais réduit à des rôles insignifiants, dans des mélodrames pyrotechniques, au milieu des fusées et des évolutions militaires, mêlé à des combats et à des sièges, lui qui était Thomme le moins courageux du monde.

Humilie, méconnu, traité en écuyer de Franconi, Pierrot avait perdu son âme : Deburau la lui rendit.

Ce fut une âme de plébéien, de valet exploité, affamé, battu, en même temps que d'amant trahi.

On le méprise et onle bafoue. Coups de pied, coups de poing, coups de canne, coups débatte, illes reçoit tous, d'où quMls viennent, sans protester, comme s'il était né pour les recevoir. Cassandre le rudoie, Arlequin le frappe, Colombine le trompe et le raille, et il reste impassible. Pas un muscle de sa face palote ne bouge. Est-il le valet « honnête et bon » dont parle Jules Janin, et qui, par dévouement et générosité native, se laisse maltraiter ? On aurait tort de le croire. Gourmand, paresseux, maladroit, sournois et Idche, Pierrot n'a que des défauts et des vices. 11 désire se venger ; mais il se sent le plus faible. Il ne se plaint pas. Il attend.

La foule, qui prend toujours le parti des forts, rit de ce paria, et se moque de ce souffre-douleur. Elle ne voit pas ce qui se cache d'amertume et de haine sous son apparente résignation.

Attendez quelques années. Un Pierrot macabre et tragique, une sorte de Ilamlet-Jocrisse va se révéler. Valet de la mort, il est vainqueur de celle à qui personne ne

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résiste ; mais, dégoûté de lui-même et des autres, il se pend(i).

Hélas ! le pauvre garçon, qu'il le veuille ou non, ne peut pas mourir. Il faut qu'il vive pour souffrir et pour se venger.

Assurément, Paul Margueritte ne s'est pas douté que son Pierrot qu'il croyait nouveau était bien le même que celui du milieu du siècle, et qu'on pouvait prévoir, en 1847, qu'en 1882 il tuerait sa femme. Oui, Pierrot, qui avait passé par le suicide, devait aboutir au crime. Dansle valet grotesque et l'amant ridicule existait déjà le mari justicier ; et Paul Margueritte, en le présentant au public, n'a fait que suivre inconsciemment la voie que lui traçaient Deburau, Théophile Gautier, Gérard de Nerval et Champfleury.

Pierrot assassin de sa femme parut pour la première fois, en 1882, au théâtre de Valvins.

Qu'était ce théâtre de Valvins qui occupera une bonne place, une place glorieuse, dans l'histoire des spectacles de société ?

Au fond d'une cour, au-dessus d'une grange, s*élevail un vasle atelier^ où l'excellent artiste A. de Neuvi peignit quelques-uns de ses tableaux. On voyait encore une grande tache brune que son pinceau avait faite sur le mur.

Cet atelier, dont la baie vitrée s'ouvrait sur la Seine, était traversé par une énorme poutre, qui soutenait la loiture.

(l Puntomimes de Champfleury : Pierrot valet de la mort (18i6). Pierrot pendu (1847).

En face de rimmense fenêtre, et séparée des spectateurs par deux draps blancs, qui jouaient sur une tringle, une planche, une rampe en fer-blanc, trois paravents, sur lesquels s'entrelaçaient de vagues verdures, et qui tour à tour représentaient un fond d'appartement, la ville, la forêt ou la mer. C'était la scène — réduite à sa plus simple expression.

A droite, une buvette familière, où un naturel du pays, barnum sans prétention, vendait de la limonade.

La troupe se composait des frères Margueritte, de Stéphane Mallarmé, leur parent et leur voisin, de M^i^Geneviève Mallarmé, du poète Mestrallet,aujourd'hui rédacteur à THôtel de Ville, et de deux ou trois autres amis des « directeurs ».

Pour ne pas augmenter les frais, les acteurs étaient en même temps auteurs, copistes, souffleurs, régisseurs, costumiers, peintres, décorateurs, machinistes, etc.

La saison dramatique remplissait les deux mois de vacances, août et septembre.

Des pièces en vers — on n'en joua qu'une en prose, GriJigoire, parce qu'elle était d'un poète — formaient le répertoire : Pierrot posthume^ de Théophile Gautier ; Pierrot héritier, de Paul Arène ; les Fourberies de Nérine, de Banville ; le Passant^ de Coppée, la Part du Eoi, de Catulle Mondes, etc. On se hasarda même à donner Hernani, mais avec un succès médiocre.

Tous les dimanches, des affiches manuscrites étaient appliquées contre une des piles du pont de Valvins, et le soir, de tous les villages du voisinage, des paysans se dirigeaient vers ce théâtre, dont les représentations un

AVANT LA r.LOIP.E. — H. 1

peu trop littéraires les déroutaientunpeu, mais qui avait pour eux l'inappréciable avantage de ne rien coûter. Vieux et jeunes, tous se hâtaient pour ne pas arriver en retard, et vers huit heures, des petites lanternes brillaient comme des vers luisants, dans les sentiers envahis par la nuit.

