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Avant la gloire: leurs débuts. 1e série

a Le 29 juillet 1824, tandis que le duc de Montpensier venait au monde, il me naissait à moi un duc de Chartres, place des Italiens, n<> 1. d

Dumas 1er qui annonce avec tant d'apparat dans ses Mémoires la naissance de son héritier présomptif, de celui qui fut sans aucun doute son meilleur ouvrage et le seul peut-être qu'il ait fait sans collaborateur, logeait à cette époque dans un très modeste appartement au quatrième qu'il payait dix francs par mois. Son premier liYve^ Nouvelles contemporaines, ne devait paraître qu'en 182G, et, en attendant de dominer, par son génie de conteur et sa verve inépuisable, la littérature du siècle, il se contentait, pour le moment, des fonctions de commis expéditionnaire dans les bureaux du duc d'Orléans que lui avait values sa belle écriture,

AVANT LA GLOIRB 1

Dans le même appartement et sur le même palier habitait une couturière/ jeûne et jolie, M"* Laure Persigal. Le commis expédftloiinaire, à qui son travail de bureau laissait de nombreux loisirs, la remarqua. C'est de cette remarque que naquit Alexaudre Dumas fils.

Il souffrit beaucoup, dès qu'il eut Tâge de réûéchir, de cette entrée dans le monde par une porte bâtarde, et c'est en partie, je crois, à cette blessure de sa sensibi' lité et à cette première humiliation de son amour-propre qu'on peut attribuer ce que son talent devait avoir d'un peu âpre et d'anti-féministe.

A la suite d'une rupture, Alexandre Dumas l'enleva à sa mère, qui l'avait jusqu'alors élevé et qui pour le garder s'adressa, sans succès, aux tribunaux.

« A Tâge de sept ans à peu près, racontait, de longues années plus lard, le grand e'crivain à un reporter qui Tinterrogeait sur ses origines scolaires, j'ai été mis en pension comme interne chez M. Vauthier, rue Montagne- Sainte-Geneviève. De là j'ai passé, vers neuf ans, à la pension Saint-Victor, dirigée par M. Prosper Goubaux, ami et collaborateur de mon père dans Richard Darlington^ sous le nom de Dinaux.

Cette pension Saint-Victor, qui contenait deux cent cinquante pensionnaires et dont j'ai essayé de prendre les moeurs plus que bizarres dans VAff'aire Clemenceau^ occupait tout l'emplacement où se trouvent aujourd'hui (ceci était dit en 4895) le Casino de Paris et le Pôle Nord. Elle était devenue l'école Chaptal, en attendant les constructions destinées à cet établissement, boulevard des Batignolles.

Vers quinze ans j'ai quitté la maison Saint-Victor pour la pension Hénon, située rue de Gourcelles et disparue aujourd'hui. C'est au collège Bourbon, aujourd'hui Condorcet, que j'ai fait toutes mes classes, les deux pensions où j'ai été suivant les cours de ce collège. Je n'appartiens à aucune grande école de TEtat. Je no suis même pas bachelier. »

Un de ses condisciples au collège Bourbon, Lefeuve, nous donne sur ses débuts « scolaires » quelques détails intéressants. A seize ans il composa une élégie très touchante sur la mort du fils de Dumanoir, Tauteurdramatique. Alexandre Dumas, déjà célèbre, venait parfois dans une voiture aux armes du duc d'Orléans voir au parloir celui qu'il appelait « son bonhomme » et le chargeait — ce qui amusaitl'enfant beaucoup plus que des devoirs — de pièces de circonstance. Ses premières poésies, qui datent de cette époque et n'en sont pas meilleures, il faut aller les chercher dans un recueil où on ne s'attendait guère à les trouver, le Journal des Demoiselles ! Presque toutes trouveront plus tard un asile, — un asile inviolable — dans le Mousquetaire et le Monte Cristo,

Lorsque ce poète précoce et d'ailleurs médiocre sortit du collège, son père lui tint à peu près ce langage :

— Te voilà un homme I Ecoute mes instructions. Quand on a Thonneur de s'appeler Alexandre Dumas, on se doit à soi-même de ne pas vivre comme un épicier ou un commis. On dîne au café de Paris. On a de jolies femmes et on les paie royalement. On ne se refuse rien. Va, mon garçon, et compte sur moi. Dans trois ou qua-

tre ans, si tu veux le marier — car il faut toujours en arriverlà, — je te donnerai trois cent mille francs pour commencer.

Conseillera un jeune homme de dix-huit ans de dépenser beaucoup et de s'amuser le plus possible, c'est avoir des chances sérieuses d'être écouté.

Suivant fidèlement l'exemple qui lui était donné, Alexandre Dumas fils mena, de 1840 à 1848, la vie joyeuse et bruyante d'un dandy de bonne famille dont le crédit est illimilé. Il y mêla heureusement, on s'en doute bien, un peu d'art et d'intelligence. Il accompagna son père dans ses voyages à grand orchestre, en Espagne, en Afrique sur le vaisseau de l'Etat le Véloce^ en Belgique, pays d'élection sur les frontières duquel s'arrêtait, comme devantune digue infranchissable, la coupable obstination des huissiers. Il prit part, sans en voir la fragilité, aux triomphes paternels, et se laissa éblouir par ces gigantesques entreprises dont la destinée devait être si douloureuse : le Théâtre historique, la construction de ce château de légende. Monte Gristo, etc.

En somme, il obéit si bien aux recommandations qui lui avaient été faites que dans quelques anne'es il se vit à la tête de cinquante mille francs de dettes, qui pour un début lui parurent très suffisants. Pour les payer, il s'adressa à son père.

— Comment diable pourrai-je donner cinquante mille francs, répondit celui-ci, moi qui en dois six cent mille l

Dumas fils comprit, un peu tarJ, qu'il n'avait à compter que sur lui-même, et il se décida à donner à sa vie uoe direction nouvelle.

11 alla s'installer près de sa mère qui loua pour lui, rue Pigalle, un appartement très modeste qu'elle garnit, tant bien que mal, de ses meubles.

Alors commença pour le jeune écrivain, qui s'était cru riche et venait de découvrir qu'il était pauvre, une période de production forcenée qui dura cinq ou six ans (1847 à 1852), sans résultais appréciables.

Il avait déjà cette manie du beau papier qui existe chez beaucoup de littérateurs, et notamment che? Claretie. « C'est, assurait-il, la soucoupe pleine de lait des petits chats : c'est irrésistible. » Il écrivait rapidement, d'un premier jet ; et ce n*est que plus tard qu'il put se payer ce luxe de ratures qui faisait dire à son père : « Les manuscrits d'Alexandre ressemblent à des pages de musique. Beaucoup de barres noires et au-dessus, çài et là, quelques paroles. i>

La Providence avait mis sur sa roule un brave homme d'éditeur qui lui payait (le moins possible) des livres qui ne se vendaient guère, Cadot, à qui il adressait ces vers amusants, avec des jouets pour ses filles:

De ma gratitude éternelle Veuillez, cher éditeur, recevoir ce cadeau : Un ménage, un polichinelle.

Dont je viens faire hommage à chaque demoiselle Cadot.

Presque en même temps parurent ses deux premiers ouvrages qui, malgré le grand nom de l'auteur, passèrent presque inaperçus : « Aventures de quatre femmes et d'un perroquet » (1846-1847), dont le titre et la donnée

annonçaient un curieux tempérament d*écrivain, et un volume de vers très médiocres — du mauvais Musset

— a Péchés de Jeunesse d (1847, chez Fellens et Dufour). Jamais péchés de jeunesse, depuis que le monde

existe, ne restèrent aussi secrets. Ce livre de début est devenu tellement rare qu'on ne le trouve même pas à la Bibliothèque nationale. Quelques années après sa publication, qu'on peut sans exagération qualifier d'occulte, Tauteur disait à un de ses amis qui lui apportait triomphalementrœuvre oubliée, découverte par hasard dans une boîte de bouquiniste :

— Comment avez-vous pu dénicher ce livre ? Il ne s'en est vendu que quatorze exemplaires I

Successivement étaient publiés, sans bruit, des livres hâtifs que le public (exception faite pour la Dame aux Camélias, qui eut deux éditions) s'obstinait à ne pas acheter :

En 1848, Césarine^ laDameaux Camélias; — en 1849, le Docteur Servans^ le Roman d\me femme ^ Automne '^

— en 1850, Tristan le Roux^ Trois hommes forts ; — en 1851, Diane de Lys^ Sophie Printemps, Revenants^ His^ toire de la loterie depuis la première jusqu'à la dernière loterie^ la Loterie des lingots d'or (livre de spéculation et probablement de spéculation malheureuse, car, après les Péchés de Jeunesse, c'est le livre le plus rare de Dumas fils) ; — en 1852, le Régent Muslel^ qui est, je crois, le roman le plus rapidement écrit du siècle. Commencé à Dresde le 31 mars 1851, il fut terminé le 11 mai suivant, à midi.

A la même époque, Dumas fils s'occupait aussi de

journalisme, etil rédigeait, à la Presse^ des « Courriers de Paris » signés « Un Provincial ».

Dans les livres d'Alexandre Dumas père publiés de 1840 à 1850, il ne serait pas, je crois, très difficile de découvrir, çàet là, quelques pages écrites par son fils pour s'essayer. Le pavillon couvrait la marchandise.

Cette remarque m'est suggérée particulièrement par une plaquette. Filles, Loretteset Courtisanes (1843), attribuée au grand romancier, à Tintarissable fabricant, et précédée d'une profession de foi assez significative : « Voici, dit l'auteur, un coin du grand panorama parisien que personne n'a osé prendre, une page du grand livre delà civilisation moderne, au bas de laquelle personne n'a osé mettre son som... Il y a dans notre esprit une tendance à entreprendre les choses que personne n'ose accomplir: aussi ai-je du premier coup accepté la tâche proposée, si difficile et surtout si scabreuse qu'elle fût. » Ce ton tranchant et cet orgueil naïf conviennent fort bien, ce me semble, à un auleur qui débute, même quand il a du talent. Je ne serais pas étonné que la brochure en question, dont le style est assez jeune (et qui pourrait servir de préface à la Dame aux Camélias) y^ûi le véritable début de Dumas fils.

Dans cette première période de sa vie littéraire, le petit Dumas ou le petit Dum, comme l'appelaient familièrement les vingt ou trente mille « amis intimes » de son père, n'eut qu'une heure de célébrité, et illa dut à un duel, à un duel qui n'eut pas lieu.

L'histoire a déjà été contée ; mais elle est assez amusante pour mériter la reproduction.

Eugène de Mirecourl, qui venait de publier dans la *S't7/ïoue//6 une série d'articles réunis presque aussitôt en brochure sous ce titre : Fabrique de Romans, Maison Dumas et C»®, habitait à cette e'poque (en 1845) au n® 15 de la rue des Martyrs.

Il se trouvait dans son cabinet de travail lorsque se présentèrent, très graves et même solennels, deux personnages qui étaient chargés par Alexandre Dumas fils de demander raison des articles parus dans la Si7/ioMe/^c.

Le pamphlétaire les regarda avec surprise, puis, sans répondre, il appela la bonne et la pria d'amener Edgar d.

On vit alors çntrer un petit bonhomme de sept ou huit ans, trèsintimidé, quiavait grande envie démettre ses doigts dans son nez, mais qui n'osait pas.

— Messieurs, dit Mirecourt, puisque M. Alexandre Dumas, qui a bon pied, bon œil et qui est très capable de se défendre sur tous les terrains, juge utile de prendre son fils comme champion, je ne vois pas pourquoi je ne chargerais pas le mien de me représenter dans celte affaire. C'est à lui que je vous prie de vouloir bien vous adresser.

Les témoins protestèrent d'abord ; mais ils comprirent bientôt ce qu'avait de ridicule et d'anormal le cartel par procuration dont ils s'étaient chargés. Ils se retirèrent et l'afifaire n'eut d'autre résultat que d'amuser pendant deux ou trois jours Paris, qui s'amuse de peu.

Alexandre Dumas fils, qui accumulait, sans aucune utilité', des romans médiocres, ne s'était pas encore

aperçu qu'il faisait fausse roule depuis dix ans, et qu'il était né auteur dramatique. Ce fut un hasard qui le lui révéla, un de ces hasards qui dominent, plus encore que les autres, les carrières littéraires.

Mais, avant d'en arriver à cette période de sa vie qui devait fixer sa destinée, il convient de dire quelques mots de la femme qui lui inspira le meilleur de ses romans et son premier grand succès.

Alphonsine Duplessis, qui adopta, le trouvant plus poétique, le prénom de Marie, était née en Normandie, le 15 janvier 1824, d'une mère phtisique, qu'elle connut à peine, et d'un certain Marin, qui faisait un peu tous les métiers, sauf les métiers honnêtes, et s'intitulait colporteur. Il colportait en effet bien des choses, y compris sa fille.

Sur le Pont-Neuf, alors encombré de boutiques, Nestor Roqueplan, l'inventeur de la Parisine et peut-être aussi de la Parisienne, aperçut, un jour, près d'une friterie qu'elle contemplait avec envie, Alphonsine Duplessis, vêtue de haillons, coiffée de cheveux en broussaille, chaussée de bottines éculées, mais belle de sa jeunesse en fleur, de la grâce un peu sauvage de ses quinze ans. Pour conquérir celte beauté naïve qui s'ignorait, pour transformer en plante d'appartement cette fleur de ruisseau, il suffit d'un cornet de frites.

Quelques années plus tard, la jeune fille se lançait avec une sorte de folie, avec cette fièvre que la phtisie provoque ou aggrave, dans la vie galante qui devait la tuer et la rendre immortelle. Célèbre du jour au lendemain, elle excellait bientôt à exploiter sa gloire.

Trop pauvres, quoi qu'ils fussent Irèsriches, pourfaire de celte amoureuse vénale une propriété exclusive et réservée, sept membres du grand monde parisien, dont les journaux citèrent les noms illustres, s'étaient associés pour Tentretenir. Ils avaient signé une sorte de traité, et pour sceller leur alliance, ils avaient offert à. celle qui leur était si chère, une magnifique toilette munie de sept tiroirs, un tiroir par associé.

La beauté de Marie Duplessis avait quelque chose de pur et de touchant, qui contribua beaucoup à Téclosion et au succès de la légende de la Dame aux Camélias,

Théophile Gautier Ta admirablement caractérisée dans son feuilleton dramatique consacré à la pre-. mière œuvre dramatique d'Alexandre Dumas fils.

« Qu'était-ce que Marie Duplessis? se demanderont sans doute beaucoup de nos lecteurs et surtout de nos lectrices.

Plus d'une fois, aux Italiens, à TOpéra, à toutes les représentations où il est impossible d'entrer, ils auront sûrement remarqué, dans la plus belle loge du théâtre, une jeune femme d'une distinction exquise, admiré ce chaste ovale, ces beaux yeux noirs ombragés de longues franges, ces sourcils d'un arc si pur, le nez d'une coupe si nette et si délicate, celte aristocratie de formes qui la signaient duchesse pour tous ceux qui ne la connaissaient pas. La fraîcheur de ses bouquets, l'élégance de sa toilette , Téclat de ses diamants étaient bien faits pour confirmer cette idée. Duchesse^ elle rélait; mais son duché existait en Bohême, au

pays des sept châteaux dont Nodier a écrit la légeade. »

Avec le visage séraphique qui était un de ses mensonges et le plus habile, Marie Duplessis, affolée par le plaisir et incapable d'une affection désintéressée y avait toutes les faiblesses d'une courtisane. Des qua- * lités que lui attribue une poétique légende, elle n'en -avait qu'une qui en ce temps-là n'était pas exceptionnelle : elle ne savait pas thésauriser.

La phtisie à laquelle elle devait en grande partie sa tigure pâle, son ovale amaigri de madone préraphaélique et la méiancolie de son regard pensif, l'emporta dans un dernier effort,- le 3 février 1847. Pendant trois jours, épuisée mais non vaincue par sa douloureuse agonie, elle se cramponna à la main de sa gardemalade. Elle: ne voulait pas mourir 1 Elle avait vingttrois ans I

Dumas fils avait connu, comme bien d'autres, Marie Duplessis à l'âge oîi Ton s'illusionne sur les sentiments qu'on inspire et ceux qu'on éprouve. La jeunesse, comme le soleil, couvre tout de chaleur et de lumière.

Sa passion, moins violente sins doute qu'il ne supposait, fut brusquement interrompue parce quil ne pouvait plus en payer les frais. Il se décida à une rupture inévitable, et l'annonça à celle qu'il avait aimée ou qu'il avait cru aimer , par celte lettre , publiée pour la première fois il y a quelques années et dans laquelle il y a, si je ne m'abuse, plus de littérature que de réelle émotion :

a Ma chèrb Marî£,

« Je ne suis ni assez riche pour vous aimer comme je le voudrais, ni assez pauvre pour être aimé comme vous le voudriez. Oublions donc tous deux, vous un lien qui doit vous être à peu près indififérent, et moi un bonheur qui me devient impossible.

