‹ Avant la gloire: leurs débuts. 1e sérieChapitre 2 sur 15 · COPPÉE · texte numérisé non relu

COPPÉE

Le Reliquaire^ qu'on trouva trop triste et dont la vente fut à peu près nulle, parut en J866 à la librairie du passage Choiseul. L'auteur s'était engagé à payer par annuités successives les frais d'impression et de publicité, et cette liquidation dura plusieurs années.

Les écrivains, surtout les écrivains peu connus, ne se considéraient pas en ce temps-là comme des concurrents condamnés à la haine ou à la malveillance. Ils étaient capables de sympathiser, même avec des talents très divers, et éprouvaient le besoin de s'unir.

Coppée devint un des habitués du café deFleurus, où se rencontraient Sully-Prudhomme, Albert Merat, Armand Silvestre, etc.

Un dîner fut fondé à trois francs par tête, dans lequel se réunissaient Camille Pelletan, André Lemoyne, André Gill, Carjat, Courbet, Banville, Vermersch, Vermorel, Vallès, et comme ceux qui en faisaient partie, s'ils payaient peu, mangeaient beaucoup, on se trouva réduit à émigrer de restaurant en restaurant. Dans les dernières années de l'Empire, le terrible groupe envahit la pension Laveur, puis, repoussé par Laveur qu'épouvantait un aussi formidable appétit, se réfugia chez un restaurateur de la rue des Poitevins, qui, je crois, en mourut.

A la représentation du Passant^ le groupe tout entier se signala par ses acclamations. Victor Cochinat, journaliste nègre, fut gêné par cet enthousiasme :

« Fi ! les vilains bonshommes I » s'écria-t-il dans un accès de colère.

Et depuis cette époque, le dîner des voraces devint

le diner des vilains bonshommes. Il dura jusqu'à la Commuoe.

Deux événements heureux signalèrent pour notre poète, peu accoutumé encore aux gros tirages, aux grands journaux et aux bénéfices sérieux, Tannée 1867. Il obtint le prix dans un concours de paroles pour un a Hymne à la Paix », et il entra au Hanneton.

Comme ce journal a eu une assez grande influence littéraire et qu'il a compté parmi ses rédacteurs quelques écrivains remarquables ou notoires, Vermersch, Gustave Ay mard, Paul Sauniere, Alexis Bouvier, Amedée Blondeau, Verlaine, etc., il ne sera pas hors de propos de raconter en quelques lignes son histoire qui est peu connue.

Le Guillois, auteur assez ignoré d'un pamphlet, « les Punaises dans le Beurre », qui n'a pas beaucoup enrichi la littérature française, fonda en 1862 le Hanneton^ qui portail comme sous-titre le « Journal des Toqués », La gravure de tête représentait, en musiciens ou en danseurs, des hannetons, et au-dessous on lisait celte épigraphe :

« Des pattes 1 des pattes I des ailes 1 des ailes I »

En 1867 ce journal devint « illustré, satirique et littéraire », et s'adjoignit de nouveaux collaborateurs, parmi lesquels Francis Coppée.

C'est au//anne^onque parurent quelques « Intimités» et plusieurs articles ou feuilletons, la Gaïté du cimetière entre autres, publiée dans le fameux numéro bleu « imprimé dans la Lune », et le plus rare de la collection.

COPPÉE tl

La Gaîté du Cimetière peut donner une idée de la première manière de Tauleur, dont il se corrigea si heureusement cette même année, après deux ou trois expériences fâcheuses. Je cite, comme curiosité, le début de cet article, en vers et en prose, qui inspirera sans doute le désir de ne pas lire le reste :

« Fier de sa blouse blanche et disparaissant jusqu^à mi-corps dans une fosse commencée, un fossoyeur, gars robuste et roux, poussait joyeusement sabêchedu pied, coupant du même coup les racines, les vers de terre et les os pourris et chantant à demi-voix ces suaves couplets :

Il fossoyait joyeusement

Et de la pioche et de la bêche.

— Le ciel était pur et charmant. — Il fossoyait joyeusement

Dans la terre odorante et fraîche.

Et quand il trouvait de vieux os Mêlés aux racines d'un saule,

— L'air était plein de chants d'oiseau — Bien loin il jetait les vieux os

Dun geste par- dessus l'épaule. »

Ce fossoyeur guilleret, avec ses vieux os et ses suaves couplets, n'était qu'un fantoche en carton emprunté au magasin d'accessoires de Baudelaire. Onnele retrouveraplus, heureusement, dansToeuvredeCoppée, carie poète, à la date où nous sommes arrivés, de mauvais disciple se transformant peu à peu en maître excellent, commençait à abandonner Texagération roman tique et la fantaisie parnassienne pour donner au

rythme, au motet au sentiment, la simplicité, la sincérité que, sous prétexte d'artet de génie, on lui refusait depuis si longtemps.

Mais, avant d'étudier cette nouvelle phase ou, pour être plus exact, cette apparition un peu imprévue de son talent, il me reste à dire un mot de sa dernière aven Cure au Hanneton.

Le 26 octobre 1867, Victor Noir publiait dans le Corsaire un article où il accusait Coppée d'avoir dit en parlant de Victor Hugo : »

« On ne peut nier qu'il ait un certain talent, mais il a Tair provincial. »

Le poète du Reliquaire se hâta de protester contre le propos qu'on lui attribuait et deux lettres parurent alors, presqu'en même temps, au Corsaire et au -ffanneton. Dans la première, adressée à Victor Noir, Pilotell certifiait que la phrase incriminée avait été dite. Dans la seconde, adressée à Goppée, le même Pilotell affirmait que cette phase ni aucune approchant n'avait été prononcée.