La foule, après avoir escaladé le petit escalier de bois qu'éclairait ou plutôt que n'éclairait pas une bougie honoraire plantée dans un vieux chandelier de cuivre, s'entassait dans la salle, qui était vite remplie.

Pendant ce temps, des poules, des canards, des ânes, des cochons, éveillés par le bruit des voix et des pas, protestaient à leur manière.

Singulier public que celui de ce théâtre de campagne : dfes villageois gênés dans leurs costumes du dimanche; des vieillards qui, pendant la plus grande partie delà représentation, appuyés sur leurs cannes, sommeillaient; des enfants qui ne comprenaient pas grand'chose à la pièce, mais que les gestes de Pierrot et les évolutions de Colombine plongeaient dans le ravissement; des jeunes filles qui minaudaient comme à la Comédie- Française ou à rOpéra ; des commères au visage hâlé par le soleil — les joyeuses commères de Valvins — t ui tendaient des seins volumineux à leurs nourrissons. Ceux-là n'avaient pas besoin de limonade.

Un soir, on signala un cocher, avec sa houppelande et son chapeau de cuir bouilli. Ce cocher fut très correct, et il eut le bon esprit de ne pas faire claquer son fouet au milieu d'une tirade.

Devant ces spectateurs peu raffinés et probablement

incapables de sentir tout ce qu'il peut y avoir de tragique dans une pantomime, Paul Margueritte, couvert d'une casaque blanche, le visage plâtré, avec deux taches noires qui étaient les yeux et une tache rouge qui était la bouche, mima

L'histoire de Pierrot qui chatouilla sa femme Et la fit dn la sorte, en riant, rendre Tâme.

Les rideaux glissent sur leurs tringles. Sur la scène, il y a un bahut, une élagère, une table, une chaise, un lit, par terre des bouteilles renversées, et au fond, bien en vue, le portrait de Colombine. Pierrot revient deTenterrement, soutenu par un porteur des pompes funèbres, le croque-mort classique, le chapeau penché sur l'oreille, la plaque de fer-blanc attachée à l'habit, le nez bourgeonnant, la trogne rouge, un peu ivre, et très jovial, comme il convient à un homme que la vieille faucheuse n'effraie pas, puisqu'elle le nourrit (1).

Ce croque-mort a la sensibilité verbeuse qui distingue les ivrognes. Il a voulu accompagner Pierrot et, de son mieux, il essaie de le consoler. Après tout, Colombine n'était qu'une femme... safemme! Pourquoi tant se lamenter ? Pierrot se verse un verre, deux verres, trois verres de cognac, et brusquement, indigné de l'insistance de cet étranger qui veut boire avec lui, il le chasse à coupe de pied dans le dos et môme un peu plus bas.

;1) Ce croque-mort était Mestrallet, qui remplit aussi les rôles du gendarme et de la sage-femme, dans les deux autres pantomimes que Paul Margueritte joua, à Yalvins, PietTot et legendat^me—' Pierrot et la saye-femme.

La fuite éperdue du croque-mort Tamuse et il rit. Hais quel est ce bruit ?... qui va là ?... Pierrot se dresse, tend Toreille, écoute le silence.., et voilà que lui revient tout à coup le souvenir de son crime. Ce crime, dans une hallucination d'alcoolique, il le revit. Il s'approche da lit, et, douloureusement comique avec ses gestes de fantoche qui poursuivent une ombre, ilgarrotte Golombine, Colombine morte, enterrée, mais qui pour lui est toujours là. Il Tentend. Il la voit. Il pose la main sur n bouche, la chatouille éperdument jusqu'à ce qu'elle en meure, dans un dernier sanglot. Et c'est lui qui rit et sanglote et pousse des cris de détresse.

Enfin elle est morte... Pierrot, hagard, le visage convulsé, les yeux pleins deThorreur du meurtre qu'il vient de commettre, s'étend sur le lit, mais il se relève aussitôt, tout son corps secoué par Tangoisse. Une main invisible le chatouille à son tour. Il veut fuir, échapper à Thorrible supplice. Il court, il saute. Il parcourt la chambre sur la pointe des pieds, puis, sauvé, s'arrête et boit....

Soudain, de tous les coins de la pièce surgit Colombine, et Pierrot, autour de lui, ne voit qu'elle. Elle est Tombre qui se dessine sur le mur. Elle est la bouteille pressée sur ce cœur qui plus que jamais lui appartient. Elle est le portrait qui s'anime et sourit.

Extasié, les bras tendus. Pierrot lentement s'approche et devant l'image, mort de terreur, de remords et d'amour, il tombe.

Ceux qui ont vu Paul Margueritte dans ce rôle effrayant, avec sa taille très mince, ses longues jambes

et son visage naturellement mélancolique, assurent qu'il s'y montra excellent.