«Il est inutile de vous dire combien je suis triste, puisque vous savez combien je vous aime. Adieu donc : vous avez trop de cœur pour ne pas comprendre la cause de ma lettre et trop d'esprit pour ne pas me la pardonner. »

C'est en revenant d'un voyage en Espagne que le jeune écrivain, à moitié consolé et guéri par l'éloignement, apprit la mort de la Dame aux Camélias. Il courut visiter cet appartement que la mort venait à peine d'abandonner et qu'envahissaient les curiosités banales ou outrageanles. Il se souvint et pleura. Sous le coup de son émotion il écrivit une longue pièce de vers qui a été publiée longtemps après pour la première fois dans rédition spéciale et en quelque sorte intime de son théâtre, destinée aux comédiens, et qui n'a pas été mise dans le commerce.

La mort et aussi ce phénomène de «t cristallisation » dont parle Stendhal etqui donne àl'amour une auréole, revêtirent de lendresse, de pureté et d'idéal la lorelte âpre au gain, la marchande de plaisir, d'esprit médiocre et de cœur volage. La courlisane fut changée

en amante. Marie Duplessis devint Marguerite Gautier.

Ecrit en quinze jours dans une chambre de Thôtel du Cheval-Blanc à Saint-Germain, le roman de laDame aux Camélias avait été vendu douze cents francs à Cadot (mille francs pour la première édition et deux cents francs pour la seconde). Les deux éditions s'écoulèrent assez lentement, et Cadot n'eut pas le courage d'en hasarder une troisième. C'est alors qu'Alexandre Dumas fils se décida à vendre pour vingt louis la propriété perpétuelle de son roman à Michel Lévy, qui de lui-même et sans y être obligé par leur traité, porta la somme à quatre-vingts louis.

Ces deux mille huit cents francs furent le premier bénéfice littéraire sérieux du jeune romancier.

Ilétait à cette époque passablement « désargenté », si on en juge par cette lettre en vers qu'il adressait à Hippolyte Hostein :

Mon cher Hostein, je suis pauvre comme un diacre ; Je n'ai plus le moyen de monter en fiacre, Et le pont des Arts va bientôt m'être interdit ! Dulong est sans argent, — du moins à ce qu'il dit ! Porcher n'a pas le sou, je le tiens de sa femme ; Il ne me donne pas d'argent, il m'en réclame 1 Que faire ? Le vingt-trois il faut absolument Que je paie un monsieur, et c'est demain, vraiment. Qu'à l'horloge des temps sonne le jour funeste ! Voici la vérité : vous devinez le reste... C'est sur vous que je compte. Avez-vous un moyen De trouver trois cents francs ? Trois cents francs ! Ce

[n'est rien.

Pour la fin de ce mois. Dulong promet la somme. Pouvez-vous l'avancer ? Vous seriez un grand homme ! Et vous pourriez, le trente, à cet affreux agent, En très jolis écus, reprendre votre argent ! Bief, vous me rendrez un signalé service ! Répondez-moi deux mots.

Tout à vous,

Dumas fice.

Quelques années plus tard, Antony Béraud, rencontrant par hasard Alexandre Dumas fils, le félicita de son roman, puis avec son habitude bien connue de tout ramener au théâtre :

— Il y a là dedans, ajouta-t-il, une pièce ? Voulezvous que nous la fassions ensemble ?

Malgré Topinion de son père et sans avoir recours à la collaboration d'Anlony Béraud qui voulait transformer le roman en mélodrame de TAmbigu, avec le principal rôle pour le père Duval, Alexandre Dumas fils se décida à écrire la pièce tout seul.

a Tout fier de ce bel élan de travail, raconlait-il plus tard, mais un peu penaud d'avoir passé outre à l'avis de mon père, j'allai porter mon manuscrit à son copiste, me promettant bien de demander à ce dernier le secret le plus absolu. Mais à peine étais-je, entré dans le bureau du copiste que je fus surpris par mon père, qui venait de faire irruption, apportant, lui aussi, un manuscrit. Je n'avais plus qu'à avouer ma désobéissance. Mon père, faisant appel à toute son autorité, m'infligea la plus cruelle des punitions en me forçant h lire ma pièce séance tenante. Faut-il

ALEXANDRE DUMAS FÎLS 15

VOUS le dire ? Au deuxième acte, les larmes lui vinent aux yeux. Au troisième acte, il pleurait comme uq enfant.

« Mais je dus m'interrompre et courir à un reudczvous des plus urgents. Mon père m'avait promis de m'attendre pour prendre connaissance des deux derniers actes. A mon retour, il me sauta au cou. Il n'avait pas su résistera Timpatience de connaître la fin. Et, riant à travers ses larmes, il me prédit un immense succès. »

Ceux qui ont eu le tort de préférer, au théâtre, le rôle d'auteur à celui de spectateur, n'ignorent pas qu'il est beaucoup plus difficile de faire jouer une pièce que de l'écrire. La Dame aux Camélias n'échappa pas à la loi commune.

Denneryla jugea « impossible ». Hoslein, directeur de la Gaîté, déclara que « c'était la Vie de Bohème moins l'esprit ». Montigny, du Gymnase, la refusa sans la lire parce qu'il répétait une Manon Lescaut^ qui d'ailleurs fut un four, et que « Manon Lescaut et la Dame aux Camélias c'est la même chose ».

Reçue par le directeur du Vaudeville, Paul Ernest, elle fut refusée quelques joursaprès par son successur.

Je ne parle que pour mémoire des humiliantes et douloureuses visites aux acteurs ou actrices, étonnés qu'un débutant, s'appelât-il Alexandre Dumas, osât leur proposer un rôle.

Cette malheureuse pièce apportée partout el qu'on ne prenait nulle part, était déjà célèbr-, tristement célèbre, lorsque Bouffé, qui en avait entendu parler comme tout le monde, la demanda â l'auteur.

Restait à obtenir Tautorisalion nécessaire pour être jouée, et la chose n'allait pas sans de grandes difficultés, car la pièce avait été d'avance et en principe classée comme immorale. Pour désarmer la Censure, pour vaincre la résistance du ministre de l'Intérieur, Léon Faucher, il fallut l'intervention décisive du duc de Morny, qui prouva une fois de plus, en celte circonstance, qu'il n'y a pas de règle sans exception et qu'un homme d'Etat peut être un homme d'esprit.

On doit tenir un grand compte de l'appréciation des acteurs sur l'œuvre qu'ils vont jouer : s'ils la trouvent mauvaise, elle a des chances sérieuses d'être bonne. Il en fut ainsi pour la Dame aux Camélias, Sauf René Luguet (Gaston de Rieux) et Worms (le médecin), tous ses interprètes ne dissimulèrent pas au jeune auteur que la chute de sa pièce était certaine et inévitable.

Le jour de la première — 2 février 1852 — le succès fut éclatant, prodigieux. La gloire arriva tout d'un coup, imprévue, subite et en quelque sorte à bout portant. Les créanciers arrivèrent également, étonnés et ravis de la soudaine prospérité d'un client qui leur devait une cinquantaine de mille francs et qu'ils supposaient insolvable.

Le lendemain de la représentation, le jeune auteur dramatique, désormais célèbre, écrivait à son père, exilé à cette époque à Bruxelles:

« Grand succès ! Des fleurs, des bravos... Je croyais assister à l'une de tes pièces. »

Et A lexandre Dumas répondait à cette lettre par quelqueslignes émues et triomphantes, dans le Mousquetaire :

« Je VOUS parlerai d'un beau et fier garçon de trente ans, plein de force, de jeunesse, de santé, et, je le dis hautement —car à cette heure la chose m*est prouvée, — plein d'avenir. Je vous parlerai de Tauteur de la Dame aux Camélias,,, je vous parlerai de M.Alexandre Dumas fils. C'est ainsi qu'on Ta nommé cette nuit, à ma grande joie au milieu des hourras, des applaudissements, des bravos. »

Tel fut le brevet de gloire décerné par Dumas premier à Dumas second.

Les paisibles bourgeois qui, au début du second Empire, se hasardaient, « pour y connaître des célébrités », dans certains cafés littéraires du Quartier Latin, étaient sûrs de rencontrer, de dix heures du matin à minuit, à la Brasserie de la rue Monsieur-le-Prince, un homme petit, trapu, qui avait l'air d'un porteur d'eau, mais d'un porteur d'eau très intelligent, et que distinguait de la plupart de ses collègues « une barbe de marchand de cirage » .

Ce littérateur encore inconnu et que Maxime Rude, dans ses «Souvenirs», a ainsi caractérisé: « tête de bouledogue noir qui aboyait sous les galeries de l'Odéon et en certains cafés », s'appelait Jules Vallès, ou plutôt Valiez. 11 avait jugé utile, je ne sais trop pourquoi, de changer la dernière lettre de son nom.

Véhément et intarissable, sévère mais injuste, il tonnait, pérorait, invectivait, au milieu d'une cour, d'une basse-courderéfractaires sur lesquels il commençait à aiguiser ses griffes, — car on doit reconnaître que s'il a été dur pour ses ennemis, il l'a été encore plus pour ses amis.

Parmi ces compagnons des mauvais jours qui deviendront d'inoubliables types de roman, on remarquait Potrel; Thirion qui, lassé de la bohème, se transforma en précepteur, peut-être même en professeur de maintien dans une cour étrangère; Eugène Cressot, poète obscur et doux, « un agneau sans pain » ; et une sorte de Sainte-Beuve de caboulot, qui excellait à mêler à ses éloges quelques gouttes de poison et sur lequel le maître a porté ce jugement : «D.a toujoursdu miel sur les lèvres, mais c'est le miel de ses oreilles. »

Assisà la table qui lui servait tour à tour de chaire, de tribune ou de tréteau, Jules Vallès remplissait la brasserie ou le café des éclats de sa voix tonitruante et du feu d'artifice de ses paradoxes. Pour épater les bourgeois — et il en arrivait souvent, à force de verve, à s'e'pater lui-même, — il affeclait d'ensanglanter sa conversation, Rocambole de la Fantaisie et Lacenaire en chambre, par des récits de meurtres, des panégyriques de forçats et des apothéoses d'assassins ; et en l'écoutant, on voyait se dresser dans l'ombre les bras rouges de la guillotine. Les efforts qu'on fait d'ordinaire pour paraître aimable et bienveillant, il les multipliait pour se faire la réputation d'un homme violent, impitoyable, sans préjugés et, au besoin, capable de tous les crimes. Plus tard il poussera la chose si loin qu'on aura beaucoup de peine à l'empêcher d'envoyer des témoins à un journaliste qui, dans un article très élogieux, l'a irouyé sympathique.

Au demeurant, malgré toutes ces outrances, le meilleur garçon du monde, qui dépensait en paroles le peu

qu'il pouvait avoir de méchanceté, et qui était, sans le vouloir, très amusant.

Ses monologues, dont il était prodigue, avaient un succès énorme, et on cite à ce propos une anecdote très signiGcative.

Dans un café où il venait pour la première fois, il s'élait bientôt laissé aller, devant un public nouveau, à sa verve habituelle.

Des consommateurs s'étaient approchés pour ne rien perdre de ses paroles. D'autres, qui s'apprêtaient à partir, avaient demandé, pour rester encore quelques minutes, des bocks ou des liqueurs supplémentaires. Les heures s'écoulaient comme les boissons ; et sur les tables, peu accoutumées à des poids aussi formidables, s'élevaient des pyramides de soucoupes.

Cependant, vers minuit, les habitués, un à un, avec regret, se résignèrent à quitter le café. Le conférencier occasionnel et gratuit vit alors s'approcher un homme aimable, souriant et respectueux, qui lui dit :

— Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître ; mais vous m'avez fait bien plaisir.

Et comme le futur Jacques Vingtras murmurait de vagues remerciements :

— Vous m'avez fait tellement plaisir, reprit, avec plus d'autorité, l'homme aimable et respectueux, — qui était d'ailleurs le patron du café, — que si vous désirez revenir dans mon établissement, ne vous gênez pas. Vous boirez autant que vous voudrez, et vous n'aurez rien à payer.

L'offre était faite de bon cœur et, par certains côtés,

bien engageante. Mais Vallès avait un très mauvais caractère. Il se hâta de partir et ne revint plus.

Dans la gaîté macabre du grand écrivain dont je rappelle ici les débuts, dans cette secrète amertume qui cachait mal un rire qui s'achevait en rictus, un rire mouillé de larmes, il y avait assurément une attitude ; mais il y avait surtout l'influence d'une enfance très douloureuse. Ce qu'on prenait pour l'àpre ironie d'un cœur sec n'était que de la sensibilité ulcérée et de la tendresse déçue. Voilà ce qu'il faut savoir et comprendre pour bien jugerFâme si peu connue et si attachante de Jules Vallès.

Il était né le il juin 1832, au Puy, « dans un lit de vieux bois plein de punaises de village et de puces de séminaire ».

Son père, médiocre et vaniteux, prud'homme diplômé, qui exerçait avec importance les modestes fonctions de maître d'études au collège du Puy, avait épousé une religieuse défroquée, une paysanne avare, ignorante et d'âme très sèche.

Entre ces deux pauvres êtres — oiseau de proie au large volné,par une bizarrerie de la nature, desamours imprévues d'un dindon et d'une oie, —Jules Vallès eut une enfance bruyante, indisciplinée et triste.

Placé au lycée de Nantes, il s'en évada comme d'une prison et, déjà réfractaire, fut ramené à sa famille, d'étape en étape, par les gendarmes.

Après des études assez sérieuses et même des succès scolaires dont il ne s'exagérait pas l'importance — en seconde, i^^ prix d'excellence ; en Rhétorique,

Il AVANT LA GLOIRE

1*' prix d'excellence et !•' accessilde discours français, — il fut expédié, son diplônae de bachelier en poche, à Paris pour y passer sa licence es lettres. Son père, convaincu qu'aucune carrière ne lui donnerait autant de sécurité et ne lui réserverait autant de joies, voulait faire de lui unprofesseur ; maisjamais peut-être depuis que le monde existe, personne n'eut une âme moins pédagogique.

Délivré pour quelque temps de sa famille et après dix ou quinze ans de compression, d'étouffement, désireux de penser librement, de parler très fort, d'agir, de lutter, de vivre en un mot, il était destiné à prendre, en art, en littérature, en politique, bien des licences. La seule qu'il ne prit pas fut celle que lui avait imposée son père.

D'un homme qui avec une exagération ardente Irailait Homère de vieux fossile, faire un professeur de Rhétorique, voire même d'Humanités, c'était une opération qui présentait, on en conviendra, des difficultés sérieuses.

Aussitôt installé à Paris, Jules Vallès s'était soigneusement écarté de la Sorbonne et avait demandé à des établissements moinssolennels un autre genre d'enseignement que sans nul doute elle ne pouvait pas lui donner.

V Le Quartier Latin en 1849 était peuplé de conspiration, d'émeutiers présents, passés ou futurs. Dans des cafés, dans des brasseries qui se croyaient obligées d'avoir un opinion et de l'affirmer, on se passionnait pour la politique, on rêvait de barricades. Quel que fût

le gouvernement, il avait le tort d'exister; et de vieux carbonari que tant d'expériences, tant de déboires n'avaient pas corrigés, déjeunes étudiants épris de légendes et mal renseignés sur la nécessité et réternité des abus, songeaient avec une émotion naïve mais débordante aux « temps nouveaux», au règne prochain et inévitable delà liberté et du progrès.

C'est parmi ces poètes et ces illaminés de la politique— au milieu desquels évoluaient un certain nombre de mouchards et d'ambitieux — que Jules Vallès vint prendre la place que lui avaient marquée sa nature et la destinée.

Il s'ydistiogua rapidement —ce devaitêtrela caractéristique de toute sa vie — par une exaltation qui avait au moins le mérite d'être sincère ; et tandis que bien d'autres qui avaient dépensé leur 'ardeur en paroles et en serments, au moment de l'action, se cachaient, il descendit dans la rue, pour s'opposer au coup d'État de

Malgré ses efforts, l'insurgé ne réussit pas à être arrêté ; mais son père, averti, le rappela àNantes, et, convaincu que la lutte contre un gouvernement de qui dépendaient les appointements d'un fonctionnaire constituait une preuve indéniable de folie, fît enfermer dans l'asile d'aliénés de Saint-Jacques (où il ne resta d'ailleurs que quelques semaines, grâce à l'intervention de Ranc) ce fils imprudent et coupable qui risquait de le compromettre.

Heureusement pour Vallès, une de ses parentes, H"* Balandreau, lui laissa en mourant une somme de

treize mille francs, et il put revenir à Paris, où on lui servit la rente de ce petit héritage.

Il regagna le Quartier Latin qui n'avait pas beaucoup changé et reprit ses anciennes habitudes avec un peu plus d'argent et un peu moins d'illusions. Essayant son éloquence dans les cafés et la force de ses biceps dans des boutiques foraines, il ajoutait à ces agréables divertissements des besognes peu lucratives, tantôt maître d'études, nourri surlout d'antiquité et abreuvé d'humiliations, chez un marchand de soupe delarueYaneau, tantôt rédacteur provisoire dans des journaux agonisants. C'est ainsi qu'en 1852 il signait Max des chroniques dans une feuille où écrivait aussi Baudelaire, le Présent,

De temps en temps, quand l'occasion s'en présentait, il se remettait à conspirer. Pour la seconde fois, lors du complot de TOpéra-Comique, il descendit dans la rue en poussant des cris séditeux. La police l'arrêta et le relâcha presque immédiatement.

