LES TACHES D'ENCRE
Chose étrange et qu'on aura peine à croire, cette étrange publicité ne sauva pas la gazelle mensuelle, qui mourut doucement à son quatrième numéro ; mais
l'exemple était donné et il ne devait être que trop suivi.
Maurice Barrés a été le représentant le plus complet et, il faut le dire pour lui rendre justice, le plus remarquable de l'arrivisme en littérature. Sans le moindre parti pris malveillant et avec la même indifférence qu'un naturaliste qui étudierait, à la loupe, une tête de mouche ou une patle d*araignée, je dois noter ici le trait essentiel de ce caractère.
Le jeune étudiant de Nancy, décidé à réussir dars les lettres, arrivai t.à Paris avec deux forces, qui,réunies, brisent tous les obstacles : la confiance qu'il avait en lui et le mépris qu'il avait pour les autres.
Je me rappelle l'avoir vu, il y a quelques années, à la Chambre. Isolé sur les hauteurs, à demi étendu sur la banquette que son dilettantisme dédaigneux transformait en chaise longue, il laissait tomber sur la multitude bruyante et si peu psychologique de ses collègues un regard ironique et méprii?ant. Tel un Parisien très raffiné au milieu d'une peuplade de Papous.
Ce mépris, dégénéré en attitude et en procédé, Maurice Barrés ne le dépensait pas tout entier, même à «es débuts, pour les politiciens, et il lui en restait pour les gens de lettres.
Très habile et très perspicace, il avait vite jugé à sa valeur, à sa valeur négative, le monde dans lequel il allait évoluer. Il s'était aperçu, au premier examen, que la plupart des écrivains auxquels le préjuge populaire accorde une cérébralité supérieure, sont, en dehors de leurs livres et parfois même dans leurs livres, des naïfs, je n'ose pas dire des imbéciles.
280 AVANT LA GLOIBE
Pour qui voulait s*ea donner la peine, rien n'était plus facile que de les tromper. Eux aussi acceptaient les réputations toutes faites, incapables, faute de perspicacité ou faute de temps, de les soumettre à un intelligent contrôle. Avec quelques éloges on désarmait leur critique, on leur plaisait en les imitant ; ^t quand ils louaient leurs disciples, ils se louaient eux-mêmes.
Celte paresse cérébrale du Français, même du Français quiécrit,cette naïveté,dans laquelle entrent à égale dose l'ignorance et la routine, cette absence à peu près complète de sens critique, cette tendance à adopter, bonne ou mauvaise, Topinion courante, d'autres, sottement préoccupés. de l'intérêt général, les auraient raillées ou combattues. Maurice Barrés préféra en tirer parti.
Sans en donner encore aucune preuve, dans cette première période de sa vie littéraire, il reconnut lui-même sa supériorité — celle du moins qu'il s'attribuait — pour ne pas laisser aux autres le temps de la mettre en doute. Il fut l'homme redoutable, invincible, qui affirme partout qu'il a du talent.
On hésita d'abord à le croire ; mais il paraissait si convaincu de son mérite I Ceux qui n'avaient rien lu de lui commencèrentà l'admirer, avec un enthousiasme artificiel mais croissant. Quelques critiques d'avantgarde emboîtèrent lepas,et bientôt entraînèrent derrière eux la masse des lecteurs de Panurge^ qui approuvent mais ne jugent pas.
C'est ainsi que s'est faite la réputation de Maurice Barrfts.
Il me reste à le démontrer par l'examen et Thistoire de ses premiers livres.
Je ne sais pas si on se rappelle que, il y a quinze ou vingt ans, le public s'aperçut subitement que Renan, auteur, assuraient les mieux informés, d'une Vie de Jésus, était un grand écrivain et un esprit très intéressant. Les jeunes qui cherchaient à ce moment un homme de génie — Verlaine commençant à ne plus leur suffire — adoptèrent celui-là, quoiqu'il fût de l'Académie et qu'il vendît ses livres. Des reporters allèrent très respectueusement et plusieurs fois par semaine interviewer rhomme du jour,dont quelques-uns d'entre eux jusqu'alors n'avaient jamais entendu parler. Le vieux chanoine de la libre-pensée devint, — avec une indifférence narquoise, très — populaire, presque aussi populaire que Paulus, cette autre gloireparisienne.
Avide d'accrocher son talent peu solide au clou de raclualité, Barrés se hâta de publier en 1888 une brochure : Huit jours chez M, Renan, dont l'idée était amusante, mais dont l'exécution, quoique l'ouvrage eût pris comme sous-titre « Dialogue parisien », témoignait d'une certaine gaucherie provinciale. Cependant, çà et là, apparaissaient discrètement des qualités d'ironiste ; et ce livret, à tout prendre et sans en exagérer l'importance littéraire, n'était pas banal.