Son succès d'ailleurs fut très grand, même dans cette salle remplie de paysans, ce qui semblerait prouver que les choses réellement belles vont droit au cœur de la foule ; — mais ce fut un succès local, que signalèrent, en passant, quatre ou cinq journaux, qui excita quelque curiosité dans certains cénacles, mais dont le résultat littéraire fut à peu près nul.

En 1884, Paul Margueritte publia à ses frais chez un imprimeur-éditeur de la rue Perronet, Paul Schmidt, un ouvrage. Mon Père, qui n'était pas, à vrai dire, destiné à la vente, et dans lequel il faut voir simplement une manifestation de piété filiale.

Son véritable début fut Tous Quatre, un roman très* touffu, lentement écrit — on s'en aperçoit très vite — et qui parut en 1885.

Alors presque autant qu'aujourd'hui, il était difficile à un inconnu de trouver un éditeur. Paul Margueritte fit d'inutiles démarches auprès des principaux représentants de la corporation et, de guerre lasse, il s'adressa h E. Giraud qui avait fondé, rue Drouot, n© 18, la Nouvelle Librairie parisienne. Quelques jeunes écrivains, Elémir Bourges, Jean Lorrain, Robert Gaze, avaient publié leurs premiers livres dans cette maison d'édition, qui n'en marchait pas beaucoup mieux.

Tous Quatre est l'histoire, assez triste, d'un début littéraire dans leciuel l'auteur, sous le nom de Paul Violas, se met souvent en scène. On y trouve quelques portraits — et en général médiocrement flattés — de

jeunes écrivains qu'il ne serait pas trop diflicîle de reconnaître. A de curieux détails sur les tares professionnelles et la situation misérable du « surnuméraire » de lettres, se mêlait la description d'un ménage à quatre.

Malgré des maladresses de style et des affectations de réalisme, ce livre, très fouillé, très minutieux» plein de petites notations et d'observations aiguës, annonçait une personnalité. On sentait que l'auteur, encore tenu en laisse par des sympathies et ses admirations, n'était encore qu*un élève, mais qu'il y avait, dans cet élève, de quoi faire, plus tard, un maître. L'influence de Zola apparaissait très visiblement. Qu'on en juge par celle page, sur les ports de Marseille :

« Les ports aussi faisaient la joie de Tercinet. Tout ce que la vie dégage là d'intensité, de mouvement et de rêve, il le sentait et en jouissait. Le vieux port rattirait étrangement. Les bateaux se touchaient, comme enlizés dans une vase épaisse, enfoncés les uns dans les autres. L'eau était fétide, couleur sale, d'un vert olive : et une odeur d'excrément s'exhalait, formidable, de la mer.

« Tout le long du quai, strié, par la tension sur le sol, des cordes et des chaînes^ des maisons jaunes, cuites parle soleil, ruinées, bordaient la rue. Il y avait là des cabarets où mangeaient les Maltais, les travailleurs du port, il y en avait pour les Italiens, pour les Espagnols, pour tous les peuples.

« Et de terre à bord, couraient sur les longues planches minces, jetées au-dessus de l'eau, un perpétuel

roulement de brouettes, un passage et un repassage d'hommes courbant le dos sous le poids des gros sacs. Une vie surhumaine s'agitait, suait, trimait là, dans les chargements et les déchargements. Tout grouillait, et de la mer montait la forte odeur mauvaise, comme le relent même du trop plein de vie, de mouvement et d'humanité. »

Pour montrer quel était, en 1885, et dans son premier roman, l'idéal littéraire de Paul Margueritte, j'ai conservé à dessein quelques notes brutales qui déparent cetle page et en marquent la date. En 1885, Zola était dieu etHuysmans était son prophète. Le réalisme s'imposait à tous les jeunes comme une religion nouvelle. Ceux qui essayaient de s'en afïranchir se sentaient excommuniés, et ils ne savaient plus, dans leur détresse, s'ils avaient ou non du talent.

Flétri comme immoral par la critique, Tous Quatre cependant ne se vendit pas. Le seul avantage que ce livre procura à Paul Margueritte fut de lui faire obtenir l'appui bienveillant d'Edmond de Goncourt dont il avait dit : « Goncourt, un nerveux, avec une physionomie sérieuse et des yeux qui cherchaient. Il (Paul Violas) l'inventait tel. Et certes il pouvait être autre, ce délicat et cerafïiné en qui toute sensation frissonnait, ce peintre,, ce poète de tout ce qui ne peut être rendu, de l'insaisissable, de l'au delà. »

Sans vouloir méconnaître la haute dignité littéraire de l'auteur de la Fauslin, on a le droit de dire que la vanité chezlui atteignait d'exceptionnelles proportions, au point, tant elle était excessive, de ne plus paraître

justifiée. 11 se tenait à Taffût de tout ce que pouvait écrire d'élogieux sur lui le plus n^iédiocre des romanciers, le plus inconnu des journalistes. Au foad, il avait une peur affreuse d'être oublié, de survivre à sa rc^putation. Le moindre mot flatteur l'enchantait, et il avait cette faiblesse de ne juger les hommes que par l'admiration qu'ils lui témoignaient. Les quatre ou cinq lignes — très sincères, ai-je besoin de le dire ? — de Paul Margueritte, lui parurent, j'en suis convaincu, la partie la plus réussie de son livre. Ce fut le premier mouvement. Le second fut de constater que ce roman, où on le louait, avait en outre de remarquables qualités.