Sur ces entrefaites, son père mourait à Rouen en laissant sans aucune fortune la femme avec qui il s'était remarié. Obligé de renoncer à la rente des treize mille francs qui lui avaientété légués, Jules Vallès, rappelé près des siens par sa détresse imprévue et par sa douleur de fils, qui fut profonde, sacrifia dans un accès d'héroïque abnégation, tous ses rêves et se résigna à recommencer sa vie.

Il demanda un poste dans FUniversité, et on l'envoya au lycée de Caen.

Il n'y resta pas longtemps. La misère, l'horreur des

tristes logis, saos air pendant Tété, pendant Thiver sans feu, Técrasement sous les dettes qui se multiplient, la crainte du lendemain, le mépris et la suspicion sous lesquels le pauvre se sent accablé, tout lui parut préférable à ce licou de fonctionnaire trop lourd pour ses épaules de révolté.

De retour à Paris et cette fois pour toujours, il résolut de faire sérieusement de la littérature lucrative ; mais déjà à cette époque ce n'était pas facile.

Son désir de vivre en bourgeois ojt, pour y arriver, de gagner de Targent, il le manifesta par un livre qui était un programme.

On vit, en 1857, dans les devantures des librairies et sous les galeries de TOdéon, un volume ou plutôt une brochure ornée d'une couverture jaune glacée sur laquelle s'enlevait un écu de cinq francs avec cette légende en exergue : «J'en vaux cinq au contrôle etcent dans la coulisse. »

Le mystérieux opuscule, intitulé : l'Argent, par un homme de lettres devenu homme de bourse^ était dédié à un homme qu'on considérait alors — il n'avait pas encore été malheureux — comme le plus sympathique représentant de l'aristocratie financière, Mirés.

La préface de V Argent est une des meilleures choses qu'ait écrites Vallès, rfeuenw homme débourse, et une de celles qu'on connaît le moins. On l'y retrouve tout entier avec sa verve savoureuse et son acre ironie et sa gaieté qui donne le frisson.

Cette mâle gaieté si triste et si profonde

Que lorsqu'on vient d'en rire on devrait en pleurer.

Le livre n'eut d'ailleurs aucuns uccès. Il passa inaperçu, môme du financier auquel il était dédié.

Vallès, qui peut-être avait compté sur ce premier ouvrage pour conquérir à jamais Tindépendance, sollicita, faute de mieux, et obtint une place d'expéditionnaire à la Mairie du XV« arrondissement, avec 1200 francs d'appointement. En attendant le million rêvé et qui devait tarder à venir, c'était le pain assuré.

Cette modeste situation, il la garda pendant quatre ans. Une conférence faite au Grand-Orient sur Balzac, uneconférence batailleuse et agressive, la lui fit perdre.

La bohème, qui a dévoré tant d'esprits d'élite, ne put ressaisir celui-là. L'expéditionnaire si sommairement révoqué avait d'utiles relations qui avaient reconnu son talent et étaient capables de le protéger. Le Figaro, où régnait un homme célèbre ajuste titre par son flair littéraire, lui fut ouvert, et après y avoir débuté par une chronique de la Bourse, il y publia, en 1860, un article, « le Dimanche d'un jeune homme pauvre », qui eut un énorme retentissement. Dans le Boulevardy fondé par Carjat, et dont le premier numéro avait paru en décembre 1861, il donna unepièce devers, «l'Habit vert » plein de sensibilité à demi ironique.

Sous le pseudonyme d'Asvell (anagramme de son nom) il publiait un feuilleton intitulé « les Mémoires d'un Saltimbanque x>.

En 1866, il collaborait à deux journaux importants, Y Epoque et la Liberté,

Le directeur de V Epoque^ Ernest Feydeau, lui avait laissé carte blanche. 11 en profita pour apporter un

article qui fut inséré, comme on l'avait promis et qui commençait par ces mots :

<L J*ai toujours été frappé de Tair vénérable des forçats...»

S'il défendait, à V Epoque^ les assassins, qui ne lui en savaient aucun gré, à la Liôer/e en revanche il attaquait violemment le général Yusuf qui venait de mourir, et attirait au journal un Communiqué officiel, bientôt suivi (le 1" avril 1866) de cette lettre de l'imprudent chroniqueur, coupable d'avoir dit trop franchement ce qu'il pensait:

a Monsieur le rédacteur en chef, « J'ai Fhonneur de vous adresser ma démission de chroniqueur à la Liberté, Je brise ma plume qui n'a pas su rendre ma pensée. Ma retraite prouvera, j'espère, que ni le journal ni le journaliste n'avaient songé un instant à porter atteinte à l'honneur de l'officier courageux que le gouvernement a cru de son devoir de défendre. »

Vallès avait publié, à la fin de l'année précédente, sous ce titre Les Réfractaires, un recueil de différents articles donnés dans divers journaux.

« Un volume d'un intérêt poignant, disait la prière d'insérer, les Réfractaires de Jules Vallès, vient de paraître. C'est une croyance très répandue qu'il y a chaque jour, k Paris, vingt mille personnes qui ne savent pas le malin comment elles dîneront le soir. Des poètes étranges, des écrivains qui n'écrivent pas, des fantaisistes financiers, forment des compagnies d'élite

I dans ce régiment d'indisciplinés. Ce sont quelques-

I uns de ces personnages que M. Jules Vallès a peints

jt sur le vif, avec un grand talent de forme et une énergie

peu commune. »

Bien accueilli par les lettrés, l'ouvrage eut un de ces succès qui peuvent se concilier avec une venle très ^ médiocre.

f Ces études d'une teinte un peu sombre et dans les-

quelles la vigueur et le don du pittoresque n'excluaient ^ pas la monotonie, ces portraits et ces descriptions pous-

sés au noir ne plaisaient guère au public qui tien ta être amusé et supporte difficilement qu'on lui rappelle avec trop d'insistance, qu'il y a des pauvres et des malheureux et que toul n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.

De plus en plus Vallès semblait se croire destiné par la nature à n'évoquer, à ne prendre dans ses œuvres que les irréguliers, les outlaws^ ceux qui vivent en marge de la société. Dans cette obsession littéraire, se révélaient au même degré la haine du bourgeois et une profonde pitié pour les malchanceux, pour les victimes de la vie.

Ce côté caractéristique de son talent âpre et pitoyable, l'auteur des Réfraciaires l'indiquait lui-même, dans les vers placés au bas d'une de ces photographies par Carjal :

C'est bien là la mine bourrue Qui dans un salon ferait peur, Mais qui peut-être, dans la rue.

Plairait à la foule en fureur.

Je suis l'ami du pauvre hère

Qui dans l'ombre a faim, froid, sommeil.

Comment, artiste, as-tu pu faire

Mon portrait avec du soleil !

En 1867, Villemessant lui avait donné, dans Y Evénement^ qui remplaçait pour quelque temps le Figaro, la succession de Rochefort, avec un traitement de loOO francs par mois ; mais il avait le travail trop difficile pour une collaboration assidue et régulière, et d'autre part il tenait à être chez lui pour ne pas dépendre d'un directeur, môme intelligent, et dire librement ce qu'il pensait.

Le premier numéro de la Rue, fondée par lui, parut le 1^' juin 1867, et ce journal se montra dès le début si balailleur qu'on l'appela, dans le monde de la presse, le Petit Hurleur. Les principaux collaborateurs étaient Cavalier dit Pipe-en-Bois , Longuet, Stamir, Pierre Denis, André Gill, Maroteau, Pouvillon, Savinien Lapointe, Henri Maret, Ranc.

Malgré le talent de ses rédacteurs, le journal ne marchait pas. Pour activer la vente, Vallès usa d'un procédé qui paraîtrait aujourd'hui bien innocent et qu'on lui reprocha avec une indignation peut-être artificielle— car il avait beaucoup d'ennemis et les méritait.

Une polémique très violente éclata tout à coup entre la Rue et un certain vicomte de Cecconi, zouave pontifical. Un duel suivit bientôt, que tous les journaux racontèrent en détail et dans lequel le vicomte de Cecconi •fut grièvement blessé par le secrétaire de réda<îtion Stamir.

Quelques mois après, le 4 mars 1868, Francis Magnard publiait dans le Figaro cet entrefilet qui ajoutait à cette histoire tragique un chapitre imprévu :

« On n'a pas oublié sans doute que, pendant Tété dernier, on s'entretint beaucoup d'un duel, suivi de blessures graves, entre le rédacteur d'un journal littéraire, d'origine étrangère, et un marquis italien, ancien zouave pontifical.

<( Les noms des adversaires et des témoins furent, dans quelques journaux, désignés par des initiales ; d'autres mirent les noms en entier.

«Depuis, on n'avait plus entendu parler de cette affaire, ébruitée cependant avec assez d'indiscrétion pour que le public s'en mêlât. La raison en est simple.

« Ce duel n'a pas eu lieu.

« C'était un boniment imaginé devant une caisse qui sonnait creux ; il n'a pas sufli, hélas ! à la remplir. »

L'inventeur du zouave pontifical se trouvait alors logé, aux frais du gouvernement, dans cet hôtel meublé pour journalistes, qu'on appelait Sainte-Pélagie. Averti de la publication du terrible entrefilet, il déclara qu'il n'étaitpour rien dans toute cette histoire — simple affaire démise en page, comme il l'écrivait, quelques jours après, au pauvre Stamir, lâché avec tant de désinvolture.

D'ailleurs la Rup^ malgré ce duel-réclame, était morte le 11 janvier 18G8.

Peu connu encore du public, Vallès, après quinze ans de journalisme, commençait à avoir une sorte de célébrité dans le Landerneau littéraire, Louis Veuillot,

H^VlC 7Rt"t

dans les Odeurs de Paris ^ publiées en 1867, traçant ainsi son portrait ou p'ulôt sa caricature :

«Pachionnard (d'Auvergne) a vraiment fait sensation. Il surgit comme de dessous terre, brûlant de fièvre, criant que tout est vieux, que tout est bêle et usé, et je ne prétends pas qu'il eût toujours tort, demandant duneuf etde Texlraordinaire, et jurant qu'ilenapportait et qu'il avait de l'inouï plein ses poches. Il avait aussi une guitare, et il chantait cent naïvetés de villageois, s'interrompant de démolir le monde pour conter comment il s'était ruiné en violettes jadis, quand il aimait tant la gargotière dans la rue au Merle, infidèle, hélas I et toujours adorée.

« Dès longtemps le boulevard n'avait vu pareille entrée. L'omnibus faillit s'arrêter pour voir ce qui allait suivre et ce que produirait ce vibrant. Le lendemain, même jeu ; le surlendemain encore, le troisième jour toujours. Toujours l'appel à l'extraordinaire et les violettes de la rue au Merle. Ce garçon demande de Texlraordinaire et va cueillir Ja violette, et il a tout fait ; tout est dans sa manière de prononcer les rr. Il vibre, c'est son genre, il vibrera toujours. »

Ce jugement d'une sévérité excessive est à rapprocher de celui d'Alphonse Daudet, dix ou douze ans plus tard : ce Je voudrais bien savoir ce que Vallès nous donnera quand il cura vidé ses boyaux. »

Evidemment Jules Vallès, dans tous ses articles, 4ans tous ses livres, n'a qu'une note ; mais tant d écrivains, même illustres, n'en ont aucune I

Cette note, comme il arrive toujours, non seule-

ment on l'acceptait, mais on l'exigeait de lui. Quel est l'écrivain qu'on n'a pas essayé d'emprisonner dans le genre qu'il a adopté à ses débuts ? L'admirable prosateur condamné depuis l'article du Figaro publié sous ce titre en 1861 au Réfractaire à perpétuité aurait peutêtre, ddins Histoire de vingt ans (1848-1868) qu'il projetait, révélé des qualités sinon plus grandes que celles qu'on lui connaissait, du moins différentes ; mais ses démarches au sujet de cette publication chez divers éditeurs, et notamment chez Lebigre-Duquesne, n'aboutirent pas.

Au Figaro où il reparut le 8 mai 1868 — au Peuple qu'il fonda le 4 février J869 — à la -Parodie d'André Gill, de cet André Gill qui dans la Lune en 1867 l'avait représenté en chien du pauvre derrière un convoi, — il retomba dans son ironie outrancière et dans l'étalage excessif d'une sensibilité mêlée parfois d'un inconscient cabotinage.

En même temps la passion politique l'envahissait chaque jour davantage. En 1869 il se présentait aux élections législatives comme a candidat de la Misère », contre Jules Simon, cet évéque in parlibus de la Démocratie ; — et presque tous les lecteurs, afin de ne pas passer pour misérables, votaient pour son concurrent. Il obtenait 500 voix, résultat assez remarquable pour un homme qui avait du talent.

Le rôle de Vallès pendant la Commune est connu de tout le monde. Ce qui l'est infiniment moins, c'est sa littérature pleine de verve et d'humour, si enthousiaste et si vibrante dans le Cri du Peuple fondé par lui le

22 février 1871, supprimé par le général Vinoy le 11 mars, devenu — un jour, le 19 mars — le Drapeau^ et ressuscité avec son ancien titre le 21 mars (21 mars au 23 mai).

Toute question de parti mise de côté, je connais peu de pages aussi belles que cet article publié dans le Cri du Peuple après Télection de la Commune, le 26 mars :

« Ce soleil tiède et clair qui dore la gueule des canons ; cette odeur de bouquets ; le frisson du drapeau ; le murmure de cette Révolution qui passe tranquille et belle comme une rivière bleue ; ces tressaillements, ces lueurs ; ces fanfares de cuivre, ces reflets de bronze ; ces flambées d'espoir, ces parfums d'honneur : il y a là de quoi griser d'orgueil et de joie Tarmée victorieuse des républicains.

« 0 grand Paris î

« Lâches que nous étions, nous parlions déjà de te quitter et de nous éloigner de tes faubourgs, qu'on croyait éteints I

a Pardonne, patrie de l'honneur, cité du talent, bivouac de la Révolution.

« Quoi qu'il arrive, dussions-nous être de nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée. Nous sommes payés de vingt ans de défaites et d'angoisses.

« Clairons, sonnez dans le vent ; tambours, battez aux champs !

«Embrasse-moi, camarade, qui as, comme moi, les cheveux gris. Et toi, marmot, qui joues aux billes

derrière les barricades, viens, que je t'embrasse aussi.

« Le 18 mars, te l'a sauvée belle, gamin I Tu pouvais, comme nous, grandir dans le brouillard, patauger dans la boue, rouler dans le sang, crever de faim et crever de honte, avoir Tindicible douleur des déshonorés.

« Cesi fini... Fils des désespérés, tu seras un homme libre ! »

Après récroulement de tons ces beaux rêves, après la défaite, Vallès passa pour mort. On avait fusillé à sa place, rue des Prètres-Saint-Germain-rAuxerrois, un certain Martin, arrêté au moment où il sortait de la pension Laveur.

Il se réfugiait en Belgique, puis en Angleterre, où il vivait loin des proscrits, dans une demi-solitude, sous le nom, peu compromettant, de Pascal. C'est à celte époque qu'un de ses admirateurs, un jeune homme de 26 ans, Caillebolte, qui habitait boulevard Beaumarchais, lui légua 56.000 francs, sur lesquels il en toucha, assez longtemps après, 15.000.

Sans qu'il l'eût voulu, la Commune avait été pour Jules Vallès, comme pour bien d'autres, une magnifique opération de publicité. Il était proscrit, mais lancé.

Et cependant la réputation qu'il méritait lui vint par une œuvre qu'on attribua à un autre.

Hector Malot avait remis au directeur du Siècle un manuscrit intitulé Jacques Vingiras^ et signé par un inconnu.

Ce roman de passion et d'émotion, ce style si peu

livresque, ce style qui vivait, qui avait du sang et des nerfs et des muscles, s'imposèrent à l'attention du public, forcèrent son admiration, et Vallès, qui sous son nom avait si longtemps débuté, entra tout à coup dans la gloire — sous le pseudonyme de Lachaussade.

E. ET J. DE GONCOURT

Les Goncourl, ces deux frères siamois de la littérature, resteront comme le type le plus complet et le plus caractéristique de ce qu'on est convenu d'appeler l'homme de lettres. Derécrivain ils ont eu, dansles grandeurs et les faiblesses, les fièvres fécondes et la mesquine vanité. Ils en ont eu, surtout les désillusions et les déboires qui semblent réservés de préférence aux meilleurs.

L'aîné, Edmond, avait vingt ans, et le plus jeune, Jules, en avait dix-huit lorsqu'ils s'engagèrent résolument dans une carrière où ils apportaient des qualités très différentes : l'un une vive impressionnabilité et une remarquable puissance d'expression ; l'autre, une observation plus lente mais plus sûre et cette discipline de l'esprit qui est indispensable à tout travail littéraire.

Ils avaient perdu leur père, le chef d'escadron Huot de Concourt, en 1834. Leur mère venait de mourir en 1848, au moment où ils sortaient du collège. Rendus indépendants pour leur fortune et libres de choisir la

E. ET J. DE GONCOURT 31

vie qui leur plairait, ils se mirent à voyager, cherchaut, au hasard de leur route, des sensations d'art, des impressions de nature dont ils s'exagéraient un peu l'importance et la valeur.