Henri Beauclair répondit à ce « joli travail de médisance spirituelle » par une plaquette qui ne lui cédait pas en malice : Une heure chez M. Maurice Barrés,
Cette brochure, parue sans nom d'auteur, n'est connue que de quelques curieux ; et on mepermettra,puis-
qu'elle se rattache directement à mon sujet, d'en donner une analyse.
A sa sortie de la Chambre des députés. Barrés aperçoit, dans le petit public qui contemple avec admiration le défilé des maîtres de la France, un notaire de campagne, petit, gras et souriant, qu'il prend pour Fauteur de la Vie de Jésus. 11 Faborde et l'engage à l'accompagner jusque chez lui. Le notaire y consent.
L'entretien s'engage d'abord sur lapolitique ; mais le jeune député ne parle que de lui, sans doute parce qu'il ne connaît pas de sujet qui l'intéresse davantage :
« Ah ! cher maître, dit-il au faux Renan, si vous aviez vu l'an dernier, avant les échecs définitifs du parti auquel j'apparliens^lesmanifestations populaires quinous étaient offertes ici ! Nous traversions cette place (de la Concorde) à la sortie de la Chambre, en serrant des milliers de mains révisionnistes. »
Chemin faisant. Barres ne dissimule au notaire, qui approuve par des hochements de tête peu compromettants, ni le dégoût que lui inspirent ses collègues, ni l'admiration qu'il a pour lui-même.
On arrive, place Malesherbes, à la maison habitée par le député de Nancy, qui s'était installé dans Tancien appartement de Bastien Lepage ; et le faux Renan, qui a des lettres, hasarde une description.
« Nous traversâmes, dit-il, un long couloir et montâmes un escalier à rampe de chêne où je faillis me ^ rompre le cou, vu l'obscurité. Une vraie entrée de cloître... J'ai cherché le bénitier... Trop de moyen
âge pour un jeune homme aussi moderne. Deux étages. Nous entrâmes. M. Barrés me dit :
— Voici, cher maître, mon souffroir^ comme dirait mon ami Bourget.
L^entretien continue quelques instants ; mais une bonne apporte sur un plateau la carte d'une visiteuse, d'une admiratrice ; et le notaire, par discrétion, se retire.
Cette satire spirituelle mais peu méchante fît beaucoup de bien à Maurice Barrés, et contribuai le classer. Un homme n'existe littérairement que lorsqu'on commence à le blaguer.
En même temps que sa brochure sur Renan, l'ancien rédacteur des Taches d'Encre avait publié son roman Sous Vœil des BarbareSy dont j'ai raconté ci-dessus les premiers pas dans Paris, lorsqu'il n'était encore qu'un manuscrit d'un placement malaisé.
Ce livre était une sorte d'auto-psychologie divisée en étapes sentimentales et intellectuelles. L'auteur parlait d'abord de son enfance, de son éducation ; et ce qu'il en dit est un document trop curieux, il donne trop bien une idée de l'ensemble et du plan de l'œuvre pour que j'hésite à le reproduire ici.
« Quand il eut dix an--, on le mit au collège où, dans une grande misère physique (sommeils écourtés, froids el humidité des récréations, nourriture grossière), il dut vivre parmi des enfants de son âge : fâcheux milieu, car à dix ans, ce sont précisément les futurs goujats qui dominent par leurs hâbleries et leur vigueur, mais celui qui sera plus tard un galant homme et un esprit
fin (Maurice Barrés) à dix ans^ est encore dans les brouillards.
t II fut initié au rudiment par une personne apoplectique, M. F., le professeur le plus fort qu'on pût voir, car d'une seule main ce pédagogue arrachait Toreille d'un élève qui de plus en plus devenait ridicule. Jusqu'à Tépoque de sa rhétorique, on ne lui enseigna rien que de sec, décoloré et formaliste, qu'il mâchait machinalement sans y trouver de saveur. »
On devine par ces quelques lignes le procédé et Tinspiration de l'œuvre. Dissimulé à demi dans le cadre factice d'une intrigue molle et mouvante, l'auteur se racontait, s'analysait, s'expliquait, se commentait, revivait à vingt-cinq ans sa vie sentimentale et intellectuelle, sous l'œil des Barbares, c'est-è -dire de ceux qui n'avaient pas compris et qui gênaient son moi.
Jamais, depuis que la psychologie a commencé à exercer ses ravages dans le monde, un écrivain ne s'était péché à la ligne avec plus d'obstination. Jamais un Narcisse de la littérature, sous prétexte destendhaliser, ne s'était abîmé avec plus de ferveur dans la contemplation de son nombril.