A l'époque où paraissait Tous Quatre^ Paul Margueritte commençait à écrire «pour l'honneur », dans quelques journaux ou revues de jeunes. • .

Dans la Libre Revue, il donnait de courtes nouvelles et des articles signés Paul Violas. Un de ces articles, où il exprimait son admiration pour Elémir Bourges, fut le début de ses relations avec ce parfait écrivain.

Il collaborait au Passant^ dont le rédacteur en chei était Maurice Bouchor, et dans Nos Farceurs y journal satirique fondé par Camille de Sainte-Croix, il publiait de petits poèmes en prose.

La Confession posthume parut chez Giraud, en 1886, avec aussi peu de succès que Tous Quatre. Le premier bénéfice littéraire sérieux du jeune écrivain si peu apprécié encore, il le chrt à M"»® Adam, qui publia dans sa revue, la même année, Jours d'épreuve^ œuvré bien supérieure aux précédentes.

La Nouvelle Librairie parisienne avait fait de mauvaises affaires. Un des principaux commanditaires de la maison était Albert Savine, qui s'était juré de devenir éditeur et qui, malheureusement pour lui et pour bien d'autres, tint son serment. Successeur de Giraud, il hérita de ses auteurs et publia, en 1887, Maison ouverte^ de Paul Margueritte.

En ce temps-là fonctionnait à la Revue Bleue un pion qui jugeait les livres sans les comprendre et passait son temps à donner de mauvaises notes à l'élève Zola, à rélève Huysmans, et en général à tous les cancres littéraires qui s'écartaient un peu trop des modèles du grand siècle, le seul qui existât pour lui.

J'ai retrouvé un article de ce pédagogue sur Maison ouverte, et je le reproduis ici comme un exemple de la critique hargneuse et sotte de cet aveugle qui s'était fait expert en tableaux :

« M. Paul Margueritte, dans Maison ouverte^ cherche à décourager les Ecossais. Il montre que l'hospitalité pratiquée trop largement mène à la ruine, maintenant surtout, au prix où est le beurre. Conclusion plus triste encore, elle fait des ingrats et même des ennemis. Les hôtes que nous recevons trop bien s'imaginent, si on leur offre des truffes, que c'est pour les humilier. Ce point de vue avait déjà été fortement accusé au second acte de César Girodot, Le roman de M. Margueritte est écrit d'après la poétique nouvelle qui veut qu'on accumule, pour mettre une idée en lumière, petits détails sur petits détails. Alors on ne nous fait grâce de rien.

Tel trait nous semblait à nous suffisamment marqué ;

mais non, le pinceau y doit passer et repasser encore. On charge et on surcharge. Cette même poétique recommande également le détail vulgaire, la reproduction fidèle du banal et le respect scrupuleux de la verrue qui s'épanouit sur ce nez-ci, du furoncle qui se décompose sur ce nez-là. M. Margueritte n'exagère pas Tapplication de ce système ; mais, tout réservé qu'il est, il ne Test pas encore, à mon humble avis. Tout un volume rempli des papolages de petits bourgeois médiocres, c'esl beaucoup. On peut se retrancher derrière les scènes d'Henry Monnier ; mais ces scènes-là étaient très courtes, et on n'épuisait pas la série en une fois. Lues sans interruption, elles produisent une sorte d'agacement nerveux. »

J'imagine que Paul Margueritte dut éprouver une certaine surprise de se voir comparé à Henry Monnier. Ce que le sévère pédagogue appelait « des papotages de bourgeois médiocres », c'était, sans qu'il s'en doutât, de l'observation, un peu trop minutieuse peut-être, mais intéressante pour ceux qui, même dans le roman, cherchent de la vérité.

Un bon critique aurait aperçu ou deviné, à travers des défauts inévitables chez un débutant, des qualités en germe, dontrépanouisscment s'annonçait très prochain. Maison ouverte était en réalité Tadieu définitif de Paul Margueritte à ses premiers maîtres, à ses premiers modèles. Il avait une àme trop artiste pour s'attarder dans le réalisme, et il le prouva en signant, en 1887, le feimcux manifeste des Cinq, dont j'ai déjà parlé, à propos de Lucien Dcscavcs, et dans lequel on proclamait à

la face de l'univers, avec un peu d'exagération sans doute, que « le maître était descendu au fond de l'immondice ». Il y avait dans ce manifeste une large part d'artifice et de cabotinage ; mais la bonne foi n'en était pas entièrement exclue. Les hommes et surtout les hommes de lettres sont trop naïfs et trop gobeurs pour ne pas se montrer quelquefois sincères.