Lorsqu'ils revinrent à Paris, après un voyage de quelques mois en Italie, le théâtre d'abord les attira. Jules avait fait, pendant sa rhétorique, un drame en cinq actes et envers, qu'il eut le bon espritdene pasprendre au sérieux et d'ensevelir au fond d'un tiroir, mais qui indique quels étaient, à celte époque, leurs projets et leurs espérances.

Vers la fin de Tannée 1849, les deux frères apportèrent à Tacteur Sainville; qui fonctionnait au Palais Royal, un vaudeville. Sans titre, sur lequel ils comptaient beaucoup. L'acteur, flatté par leur démarclie, crut leur donner un excellent conseil en les engageant h prendre un collaborateur dont le rôle se bornerait surtout à ajouter au vaudeville une de ces signatures invincibles qui paralysentles résistances d'un directeur de théâtre. Ils refusèrent héroïquement ; mais, sur la demande de Sainville, ils lui laissèrent leur pièce.

L'année suivante. Le bourreau des Crânes^ vaudeville de Siraudin et de Lafargue, développait l'idée exposée parles deux débutants dans Sans titre.

Le manuscrit n'était pas resté inutilement chez Sainville.

On leur devait, pensaient-ils, une compensation. Ils se hâtèrent d'apporter au Palais Royal un vaudeville en trois actes, Ahou-Hassan^ qui fut impitoyablement repoussé. Leur première pièce avait été trop bien lue;

la seconde ne fut pas lue du toul. Déjà ils pouvaient se rendre compte de ce qu'est la carrière d'un auteur dramatique.

Après ce double échec, les Goncourt se tournèrent "vers le roman et publièrent, en 1851, à leurs frais, chez un éditeur peu connu, Dumineray, un conte assez grivois, mais qui avait du moins le mérite d'être écrit en français. En i8.,.

Le jour delà mise en vente, le 2 décembre, fut également, par une déplorable coïncidence, celui du coup d'Etat, et ce dernier événement, qui disposait d'une "meilleure publicité, fît tort à. l'autre. Le malheureux opuscule, signé par des inconnus, resta ignoré, dans la boutique des libraires, quoique Jules Janin lui eût consacré, dans le Journal des Débats^ un très élogieux article.

A la même époque, le Théâtre-Franqais leur refusait une comédie en un acte, la Nuit de la Saint-Sylvestre^ qui se rapprochait, au moins par l'intention, des proverbes de Musset.

Comme on le voit, c'est dans des conditions assez tristes qu'ils inaugurèrent, le 2 décembre 1851, leur Journal, «cette confession de chaque soir, écrivait l'aîné des deux frères, l'autobiographie, au jour le jour, des gens que les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence».

Débuter, c'est échouer et persévérer. Au moment où les Goncourt commençaient à connaître et à savourer les amertumes, les humiliations des années d'épreuves, dont aucun succès plus tard ne console, ils trouvèrent un abri, un abri très précaire, pour leur littérature

E. ET J. DE GONGOURT 39

dédaignée, dans une feuille éphémère que venait de fonder un de leurs parents.

En janvier 1852, avait paru très discrètement, sans faire de bruit dans le monde, Y Eclair, « revue hebdomadaire de la littérature, du théâtre et des arts », rédigée par Cornélius Holff, Méry, Gaiffe, Banville, Aurélien SchoU, et dont les deux principaux dessinateurs étaient Nadar et Gavarni.

Le gérant recevait cinq francs par semaine, et encore ne les recevait-il qu'en principe, car le caissier offrait cette particularité, moins rare qu'on ne pense, de ne rien avoir dans sa caisse.

Le créateur de V Eclair^ le comte de Villedeuil (qui signait Cornélius Holff), cousin des Concourt, recueillit gracieusement leur prose, quoiqu'il lui fût plus facile de trouver des rédacteurs que des lecteurs.

Pour faire vivre cette revue agonisante qui s'obstinait à vouloir mourir, le comte de Villedeuil se trouva réduit à vendre une partie de sa bibliothèque et à emprunter à un usurier dix mille francs, représentés en partie par un lot de Champagne de qualité médiocre. Le vin était tiré, il fallait le boire. Les abonnés furent invitésàun bal au Champagne, et les rédacteurs, conviés également à cette fêle de famille, tirèrentce jour-là, pour la première fois, quelque bénéfice de leurs articles.

V Eclair n'en mourut pas moins peu après, remplacé presque aussitôt par un nouveau journal, Paris^ qui publiait dans chaque numéro une lithographie de Gavarni et dont l'existence d'ai leurs fut courte.

Le seul résultat sérieux de ce passage des Concourt

dans ce vague journalisme fut un procès assez désagréable — quoiqu'il ait été suivi d'un acquittement — pour avoir cité des vers très anodins de Tahureau qui avaient déjà été donnés dans un ouvrage de Sainte- Beuve., couronné par TAcadémie française.

La plupart des articles de Y Eclair furent remis au volume. Ainsi le Salon de 18 62 [chez Michel Lévy, 1852); Les Mystères du Théâtre en i 852, par Edmond de Goncourt, Cornélius HolfF (comte de Villedeuil). Librairie Nouvelle, 1853.

La Lorette parut chez Dentu en 1853. Gavarni avait dessiné pour cette plaquette un frontispice représentant une femme à moitié déshabillée qui portait un écriteau avec ces mots anglais : To let (à louer). L*écriteau fut supprimé sur le frontispice adopté. La Lorette, qui eut deux éditions la môme année, est le premier livre des Goncourt qui se soit vendu. L'éditeur, alléché, donna des deux auteurs plusieurs brochures sans grand intérêt, œuvres légères que Tactualité inspire et que Tactualité emporte: la Révolution dans les mœurs (1854); la PeintureàVExpositionde i 8oô(iS^o)\les Actrices{iS^Q).

Une Voiture de Masques, publiée également chez Dentu en 1856, termina par une œuvre plus personnelle la première période de la vie littéraire des Goncourt. Cette curieuse brochure contient d'intéressants détails sur Sébastien-Benoît Peytel, notaire exécuté à Belley, en octobre 1839 (après avoir été inutilement défendu par Balzac), comme coupable de trois assassinats, et qui avait publié en 1832 un violent pamphlet contre Louis- Philippe, la Physiologie de la Poire par le jardinier Benoît.

E. ET J. DE GOXCOURT 41

C'est sans doute à propos à!' Une Voiture de Masques queJ. de Goncourt écrivait à l'éditeur Dentu cette curieuse lettre :

« Nous avons appris à nos dépens ce qu'il en coûte de mal baptiser un livre. Si c'est le livre qui se fait lire, c'est le titre qui fait acheter le livre. Nous avions donc cherché dans le nôtre un allèchement plus encore qu'une recommandation. Vingt-cinq hommes et trois femmes^ nous jugions ceci une engageante parade à la porte d'une comédie sérieuse. L'imprimeur a flairé dans ce titre un fumet de promiscuité, un je ne sais quoi frisant l'outrage aux mœurs ; vous-même, Monsieur, n'étiez pas sans partialité contre ce tilre auquel vous reprochiez son manque degravité. Le pauvre titre mourut avec la plus grande résignation.

« Nous cherchâmes de rechef, nous trouvâmes : les Comédiens du bon Dieu^ ce qui nous semblait, faut-il le dire, une enseigne assez spirituelle à vingt-huit portraits de ces pantins sans le savoir qu'on appelle des hommes; et voici que notre censeur, je me trompe, notre imprimeur s'inquiète de la meilleure foi du monde à découvrir dans cette appellation nouvelle une attaque à l'Eglise et une insulte personnelle au cierge'. Vraiment, nos titres — c'est sans préméditation, je vous le jure — ressemblent au quoi qu'on die de Molière : ils en disent plus qu'ils ne sont gros.

« Mais je m'aperçois que je suis trèsinjusle, etqueje m'en prends à ce pauvre imprimeur quin'en peut mais Vous savez trop nos pensées pour croire que ce soit BLUx imprimeurs que nous gardons rancune. Il serait à

peu près aussi raisonnable d'attribuer la terreur aux suspects.

« Cependant, il serait inhunoain de laisser ce pauvre livre entre deux litres ; voici dpnc le troisième et dernier, raiïirnae qu'il ne veut rien dire au delà de ce qu'il dit, qu'il ne contient pas la moindre allusion ; qu'il est pur de tout sous-entendu; qu'il n'a nulle intention de déplaire soit aux bonnes mœurs, soit à l'Eglise, soit au Parquet, et quMl ne tend absolument qu'à tirer le plus honnêtement que faire se peut trois francs du plu3 grand nombre possible de poches françaises, voire même étrangères.

« Ze Dessous des Masques^ voilà notre titre. »

Comme on vient de le voir, ce troisième titre ne devait pas être définitif.

Depuis 1849, les Concourt s'abandonnaient de plus en plus à ce culte du bibelot, à cette recherche de l'œuvre d'art ou du document curieux qui causent de si grandes joies aux délicats, aux raffinés, aux amoureux du passé. Ils étaient les habitués fidèles de ce célèbre magasin delà Por^e Chinoise où abondait tout ce que le génie de l'Extrême-Orient a produit de plus étrange et de plus exquis. En même temps ils collectionnaient les tableaux, les estampes, les livres, les brochures du dix-huitième siècle — ce que néglige l'Histoire officielle et ce qui la rendrait vivante.

Ils étaient ainsi amenés peu à peu et par leur esprit avide de précision et par leur manie de « brocanteurs » bien renseignés à apporter dans les études historiques qu'ils projetaient et préparaient quelque chose de

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nouveau que Villemain n'avait pas connu et que Sainte- Beuve avait pressenti : Tauecdote et le détail.

De ces tendances transformées en théorie sortit cette série d'ouvrages qu'on n'a pas appréciés à leur valeur, ces monographies dans lesquelles le verbiage philosophique, la phraséologie creuse, le dogmatisme des idées générales sont remplacés par le document caractéristique, le trait pittoresque, Tesprit et l'atmosphère du temps et, pour tout dire en un mot, parla vie.

Le plus français de tous les siècles de no're histoire, si curieux et si passionnant, se ranima, revécut, avec sa grâcepiquanle et ses vices trop aimables, dans des études pleines défaits : Sophie Arnould (\Hol}, Portraits intimes du dix-huitième siècle (1857-58), — Histoires de Marie-Antoinette(iSoS)y Les maîtresses de LouisXV (1860). Là, à mon avis, était la véritable voie des Goncourt, nés historiens; mais dans un paj'S que le sérieux ennuie et que la vérité effraie, on ne compte comme littérateur que lorsqu'on est romancier. Ils s'en aperçurent après trois ou quatre années de patientes études et de travaux acharnés qui n'avaient presque rien Fait pour leur réputation.

D'ailleurs, rhisloire^ peut-être à tort, ne leur paraissait pas assez vivante. « A la longue, écrivait Jules à Gustave Flaubert, dans l'autopsie du passé l'imagination prend froid ainsi que sous un air de cave. Il y a autour de ces Mémoiresqu'on désemmaillolte comme une odeur de momies embaumées dans de la poudre à la Maréchale. Aussi avons-nous hâte de revenir un jour à la vie, — au roman qui est la seule histoire vraie. »

Il AVANT LA GLOIRE

Charles Demaillij, publié en 1860 chez Dentu et tirée d'une comédie, les Hommes de Lettres^ refusée au Vaudeville en 1837, fut leur roman de début.

De leurs rancunes et plusencorede leurs dégoûts, ils faisaient un livre, un livre qui était une revanche. A côté de quelques personnages sympathiques, Masson (Théophile Gautier), Lampérière (Flaubert), de Remonville [Pdiul de Saint-Victor), fioisrog^er (Banville), Charvin (Arsène Houssaye), F/ormac (Gaiffe), Pommageot (Chamfleury), à côté de vrais écrivains et de purs lettrés, ils représentaient dans une série de portraits incisifs cette misérable plèbe écrivante qui déjà inondait Paris, la tourbe des maîtres de demain, des écumeurs et des forbans, des maîtres chanteurs et des condottieri, pour qui la littérature est une variété de cambriolage et qui se servent de leur plume comme d'un pince-monseigneur.

Plein de verve et d'âpre éloquence, mais un peu trop spécial, pamphlet plus que roman, Charles Demailly n'eut qu'un succès d'estime^ el Sœur Philomène y publiée Tannée suivante à la Librairie Nouvelle, et que l'éditeur B.urdilliat trouvait « trop lugubre », n'arriva pas davantage au public.

Après un retour aux études historiques [la Femme au dix 'huitième siècle, 1862, — Histoire de la société française pendant la Révolution et le Directoire (1864- 65j, lesGoncourt publiaient Renée Mauperin, leur premier roman, à la librairie Charpentier (1864), et Germinie Lacerteuœ, qui parut lamême année, quoique la couverture porte la date de 1865.

Germinie Lacerteux était un chef-d'œuvre, mais un

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de ces chefs-d'œuvre qui ne comptent pas pour le public, parce que le public tient surtout à être amusé, même en mauvais français.

Ce roman douloureux, angoissant, ne se vendit pas beaucoup plus que les précédents, mais on ne peut .pas dire qu'il ait passé inaperçu :

« J'ai été attaché, écrivait Sainte-Beuve aux auteurs, par ce récit simple, vrai, d'une vérité si peu flatteuse mais si conforme à la réalité, où jamais aucun trait n'est livré au hasard ni accordé au convenu... Mais je suis frappé d'une chose : c'est que pour bien juger cet ouvrage et en parler, il faudrait une poétique tout autre que Tancienne, une poétique appropriée aux productions d'un art nouveau et d'une recherche nou velle. »

Les deux écrivains avaient péniblement conquis Testime des juges les plus délicats en matière d'art et de style. Liés avec Flaubert, ils faisaient partie du dîner Magny qui avait lieu rue Contrescarpe-Dauphine, et où se réunissaient Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Gavarni, Flaubert, Paul de Saint- Victor, Berthelot, Renan, Taine, Charles Robin, Tourguenef, Fromentin et quelques autres. Les critiques rendaient justice à la hauteur de leur idéal et à la supériorité de leur talent; mais après plus de quinze ans de vie littéraire, «c'est à peine, comme ils l'avouaient eux-mêmes, si leurs livres payaient l'huile et le bois de leurs nuits )^. Pauvres, ils auraient été obligés de renoncer à la lutte.

Cette réputation que d'autres devaient à des succès trop faciles ou à des concessions et des expédients dont

leur dignité ne s'accommodait pas, ils allai^înt enfia Tobtenir d*un échec retentissant, d'une pièce qui fut sifïïée, mais qui ne fut pasjouée.

Lue dans les salons de la princesse Mathilde avant d'étue reçue au Thékire-FvanqaiSy Henriette Maréchal^ comédie en 3 actes, commencée en 1863, avait pu, grâce à l'appui de la cousine de l'Empereur, qui se piquait de goûts littéraires, échappera peu près intacte aux ciseaux delà Censure.

Une légende était née, d'après laquelle la pièce avait été Imposée par uneintervention quasi-officielle. Contre cet acte de favoritisme qui nous ramenait aux plus mauvais jours de notre histoire, contre cette proleclion scandaleuse accordée à deux « débutants », médiocres sans doute, puisqu'ils arrivaient à se faire jouer, une ligue s'organisa bientôt, qui groupa dans une même œuvre de justice, des émeutiers en chambre, des démocrates de table d'hôte et un certain nombre de liltérateurs que les succès de leur prochain rendaient mélancoliques et amers. Représentant de laJeunese des Ecoles, une sorte de fantoche, Georges Cavalier àii Pipe-en- B ois ^ s'était donné la mission de mener les troupes à l'assaut.

Le soir de la première représentation — le 5 décembre 18ô5 — tous les conjurés étaient à leur poste.

Le rideau se lève etoncommence à siffler, sans savoir pourquoi, Horace et Lydie, de Ponsard. Le prologue de. Théophile Gautier est écouté jusqu'au dernier vers en silence, mais au moment où un Masque, arrétantlaMuse du Carnaval moderne, s'écrie: As-tu fini ? la cabale commence.

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Le désordre, organisé avec soin, était singulièrement, favorisé par le début d'Henrielte Maréchal, un bal à rOpéra dans lequel un « monsieur en habit noir » accablait de railleries plus ou moins piquantes les couples, ou les individus qui passaient à sa portée. Ce monsieur en habit noir donne le signal et l'exemple des invectives. A celles qui sont dans la pièce s'ajoutent tout naturellement celles qu'on dirige contre Ifi pièce.

Des loges, de l'amphithéâtre, du parterre jaillissent des huées, des rires, des protestations véhémentes, parmi lesquelles on dislingue celle-ci lancée d'une voix sévère par un classique indigné :

— Vous outragez Melpomène !

Le troisième acte terminé, Got s'avance et au milieu d'un effroyable tumulte nomme les deux auteurs.

Ceux-ci, dans le foyer des artistes où ils s'élaient^ réfugiés, répétaient, plus étonnés encore qu'attristés de leur échec, de l'étouffement de leur œuvre :

— Mais qu'est-ce que nous avons donc fait pour être traités de la sorte ?