« Monographie, théorie de Tindividualisme », disait l'auteur en essayant de caractériser son livre. On aurait pu plus justenâent l'appeler l'higtoire monotone et ennuyeuse d'une âme sans intérêt.
Sous Vœil des Barbares était en vente depuis six semaines sans que le public eût manifesté la moindre intention de le lire, lorsque Paul Bourget lui consacra un article de cinq colonnes dans le Journal des Débais.
.Quelques acheteurs se hasardèrent. La légende du livre s'inaugura. Des critiques bienveillantes surgirent de côté et d'autre, «1 on fit un semblant de succès, dont l'édiiear ne profita guère, à ce manifeste incolore d un Oberman roublard.
Barrés, à qui la littérature n'avait donné encore que des satisfactions médiocres, s'était tourné vers la politique, au moment oii le boulangisme autorisait et favorisait toutes les ambitions.
Patronné par les comités du Parti national de Nancy, de Saint-Nicolas, de Dombasle et de Rozières, il se présenta aux élections législatives de 1889 et fut nommé. A la Chambre, il devait se distinguer surtout comme romancier.
Après l'Homme libre publié en 1889 et qui n'est en réalité qu'un nouveau chapitre Siîoiiié k Sous V œil des Barbares^ le jeune écrivain, déjà célèbre — car le député avait grandement servi le littérateur — exprimait, dans le yarrfmrfe5^remce,sesdésillusionspolitiques. Bérénice, ancienne danseuse de TEden, incarnait l'àme populaire avecsesgrossièretésoriginelles, ses engouements puérils et son incurable sottise.
Il y avait dans ce roman une idée originale, et il y avait aussi, pour la première fois, beaucoup de talent. Enfin se révélait le Barrés que nous connaissons, celui qui donnait en 1889 cette remarquable série d'articles au Figaro, celui que depuis quinze ans les naïfs et les gobeurs louaient pour des œuvres indignes de lui, et celui à qui des juges plus délicats faisaient crédit et qui, le moment venu, après des essais fâcheux et des efforts
mal dirigés et mal récompensés, payait royalement sa dette, avec l Appel au Peuple et les Déracinés,
La passion politique a pu dire q'ie Maurice Barrés n'a eu de talent qu*à ses débuts. J'ai essayé, dans cette et ide, de démontrer le contraire.
Etpourdonner une dernière preuve que l'auteur du Jardin de Bérénice n'était plus en 1891 l'homme des petites revues, des petites vanités et des petites psychologies,je me bornerai à citer comme conclusion — vous verrez qu'il en vaut la peine, — mais en l'accompagnant d'un commentaire qui est malheureusement indispensable, ce cri de réprobation d'un symbolistequi constate ie succès d'un ancien camarade, et n'arrive pas à s'en consoler. Pour qu'on ne m'accuse pas d'avoir fabriqué moi-mêmecette page delittérature,jedoisajou ter qu'elle se trouvedans le Journal des Débats du 25 février 1891 :
« La jubilaire sôdalité (1) dont Maurice Barrés et quelques poètes saluèrent (dans un banquet récent) la gloire de Jean Moréas fut une fête grave etadelphale (2), Mais las ! après cette publique consécration des normes (3) éternelles, mais si longtemps mises en oubli de l'absolue poésie, une véhémente tristesse nous vient à lire le Jardin' de Bérénice, Ainsi M. Barrés se renonce (4) être l'inventeur du Trésor, le conquérant du Talisman ; il en contemnel'honneur.En d'autres temps,
(1) Mot tiré dulatin et qui signifie camaraderie.
(2) Mot tiré du grec et qui équivaut exactement à fraternelle — mais fraternelle à l'inconvénient d'être clair.
(3) Règles — que tout le monde pourrait comprendre.
(4) C'est-à-dire renonce à ne pas gagner de l'argent avec ses articles ou ses livres.
iljriious le vîmes tenter de nobles pourchas. Alberich (1), il parut avoir poigne la fluente etraviror(î2). Maintenant rr, un aulre sera lElu.
«Ire (3) sans demain contre les Barbares î Le voici
qui se dégrade à leur langage, et omet d'obnubiler
l ses cogitations (4) sous le voile mal transparent d'un
^ parler impollué (5). 0 piteuses normalicités (6)1 Intel-
. ligible à Sarcey (7), là est Tultime déchéance. Prompts
,; àTexcuse, à de vitupérables indulgences, des inclinés
p bienveillants dictiteront (8) : « Que nous chaut le vo-
,. cable ? L'œuvre en est-elle moins indéniable et sym-
^ boliste? Bérénice persiste commela captivante icone(9)
g en qui se cèle l'Inconscient, La clarté du verbe n'a point
i lucide de toutes paris les mystèresde Tldée.Donc, exul-
; tons ». Nous, les authentiques initiés, nous répugnons
à de viles esthétiques. Aux flétrissures du Verbe se
contamine Tldée.Nul ne confessera les secrets del'Eso-
(1) J'avoue ne pas connaître cet Alberich, qui est sans doute un jeune poète du Quartier Latin.