Jours dépreuve (dont la fortune, grâce à M"<^ Adam, fut heureuse) mis à part, Paul Margueritte, avec ses trois premiers romans, avait gagné 230 francs environ — et il était chargé de famille. Si on suppose qu'il avait mis deux ans à las écrire, — et c'est évidemment un minimum, — son travail lui rapportait un peu moins de douze francs par mois. Résultat déplorable, mais qu'il aurait dû prévoir le jour où il eut la mauvaise idée de recourir à Giraud ou à Savine. Les mauvais éditeurs sont les fossoyeurs de la littérature. Ils ne publient pas des livres, ils les enterrent.

Paul Margueritte fit part de ses déceptions, de ses déboires, à Edmond de Goncourt, qui, très timide et par suite très réservé, cachait une grande bonté sous une attitude hautaine et glaciale. Goncourt, dont Tinfluence était médiocre, pour ne pas dire nulle (1), eut recours au plus serviable patron des jeunes, à celui qui, n'oubliant pas qu'il avait souffert et lutté et qu'on l'avait

(1; Un de mes amis se trouvait, il y a quelques années, dans le bureau du secrétaire de rédaction d'un grand journal, lorsqu'un huissier apporta la carte d'Edmond de (ioncourt. « Comment I s'écria le secrétaire de rédaction, c'est encore ce vieux ra^ seut'I... »

228 AVANT LA GLOlllE

aidé aussi, trouvait à obliger le plaisir que les autres trouvent à nuire.

— Mon petit, dit le vieux maître à Alphonse Daudet, Paul Margueritte que vous connaissez m*a raconté sa vie. C'est un garçon fort sympathique, plein de talent et qui, avec de très bons livres, né gagne à peu près rien. Il faut faire quelque chose pour lui.

Or, il y avait en ce temps-là, à Paris, un excellent homme de libraire — on en rencontre quelquefois sur sa route — qui aimait beaucoup la littérature et ne jugeait pas uniquement les écrivains par le nombre d'éditions, plus ou moins fictives, de leurs livres. Georges Decaux accueillit avec cordialité le débutant que lui recommandait Alphonse Daudet.

— Voilà, se dit cet éditeur,— cet éditeur de l'âge d'or, — un brave garçon qui ne vend pas ses romans, parce que le public ne le connaît pas encore, mais qui les vendra très bien dès que le public le connaîtra. Pour lui permettre d'attendre et de travailler tranquillement, je vais, à Taide d'une petite subvention dont il me paraît avoir grand besoin, lui garantir la vie matérielle. Sûr du lendemain, il ne se découragera pas, il évitera les tristes besognes où on s'épuise sans profit, et il écrira des livres très soignés. Je les publierai. Tôt ou tard ils me rapporteront beaucoup plus qu'ils ne m'auront coûté, etj'aurai fait du même coup, ce qui est diablement difficile parle temps qui court, une bonne action et une bonne affaire.

Tel fut le raisonnement de Decaux, trop au courant des choses de la librairie pour ignorer que le talent ne

court pas les rues, et que, lorsqu'il passe par hasard à votre portée, on aurait tort de se demander s'il est jeune ou vieux, célèbre ou inconnu.

Traité en fonctionnaire dé la littérature, Paul Margueritte reçut de l'obligeant et babile éditeur des mensualités, qui furent d'abord de 300 francs par mois. Pour le jeune écrivain qui n'avait plus, depuis 1888, la ressource de son appointement au ministère de l'instruction publique, c'était la possibilité de ne pas bâcler sa besogne, pour recevoir plus vite un paiement escompté d'avance et trop impatiemment attendu.

On s'étonne qu'il paraisse aujourd'hui tant de mauvais livres. Le public en serait moins surpris s'il pavait que beaucoup de ces livres ont été écrits à la hâte et au rabais, par des littérateurs que la déplorable organisation actuelle oblige à n'être que des fabricants de camelote.

Decaux donna dans sa revue, la Lecture^ avant de la publier en volume, Pascal Géfosse^ histoire minutieuse et émouvante d'un ménage pauvre qui lutte vaillamment contre la misère, récit plein de mélancolie, mais terminé par un cri d'espérance. Jules Lemaitre disait de ce livre qu'il était « dans l'esprit du plus cordial roman anglais », et il le rapprochait de « l'Education sentimentale ».

Pascal Géfosse était en effet une œuvre très simple, sans autres incidents que ceux de la vie journalière, si poignants, si dramatiques pour qui sait les voir et les déerire. L'auteur se dégageait complètement du réalisme, a Le fameux art naturaliste, écrivait-il dans une de ses premières pages, est une forme de décadence vulgaire

et basse. » Il faisait, avec une attention attendrie, avec un sentiment très délicat des nuances, le roman des existences humbles, cachées, qui ont de petites joies, des joies de détail, espèrent beaucoup, souffrent discrètement et vivent sans éclat et sans bruit.