Ils avaientréussi ù. faire recevoir une pièce. N'était-ce pas suffisant pour expliquer tant de haines ?

A la septième représentation, le 15 décembre, Henriette Maréchal, qui chdiqne soir provoquait les mômes désordres, disparut de l'affiche.

La critique se montra en géne'ral très bienveillante, sans doute pour protester contre celte exécution sommaire. Jules Vallès consacra plusieurs articles à défendre les deux auteurs dans /jE'vénemen/, qui avait

acheté 3000 francs le droit de publier la pièce in extenso dans ses colonnes.

La haine^ surtout la haine littéraire, est souvent maladroite. La cabale formée contre Henriette Maréchal fut plus ulile aux Goncourt que tous les livres qu'ils avaient jusqu'alors publiés. Elle apprit leur nom au public qui, à partir de ce jour-là, ne l'oublia plus. Leur réputation, qu'allaient rendre définitive deux œuvres de haute valeur, Manette Salomon (1868), jjj/mc Qervaisais (1869j, grandit tout à coup au milieu des sifflets.

Il était trop tard pour le plus jeune des deux frères. Au mois de juillet 1870, Jules de Goncourt s'éteignait, le cerveau endolori et les nerfs brisés, dans la petite maison d'Auteuil achetée en 1869 —et cette gloire désirée avec tant de fièvre, conquise par tant d'efforts, il mourait de Tavoir trop longtemps attendue.

« L'an mil huit cent quarante et le treize mai, à neuf heures du matin, par-devant nous, Casimir Michel, adjoint à la mairie de Nîmes, officier de Tétatcivil par délégation du maire, est comparu en rHôlel-de-Ville, Vincent Daudet jeune, négociant, âgé de trente-trois ans, domicilié à Nîmes, section deux, boulevard Grand- Cours, lequel nous a déclaré que Marie- Adeline Regnaud , sans profession, âgée detrente-quatreans, son épouse, est accouchée, dans son domicile» audit Nîmes, ce matin à deux heures, d'un enfant mâle qu'il nous a présenté et auquel il a donné les prénoms de Louis- Marie-Alphonse.

Ces déclarations et présentations ont eu lieu en présence de Barthélémy Ourson, âgé de soixante-quatorze ans, et de Firmin Ourson, âgé de vingt-six ans, employé à la mairie. . t

De tout quoi nous avons dressé le présent acte que nous avons signé avec le père et les témoins, de ce requis, après lecture faite. »

Tel est, exactement reproduit, le premier document dans lequel apparaît le nom d'Alphonse Daudet.

A l'époque où Casimir Michel inscrivait sur les registres de rHôtel-de-Yille, sans y attacher grande importance, Tévénement que nous venons de mentionner, Vincent Daudet, cervelle fumeuse comme on en trouve beaucoup dans le Midi et particulièrement à Nîmes, toujours occupé à de nouveaux projets et séduit par de nouveaux rêves, passait son temps à changer d'industrie. Celle de fabricant de foulards, à laquelle il revenait de préférence, ne lui avait donné que de médiocres profits. Plusieurs catastrophes successives achevèrent sa ruine, et il se transporta vers 1850, avec les siens, à Lyon, dans une vieille maison de la rue de la Lanterne.

L'enfance d'Alphonse Daudet s'écoula au milieu de ces embarras d'argent, et il en aurait beaucoup souffert, avec sa précocité de sensitif, s'il n'avait eu la ressource, pour échapper à la réalité, de se réfugier dans l'illusion.

Dans la vieille fabrique de Nîmes, où les arbres poussiéreux se peuplaient de cigales, et plus tard à Lyon, dans la ville sombre, toujours noyée dans les brumes, il s'abandonnait à d'interminables lectures, en choisissant de préférence les livres des poètes ou des romanciers. Il s'était créé ainsi un monde merveilleux, plein de drames et de légendes, un monde mystérieux et héroïque dans lequel il vivait avec enchantement.

En même temps s'affirmaient en lui de rares facultés de réflexion et de curiosité intelligente. «J'avais dix

ans, a-t-il écrit quelque part, et dans une manie commençante d'observation, d'annotation humaine, ma grande distraction pendant mes promenades était de choisir un passant, de le suivre à travers Lyon, au cours de ses flâneries et de ses atîaires. »

Cependant la situation de sa famille ne s'était pas améliorée, et il avait à peine seize ans lorsqu'il se trouva obligé, après des études hâtives et incomplètes, k gagner sa vie.

Une place de maître d'études était vacante au collège d'Alais. Il eut le courage de la demander et le malheur de l'obtenir.

Ce qu'a souffert Alphonse Daudet dans ce triste collège, au milieu des écoliers grossiers dont il fut la victime plus que le surveillant, il Ta trop bien raconté dans le Petit Chose pour qu'on ait besoin de le redire, plus mal, après lui.

Celte année de vie universitaire lui parut extrêmement dure et lorsqu'elle fut enfin terminée, il se sentit à bout de forces et de courage. Les cent francs économisés sou par sou pour passer son baccalauréat à Montpellier, il préféra les employer à payer son voyage à Paris, à acheter sa délivrance. Quand il arriva à destination, il lui restait quarante sous.

Son frère aîné, Ernest Daudet, était alors le secrétaire, — si ce mot ne paraîtpas trop ambitieux, — d'un vieux maniaque qui le payait 90 francs par mois pour écrire, sous sa dictée, ses Mémoires. Il logeait à Thôtel du Sénat, rue Tournon, n° 7, où Alphonse vint le rejoindre.

La table dhôte de cet hôtel, une sorte de cave qui donnait sur une cour où moisissaient dans des caisses peintes en vert des fusains rachitiques et des lauriersroses alteinls de phtisie, réunissait assez souvent des étudiants, de jeunes bureaucrates et d-î vagues littérateurs. C'est ainsi qu'un hasard y mit un jour en présence Gambelta — dont la chambre se trouvait à côté de celle où Alphonse Daudet passa sa première nuit à Paris, — et un modeste employé à THÔtel-de-Ville, Henri Rochefort.

En même temps que la pièce de quarante sous, qui formait son capital d'émigrant, Tancien pion du collège dAlais avait apporté dans le fond de sa malle un manuscrit, un recueil de vers, sur lequel le malheureux fondait de grandes espérances.

Il existait alors à Paris un éditeur qui passait, et à juste titre, pour un très brave homme' et qui se montrait d autant plus favorable aux jeunes écrivains qu'il était ou se croyait littérateur lui-même. Comme éditeur il s'appelait Tardieu, comme écrivain il signait J.-T. de Saint-Germain, et publiait d'innocentes fantaisies que personne n'avaitle droit de blâmer, parce que personne, sauf peut-être l'auteur, n'avait eu le courage de les lire.

Alphonse Daudet s'adressa tout naturellement à cet éditeur providentiel, qui le reçut à merveille et imprima, en 185S, dans un petit volume d'aspect très engageant, les Amoureuses.

Ce recueil de vers un peu jeunes, mais d'une candeur qui avait son charme, au moment où venaient de parai-

tre les Fleurs du Mal, plut aux femmes sensibles et obtint même le suffrage de l'Impératrice, dont le goût littéraire était assez médiocre.

Les Amoureuses^ avec leur grâce un peu rustique, donnèrent au poète ingénu une vogue éphémère, analogue à celle du « Tambourinaire », dont il devait parler plus lard, mais ne lui rapportèrent, on le pense bien, aucun profit pécuniaire. Déjk les vers se vendaient peu, quand par hasard ils se vendaient.

Alphonse Daudet, qui avait rêvé sans doute les nobles travaux littéraires, les œuvres que Tart et le temps amènent à la perfection, dut se résigaer, comme bien d'autres, aux besognes hâtives et humiliantes du journalisme.

Il apporta des articles au Monde Illustré, au Musée des Familles, où on les payait, avec regret, deux sous la ligne. Il réussit à se glisser au Figaro, où de temps en temps on insérait de lui quelque pièce de vers, imitée de Musset ou de Banville, et que le secrétaire de rédaction menaçait toujours de ses impitoyables , ciseaux.

C'est au Figaro que parurent la plupart des poèmes réunis en 1861 dans un volumeintilulé l:i Double Conversion j et quelques jours après la mise en vente de ce livre, le journal de Villemessant lui consacra un article curieux, et trèssignificatif, s'iln'est, comme je le crois, qu'une prière d'insérer, c'est-à-direle jugement d'Alphonse Daudet, à ses débuts, sur lui-même :

« La Double Conversion, conte en vers et en vers excellents, dont les lecteurs du Figaro doivent se sou-

venir d'avoir eu la primeur. On a dit de l'auteur,

M. Alphonse Daudet, qu'il est un des héritiers directs

d'Alfred de Musset, et Ton n'a pas trop dit,onn'amême

pas dit assez ; car si M. Daudet rappelle le poète de

Mardoche par ses grâces naturelles, sa désinvolture

aimable et la passion cachée soussa gaîté primesau-

tière, il n'imite pas servilement le maître, et si Ton

voulait rechercher les sources où il puise, il faudrait

remonter jusqu'à La Fontaine, jusqu'à Boccace, jusqu'à

Béroalde de Verville. Encore ne serais-je pas surpris

que ce jeune poète de vingt ans fût déjà lui-même et

n'eût rien emprunté à ses aînés : je crois que s'il est

vrai que son verre n'est pas un vidrecome, du moins

peut-il dire qu'il boit dans son verre. La Double Conver'

sion, un coquet volume orné d'une eau-forte de Brac-

quemont, sera lue avec attendrissement et avec délices

par tous ceux, jeunes gens et femmes surtout, qui

aiment encore la jeunesse et l'esprit, le bien penser

et le bien dire, les beaux sentiments et les beaux

vers. »

L'année suivante parut le roman du Chaperon Rouge, autre recueil de vers dont Alfred Delvau disait dans sa petite revue, le Jumus : « Il vient bien avec les lilas, ce petit livre ; il sent bon comme eux. Les adorables murmures qu'on y entend ! Les adorables parfums qu'on y respire! — les parfums et les murmures de la jeunesse. »

Et pour en donner une idée, le bienveillant critique citait cette poésie, choisie, affirmait-il, parmi les meilleures :

Un homme noir marchait devant,

Un homme blanc venait derrière.

L'un portait un cercueil d'enfant,

r/autre chantait une prière ;

Le cercueil était en sapin,

La prière était en latin.

Derrière ces hommes: venait

La mère, une petite femme,

Qui sous les fleurs de son bonnet

Sanglotait à vous fendre l'âme.

Elle disait en étouffant :

Ma pauvi'e enfant I ma pauvre enfant

En réalité, malgré les Prunes^ popularisées par les frères Lyonnel, Alphonse Daudet, comme poète, était à quelques degrés au-dessous du médiocre, etil avait trop de sens critique et trop d'esprit pour ne pas le reconnaître lui-même, plus tard, lorsqu'il fut entré dans sa véritable voie, le Roman.

L'année même où il avait donné la Double Conversion, — mais j'ignore si cet ouvrage y coutribuaen quoi que ce soit, — il avait obtenu un poste d'attaché — attaché surtout par le traitement — au cabinet du duc de Morny.

Cet homme d'Etat qu'on peut apprécier diversement au point de vue politique et qui, malgré tout, par comparaison , reste une figure sympathique , avait l'incontestable mérite d'aimer les lettres et ceux qui les cultivenl. C'était auprès de lui une sérieuse recommandation que de ne pas être un sot.

Alphonse Daudet, dont il devina probablement, car il se connaissait en hommes, la valeur et l'avenir, lui dut cinq années de sécurité.

Ce fut sans doute sur les. conseils du duc de Morny que le poète désabusé se tourna vers le théâtre — et .peut-être le conseiller, comme nous le verrons plus loin, devint-il aussi un collaborateur , mais un collaborateur discret et qui désirait ne pas se compromettre dans des échecs possibles et même probables.

Représentée à FOdéon en 1862, la Dernière Idole (écrite avec Ernest L'Epine, qui devait plus tard signer Quatrelles) et dont les premiers rôles furent tenus par Tisserant et Mlle Rousseil , obtint un succès d'estime — c'est-à-dire un insuccès d'argent — de môme que les Absents, opéra-comique en un acte, musique de Poise, joué à TOpéra-Comique en 1863.

Le jeune écrivain avait échappé, grâce à un hasard heureux — la protection d'un homme d'esprit — à la noire misère des débuts dont il ne rougit jamais. Il n'était plus exposé à manger à ses repas, avec un appétit de dix-huit ans, un morceau de pain et une tranche de saucisson. Il ne courait plus le risque de se voir expulsé, pour quelques termes non payés, par un barbare propriétaire, et de passer la nuit — heureusement que c'était en été — sur un banc du Luxembourg.

Il commençait à avoir une certaine notoriété dans le monde littéraire où il apportait ses qualités Me charmeur, de «preneur d'âmes », la grâce lumineuse de son sourire et son inaltérable gaîté.

11 était, avec Dusollier , Banville, Paul Arène, un des habitués du café Voltaire, où se préparaient, dans

l'ombre, les futures réputations. On l'avait présealé à Jules Vallès ; cétait presque la gloire.

Une petite revue traçait ainsi son portrait à celle époque : « La plus belle tête romantique qu'on puisse voir. Bel ovale, beau front, beau nez, beaux yeux, juste ce qu'il faut de barbe et de moustaches pour atténuer le féminin d'une raie qui sépare ses cheveux sur le milieu du front. C'est un Christ brun. » Mendès à la même date et pour les mêmes dessinateurs à la plume était un Christ blond, et il y avait aussi le Christ des singes^ Méry, qui abusait, suivant un mot célèbre, de la permission qu'a un homme d'être laid.

En 1865, Alphonse Daudet écrivait au Petit Moniteur sous les pseudonymes de Baptiste et de Jehan de Lisle, et à VEvénementf oix il publiait sa première œuvre remarquable, les Lettres de mon Moulin.

Le 8 avril il faisait représenter à la Comédie-Française l'Œillet blanc, comédie en un acte, écrite en collaboration avec Ernest Manuel (c'est-à-dire Ernest L'Epine).

Cette pièce, à laquelle des critiques, d'ordinairebien renseignés, donnaient comme troisième auteur le duc de Morny, avait d'abord été intitulée le Lys blanc, mais le lys parut à la censure une fleur trop séditieuse et on le remplaça par un œillet.

L'Œillet blanCj « rêve charmant, disait Mouselet, qui pourrait s'appeler Chérubin sous la Terreur », eut un succès d'émotion, peut-être même un succès d'opposition politique, qui rapporta à Alphonse Daudet 1500 francs, qu'il se fit payer en louis d'or par Peragallo.

Le Frère aîné — avec le même collaborateur — fut joué au Vaudeville eu 1867 et réussit beaucoup moins.

L'éditeur de la nouvelle école poétique dont le chef était Leconte de Lisie elles principaux représentants Catulle Mendès , Coppée , Albert Merat , Xavier de Ricard, le libraire Lemerre avait commencé en 1866 la publication du Parnasse con^em/?orain, livré au public, pour ne pas l'effrayer, par petites doses, en livraisons.

L'année suivante parut une parodie de cet ouvrage : le Parnassiculet contemporain^ 7*ecueil de vers nouveaux^ précédé de V Hôtel du Dragon bleu et orné d^une très étrange eau- for te. VéàxiQMT^i. Lemer, s'appelait presque Lemerre. Les auteurs de cette plaquette tirée àcinquante exemplaires et aujourd'hui introuvable étaient Jean de Boys, Léon Renard, Paul Arène et Alphonse Daudet.

A la date où nous sommes arrivés — 1867 — et en comprenant même dans cette première période littéraire, le Sacrifice^ comédie en 3 actes, jouée au Vaudeville en 1869, on ne peut pas ne pas constater qu'à part les Lettres de mon Moulin., qui ne lui appartiennent pas tout entières , Alphonse Daudet n'avait encore rien publié qui fût digne de son merveilleux, talent. On est amené par suite à comprendre ou du moins à excuser le jugement sévère, malveillant mais juste au fond, d'Eugène Vermersch dans ses Hommes du jour., jugement que je crois devoir citer en entier, parce qu'il caractérise assez bien, malgré son évidente âpreté, le poète fade et médiocre de 1858 à 1869, si différent de l'admirable romancier qui allait lui succéder.

Voilà donc comment Vermersch, qui était un raté, mais qui n'était pas, tant s'en faut, un imbécile, appréciait en 1867 Toeuvre de Daudet :

« Joli, très joli, trop joli.

Ecrit avec du lait de charmantes petites histoires. Gazouille des vers à ses moments perdus et rime des Amoureuses qui ne sont pas méchantes.

Crème fouettée, nourriture d'enfant.

Paul Mahalinle définissait : un porteur de petits cercueils qui veulent se faire passer pour des boîtes à violon. »

Je ne donne pas Vermersch ni surtout Paul Mahalin, ce demi-Scholl, comme des critiques de haute valeur, mais il est certain que ce qu'ils pensaient en 1867 du futur auteur de Sapho^ de très bons juges, plus désintéressés mais aussi sévères, le pensaient également.