(2) La fluente nest pas, comme on pourrait le supposer, une | maladie d'entrailles, mais la gloire qui s'écoule, se dérobe (fluit). ^ — Quant à l'or que Barrés parut avoir ravi,c'est un or idéal et qui ^ n'a pas cours dans le commerce.
(3) Colère.
(4) Obscurcir ses pensées -— ce qui est le comble de l'art et l'infaillible marque du talent.
(5) C'est-à-dire incompréhensible.
(6) Procédés empruntés à PEcole normale. |
(7) Personnage peut-être légendaire dont on a fait le type de j la vulgarité littéraire et de l'absence de goût. |
(8) Répéteront : verbe fréquentatif tiré du latin et par lequel 1 le symboliste essaie d'exprimer son mépris pour les vitupérables indulgences. J
(9) Depuis l'alliance franco-russe, il n'est plus nécessaire de donner le sens de ce mot.
lériqae, s'il se résout à des proses pédestres et journalisteuses. Pour avoir laissé le sublustre (1) royaume du vrai Symbole, Barrés a chu dans le banal comté d'Allégorie (2) et le voici maintenant symboliste autant que VoUaire (3). »
Ainsi parla Tauthenlique initié, le pontife amer, et tout ce verbiage signifiait simplement que Maurice Barrés, puisqu'il était, désormais connu du public et commençait à tirer un bon parti de son livre, n'existait plus.
(1) Eclatant, lumineux.
(2) Habité par les directeurs de revues (de revues qui paient) ou de journaux, les éditeurs et les acheteurs de livres.
(3) Le Sarcey du dix-huitième siècle, connu pour son hideux sourire.
Dans les provinces lointaines où n'arrivent pas les bruits de Paris, les indigènes qui sont encore capables de lire et d'apprécier ce qu'ils lisent se demandent avec une trop naturelle curiosité :
« Quel est ce romancier si amusant qui porte un nom de clown ? Quelle est cette ouvreuse du Cirque d'été qui parle de musique sans être ennuyeuse ? »
Puisse ce livre pénétrer jusque dansles plus humbles villages et fournir aux populations anxieuses les renseignements qu'elles réclament 1
Le 10 avril 1869 naissait, à Villiers-sur-Orge Seincet-Oise), Willy, qui n'était encore qu'Henry Gauthier- Villars ; et son père^ le même jour, recevait la croix. On ne le décorait pas, comme vous pourriez le supposer, pour avoir lancé dans le monde et donné à lalittérature le futur auteur de Claudine, Les gouvernements n'ont pas de ces perspicacités. Le père de Willy n'avait reçu la croix que pour sa belle conduite pendant la guerre d'Italie.
C'est dans la vieille maison paternelle — quai tlés
AVANT LA OLOIRB d
Augastins, 55 — qu'Henry Gauthier-Villars passa ses premières années, au milieu des livres de Mathématiques, des Traités de Mécanique ou d^Âstronomie empilés dans d'immenses casiers de bois blanc.
On le mit au lycée Condorcet, où, faisant un choix entre les diverses sciences qu'on avait la prétention de lui apprendre, il adopta celles qui sont les moins utiles. 11 se distingua dans la fabrication des vers latins, et il obtint une médaille pour Tart tout particulier avec lequel il mettait en français une version grecque. Si la géographie, qui n'était pas alors à la mode, parla peu à son imagination, il apprit assez bien la langue de Gicéron pour rédiger en latin son feuilleton dramatique du 6 décembre 1891 :
« Quum primum Antonius, Theatri-Liberi notus ille moderator, comœdiam quse Lawn-Tennis in^cribilur legit : « Pulchre ! aiebat, bené, recté. flaecest îlla Veritas quamcoram civibus... etc. »
Ecrire leurs feuilletons en latin, la plupart des critiques dramatiques, assurément, n'en seraient pas, capables. Si encore ils en profitaient pour les écrire en français I
Au lycée Condorcet, Willy — je rappellerai désormais ainsi : c'est plus court — eut pour condisciples René Doumic et Maurice Desvallières, qui déjà faisait des vaudevilles. Comme il n'y travaillait guère, ses parents le placèrent au collège Stanislas, où il ne travailla pas davantage.