Amants en 1890, livre mal construit, un peu flou, (( invertébré » et qui valait surtout par les côtés épisodiques et par le cadre — de jolies descriptions d'Alger — se rattachait au même genre familier qui rappelait Alphonse Daudet et Dickens,

La Force des Choses^ qui, de même qu'Amants, parut d'abord dans la Nouvelle Bevue^ fut le premier roman tout à fait supérieur de Paul Margueritte.

L'auteur avait mis pour épigraphe à son livre cette phrase de Tolstoï qui en était la conclusion : « Nous ne sommes maîtres ni de notre vie ni de notre mort. »

Pierre Jorien vit, uni par le cœur sinon par la loi, avec une femme qui est tout pour lui comme il est tout pour elle. Il ne l'a pas épousée, pour ne pas déplaire Di sa famille et peut-être aussi parce que l'idée ne lui est pas venue que rien pût ajouter à leur affection. Quand il se décide, afin de légitimer son fils Yvon, à un mariage in extremis^ la mort, qui se hâtait, enlève à la femme cette joie qu'elle attendait, sans oser le dire, depuis bien des années.

Pierre Jorien est terrassé par la douleur. Il lui semble qu'il ne survivra pas à cetanéantissement de tout son être ; mais si, comme on l'a dit, le cœur est un cimetière semé de croix qui rappellent le souvenir de ceux que nous avons aimés, ce cimetière, le printemps le

couvre de fleurs, les oiseaux le remplissent de leurs chansons. Les arbres funéraires se peuplent de nids. Les roses et les lilas cachent les tombes . La mousse couvre le nom et Toubli endort la douleur. Qui de nous peut espérer qu'il sera regretté, je ne dis pas toujours, mais longtemps ?

Sous le coup d'une profonde tristesse que chaque jour, chaque heure diminuent, on se sentait mourir, et tout vous ranime et vous ressuscite. Ce qui était du désespoir devient de la mélancolie, et la mélancolie à son tour disparaît, pour ne laisser place qu'à un besoin devivre^ d'aimer et d'être heureux. Ces éternels rajeunissements du cœur, même après la disparition de ceux qu'on aimait le plus, qui n'en a pas connu la triste et amère douceur !

Lassé de souffrir, Pierre Jorien se laisse inconsciemment dominer, envahir, par l'attrait d'une passion nouvelle, aussi douce, aussi puissante que l'ancienne. Sa solitude dans cette maison qu'un souvenir, une ombrer ne suffisent plus à remplir, l'épouvante. De toute son âme, assoiffée de tendresse et de bonheur, il appelle la consolatrice, celle qui remplacera la morte et la fera oublier.

Et c'est ainsi que nos cœurs infidèles,' avec les ruines des amours défunts, construisent des amours nouveaux.

Il y avait dans la Force des Choses un admirable sujet et des pages très belles. Le style y était à la hauteur de la pensée. Pourquoi ce livre d'émotion et de passion ne put-il obtenir qu'un succès d'estime, malgré les éloges

unanimes de la critique, malgré la respectueuse sympathie qu'avait déjà conquise, dans les milieux littéraires, le jeune écrivain ?

D'abord parce que le public exige, avant d'adopter et de consacrer un nouveau romancier, ajouté à tant d'autres, que son nom et les titres de ses livres aient été longtemps répétés, et qu'à force d'articles et de réclames on l'oblige à les connaître.

Peut-être aussi parce que Paul Margueritte, fin et délicat, très artiste, n'avait pas les défauts qui séduisent la foule — et que, d'autre part, réservé, timide, un peu fier^ attendant la gloire que les habiles et les audacieux poursuivent âprement, il vivait à l'écart des salles de rédaction, des cénacles, des chapelles, des groupes ou des sous-groupes littéraires qui fabriquent chaque jour des grands hommes et finissent par les imposer à l'admiration.

Les réputations qui se font simplement en multipliant les œuvres soignées et intéressantes, petit à petit, et en quelque sorte par infiltration^ ont l'avantage d'être durables et l'inconvénient d'être tardives.

Chaque jour, la situation littéraire de Paul Hargueritte s'améliorait, grâce à un effort constant et à un très visible parti-pris de ne rien donner qui fût indigne de son talent.

En 1891, il succédait à Jules Tellierau Parti National fondé par Jules Brisson, père d'un des meilleurs journalistes de Paris, et qui a donné lui-môme, avec Félix Ribeyre, une lustoire, très curieuse, des grands journaux de France. Cette collaboration, peu payée — le

Parti National n'était pas riche — contribua du moins à répandre son nom dans le public.

Le Ctiirassiér 5/awc, œuvre extrêmement remarquable, en 1892, Ma Grande^ en 1893, furent des succès de vente — de vente relative — en même temps que des succès littéraires, et facilitèrent à Paul Margueritte son entrée à VFcho de Paris^ heureuse pour lui, heureuse pour le journal.