Alphonse Daudet comprit lui-même qu'il faisait fausse route et avec ces menues besognes, ces petits vers de félibre énamouré, son talent, le talent qu'il était sûr d'avoir, se gaspillait sans profit.

Il venait de se marier et, pour l'affermir dans ses résolutions, il avait eu la chance de trouver, de fixer à sa vie, une affection sûre et un dévouement intelligent.

Comprenant sans doute qu'à des idées nouvelles il faut un nouveau cadre, il alla habiter, en 1869, loin des cénacles, loin des parlottes, en plein Marais, rue Pavée, dans l'hôtel Lamoignon, dont les vastes appartements morcelés à l'infini abritaient une multitude d'ateliers minuscules, — la vie inquiète et passionnante,, les sou- <3is quotidiens, les espérance tenaces, l'ingéniosité

inépuisable et la fébrile activité de la petite industrie parisienne.

C'est à l'hôtel Lamoignon, si bien évoqué dans un conte du lundi, « Un Réveillon au Marais », qu'il écrivit ou acheva le Petit Chose, publié chez Hetzel en 1870 — , la même année que les Lettres de mon Moulin^ réunies en Volume.

A propos de ce dernier ouvrage, il convient d'ajouter quelques détails et d'élucider un point d'histoire littéraire qui pour bien des gens est resté mystérieux.

Alphonse Daudet, dans sa trop courte carrière, rendit trop de services pour ne pas avoir beaucoup d'ennemis. Ils contribuèrent grandement à accréditer, à répandre celte légende d'après laquelle Paul Arène serait le principal auteur — on n'osait pas dire Tunique auteur — des Lettres de mon Moulin.

A la suite d'une insinuation très malveillante contre un grand écrivain, célèbre, riche, et à qui on ne pouvait guère, dans un monde qui vit de jalousie et de haine, pardonner sa gloire, Paul Arène publia dans le Gil Blas, au mois de décembre 1883, une lettre à Daudet, lettre très importante pour la biographie de celui-ci, puisqu'elle règle — définitivement — la question des Lettres de mon Moulin :

« Puisque, en notre siècle enragé d'exacts documents, écrivait Paul Arène, il faut mettre les points sur les i et parler par chiffres , établissons une fois pour toutes et pour n'en plus parler, qu'en effet, sur les vingt-trois nouvelles conservées dans ton édition définitive, la moitié à peu près fut écrite par nous deux,

assis à la même table, autour d'une unique écritoire, joyeusement et fraternellement, en essayant chacun sa phrase avant de la coucher sur le papier. Les autres ne me regardent en rien ; et encore dans celles qui me regardent un peu, ta part reste-t-elle la plus grande, car si j'ai pu y apporter — du diable si je m'en souviens — quelques détails de couleur ou de style, toi seul, toujours , en trouvas le sujet et les grandes lignes, »

A peine Alphonse Daudet, que ses deux derniers livres avaient sorti — pour la critique, sinon pour le public — de la foule anonyme des débutants, venait-il de s'installer dans l'appartement de la rue Pavée, que la^ guerre éclata.

Elle eut sur lui, sur son caractère, sur son talent, une influence profonde. Elle lui inspira cette tristesse mâle et cette pitié féconde qui remplissent les âmes de sentiments plus nobles et de plus vastes ambitions. Elle lui donna l'amour de la littérature sérieuse, utile, et le goût des œuvres durables, pleines d'indulgence, de charité et de tendresse, qui^ sans guérir rhumanité de ses vices, peuvent la consoler de ses douleurs. Pour tout dire en un mot, la guerre, dont il connut l'horreur, dont il entrevit le mystérieux héroïsme, de ce poète fit un soldat et de ce soldat fit un homme.

Il sortit de cette horrible période le cœur plein de visions tragiques et de colères qui n'étaient que les exagérations d'un patriotisme humilié et meurtri. Ces colères trop naturelles et que tant d'autres, en ce temps-

là, éprouvèrent, il les exprima dans un livre publié en 1871, les Lettres d'un Absent^ qui lui parurent, lorsqu'il put les juger froideaaent, trop âpres, trop sévères pour certains hommes plus malheureux que coupables, et il se décida à en arrêter la mise en vente.

Ce n'était plus Tamertume de la défaite, mais un invincible besoin d'espérer qui se manifestait, avec une émotion si pénétrante, dans les Contes du Lundi, réunis en volume en 1873, et qui eurent un assez grand succès.

Alphonse Daudet avait fait jouer l'année précédente deux pièces dont le sort ne fut pas heureux : Lise Tauernier, drame en cinqactes(àrAmbigu), QiV Artésienne^ drame en 3 actes, avec musique d'entr'actes et de chœurs par Georges Bizet. Le futur auteur de Carmen se trouva ainsi associé à une chute déplorable, qui suffirait à prouver, si c'était nécessaire, Tincurable sottise du public.

h^s Aventures prodigieuses de Tar tarin de Tarascon avaient également paru, chez Dentu, en 1872.

Tartarin de Tarascon est sans aucun doute — aujourd'hui — l'œuvre non pas la plus remarquable, mais la plus universellement connue d'Alphonse Daudet. On aura peine à croire que lorsque ce roman, ce chefd'œuvre de fantaisie, d'esprit et de gaîté, fut publié en feuilleton, pour la première fois, dans je ne sais plus quel journal populaire, il produisit sur la plupart des lecteurs une impression très mauvaise, qui se traduisit par des lettres mécontentes ou indignées.

Le public liseur de la classe ouvrière, et un peu

aussi des autres classes, en apparence plus cultivées, aime l'héroïsme dans la littérature, quoiqu'il n'ait, pas pour habitude de la pratiquer dans la vie courante. Il exige de ses fournisseurs habituels des enfants martyrs, des mères dévouées jusqu'à la mort^ des jeunes filles — de préférence des ouvrières — qui se sacrifient, pendant quatre ou cinq cents pages, à un amour éter- Bel « en un instant conçu », à condition toutefois que Tamoureux soi triche et que le mariage final et inévitable, attendu avec angoisse par un million d'abonnés, soit en même temps une noble réparation et une bonne affaire.

Tout ce qui est ironie, fantaisie, esprit, tout ce qui s'éloigne d'une douceâtre et grotesque sentimenlalité et d'une psychologie de sage-femme, déroute ce public naïf, qui n'hésite pas à placer Richehourgbien audessus de Voltaire.

Ce Tartarin, blagué et blagueur, lancé dans des aventures tragi-comiques, les admirables fantoches qui gravitaient au tour delui, cette littérature légère, gouailleuse, qui avait Tair, permettez-moi le mot, de se ficher du monde, ennuyèrent, exaspérèrent les lecteurs du feuilleton et rendirent même le succès du livre très indécis et très lent. L'œuvre ne s'imposa que quelques années plus tard, lorsque l'auteur fut célèbre.

Ses deux livres de 1874, les Femmes d' Artistes et Robert Helmont^ n'avaient pas beaucoup augmenté sa réputation ni surtout arrondi son budget. Le feuilleton des théâtres qu'il rédigeait au /owrrîai officiel lui donnait à peine de quoi vivre, et après avoir publié une dou-

zaine de volumes, après avoir écrit dans quinze ou vingt journaux ou revues, découragé, presque vaincu, il songeait à chercher un abri dans un Ministère ou une Bibliothèque.

Fromont jeune et Risler aîné — son premier succès d'argent — le sauva.

Ce roman d'une observation si pénétrante et si émue avait été composé, au milieu du Paris industriel, dans un cadre matériel et moral qui lui convenait à merveille. « Mon cabinet, écrivait l'auteur quelques années plus tard, donnait sur les verdures, les treillages noircis d'un jardin. Mais au delà de cette zone de aime et de pépiements d'oiseaux, c'était la vie ouvrière des faubourgs, la fumée droite des usines, le roulement des camions, et j'entends encore sur le pavé d'une cour voisine les cahots d'une petite brouette de commerce qui, au moment des étrennes, trimballait des tambours d'enfants.

La rentrée, la sortie des ateliers, les cloches des fabriques passaient sur mes pages à heure fixe. Pas le moindre effort pour trouver la couleur, l'atmosphère ambiante; j'en étais envahi. »

Fromont jeune et Risler aîné — que l'Académie devait couronner dans sa séance du 15 novembre 1875 — eut un très gros succès de presse et atteignit assez vite ce chiffre d'éditions qui rassure, souvent même à tort, un écrivain sur la valeur de son œuvre.

Dans le mois qui suivit la mise en vente, Alphonse Daudet avait été invité à déjeuner chez son éditeur. Charpentier. Celui-ci, lorsqu'on sortit de table, lui dit à demi-voix :

— N'oubliez pas surtout, avant de partir, de passer à la caisse.

Quand il se présenta un peu ému devant le guichet, le caissier lui remit, en louis d'or, en écus de cinq francs et en menue monnaie, sur le désir qui lui en fut exprimé, une somme très respectable — les premiers bénéfices du livre.

Daudet sortit comme un fou, prit une voiture pour arriver plus vite chez lui, monta Tescalier quatre à quatre, entra, essoufflé, ravi, dans la pièce où se trouvait sa femme, et après avoir jeté à pleines mains sur le tapis, sans avoir la force de dire un mot, largent qu'on venait de lui donner, il dansa ce qu'on appela depuis dans son entourage le pas de Fromont jeune et de Risler aîné.

Et c'est avec ce pas de ballet qu'il fit son entrée dans la gloire.

Jamais, je crois, écrivain n'eut au même degré que Maupassant, suivant le mot de Balzac, « le bonheur de son talent » et n'arriva plus vite à la réputation. Peutêtre faut-il attribuer ce résultat si exceptionnel à la précaution qu'il sut prendre de ne pas débuter trop tôt, ce qui est bien certainement le meilleur moyen de mal débuter.

Il y a en effet un Maupassant inconnu, qui eutTesprit et le tact de n'attacher aucune importance à des œuvres sans perlée, à des devoirs d'écolier, à des exercices de style; il y eut un poète puéril et banal, dont le seul mérité est d'avoir préparé et formé Tadmirable prosateur que nous ayons connu.

Déjà dans l'institution religieuse d'Yvetot où il commença ses études, il faisait des vers et des vers si peu « scolaires » que ses maîtres, effrayés par cette Muse insuffisamment vêtue, Fexpulsèrent de leur établissement. Au lycée de Rouen, où ses parents le placèrent ensuite, il continua à rimer,à célébrer, avec le luxe d'é-

pithèles nécessaire à ce geare de travail, des cousines passablement idéalisées et des « amantes » d'autant plus aimées qu'elles étaient imaginaires.

Il trouve à cette époque, heureusement pour lui et pour nous, deux professeurs de littérature^ Bouilhet et Flaubert, dont la sévérité lui fut très utile.

Un oncle de Guy de Maupassant,un frère de sa mère, Lepoittevin, était très lié avec Tauleur de Madame Bovary^ qui le considérait comme le plus dévoué et le plus clairvoyant de ses conseillers littéraires. Cet homme d'une intelligence si sûre était aussi un remarquable poète, et lorsque sa famille crut devoir, après sa mort, brûler ses vers qui n'étaient pas assez orthodoxes, cet autodafé regrettable fut, au dire de son illustre ami, a une perte pour la littérature française ».

Flaubert reporta sur le neveu la vive affection quMl avait eue pour l'oncle et à son tour il lui servit de conseiller. 111e détourna — au moins dans une certaine mesure — delà poésie. Il réussit aie convaincre que trop souvent ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le met en vers.

Cependant Maupassant ne renonça pas d'une manière complète et déBnitiveà la poésie. Ces vers d'une forme un peu gauche et qui relevaient d'une double inspiration, Tamour et le culte du sol natal, il les garda avec soin et plus tard il les recopia sur un cahier qui était évidemment destiné à l'impression, mais en même temps son intelligence claire et pratique se tournait de plus en plus vers la prose, et il conamençait, à vingt ans, vers 1870, le roman /'Ayzgre/ws, interrompu

quelque temps après, repris en 1891, et qui ne fut jamais terminé.

Après la guerre, qui devait exercer sur son esprit une iofluence profonde, Guy de Maupassant avait été condamné par une famille précautionneuse à entrer dans Tadministration. Bureaucrate involontaire, il passa du Ministère de la marine au Ministère de l'instruction publique, où il fut secrétaire particulier de M. Bardoux.

C'était alors un gars solide, pelit et râblé, un gai luron qui souriait à la vie et ne semblait pas exiger d'elle des joies trop raffinées. Epris d'exercices violents, il cédait avec une sorte d'ivresse à la fougue de sa nature, surmenant ce corps d'athlète qui paraissait infatigable et que la maladie devait abattre, ce clair cerveau que la folie allait remplir de ténèbres.

Avec un de ses amis, Léon Fontaine, il possédait une petite embarcation, la Feuille à Venvers, sur laquelle il prenait le nom de Joseph Prunier et son compagnon celui de Petit Bleu. L'équipage comprenait aussi une jeune personne d'un caractère très docile, d'une humeur très accommodante et qui s'appelait ou qu'on appelait M*'® Mouche.

Les trois passagers abordaient parfois à un cabaret isolé, à Sartrouville, où sur une table rustique le canotier, redevenu littérateur^ écrivit quelques-unes de ses œuvres de début.

En 1875 il avait été introduit, par Flaubert, dans ce cénacle qui groupait les principaux représentants de l'école réaliste : Emile Zola, Hennique, Huysmans,

Paul Alexis, Ceard, etc. Avec ces écrivains, dont la destinée a été très différente, mais qui avaient tous la même ferveur, le môme idéal^ il faisait partie du dîner du Bœuf Nature^ où on ajoutait au menu, qui était médiocre, de passionnantes et interminables discussions artistiques, littéraires ou sociales.

C'est là, c'estgrâce à cetincomparable stimulant, que Guy deMaupassant ressentit pour la première fois cette passion des lettres, cette fièvre féconde sans laquelle on peut être un fabricant de livres, mais non un écrivain.

Il débuta ^^v xmQ Hutoxre du vieux /rmps, comédie en un acte et en vers, publiée chez Tresse, en 1879, et qui avait été jouée, sans grand succès^ au Théâtre Ballande. C'est la troisième de ses pièces. Les deux premières, \di Demande, comédie en un acte, et la Comtesse de Béthuney drame en 3 actes, furent composées lorsqu'il était encore au collège, et les titres seuls ont survécu.

Le jeune écrivain liquida son passé poétique par la publication (chez Charpentier, en 1880) d'un volume intitulé Des Vers et dédié à celui qui avait été son patron littéraire : « A Gustave Flaubert, à l'illustre et paternel ami que j'aime de toute ma tendresse, à l'irréprochable maître que j'admire avant tous. » Cet ouvrage fut assez bien accueilli par la critique. Elle y reconnut surtout des qualités de prosateur.

Ces qualités, pressenties plutôt que constatées, apparurent avec tout leur relief et sous leur forme en quelque sorte définitive dans la nouvelle « Boule de suif», qui faisait partie du fameux recueil, dulivre col-

leclif, les Soirées de Medan^ publié chez Charpentier en

On eut alors et d'emblée le véritable Maupassant, le prosateur vigoureux, d'une admirable simplicilé, queles naïfs trouvaient pessimiste parce qu'il avait une rare puissance d'observation, et que les ignorants accusaient de n'avoir pas de style parce qu'il savait faire parler à chacun de ses personnages le langage qui lui convenait.

Pas encore célèbre, mais déjà classé, sûr du lendemain, — il le croyait du n oins et tout le monde le croyait autour de lui, — entré en conquérant dans cette carrière si précaire pour d'autres et qui semblait ne tenir en réserve pour lui que des triomphes, recherché par les plus grands journaux qui le traitaient — et le payaient — comme un maître, il avait réglé sa vie littéraire et organisé son labeur quotidien avec une précision et une discipline qui pourraient servir de modèle aux jeunes écrivains d'aujourd'hui.

Il passait la belle saison dans la petite maison qu'il avait fait construire près d'Etretat, la GuUleite. Il s'y plongeait avec dcMices dans le calme de la vie provinciale, quand il était las des papotages littéraires, écœuré par l'agitation factice qui à tant d'autres était devenue nécessaire.

A Paris, pendant l'hiver, il habitait, rue Monlchanin, un appartement qui restait rigoureusement fermé aux importuns jusqu'à cinq heures. Dès le malin, à heure fixe, il se mettait à sa besogne comme un rond-de-cuir qui a à fournir ou qui est censé avoir à fournir un travail déterminé et inévitable.

De sa littérature, fabriquée consciencieusement et avec méthode, il savait tirer un merveilleux parti. On le payait ce qu'il valait, ce qui est assez rare dans le monde des lettres. Il évitait les collaborations trop chanceuses et les maisons dont la prospérité ne lui paraissait pas asseiz certaine. Personne ne savait mieux que lui rédiger un traité, avec des précautions de vieux procureur qui ne veut pas se laisser rouler. J'ai déjà dit qu'il était Normand.

Sa réputation grandissait chaque jour. Après la publication de ce roman si poignant. Une Vie (1883), qui fut interdit comme immoral dans les bibliothèques de chemins de fer, Jules Claretie l'appelait « le premier parmi les nouveaux venus ».