Il réussit cependant à passer, et même d'une manière . assez brillante, un vague baccalauréat, tandis que
quelques-uns de ses camarades qui avaient préparé très consciencieusement leur examen étaient reloqués avec enthousiasme par d'aveugles examinateurs. Nouvelle preuve de cette injustice immanente dont parle Flaubert dans une de ses lettres.
Willy en ce temps-là était poète, peut-être pour se consolerd'être bachelier. Je trouve dans une anthologie départementale des vers de lui ftHj quels il ne manque, pour qu'on les apprécie à leur valeur, que d'être signés par un spécialiste.
En Provence où le rythme immortel de la mer Charrie avec Todeur du goémon amer l/arorae des lauriers et des myrtes d'Athènes, La bise m'apporta souvent des voix lointaines De joueuses de flûte et d'aèdes pensifs. Un jour, tandis que l'eau brisait sur les récits, Eclaboussant mon front de sel vif et d'iode, Je reconnus les chants d'Eschyle et d'Hésiode. D'autres fois, le mistral sifflant sur un galet, J'ai cru qu'Aristophane en riant me parlait.
M. Jean Aicard n'a pas fait mieux. Je dois dire, pour être juste, qu'il a fart beaseoup plus mal.
Dans des feuilles du Quartier Latin qui élaientou s% croyaientlittéraires, Willy déposa ses premiers articles, et notamment à la iVoi/ve/fe Rive gauche dontle rédacteur en chef était Léo Trezénick, et qui, delà rue du Cardinal-Lemoine, n^ 65, où elle naquit le 6 novembre 1882, alla s'installer, avec un nom nouveau, Lulèce, au n*» 83 de la rue Vaneau, puis au n« 16 du boulevard Saint-Germain. Cette Nouvelle Rive gauche, malgré son titre
; I connues
bizarre, était une revue très alerte, très intelligente, dans laquelle Moréas, Tailhade, PaulAdam^ d'Esparbès^ Henri de Régnier — pour ne citer que les jeunes — ^ ont donné des œuvres aussi remarquables que peu
Quoiqu'il fût fils de libraire, Willy,'malgré les exbortations de safamille, aimait mieux être édité qu^étreédi-* teur. Kn 1880, il publia son premier livre, un recueil de Sonnets, tiré & petit nombre, et dont il essaya plus tard, dit-on, avec une sévérité peut-être excessive, de supprimer tous les exemplaires qui purent lui tomber sous la main.
A ses Sonnets désavoués par' Fauteur, succéda une brochure non moins rare, les Parnassiens^ sténographie d'une conférence faite en 1882 et dans laquelle se manifestait, d'ailleurs avec esprit, la tendance qu'ont les jeunes écrivains à enterrer, pour les remplacer plus vite, ceux qui les ont précédés.
L'année suivante, parut une étude très documentée et très amusante — une conférence également — sur récrivain américain qu'on a regardé, peut-être à tort, comme le maître derhumorisme français, Mark Twain, vénérable représentant de ce que Daudet appelait le rire en U et de ce qu'on pourrait tout aussi bien nom mer, par opposition à lagaité franche et large d'un Ra* bêlais, la constipation de l'esprit. Qu'on me pardonne le mot. Je n'en connais pas qui me paraisse plus juste.
Ce travail sur Mark Twain — et j'imagine qu'à cet égard Willy doit regretter un peu de l'avoir écrit — suscita, encouragea, hélas I de malheureux jeunes gens,
chez lesquels ce qu'ils appelaient l'humour, entortillé, pénible, et produit avec tant d'efforts, ressemblait à une infirmité.
Le père Gautbier-Yiliars, à qui la littérature ne disait rien de bon^ restait intraitable. Il condamnait son fils à passer presque toute la journée à Timprimerie ou à la librairie du quai des Augustins; mais la vocation d'éditeur ne se déclarait pas. Elle ne devait jamais se déclarer.
Le peu de temps dont il pouvait disposer^Wiily l'employait à envoyer des articles, pour se faire la main, à des journaux de province, au Courrier du Jura^ par exemple, où parut, de lui, une étude sur « les Peintres francs-comtois. »
En 1889, il débuta sérieusement dans les lettres par celles de YOuvreuse^ qui furent d*abord publiées dans une intéressante revue, Art et CritiquCy que dirigeait Jean JuUien .
