‹ Avant la gloire: leurs débuts. 1e sérieChapitre 10 sur 15 · LUCIEN DESCAVES · texte numérisé non relu

LUCIEN DESCAVES

risquait de ne pas paraître. Voilà à quoi tiennent les événements !

Heureusement, Bonnetain était un homme de décision. Stimulé par un de ces pourboires exceptionnels qu'on ne donne guère que dans les romans, un cocher le transporte chez lui, avec une rapidité dont un fiacre parisien est coutumier aux heures mémorables. Le commissionnaire, qu'une bonne a été chercher, est hissé, sans explication, sur le siège et, à la fois terrifié et flatté dans son amour-propre, songe à ces romans de Montepin dans lesquels ou enlève des honnêtes gens pour les associer à d'horribles crimes.

Le fiacre avance dans la nuit. On arrive à la maison où a été déposé le mystérieux papier. On sonne. Personne ne répond. Malédiction ! La villa — c'était une villa avec grille et petit jardin — est inhabitée.

La boite où d'ordinaire le facteur, plusieurs fois par jour, jetait le courrier, ouvrait dans Tombre sa gueule de cuivre. Bonnetain y plonge un crayon et touche Tenveloppe dans laquelle est enfermée la déclaration des Cinq. Décidé à tou^, il s'approche de la haie du chemin de fer de ceinture et arrache un des fils de fer. Puis il se met en mesure de forcer la serrure de la boîle aux lettres. Des passants s'arrêtent, forment un • groupe menaçant. Ces cambrioleurs nouveau jeu, qui viennent en voiture pour voler plus vite, excitent un effroi mêlé d'une vague admiration ; mais il suffît d'un spectateur, un peu moins effrayé que les autres , pour attirer l'intervention de la police.

Par bonheur, un voisin découvre chez un mastroquet

des environs le concierge de Timmeuble. La boîte aux lettres est ouverte sans effraction. Le précieux manuscrit est restitué. La voiture, à fond de train, se dirige vers la rueDrouot,et le lendemain, dan s le Fifl'aro enfin rassuré, paraît la protestation, manifeste Véhément de cinq écrivains atteints d'une crise d'idéalisme... et superbe opération de publicité.

On m'excusera d'avoir traité assez légèrement cette déclaration dont le besoin ne se faisait pas sentir. Je suis convaincu que Gustave Guiches, Rosny, Paul Margueritte et Descaves la jugent aujourd'hui comme je Fai jugée moi-même.

Depuis plusieurs années, Descaves, qui n'a pas pour habitude d'improviser ses livres, s'occupait de Sous- Offs, Ce roman devait paraître chez Quantin, rue Saint-Benoît, 7, dans la collection de la Librairie Moderne, dont le directeur était Charles de Malherbe, et qui avait déjà publié quelques oeuvres fort remarquables : Céleste Prudhommat^ de Gustave Guiches ; Mamzelle Vertu, de Henri Lavedan, etc.

Le livre imprimé, Quantin pensa qu'il était temps de le lire et, après l'avoir lu, il ne voulut plus le publier. Il se souvint qu'il était imprimeur de la Chambre des députés et que ce titre l'obligeait à des égards pour les institutions établies et les abus consacrés. Deux éditions avaient été payées d'avance.

Descaves s'adressa à Stock, qui avait déjà donné les Misères du Sahre^ et ce fut à cette librairie, cantonnée jusqu'alors dans les publications théâtrales, que parut Sous-Offs, le 7 novembre 1889.

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Le livre se vendit assez bien. Jasqu*au moment des poursuites, c'est-à-dire pendant un mois et demi, il avait rapporté à l'auteur 1750 francs, ce qui à 0,35 par exemplaire représente à peu près cinq éditions. L'intervention de la magistrature allait transformer ce succès d'estime en succ^.s populaire.

Des poursuites furent demandées par Laisant le 6 décembre, et bientôt après, le même jour, le 26 décembre, par Paul de Çassagnac, dans V Autorité^ et Joseph Reinach, dans la République Française.