Bel Ami, publié la même année, le plaçait au premier rang des romanciers, des nouveaux venus comme des anciens, et lui donnait la gloire.

Ainsi, après quatre ans de vie littéraire, il atteignait au sommet; — mais déjà se développait en lui, comme une maladie incurable, ce douloureux état d'âme qui devait empoisonner toutes ses joies.

Le milieu de littérateurs, d'artistes dans lequel il était obligé de vivre lui répugnait de plus en plt-s, et à trente ans il éprouvait la lassitude et les dégoûts d'un écrivain vieilli et désabusé.

Le Journalisme, avec sa besogne banale et monotone, ne l'intéressait plus : « Je n'ai qu'un désir en ma Tie, écrivait-il à un directeur de Revue, c'est de ne jamais plus écrire une ligne dans aucun journal du monde » ; et il ajoutait cet autre aveu qui montre

bien à quel point il était désenchanté : « J'ai un impérieux besoin de ne plus entendre parler de littérature, de n'eaplus faire, de n'en plus vivre et d'aller respirer au loin un air moins artistique que le nôtre. »

Contre ses répugnances que parfois il trouvait luimême excessives, il devait lutler encore cinq ou six ans ; mais ceux qui l'ont connu à cette époque n'ignorent pas combien la contrainte qu'il s'imposait avait altéré son humeur et détraqué ses nerfs.

Il était la première victime de son observation trop aiguë et de son impitoyable clairvoyance. Il ne pouvait plus être trompé. Sous les formules menteuses de l'amitié ou de l'amour il devinait le calcul, l'intérêt, la trahison, et sous le masque la grimace. Il était le malheureux qui sait et qui voit.

On ne peut supporter les hommes sans les croire capables de quelque vertu, et pour aimer la vie il faut lui laisser ou lui accorder ce qui la rend possible et douce, Fillusion.

Si Maupassant, que le monde de plus en plus enlevait aux lettres, s'était rapproché des humbles, des petits, de ceux qui souffrent, croient, espèrent, se dévouent, peut-être à cette source pure, qu'il ne soupçonnaitpas, son âme se fût-elle rafraîchie et adoucie. Mais il était condamné à vivre dans le moins sincère ex le plus répugnant de tous les milieux, dans les cénacles et dans les salons. C'est cette humanité spéciale qui s'est ■— jusqu'à la folie, jusqu'à la délivrance définitive — imposée à lui. Il est mort de n'avoir pu la fuir et de l'avoir trop bien connue.

La famille de Tauteur des Fêtes Galantes étiat originaire de Belgique. Son bisaïeul, après avoir suivi les armées françaises dans lesquelles il servait comme « chef de chariot »; se fixa à Arville. Il se maria, dans ce village, avec une demoiselle Henrion, dont il eut deux fils. Un de ces fils qui devint capitaine du génie fut le père du poète.

Paul Verlaine naquit à Metz le 30 mars 1844. Plusieurs années de son enfance s'écoulèrent à Montpellier où son père était en garnison, et dans les Mémoires qu il avait commencés et qu'il abandonna bientôt, il trace un tableau charmant de cette période de sa vie et évoque avec attendrissement la vieille cité universitaire dans laquelle son cœur s'éveilla à Tamour.

De Montpellier il vint à Paris, et c'est là — au lycée Bonaparte, aujourd'hui Gondorcet — que se terminèrent ses études.

M. Verlaine père possédait une fortune évaluée à environ 250,000 francs, mais, à sa mort, la plus grande partie de cet argent disparut, volé par UU certain abbé

Salard ou dévoré parles gens de loi. La veuve et son fils restèrent dans une situation assez précaire, avec des rentes très diminuées et qui leur suffisaient à peine.

Paul Verlaine aA^ait dix-sept ans lorsqu'on 1861 il commença à être enrégimenté, sans doute en qualité de pupille, dans ce groupe des Parnassiens qui débutait avec les théories les plus audacieuses — les plus audacieuses en 1861 — et les plus vastes ambitions. Trop jeune pour jouer un rôle actif dans ce cénacle très bruyant, il dut vraisemblablement se borner àTadmiration.

Son premier livre^ Poèmes Saturniens, parut chez Lemerre en 1866. Il reconnaissait alors deux maîtres, Leconte de Lisle et Baudelaire. Au premier il avait emprunté, mais avec des qualités qui lui étaient personnelles et déjà se dégageaient de son œuvre, l'impassibilité olympienne, Tindifférence dédaigneuse de l'homme de génie devant l'imbécillité des foules, et aussi une tendance très marquée h la rhétorique grandiloquente, à cette splendeur des mots qui couvrait parfois d'or, d'azur et de pourpre, la pauvreté de la pensée. Le second lui avait donné le goût des sujets macabres et ce pessimisme un peu déclamatoire qui s'excuse ou s'explique après une sérieuse expériencede la vie, mais ne pouvait être, chez ce disciple de vingt-deux ans, qu'une aff'ectation et une attitude.

Placé sous le périlleux patronage de la planète maudite, chère aux nécromanciens, vénérée par les jeteurs de sorts et qui préside aux destinées malchanceuses, ce recueil de vers débutait, comme les Fleurs

du Mal^ par un ironique avertissement au « bourgeois » :

Lecteur paisible et bucolique, Sobre et naïf homme de bien, Jette ce livre Saturnien, Orgiaque et mélancolique.

Le lecteur paisible et bucolique, qui alors comme aujourd'hui formait la majorité, n'eut pas loccasion de jeter ce livre orgiaque et mélancolique qu'il laissa prudemment chez les libraires. Malgré quelques lignes élogieuses du grand maître de la critique, Sainte- Beuve, malgré la bienvenue souhaitée à cette œuvre peu banale par un assez grand nombre de journaux et de revues, les Poèmes Saturniens furent ignorés du public, qui avait ses poètes et s'en contentait.

Verlaine, qui était à celte époque un remarquable calligraphe, avait eu la chance d'obtenir un emploi dans la compagnie d'assurances VAigle, Plus tard il était nommé expéditionnaire à THôtel-de-Ville et arrivait, je n'ose dire brillamment, au poste de commis rédacteur.

A peu près sûr du lendemain et moins exposé aux hasards de la vie littéraire que la plupart des poètes, parnassiens ou autres, qui vivaient paisiblement, ou ne vivaient pas, de leur plume, il écrivait dans des revues ignorées, dans des journaux ouverts aux jeunes parce qu'on pouvait ne pas les payer. C'est ainsi qu'il devenait un des collaborateurs du Hanneton^ oii j'ai trouvéde lui,dansle n» du 26 septembre 1867,un sonnet,.

a Paysage historique », et une nouvelle, « le Poteau », dans le genre des contes fantastiques d'Edgar Poé.

Le côté faunesque de Bon talent se révélait ou s'affirmait en 1868 dans le recueil de sonnets, les Amies^ publié à Bruxelles sous le pseudonyme de Pablo d'Herlagnez, et qui est une débauche d'esprit, comme il serait facile d'en citer un assez grand nombre chez des écrivains qui ne s'en vantent pas.

L'année suivante, il donnait chez Lemerre une plaquette plutôt qu'un volume, Fêtns Galantes, fantaisies aimables et légères, amoureuses et pimpantes évocations d'un Watteau ou d'un Fragonard, qui seraient devenus poètes et grands poètes.

Les Fêtes Galantes et la Bonne Chanson, publiée en 1870, eurent plus de succès que les Poèmes Saturniens. Je veux dire qu'elles ne passèrent pas tout k fait inaperçues, ce qui pour un poète, même pour un poète d'il y a trente ans, était un résultat fort remarquable.

La critique, prise dans son ensemble, s'est toujours signalée, il convient de lui rendre cette justice, par une remarquable aptitude à méconnaître le mérite réel d'un écrivain et à le louer de qualités qu'il n'a pas.

Pour Verlaine cependant, cette règle qui souffre peu d'exceptions, ne fut pas observée. L'auteur des Fêles Galantes avait des qualités si personnelles, si évidentes, qu'il fallait être aveugle pour ne pas les voir. Tantôt les intimités du cœur, enchanté ou meurtri, confiant au désabusé, trouvaient en lui le plus pénétrant, le plus exquis des interprètes. Tantôt l'àme de Chérubin, grisée par la joie de vivre et la joie d'aimer, pal-

pilait dans des vers d'une sensualité ardente et naïve.

Tandis que Les autres, la plupart des autres, rimeurs brevetés et candidats académiques, acconnplissaient avec un enthousiasme bien dirigé leur lucrative besogne, il continuait, lui, le gueux, le bohème méprisé, ces poètes d'autrefois — Rulebeuf, Villon ou Régnier — qui attendaient l'inspiration et ne pouvaient s'en passer,qui se souciaient peu des préférences du public et avaient plus déplaisir à écrire leurs vers qu'à les vendre.

A la veille de la guerre, Verlaine, quoique fonctionnaire et[peut-ètre parce qu'il était fonctionnaire, avait adopté les idées républicaines, qui se confondaient alors avec celles de progrès et de liberté.De 1860 à 1870, cette attitude d'opposition, d'ailleurs peu dangereuse, chez les écrivains encore ignorés, s'imposait d'autant plus que presque tous les éditeurs de jeunes étaient hostiles ail gouvernement.

La Commune trouva Verlaine commis dans les bureaux de l'Hôtel-de-Ville, et sûre deses idées avancées, dontil n'étaitpas sûr lui-même, elle le nomma directeur du bureau de la presse. Il accepta parce qu'il eût été dangereux de refuser, et sans doute parce qu'il ignorait, comme bien d'autres, de quel côté, à ce ihoment, étaient le droit et l'avenir.

Son rôle pendant cette période troublée fut à peu près nul ; mais, Theure des répressions venue, on affecta de prendre le naïf poète, le bureaucrate inconscient, pour un redoutable adversaire des institutions établies.

n AVANT LA GLOIRE

Heureusement pour lui, il s'était hâté de fuir à l'étranger.

Sans argent, sans appui et encore saignant delà douleur profonde que lui avait causée la mort de sa mère, il s^était réfugié à Londres, où il resta un an, vivant, si c'était là vivre, des maigres secours qu'on lui envoyait de France. 11 connut alors la misère, cruelle inspiratrice de ces idées qui déforment les âmes. De Londres il passa à Bruxelles, et c'est là qu'il se lia avec Thomme qu'on a appelé son mauvais génie, Arthur Rimbaud,

De l'existence aventureuse et folle que le poète mena pendant les deux ou trois ans de son séjour en Belgique, je ne dirai rien. Cœur d'enfant, que la vie n'avait ni assagi ni averti, cœur de femme, qui se refusait à admettre que la passion pût être le vice, il n'est responsable que dans une très faible mesure de toutes les fautes qu'on lui a reprochées. D'ailleurs ces fautes, plus tard, il en a reconnu l'horreur, et en songeant à ce passé maudit, son âme, épurée, rajeunie, s'est remplie de remords et de désespoir, Les larmes lavent les souillures. Qui souffre, a expié.

Et c'est être innocent que d'être malheureux.

Le poète se trouvait à Mons, en Belgique, en 1874, lorsque son nouveau livre, Romances sans paroles^ fut publié en France dans des conditions très curieUB6S^ rappelées par Edmond Lepelletier dans un article de VEcho de Paris,

« Je me trouvais, raconte Lepelletier, de par l'état de siège, relégué à Sens, rédigeant, dirigeant le vail-

lanl journal républicain de Valentin Simond, le Suffrage universel^ suite du Peuple souverain de Paris, décapité par le grand sabre du général de Ladmirault pour un article, qui paraîtrait bien anodin actuellement, signé d'Edouard Lockroy. A ma disposition je n'avais que Timprimerie de notre quotidien. Grâce à la complaisance des typos, je pus cependant, en employant uniquement Yelzévir, qui ne servait qu'exceptionnellement à la composition du journal, éditer un petit volume suffisamment artistique d'aspect et qui, donné, distribué à tous ceux que je supposais s'intéresser aux vers, exhuma le nom de Verlaine. »

La même année, Verlaine revenait à Paris et épousait M"« Motte, qu'il rendit très malheureuse et qui bientôt se sépara de lui.

Il avait pris à l'étranger des habitudes dont, malgré des remords intermittents et des efforts peu prolongés, il ne se corrigea jamais complètement.

«Nousvivons,disait-illui-méme,d'orgueiletdedèche, bien que trop épris d'alcool»; et il ajoutait,pour sauver son amour-propre : « Nous sommes les bons écrivains ».

Déjà il commençait à être une des curiosités du Quartier Latin — mais une curiosité sympathique, qu'entourait, en dépit de tout, le respect des jeunes, car legénie lui faisait une auréole.

On le voyait dans les cafés où il s'attardait, avec son front énorme et plein de protubérances, son crâne chauve, sa barbe hirsute, son nezcamus, sesyeux noirs,

petits et enfoncés sousTarcade sDurcilière — et il ressemblait à un Socrate qui aurait mal tourné.

Le public Tignorait ou ne voyait en lui qu'un Bibila-Purée d'espèce supérieure. Comme il ne quittait guère le Quartier Latin et n'avait pas pour habitude de se répandre sur les boulevards, son existence restait mystérieuse et bien des gens le croyaient mort. Dans le chapitre de ses Documents littéraires (i88i) consacré aux poètes, Emile Zola écrivait:

« M. Verlaine, aujourd'hui disparu^ avait débuté avec éclat par les Poèmes Saturniens, Celui-là a été une victime de Baudelaire et Ton dit même qu'il a poussé rimitation pratique du maître jusqu'à gâter sa vie. »

Le pauvre poète, réduit à donner des leçonsde latin, subissait, au moment, où en quelques lignes on Tenterrait, une crise morale, qui aurais pu le sauver, mais qui malheureusement venait trop tard.

Du fond de sa détresse, comme un homme qui se noie et que le flot va engloutir, il appelait à Taide. De Tabîme de sa corruption, il tendait vers le ciel ses mains suppliantes et cherchait Dieu.

Cet élan de mysticisme, ceteffort pour s'élever vers les anciennes croyances et la pureté perdue allaient s'exprimer dans un admirable livre^ publié en 1881, et qu'on peut rapprocher de la Vita Nuovade Dante, Sagesse^ acte de foi et de contrition, et, aussi, magnifique chant d'espérance.

Le poète se juge et s'accuse. La douleur, qui est sainte, l'a éclairé et épuré, et il le dit dans ces deux vers qui comptent parmi les plus beaux de notre langue :

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence, Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance.

Par celte blessure, qui lui est douce puisqu'elle le sauve, la foi a pénétré en lui. Son âme s'inonde de douceur et de pureté. Telle que fut Béatrice pour Tauteur de la Divine Comédie, une Dame aux traits angéliques, velue de lumière et d'aurore, lui apparaît, le réconforte.» Je suis, dit-elle, la Prière » ; et au pécheur qui n'osait espérer, elle accorde

Le pardon et la paix promis à tout chrétien.

Tandis que se produisait celle curieuse évolution dans l'esprit de Verlaine,une nouvelle école poétique se fondait à laquelle en 1883 Félicien Champsaur donnait le nom de décadente. Celle épithète ironique fut adoptée aussitôt comme un titre d'honneur par^eux des représentants du Parnasse régénéré, Henri Beauclair et Gabriel Vicaire. L'éditeur Léon Vanier publiaitle manifeste fantaisiste de ces poètes de l'avenir —ils le croyaient du moins — tes Déliquescences d Adoré Floupette, et peu de temps après, le 10 avril 1886, paraissait sousiadirection d'Anatole Baju le Z>ecarfew?, revue des jeunes

A cette nouvelle école qu'on pourrait suffisamment caractériser en disant qu'elle était Timpressionisme dans la poésie, il fallait un chef. On prit Verlaine qui était disponible. C'est de cette époque que date sa véritable réputation. Il devint célèbre le jour où, vieilli, fatigué, épave littéraire transformée en drapeau, il commença,après avoir eu du génie, à ne plus avoir de talent.

C'est à Bordeaux que Catulle Mendès est né, dans une ville doublement célèbre par la qualité de ses vins et celle de ses littérateurs. Je ne dirai pas en quelle année — personne ne voudrait me croire — mais ce fui au mois de mai, comme il convenait à un poète.

Son enfance se passa presque entièrement en Allemagne, en Belgique, en Italie. Il avait douze ans lorsque sa famille vint se fixera Toulouse, au château d'Ardoise ou des Rosiers. Le triste séjour des lycées lui fut épargné. Il eut pour précepteur un vieux bonhomme, M. Dedieu^ qui était un excellent latiniste. A quinze ans et demi, il passa, avec dispense, son baccalauréat et commença dans la vieille cité juridique ses études de droit. Comme assez vite elles l'ennuyèrent, il n^nsisla pas.