Ces Lettres de VOuvreuse étaient pleines d'esprit — on s'en doute, — très agressives et révolutionnaires. Elles étaient impitoyables pour les médiocres et quelquefois aussi pour les autres. Charles Lamoureux, bon musicien et très brave homme, y fut raillé à plusieurs reprises avec une verve qui, appliquée à d^autres, lui eût paru très amusante, mais dont il finit par être très irrité, simplement, ce qui prouve son mauvais caractère, parce qu'elle s'exerçait à ses dépens :
« Le bouillant chef d'orchestre, écrivait quelques années plus tard Willy, s'exaspérait à constater ces critiques acerbes. Un jour il n*y tint plus et se précipita—
cyclone — dans les bureaux de la revue. On l'introduisit chez le directeur) Jean JuUien, et il lui clama ses griefs : « Cette ouvreuse anonyme me blague, m'asticote, me turlupine...» Jean l'écoutail, impassible, fourrageant sa barbe insoucieuse. « Et, continua Charles Lamoureux, cette dame affecte une familiarité révoltante ; elle me tutoie ! Elle ra*appelle Charles ! » Alors rautre,conciliant : « Dites-moi quel prénom vous désirez qu'elle vous donne... «Désarmé, Texcellent patron prit le parti de rire, ainsi qu'un abonnement kArt et CrxtU que. »
Rien n'était moins poncif, 'plus vivant et — notons ce détail qni a son importance — d'un goût plus fin et mieux réussi que ces critiques d'un musicien très délicat, qui savailécrire et qui avait, par hasard^ beaucoup d'esprit.
A cette époque en effet, la musique et le théâtre — étudiés, jugés, blagués — suffisaient à Tambi lion littéraire du jeune écrivain. En 1891, il faisait à la Paix une critique dramatique pour laquelle il recevait des appointements « honoraires », mais qu'il garda deux ans parce qu'elle étaitlibrede tout dire. Précieux avantage que la rendait presque aussi amusante pour l'auteur que pour ses lecteurs.
En même temps Willy donnait, dans le Gil Blas^ de petites fantaisies — qu'on lui payait dix francs, — et il commençait, à l'Echo de Paris ^ ces soirées théâtrales — qu'on ne lui payait pasdu tout. C étaitune compensation.
La gloire, ou ce qu'on appelle ainsi, consiste à donner son nom à une redingote (Lamartine), à un bifteck
(Chateaubriand), à une boîte à ordures (Poubelle), et d'une manière générale à être traité familièrement et presque tutoyé, sous prétexte qu'ils vous ont lu ou vu, par un grand nombre d'imbéciles qui respectent leur concierge et disent a Monsieur à » leur tailleur. Willy 0'en était pas encore là; mais il avait cette notoriété, celte gloire en gros sous, qui n'est pas non plus très facile à obtenir.
Il faisait partie du Tout-Paris littéraire. Non par calcul, mais par goût et parce que son prochain Tamusait, il promenait, bienveillant et ironique, dans les théâtres, dans les concerts, dans les revues, dans les salles de rédaction, son chapeau à bords plats, un chapeau presque historique, qui ombrageait- à demi un sourire aigu et une moustache de guerrier mérovingien. Il semait ici une poignée de main, ailleurs une interview 1res amusante, partout les paillettes d'un esprit intarissable et qu'il n'avait pas besoin, comme tant d'autres, d'économiser pour ses vieux jours. Assez souvent il lui arrivait de dégonfler d'un coup d'épingle la bouffissure d'une vanité solennelle. Il avait autant d'ennemis que d'amis— et ce n'était pas peu dire.
Sa critique musicale à VEcho de Paris lui procurai^ de plus en plus, une réputation très méritée. Ces articles, écrits avec une légèreté qui aurait suffi à les rendre originaux, mêlaient à des appréciations très fines, très justes, des jeux de mots, des à-peu-près, des calembours — des calembours intelligents, — des engueulements — des engueulements littéraires — des blagues de gamin et des cabrioles de clown. Figurez-
TOUS Berlioz qui aurait pris pour collaborateurs Gavroche et Footit.
Mais on se lasse^ même quand on y excelle^ de juger ses contemporains^ et Willy aspirait à être jugé à son tour. .
Déjà le romancier perçait sous le critique.
Le premier effet de cet état d'àme, ce fut Une Passade^ publiée chez Flammarion en 1895.
Cette curieuse étude de mœurs de la bohème Montmartroise avait été écrite avec Pierre Veber ; mais au dernier moment celui-ci, qui était sur le point de se marier, craignit que ces tableaux un peu grivois ne scandalisassent les parents de sa fiancée, ^— et Willy signa seul. . .
La plupart des journaux parlèrent avec beaucoup d'éloges d'Une Passade. Il s'en vendit très lentement mille exemplaires. Nouvelle preuve que rien n'est soumis à plus de hasards et n'est moins assuré que la vente d'un livre.
Maîtresse d'Esthètes devait avoir une destinée plus heureuse. Ce roman était une satire très amusante du monde des a: Jeunes Belgique )> et des Muses trop maigres qui, entre deux bocks, prenaient des attitudes préraphaéliques ponr suivre la mode. On y trouvait, chemin faisant, des personnages à demi-conventionnels, formés de traits de caractère empruntés à des types connus, et dans une des silhouettes qui traversaient le livre, on pouvait, sans trop de peine, reconnaître Anatole France.