C'est ainsi que les lecteurs furent renseignés sur ce point délicat de littérature contemporaine. Je dois ajouter que Pilotell était un assez triste sire — il le prouva pendant la Commune — et que dans cette occasion, comme en bien d'autres, il dut céder à ce penchant pour le mensonge et le dénigrement, très répandu dans les milieux où il vivait.

Les Intimités parurent en 1868, chez Lemerre, et sans obtenir un succès de vente — c'était encore trop tôt — furent mieux accueillies que le Reliquaire parla

COPPÉË "dd

critique, qui sut en apprécier rémotion simple elle réalisme délicat.

Dans un roman qui par certains côtés est une autobiographie, Toute une jeunesse, Coppée a caractérisé avec beaucoup de justesse Theureuse évolution qui s'était faite dans son esprit au moment où il publiait son second volume de vers :

« Depuis assez longtemps déjà^ Amédée Violette (lisez François Coppée) avait jeté au feu ses premiers vers, knitations maladroites des maîtres préférés, et son drame Milhuitcenttrentesque, où les deux amants chantaient un duo de passion sous le gibet. Il revenait à la vérité, à la simplicité, par le chemin des écoliers, par le plus long. Le goût et le besoin le prirent à la fois d'exprimer naïvement, sincèrement, ce qu'il avait sous les yeux, de dégager ce qu'il pouvait y avoir d'humble idéal chez les petites gens parmi lesquels il avait vécu, dans les mélancoliques paysages des banlieues parisiennes où s^était écoulée son enfance, en un mot de peindre d'après nature. »

C'était là une note toute nouvelle dans notre littérature. La poésie, jusqu'alors cantonnée dans l'héroïque, le grandiose et l'exceptionnel, se faisait familière avec les petits, douce et secourable aux humbles. Elle évoquait non des palais de légende ou les luxueux hôtels dans lesquels s'abritent dés amours confortables et décoratifs, mais des paysages suburbains, les usines, les ateliers, les maisons lépreuses peuplées d'ouvriers, et sous un ciel brumeux les rues grouillantes d'enfants. Elle ne dédaignait ni la boutique de la crémière ni le

kiosque de la marchaade de journaux. De ces existences modestes et de ces petites âmes, elle contait les humbles labeurs, les espoirs médiocres, les passions peu compliquées mais attachantes comme tout ce qui est humain, les plaisirs et les douleurs, et parfois aussi l'esprit de sacrifice et le dévouement méconnu ou insoupçonné.

Les esprits d'élite, ceux qui savent juger une œuvre et un homme, avaient goûté rorîginalité et le charme de cette poésie intime et familière ; mais, comme il arrive presque toujours, ce n'était pas par ses qualités les plus personnelles que Goppée allait s'imposer au public.

Une pièce dé vers publiée dans TAr/is/e, la Béhédic* tion —ou pour luidonner le titre sous lequel elle est plus connue, le Siège de Saragosse — déclamée sur diverses scènes par les frères Lyonnet et par M^^^ Agar, avait mis en relations le jeune débutant et l'actrice presque célèbre déjà .

Pour compléter le spectacle qui devait être donné à son bénéfice à l'Odéon, M^*^ Agar demanda à celui qu'elle considérait un peu comme son poète une saynète à deux personnages qu'elle pût jouer avec une actrice alors très ignorée et qui s'appelait Sarah Bernhardt.

Cette saynète fut le Passant. Le directeur de l'Odéon, Chilly, l'accepta avec une visible répugnance et ne dissimula pas à l'auteur que sa pièce, reçue en quelque sorte par charité, vivrait tout au plus deux ou trois soirées.

La représentation eut lieu le 2 février 1869, et dès les

GOPPEE 10!

premiers vers ce fut dans toute la salle un enchantement.

Rien de réel, cette fois, ni d'intime, mais dans des vers imprégnés de tendresse et de volupté, sonores comme du cristal, une délicieuse évocation du Rêve et de la Fantaisie. La chanson mystérieuse des coeurs^ rivresse des premiers désirs et la douceur des premiers aveux, jamais peut-être on ne les avait exprimées avec autant de passion, de délicatesse et de grâce. Dans un cadre de féerie, sous les arbres que faisait frissonner le vent du soir, devant Tescalier de marbre baigné par un rayon de lune, et tandis que Sylvia, pensive, émue, écoutait Tamant, écoutait son cœur rajeuni, le Passant chantait son ardente cantilène, pleine de printemps et d'aurore, et toutes les femmes adoraient ce Roméo de grande route, ce chemineau de TAmour.

Le succès fut immense, etla critique se montra aussi enthousiaste que le public.

« Voilà, écrivait Jules Claretie dans VOpinion NatiO' nale — voilà un poète jeune qui apporte une pièce à rodéon, et le petit acte fait plus d^mpression sur la salle que les cinq actes d'un gros drame haut en couleur. Si Ton goûte souvent ce vin de Chypre, on jettera le vin bleu par la fenêtre. »

Le lendemain de cette représentation mémorable, il ne restait plus chez l'éditeur Lemerre un seul exemplaire du Reliquaire et des Intimités, etCoppée était célèbre,

« Pauvre petit Passant, disait-il quelques années plus tard, je n'ai jamais oublié, gentil chanteur d'une

r02 AVANT LA GLOIRE

\ nuit de clair de lune, que je le devais cette première

I récompense du poète, ce premier rameau de laurier

qui a fait pleurer de joie ma vieille mère et qui m'a f donné pour toujours le courage et l'espérance. »

Page 1