A partir de cette époque, l'estime des lettrés l'imposa de plus en plus à l'attention de la foule, qu'il ne faut pas trop dédaigner puisqu'elle représente le nombre et que, sans elle, au moins en France, les forts tirages sont impossibles. L'Echo de Pàris^ le Gaulois^ la Revue des Deux-Mondes, donnaient sans cesse son nom — au bas de nouvelles et de romans qu'on s'habituait à lire, et à lire avec plaisir.

. De 1893 à 1896, la Mouche, V Avril, Fors VHonneur, Simple Histoire, la Tourmente^ une œuvre très belle, le Jardin du Passé, un livre délicieux de sensations, d'impressions et de souvenirs, un recueil d'aquarelles lumineuses et de « grisailles » d'une pénétrante mélancolie, arrivèrent à un chiffre d'éditions bien inférieur à celui qu'obtenaient à la même époque Georges Ohnet ou Marcel Prévost, mais déjà assez respectable.

C'est à ce moment que Paul Margueritte eut à subir une de ces crises morales qui atteignent le cœur et le cerveau, et vous laissent sans force et sans courage. Incapable d'écrire et presque de penser, il eut recours à son frère pour une collaboration qui ne devait durer,

croyaient-ils, que quelques mois ; — mais elle fut si lieureuse et si féconde qu'elle devint définitive.

En quoi consistait cette collaboration ? Pour y répondre, commençons par présenter au lecteur — qui le connaît bien — le plus jeune des deux frères comme nous avons fait pour Taîné.

A vingt ans, en 1886, Victor Margueritte s*étaît engagé au 6e spahis, d'où il passa ensuite aux chasseurs d'Afrique. Reçu avec le n® 1, à Saumur, en 1891, il sortit dans les dragons. Il était en 1896, au moment où il quitta l'armée, lieutenant de dragons en garnison à Versailles.

Victor Margueritte n'avait jusqu'alors publié que des vers, mais de très beaux vers, taillés dans le marbre, comme ceux de Baudelaire et de Lècontede Liste. Son début est une plaquette devenue fort rare, Brins delilas (1882), suivie, deuxansaprès, par cette Chanson delaMer^ publiée aussi chez Paul Schmidt. La critique, occupée ailleurs, ne fit pas grande attention à ce petit volume qui contenait cependant des pièces de premier ordre, comme celle-ci que je prends un peu au hasard :

vagues, dont l'assaut farouche et journalier, Heurte les côtes d'un battement régulier, Vous êtes les coups sourds dun énorme bélier.

Dans votre va-et-vient houleux, sur les rivages, Vous promenez, avec des hurlements sauvages.

Des roulis de galets et de larges ravages.

Et vers nous, mêlés aux goëmons chevelus.

Vous jetez dans le flot sinistre et le reflux.

Fies clameurs de tous ceux qui no reviendront plus.

Cir vous êtes un gouffre effrayant de mystère Qui soulève, dans sa cruauté volontaire, La respiration immense de la mer,

Parfois môme, las de colère, ô meurtriers.

Sous les cieux de topaze et d'or coloriés,

Dans un calme effroyable et doux, vous souriez.

Mais c'est pour mieux fourbir, vagues, lutteurs voraces, Contre l'homme, le fils déchu des vieilles races. Les écailles d'azur de vos bonnes cuirasses

Car vous êtes aussi d'éternels combattants Qui sans cess*^ poussez vos chevaux haletants De l'insondable fond de l'Espace et du Temps I

Cette collaboration des frères Margueritte allait donner d'excellents résultats parce que des deux talents unis elle faisait un talent dans une certaine mesure nouveau, non pas peut-être plus grand, mais plus complet, et doué de qualités qui paraissaient s'exclure.

Coloriste exquis, peintre délicat des ombres et des nuances, Paul Margueritte excellait dans les analyses tenues et fines, caractérisées par la multiplicité des détails. Il était le romancier des intimités, des coins mystérieux de Vàme humaine ; maison aurait pu lui reprocher de trop s'y complaire. Son style, capable de sentir et de rendre tout ce qui, au fond de notre cœur, se cache et semble fuir, tombait parfois — car nous avons tous, même les meilleurs, les défauts de nos qualités — dans la préciosité et plus souvent encore dans cette « morhidezza » qui est de la grâce mélancolique, maladive et comme meurtrie.

Victor avait moins de finesse et plus de vigueur. Sa

prose, vivante, ardente etsonore, était celle d'un homme — qu'on me permette cette image — qui s'est fait une plume avec la pointe d'une épée.

L'un apportait la force et l'autre la délicatesse. Ils ne se ressemblaient pas, mais se complétaient. Ils étaient différents mais égaux.

Poum — cet amusant Poum avec ses minuscules états d'âme qui vont d'un gâteau à un polichinelle, — les Pariétaires, les Femmes nouvelles (livre à thèse sur le féminisme) et le Carnaval de Nice, inaugurèrent cette collaboration qui triompha définitivement, en 1898, avec le Désastre,

L'idée première de ce « roman de la guerre » appartient à Paul Margueritte ; mais il ne la concevait que sous la forme d'un volume et non d'une série. Le sujet était trop vaste pour un cadre aussi étroit.