Le roman avait paru depuis un mois el il en partait
péniblement chaque jour de chez l'éditeur, Simonis- Empis, cinq ou six exemplaires. Tout à coup ce chiffre augmenta dans de très fortes proportions. Que s'étaitil passé, et pourquoi le public se décidait-il brusquement à trouver bon un livre qu'il avait jusqu^ alors ignoré ?
Le critique littéraire du Journal des Débats avait consacré un long article à Maîtresse d'Esthètes , en s^excusant du plaisir très vif qu'il avait trouvé à cette lecture un peu scabreuse et en déclarant « que Fra Ângélico lui-même s'y serait amusé ».
Supposez que M. Chantavoine, qui est d'ailleurs un fort bon juge, n'eût pas reçu ce livre, — beaucoup d'exemplaires s'égarent dans un service de presse , — qu'il n'eût pas eu le désir d'en parler ou le temps de le lire : un des meilleurs romans de ces dernières années restait en panne. Voilà la littérature.
Un vilain Monsieur^ qui suivit de près Maîtresse d'Esthètes, donnait^ dans un récit fertile en gais épisodes, la théorie de l'adultère mondain et apprenait au public, qui s'en doutait un peu, en quoi il se distingue de Tamour et tout ce qui y entre de désœuvrement, d'indiftérence et de snobisme.
Lorsque Claudine à Vécole fut présenté,^en 1899 à l'éditeur Simonis-Empis, il fit à cette jeune personne qu'il jugeait beaucoup trop avancée pour son âge un accueil plutôt froid. L'inquiétante gamine alla aussitôt frapper à la porte d'Ollendorff, qui la trouva très amusante et accepta de lui servir de second père.
Et avec cette fillette moderne qu'il nous montra
d^abord écolière fort peu naïve, puis aspirante au mariage^ très renseignée sur bien des choses quNi^n n'apprend pas, qu'on est censé ne pas apprendre à Técole, Willy obtint un de ces grands et gros succès qui classent pour toujours un écrivain.
Il le dut sans doute à son talent très personnel, mais surtout à cette bonne fortune, qui n'arrive qu'à ceux qui la méritent, d'avoir évoqué de la vérité et de la vie, d'avoir créé un type.
Si Claudine fut adoptée par Paris, si on la chansonna à la Cigale, si elle figura, sous les traits charmants de M"« Lanthenay, à la Revue des Variétés, qui clôturait Tannée 1901 et en célébrait les gloires, c'est qu'elle avait d'autres mérites que ceux que le public accorde d'ordinaire aux héroïnes de roman, banales, déjà vues.
Elle était, malgré ses origines provinciales, la jeune fille parisienne d'aujourd'hui — débarrassée du masque d'ingénuité que lui avaient imposé la fadeur professionnelle et la psychologie poncive de tant de romanciers. Elle était, non pas la poupée mécanique qui baisse les yeux, dit « papa » et « maman >*, mais la jolie créature, adorable et redoutable, qui sait à peu près tout, devine ce qu'elle ignore, aspire à l'amour et l'attend et le cherche.
Elle était de la réalité évoquée par du talent.
Et voilà pourquoi Willy, qui peut-être ne s'y attendait pas, a connu les douceurs de la gloire — et augmenté d'un bon tiers le nombre de ses ennemis.
Filles, Lorettes et Courtisanes, Paris, Dolin, 1843, in-8o. (Attribué à A. Dumas fils.)
Aventures de quatre femmes et d'un Perroquet, Paris, Cadot, 1846-47, 6 v. in-8°.
Péchés de Jeunesse, Paris, Fellens et Dufour, 1847, in-So.
Atala, Jdrame lyrique, Paris, Michel Levy, 1848, in-8o. (Attribué à A. Dumas fils.)
Cesarine, Paris, Cadot, 1848, in-12.
La Dame aux Camélias, Paris, Gadot, 1848, 2 v. in-8o.
Le Roman d'une Femme, Paris, Gadot, 1849, 4 v. in-8o.
Le Docteur Servans, Paris, Gadot, 1849, 2 v. in-8o,
Tristan le Roux, Paris, Cadot, 1850, 3 v. in-S®.
Trois Hommes Forts, Paris, Cadot, 1850, 4 v. în-8'>.
Histoire de la Loterie, depuis la première jusqu'à la dernière loterie, la loterie des Lingots d'or. Paris, chez tous les Libraires, 1851, in-8o, avec vign. dans le texte.