Descaves fut cassé de son grade de sergent-major par M. de Freycinet, ministre de la guerre, et le 21 janvier 1890, sur requête du procureur général près la cour d*appel de Paris, Tauteur et les éditeurs (yvc Tresse et Stock) de Sous-Offs furent assignés k comparaître devant la cour d^assises de la Seine, pour injures à l'armée (45 chefs d'accusation) et outrages aux bonnes mœurs (7 chefs d'accusation).

Il est à remarquer qu'un roman sur les mœurs militaires, au moins aussi* violent que celui de Descaves, Au Port d*Armes^ de Henry Fèvre, avait paru en 1887, sans soulever, au grand regret de l'auteur, aucune protestation.

' 105 journaux s'étaient déclarés, plus ou moins ouvertement, pour les poursuites, 270 contre, et le 24 décembre, le Figaro publiait une protestation signée par 54 écrivains (Zola, Daudet, Concourt, Richepin, Becque, Bergerat, Frantz Jourdain, Paul Alexis, Paul Marguerilte. Barrés, etc.), protestation que Francis Magnard avait fait précéder de cette note:

« On nous demande Tinsertion d'une protestation que cinquante-quatre écrivains, sans distinction d'opinions politiques ou littéraires, ont signée contre les poursuites qui menacent le livre de M. Lucien Descaves : SouS'0/fs.

Lasévérilé avec laquelle la plupart des journaux ont jugé ce livre semble avoir démontré qu'il manquait d'opportunité ; mais dans les questions de littérature, le jugement de l'auteur par ses pairs est le seul raisonnable, le seul admissible, à une époque qui a tout discuté, tout analysé, tout nié.

Nous espérons donc que Ton tiendra compte, en haut lieu, de la protestation qu'on va lire et qui offre un exemple vraiment louable de fraternité littéraire. »

Même appuyée par la phraséologie d'un avocat général, l'indignation, quelquefois artificielle, d'un journaliste pouvait difficilement persuader au public, au public capable de raisonner, le seul qui compte, que tous les écrivains qui avaient signé la protestation contre les poursuites étaient de mauvais Français.

Il y avait alors et il y a peut-être encore deux patriotismes, l'un que la vanité aveugle et qui, sans examen et en principe , affirme que tout est pour le mieux dans la meilleure des armées ; l'autre, qui juge, compare, admet que les soldats sont des hommes sujets à toutes les faiblesses humaines et pense que le meilleur moyen, à la caserne comme ailleurs, d'amener la suppression des abus est de les voir et de les signaler. C'est cette dernière forme de patriotisme, la plus sûre, qui avait inspiré à Descaves son roman de Sous-Offs, Quant

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à sa bonne foi et à sa dignité littéraire, aucun de ceux qui Je connaissaient ne lui fît Finjure de les contester.

Le 15 mars 1890, devant la cour d'assises de la Seine, il fut admirablement défendu par son avocat M* Tezenas: il le fut mieux encore par toute son œuvre qui plaida aussi pour lui, par sa réputation d'écrivain sincère et probe. Les juges Tacquittèrent. Ils avaient presque tous passé parle régiment. Ils avaient vu. Ils savaient. Ils se refusèrent à croire qu'il existât deux morales, l'une pour la vie civile qui trouve condamnable, même quand il est provoqué par la plus lamentable détresse, le vol, l'autre, par la vie militaire, qui l'excuse, l'approuve presque, à condition qu'il prenne le nom de rabiot.

Livre de bataille, mais surtout livre de pitié et de justice, Sous-Off's avait soulevé bien des haines, des haines intéressées.

Un sergenl-major avait envoyé à Fauteur un cartel en lui enjoignant de venir se battre à Nevers, où il était en garnison. Descaves répondit que le déplacement incombait à celui qui faisait les avances, d'aulant plus qu'il bénéficierait d'une réduction de tarifs. L'incident n'eut pas d'autres suites.

Du Roussillon, on lui expédia une feuille de papier singulièrement illustrée et qui resta longtemps affichée dans le cabinet de l'éditeur Stock, où je me rappelle l'avoir vue. En guise de signature, ces quelques mots au bas de la page :

a Échantillon de M.,, Castillane, t>

Et le mot lui porta bonheur.

Cambronne avait fait une réponse, analogue mais devant l'ennemi, dans la chaleur du combat et l'épée à la main.