Etudiant honoraire, Catulle Mendès s'occupait surtout de littérature. A quinze ans, il dirigeait à Toulouse un journal de théâtre, te Courrier des Artistes, et il avait fait représenter â quatorze ans, aux Variétés — aux Variétés de Toulouse — les Jarretières d'un Huissier, vaude-

ville fort amusant, joué par une troupe parisienne qui était alors en tournée et qui comptait entre autres artistes de talent W^^ Picot, Lhéritier, Luguet et Ravel. Déjà, on n'en sera pas surpris, il faisait des vers, vivement encouragé par son père qui était un homme de goût et d'esprit, etpar un ami desa famille, M. Roujon, oncle du distingué directeur des Beaux-Aits. M. Roujon, qui aimait les lettres quoiqu^il fût avoué, goûtait particulièrement ces quatre vers qui n'étaient pas, disaitil, d'un enfant, et que je cite parce qu'ils sont inédits :

Le poêle brûlant, rouge, accroupi dans son angle, Comme un âne poussif par sa coj^de étranglé, Râlait sous une bande en cuivre roux.

Qui sangle son gros ventre d'argile aux feux tout

[écaillés.

Toulouse mène à tout, mais à condition d'en sortir. En 1859, Catulle Mendès arriva à Paris. Il y débuta comme écrivain, à seize oy dix-sept ans, en publiant des vers dans V Artiste, que dirigeait Arsène Houssaye, et en vendant 250 francs à un industriel littéraire les Jarretières d'un Huissier qui devinrent les Jarretières de ma femme et obtinrent, signées d'un nom notable, un très grand succès au Palais-Royal.

Le père de Catulle Mendès, au lieu d'entraver ses débuts, comme il arrive d'ordinaire, essaya de les lui faciliter. Il lui tint à peu près ce langage :

— Sois littérateur, mais sois-le en homme comme il faut. Je vais créer un organe où tu inséreras tes « élucubralions ».Si tu as du talent, au bout d'une année, tu

seras posé ; si lu n'en as pas, j'aurai mangé une vingtaine de mille francs, mais tu ne me reparleras plus de. littérature.

De cet accès de générosité naquit, en Tan de grâce 1860, la Revue Fantaisiste,

lûstailée dans ses meubles, passage Mirés, elle comptait parmi ses collaborateurs Théophile Gautier, Léon Gozlan, Champfleury, Arsène Houssaye, Wagner, Ban- . ville, Baudelaire, Glaligny^ Verlaisse, Xavier de Ricard, Aurélien Scholl, Ernest et Alphonse Daudet.

Très bien imprimée, sur beau papier, ornée d'une couverture glacée couleur saumon, la Revue Fantaisiste se distingua de la plupart des revues de jeunes qui devaient lui succéder par deux côtés très importants : les articles étaient payés et ils étaient intéressants. Des œuvres fort remarquables y furent publiées et on y donna même du Victor Hugo inédit, une fable que Vacquerie, je crois, avait obtenue du poète et qui était intitulée l'Avarice et VEnvie.

La Revue Fantaisiste paraissait depuis deux mois environ lorsqu'un beau matin Catulle Mendès reçoit, rue de Provence, n" l^ où habitait sa famille, la visite d'un de ses meilleurs amis, Albert Millaud.

Albert Millaud annonce que son père — Tillustre Polydore — a l'intention de fonder un journal à un sou, qu'il en a parlé au père de Catulle Mendès, qui paraît à peu près décidé à mettre dans l'afTaire une centaine de mille francs... et son fils.

Catulle proteste énergiquement, avec des phrases indignées.

— Changer sa situation si enviable de chef d'école» de directeur d'une revue littéraire, contre celle de rédacteur dans un journal populaire, où seront données

de banales informations, où de vagues publicistes raconteront, sans style, de médiocres assassinats... jamais ! jamais !

Le père, convaincu par l'éloquence dédaigneuse, par la véhémente « catullinaire » du jeune poète, ne parla plus des cent mille francs quasi promis.

Et voilà comment Catulle Mendès, pour n'avoir voulu participera la fondation du Petit Journal, laissa échapper l'occasion, qu'il ne devait plus retrouver, de gagner un ou deux millions.

Assimilée, en dépit de ses tendances purement littéraires, aux publications démocratiques du Quartier Latin, la Revue Fantaisiste était surveillée par la police qui voyait partout des conspirateurs. On attendait impatiemment une occasion de lui chercher noise. Ce fut le rédacteur en chef qui la fournit. Ilpublia dans un des numéros un poème un peu léger que la justice s'empressa de poursuivre. C'est ainsi qu*elle utilisait ses loisirs et consacrait aux écrivains le repos que lui laissaient, de temps en temps, les assassins et les voleurs.

Condamné à un mois de prison et à cinq cents francs d'amende, le jeune poète fut enfermé à Sainte-Pélagie. Sa captivité, d'ailleurs peu cruelle — il élait logé à la pistole — inspira quelques vers à demi ironiques à un poète qui signait La Palferine et qui est aujourd'hui M. Emmanuel des Essarls, professeur à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand ;

Mendès, en pleine floraison.

Est confisqué par la prison :

Ne marchons point sur Bridoison

, Prenant son mal en patience, le prisonnier se consolait en composant des vers et en les récitant à ses compagnons de captivité qui ne les comprenaient pas toujours.

La Revue Fantaisiste ne survécut guère à cette catastrophe imprévue. En 1861, après une destinée trop courte mais qui n'avait pas été sans gloire, elle fut absorbée parla Revue Française^ que dirigeait Léopold Amat.

A sa sortie de prison, Catulle Mendès, brouillé avec sa famille, inaugura une période d'atroce misère qui dura cinq ou six ans. Pendant quelques mois il put loger, passage Mirés, dans les anciens bureaux de la Revue, dont le loyer avait été payé d'avance ; il s'installa ensuite, rue de Douai, no 16, dans une maison peuplée d'écrivains — ce qui n'était pas très avantageux pour le propriétaire.

Il y avait alors un Mendès légendaire, poète-dandy, Fantasio mêlé de Brummel, cité pour son élégance, qui rossait le guet pour se distraire, montait, au bois, des chevaux de prix et exhibait, à Tortoni, des femmes à la mode. Le Mendès de la réalité était trop pauvre pour mettre de la fantaisie dans sa vie, il se contentait d'en mettre dans ses œuvres.

De temps en temps, son père qui, avec les meilleures intentions du monde, voulait le faire enfermer à Clichy,

lui déléguait un prêteur charitable qui ne demandait qu'une simple signature pour l'obliger.*, et pour lui envoyer, au moment psychologique, deux aimables r^cors chargés de le conduire, par le plus court chemin, à la prison pour dettes.

Presque aussi pauvre que lui, Banville qui, à quarante ans, décoré, célèbre, ne gagnait pas sa vie, lui apportait tous les matins vingt centimes de tabac.

Un jour, le Panorama, journal de reproduction fondé par Ponson du Terrail, publia une nouvelle de la Revue Fantaisiste^ « Madeline Bluet ».

Cette reproduction rapporta à Catulle Mendès trente francs.... le premier argent qu'il ait gagné. Depuis cinq ou six ans, il menait courageusement cette dure existence de bohème involontaire, lorsque son père réussit à l'éloigner de Paris. Un voyage en Allemagne servit de prélude à une vie littéraire plus supportable.

En 1862, le jeune écrivain commença à vivre de sa plume, d'une manière intermittente. Philomélay recueil de vers, tiré à deux mille exemplaires, parut à la fin de Tannée i863 : « un charmant volume, imprimé rouge et noir, écrivait un critique, une eau-forte agaçante comme vingt rébus, des vers coquets comme le volume et si préoccupés de paraître beaux qu'ils sacrifient beaucoup à la forme. »

Ce volume de vers fut bien accueilli par la critique. Il avait la valeur d'un manifeste.

Une femme d'un esprit très supérieur, la marquise de Ricard, veuve d'un général qui avait été aide de camp de prince Jérôme, donnait asile dans son salon

du boulevard des BatignoUes, n° 12, aux poètes de la jeune école. Là se réunissaient — et aussi mais avec un peu moins de confortable dans le cénacle de la rue de Douai — Xavier de Ricarci, Mendès, Coppée, Sully- Prudhomme, Stéphane Mallarmé, qui murmurait avec onction des vers obscurs, Germain Casse et Villiers de risle-Adam, toujours à la veille d'écrire un chefd'œuvre.

Chacun lisait ses vers ou sa prose et, en guise d'intermède, on donnait la comédie. C'est ainsi qu*on joua un jour le premier acte de Marion Delorme , Mendès, qui exerçait avec beaucoup d'autorité les fonctions de régisseur, s'était chargé du rôle de Saverny,Coppée faisait un Didier passablement tragique,la marquise de Ricard Jouait le rôle de Marion.

Louis-Xavier de Ricard fonda en 1865 une revue hebdomadaire, VArt^ qui se signala en prenant parti pour Henrieile Maréchal, sifflée au Théâtre-Français. Quoi qu'on en ait dit, Catulle Mendès ne prit aucune part à la création et à la direction de cette revue qui s'occupait de politique au moins autant que de littérature. 11 se contenta d'y écrire des « Lettres à la Fiancée » signées du pseudonyme d'Olivio. Il avait trouvé ce moyen ingénieux et peu banal de correspondre avec Judith Gautier, qu'il épousa en 1866.

VArt ne vécut que quelques mois.Il fut bientôt remplacé, à la fin de Tannée 1863, par une nouvelle publication qui devait avoir une bien plus grande influence.

L'idée et le titre furent trouvés par Catulle Mendès.

CATULLE MENDÈS 8i>

Lesjeunes poètes dont il était le chef incontesté avaient été successivement appelés les Fantaisistes, les Impassibles et, en dernier lien, par Barbey d'Aurevilly, les Parnassiens. Ce qualificatif ironique plut beaucoup à Tancien directeur de la Revue Fantaisiste, Il proposa de donnera la publication projetée — et dont Xavier de Ricard avait promis de payer les frais — le nom de Parfiasse contemporain, qui, malgré une opposition presque unanime, prévalut.

Il fut décidé qu'une livraison, vendue cinquante centimes, paraîtrait chaque semaine. On évaluait à cent francs les frais d'impression ; une égale somme devait être payée aux poètes dont on insérerait les œuvres.

Imprimé à Saint-Germain-en-Laye, chezTournon, le Parnasse coniemporain^ovidiii sur sa couverture : « Chez tous les libraires ». C'était beaucoup dire.

A la 3^ ou 4e livraison, Targent commençait à manquer. On avait inséré des vers du président honoraire du Parnasse contemporain^ Leconte de Lisle, et on n'avait pas de quoi les payer.Xavier de Ricard eut alors ridée de s'adressera un éditeur qui débutait, lui aussi, et qui avait succédé en i865au libraire Percepied. C'est ainsi que Lemerre entra dans le Parnasse contemporain dont il devint l'éditeur officiel.

Le Parnasse contemporain ^ d'abord raillé par la presse

— ce qui est nouveau est facilement ridicule en France

— s'imposa peu à peu à l'attention des lettrés. On reprochait aux Parnassiens l'exubérance de leurs chevelures; mais il n'est pas indispensable, pour avoir du ta-

leot, d'être chauve ou de le paraître. La nouvelle école exagérait des théories trop connues aujourd'hui pour que j*aie besoin de les rappeler, mais elle donnait des œuvres très remarquables, — et c'est en cela qu'elle avait raison.

L'obscure boutique d'un éditeur qui s'était d'abord spécialisé dans les livres de messe devenait une petite académie consacrée aux Muses. Les volumes de vers li'étaient publiés qu'après un vole qui, sans assurer le succès, garanlissait,dans une certaine mesure, une supériorité reconnue.

Catulle Mendès, qui représentait par ses défauts autant que par ses qualités — il n'est pas donné à tout le monde d'étrebanal — les tendances delà nouvelle école, y occupait peu à peu la première place. Dans son Rapport sur les progrès delà Poésie^ publié en 1867-68, Théophile Gautier consacrait des lignes flatteuses au jeune écrivain, « qui s'enivrait de l'eau du Gange... quelques gouttes du fleuve sacré suflisantpour éteindre dans la coupe du poète le pétillement gazeux du vin de Champagne ».

Presque célèbre déjà,celui qu'on appelait « le Clodion de la petite littérature » dépensait beaucoup et gagnait peu. Vers 1868, la recommandation de la princesse Malhilde lui fit obtenir une place d'expéditionnaire — 90 francs par mois, sans compter les gratifications — dans je ne sais plus quel ministère qui dépendait du maréchal Vaillant.

Lapremière fois que Catulle Mendès se présente à son bureau,un huissier vient le chercher de la part du ma-

CATULLE MENOÈS 91

réchal Vaillant. Persuadé, avec cette touchante candeur de la jeunesse dont la maturité ne corrige guère, qu'on va lui offrir un poste plus digne de lui, il entre, plein de confiance et cherchant des formules de gratitude, dans une grande pièce où se trouvait un gros homme en manches de chemise.

Le gros homme se retourne à peine et d'une voix brusque :

— C'est vous qui avez écrit ceci ? — et il lui tend un livre, le Roman d'une Nuii^ dont les pages ne sont pas coupées.

— Oui, Monsieur, répond xMendès — mais sur un signe d'une des personnes qui assistaient à la scène, il se reprend : — Oui, maréchal.

— JeneTaipaslu^mais il paraît que c'est inconvenant. Je ne veux pas dans mes bureaux des employés qui écrivent des inconvenances. Rompez I

Ainsi se termina la carrière bureaucratique de Catulle Mendès.

La princesse Mathilde, vexée qu'on eût congédié si peu courtoisement son protégé, le gendre de son vieil ami Gautier, lui fit une pension de douze cents francs.

D'ailleurs journaux et revues commençaient à accueillir sa prose. Il donnait des articles à l'Etendard^ à Vogue Parisienne dirigée par Berrde Turique.En 1809et 1879, il envoyait d'Allemagne, où il se trouvait avec sa femme, des a Correspondances fantaisistes de voyage », signées Jacques Rollin, qui paraissaient dans le A'aiionaL II faisait au Rappel des Salons, signés Jean Prouvère, et il inaugurait dans un journal aujourd'hui

bien oublié, le Diable, la critique dramatique , dans laquelle il devait plus tard exceller.

Après Ilesperus, poème svedenborgien, d'un charme étrange et mélancolique (1869), les Contes Epiques^ qui rappelaient la Légende des Siècles (1870), la Colère d'un Franc^Tireur et V Odelette guerrière [i^'li], il publiait les Soixante-treize journées de la Commune. C'est à ce dernier ouvrage que s'arrête réellement cette période de débuts. Les livres précédents avaient plu, par leur pensée originale et leur art délicat, à tous les lettrés. Les Soixantetreize journées de la Commune se vendirent beaucoup et valurent au jeune écrivain Testime de son éditeur. C'était le commencement de la gloire.

COPPEE

On sail que Coppée est uû Parisien de Paris. Il est né le 26 janvier 1842, rue Saint-Maur, 9, d'Alexandre- Joseph Coppée, commis principal au ministère de la guerre, et de Rose-Louise Baudrit.

Ecolier fantaisiste, que le grec et le latin n'amusaient guère, et qui s'attardait volontiers dans les jardins du Luxembourg, chers aux amoureux et aux poètes, il fit au lycée Saint-Louis de très médiocres études, qui furent d'ailleurs interrompues par le mauvais état de sa santé et la situation gênée de ses parents.

Devenu, tout jeune, par la maladie et bientôt après par la mort de son père, chef de famille, il réussit avec peine à entrer au ministère de la guerre, où il marqua le pas, pendant deux ans, comme surnuméraire — sans traitement. Ce fut pour lui et pour les siens une dure période.

Ses premiers vers, composés au lycée, tandis que ses condisciples traduisaient patiemment du Virgile ou du Demosthène, il avait eu le courage de les brûler, mais dans les bureaux de la guerre, où des commis ambitieux écrivaient, entre deux rapports inutiles, des pièces

de théâtre, il s'était fait assez vite une réputation de poète.

La poésie était pour lui, en même temps qu'une passion, un moyen d'échapper aux tristesses de sa vie. Adolphe Racot, qui Ta connu à cette époque, vers 1865, nous le représente, comme écrasé par la destinée, « triste, toujours vêtu de noir, un peu voûté, souriant rarement, avec un coin de lèvre amer ». Il habitait alors aux Batignolles, dont il devait célébrer plus tard le «petit épicier •.

Il écrivait déjà dans quelques revues, où ses vers plaintifs passaient tout à fait inaperçus : à ]a, Revue Nationale^ à la Revue libérale, à la Revue des Lettres et des Ar^ts, à VA^Hisle, dirigé par un homme très accueillant, Arsène Houssaye. Le Nain Jaune^ d'Aurélien Scholl, lui entr'ouvraitde temps en temps ses colonnes, et on pourrait trouver des contes en prose signés par lui dans une brochure hebdomadaire fondée par M. Jourdan, le 6 mars J859, le Causeur. Il s'essayait au théâtre en faisant avec Charles Yriarte une comédie qui ne fut jamais représentée et dont il ne reste aucune trace.

Esprit très cordial et très précieux ami, Catulle Mendès, à qui Coppée, qui ne s'en est jamais caché, doit beaucoup, réconforta par son optimisme méridional et son admirable faconde, évocatrice de mirages, le poète découragé. Use constitua son guide et son introducteur dans les milieux littéraires, le patronna auprès de quelques critiques quiétaient ou paraissaient influents, etle présenta à Lemerre, en attendant de l'admettre dans IdL'pléidideàuParnasseContemporain,

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