Revenants, Paris, Gadot, 1851, in-8*>,
Diane de Lys, Paris, Cadot, 1851, 3 v. in-8<>.
L*Ârgent, par un homme de lettres devenu homme de bourse, Paris, Ledoyen, 1897, in-12.
Les Réf ractaires, Paris, Faure, 1866, in 12. (Parut à la fin de Tannée 1865.)
La Rue, Paris, Faure, 1866, in-12.
La Rue, Paris pittoresque et populaire, Rédacteur en chef, Jules Vallès, Paris, de l'origine lef juin 18^7 au 11 janvier 1868, in-folio. Dessins de Pépin, André Gill et autres.
Les Enfants du peuple, préface par Julien Lemer, Administration du journal la Lanterne, 1879, in-12.
Jacques Vingtras, par Jean La Rue, Paris, Charpentier, 1879, in-12.
L'Enfant, par Jacques Vingtras, Paris, Charpentier, 1880, in- 12. (Nouvelle édition de l'ouvrage précédent.)
Le Bachelier, par Jacques Vingtras, Paris, Charpentier, 1881, in-12.
E. ET J. DE GONCOURT
En 18... Paris, Dùmineray, 1851, in-12.
Salon de 1852, Paris, M. Lévy frères, 1852, inl2*
La Lorette, Paris, Dentu, 1853, in-32, front, de Gavarni.
Mystères des Théâtres, 1852, par Edmond de Concourt, Jules de Concourt, Cornélius Holff (de Villedeuil), Paris, Librairie nouvelle, .1853, in 8o.
La Révolution dans les mœurs, Paris, Dentu, 1854, in-8o.
Histoire de la société française pendant la RévolutlOD, Paris, Dentu, 1854, n-8».
Histoire de la société française pendant le Directoire, Paris, Dentu, 1855, in-8«.
La Peinture à TExposition de 1855, Paris, Dentu, 1856, in-12.
Les Actrices, Paris, Dentu, 1856, in-32.
Une Voiture de masques, Paris, Dentu, 1856, in-12.
Sophie Arnonld, d*après sa correspondance et ses mémoires inédits, Paris, Poule UMalassis et de Broise, 1857, in-12.
Portraits intimes du XVIIIe sidcle, Paris, Dentu, 1857- . 1858, 2 V. in-16.
Histoire de Marie-Antoinette, Paris, Firmin-Didot, 1858, in-8.
L'Art du XVlIIe siècle, Paris, Dentu, 1859-1875, 12 fascicules en un volume in-4o.
Les Hommes de lettres, Paris, Dentu, 1860, in-i2.
Les Maîtresses de Louis XV, Paris, Firmin-Didot, 1860, 2 y. in-8o.
Sœur Philomène, Paris, Librairie nouvelle, 1861, in-12.
La Femme auXVIll* siècle, Paiis, Firmin-Didot, 1862, in-8o.
Renée Mauperin, Paris, Charpentier, 1864, in-12.
Germinie Lacerteux, Paris, Charpentier, 1864, in-12.
Henriette Maréchal, drame en trois actes, en prose, précédé d'une histoire de la pièce, Paris, A. Lacroix et Cie, 1866, in-8o.
Idées et Sensations, Paris, A. Lacroix, 1866, in-8o.
Manette Salomon, Paris^ A. Lacroix, 1867, 2 v. in-i2.
Madame Genraisais, Paris, A. Lacroix, 1869, in-8».
Les Amoureuses, poésies, Paris, 1858, in-12.
La Double Conversion, conte en vers, Paris,Poulet-Malassis
et de Broise, 1861, in-32, frontispice à Teau-forte par
Bracquemont, d'après Racinet.
Le Romaa du Ghaperon-Roage, scènes et fantaisies, Paris,
M. Lévy frères, 1862, in-12.
Le Sacrifice, comédie en trois actes, Paris, A. Lacroix, 1869,
in-i2.
Le Petit Chose, histoire d'un enfant, Paris, Hetzel, s. d.
(1870), in-12.
Lettres de mon Moulin, impressions et souvenirs, Paris,
Hetzel, s. d. (1870), in-12.
Lettres à un absent, Paris, 1870-1871, Paris, Lemerre, 1871,
in-12.
Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon, Paris,
Dentu,ia72, in.l2.
Lise Tavernisr, drame en cinq actes et sept tableaux, Paris,
Dentu, 1872, in-12.
Contes du Lundi, Paris, Lemerre, 1873, in-12. Les Femmes d'artistes, Paris, Lemerre, 1874, in-12 (eauforte d'André Gill).
Robert Helmont, études et paysage, Paris, Dentu, 1874,
in-12.
Froment jeune et Risler aîné, Paris, Charpentier, 1874, . in-12.