Le manuscrit du Désastre avait été remis à Armand Colin qui devait le publier.

Les deux auteurs étaient convaincus — et le public devait l'être également un mois plus tard — qu'ils avaient fait un beau livre ; mais un livre, quelque beau qu'il soit, a besoin qu'on le soutienne et qu'on le défende. Le plus parfait des chefs-d'œuvre aujourd'hui, s'il n'est pas signé d'un nom archi-connu, ne saurait se passer de réclame.

Imbus de cette idée, malheureusement trop juste, Paul et Victor Margueritte demandèrent à Armand Colin ce qu'il comptait faire, comme publicité sérieuse, pour un roman qui avait des chances d'aller loin, si on guidait ses premiers pas.

— Votre livre, répondit Téditeur, se vendra à 6000 exemplaires, ou je ne connais pas mon métier. Tout ce que nous pourrions essayer comme réclame serait absolument inutile.

Les deux auteurs ne partageaient pas cette opinion. Une discussion s'engagea. Armand Colin, qui était un éditeur fort avisé — quoiqu'il ne Tait guère prouvé dans cette circonstance — mais un homme très violent, s'emporta, fit monter par un de ses commis le traité et le déchira.

Les Margueritte n'en demandaient pas davantage. Us se hâtèrent d'apporter, leur manuscrit à M. Mainguet, l'un des associés de la maison Pion. M. Mainguet, qui est un esprit très fin — et qui connaît lui aussi son métier — comprit immédiatement qu'un livre comme le Désastre pouvait supporter, sans en être écrasé, une publicité très large.

Le résultat ne se fit pas attendre. Douze mille exemplaires fureat vendus en moins d'un mois.

Le public, jusqu'alors si rétif, s'avouait vaincu, et les deux écrivains, fraternellement associés, obtinrentenfin la grande réputation, qu'ils avaient longtemps attendue... et qu'ils méritaient.

La famille de Fauteur des Cornalines est d'origine irlandaise. Un de ses ancêtres suivit en France Jacques II détrôné et chassé de ses Etats. Le nom primitif, OToley, se diminua d'une lettre sous la Révolution et devint Foley.

Né à Paris le 9 janvier 1861, Charles Foley ne connut que pendant deux ans et demi — au lycée Condorcet — les douceurs de renseignement universitaire. Presque toute son éducation intellectuelle lui fut donnée chez •ai, d'abord par un prêtre, labbé Piogey, puis par un ncicn communard, Auguste Desmoulins, gendre de Pierre Leroux, et dont l'influence sur son jeune élève fut à peu près nulle.

Auteur dramatique très précoce, Charles Foley composait déjà à sept ou huit ans des pièces dont il était leprincipal acteur et quelquefois l'unique acteur, dans la petite salle de théâtre que ses parents lui avaient aménagée à la campagne. Je dois ajouter que ces pièces n'ont jamais été imprimées.

Quelques années plus tard, vers 1877, il publiait ses premiers vers dans U Artiste^ que dirigeait Arsène Houssaye.

Ces travaux littéraires ne lempéchaient pas de consacrer deux ou trois heures par jour à des études qui pouvaient paraître plus utiles. Elles aboutirent à un double baccalauréat, es sciences et es lettres, et ce fut Caro — harmonieux rhéteur dont Taine disait : Et verhum caro factum est — qui fit passer au jeune candidat, qui devait le mettre dans un de ses romans, son examen de philosophie.

Esprit très scientifique, le père de Charles Foley voyait avec regret son goût très marqué et trop vif pour les lettres (i). Il le condamna à faire ou plutôt à commencer, sans aucun goût et sans aucune utilité, de vagues études de médecine, pendant lesquelles il fut placé quelque temps dans le service du docteur Labbé h rhôpital Beaujon.

Pendant cette période, Charles Foley publia chez Monnier deux volumes les Saytiètes, et, sous le pseudonyme de A. de Nouval, Contes salés.

Les Saynètes -paruveni en 1884, dans un in-8** carré, très artistique, sur papier teinté, avec des gravures en

(1) Lieutenant de vaisseau, après être sorti de l'Ecole polytechnique, Antoine-Edouard Foley, mort en 1901, avait donné sa démission de marin et s'était fait recevoir docteur en médecine, en 1855, avec une thèse très remarquée sur le choléra morbus. Il a publié plusieurs ouvrages qui se rapportent surtout à la géographie médicale et un roman océanien, Eik, qui parut une cinquantaine d'années avant le Mariage de Loti. Cet homme de très haute valeur, qui a été un des treize exécuteurs testamentaires d'Auguste Comte, est mort en 1901.

couleur et de jolis culs-de-lampe dans la manière du dix-huitième siècle.

Le titre était ainsi disposé :

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