-Le procès, l'acquittement, les injures des journaux amenèrent, presque immédiatement, une vente de 30.000 exemplaires de Sous-Offs^ et Descaves dut la réputation qu'il méritait, non pas à des livres pleins de conscience et de talent, qu*il avait jusqu'alors publiés, mais au zèle intempestif d'un avocat général. Nouvel exemple du rôle que joue le hasard dans toute destinée littéraire.

L'effort, le travail, la probité professionnelle sont rarement récompensés, dans la littérature qu'envahissent de plus en plus les fabricants et les faiseurs » mais il n'y a pas de règle sans exception, et Texemple de Georges Beaume suffirait, s'il en était besoin, à le démontrer.

Voilà en effet un écrivain qui, sans tapage, par la seule force d'un labeur acharné et d'une conscience très scrupuleuse, a réussi à obtenir, en la méritant, une place très enviable dans les lettres.

Et cependant que d'obstacles il eut à vaincre, devant lesquels un autre, moins confiant, moins courageux, eût hésité et reculé I

C'est dans sa famille, parmi ses compatriotes, qui auraient dû le soutenir et le réconforter, qu'il trouva ces craintes, cet esprit de dénigrement et de malveillance, cette dédaigneuse commisération qui, chez les âmes insuffisamment trempées et que n'entraîne pas une vocation irrésistible, paralysent l'énergie et rendent impossibles la persévérance et le succès.

Au milieu des vignes et des jardins potagers, auprès d'un monticule sur lequel s'élevait le château de Montmorency, rasé par Richelieu, entre deux rivières, THérault, qui se donne des airs de torrent, et la Peyne qui n'a d*eau que lorsqu'il pleut, s'étend, lumineuse et verdoyante, la petite ville de P...

Les habitants du pays sont en général très intelligents, d'esprit 1res vif, avec une tendance à cette raillerie âpre, très différente de la blague provençale, moins mordante et plus légère, et qui se rapproche plutôt, par je ne sais quel mystérieux atavisme, de la dure ironie delà plèbe de Rome, le scherzo.

De tou'es les qualités qui aident à supporter le prochain, celle qui manque le plus à cette race habituée aux guerres civiles et aux luttes religieuses, c'est la bienveillance.

C'est dans ce coin de terre merveilleusement propre à Téclosion de l'ironie et de la blague que Georges Beaumeestné, le 12 mai 1861.

Ses éludes, au vieux collège de la ville, furent assez médiocres. Le latin et le grec ne l'intéressaient guère, et il fut un de ces nombreux écrivains qui arrivèrent à la réputation sans être arrivés au baccalauréat. Je le constate sans trop l'en féliciter. Il y a toujours, quoi qu'on en dise, d'inévitables lacunes dans le talent de ceux qui n'ont pas connu ou n'apprécièrent pas à leur valeur les avantages de la culture classique.

La vocation littéraire de Beaume fut aussi impérieuse que précoce; mais aussitôtqu'elleapparut, elle seheurta aux préjugés, hélas I trop naturds d'une famille de

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très braves gens pour qui le métier d'écrivain n'était et ne pouvait être qu'un métier de gueux.

Poète 1 il voulait être poète I car en province on est poète dès qu'on se mêle d'écrire, même en prose. Il avait la prétention de gagner sa vie en vendant cette chose inutile qu'on appelle des vers! Onle considérait comme un fou, mais un fou de l'espèce la plus dangereuse.

Autour de lui les parents, les amis, ne dissimulaient pas leur mépris pour cet irrégulier, ce réfractaire que n'enchantaient pas les délices du petit commerce, dans une boutique noire et poussiéreuse ; et son obstination à repousser leurs avis et à agir à sa guise leur paraissait une provocation personnelle.

Dans lapelile pièce sous les toits — grenier plutôt que cabinet de travail— que ses parents lui avaient installée, au milieu de ses livres, ses vrais amis, ses seuls amis, il continuait à écrire, pour lui, pour la joie immense qu'il y trouvait et qui le consolait de tout. Il sortait rarement, le moins possible, pour échapper à l'ironie des regards, à la malveillance des insinuations perfidement doucereuses.

Il était le toqué, Toriginal, celui qui cherchée se distinguer et qui n'agit pas comme tout le monde. On parlait de lui dans les cafés, dans les cercles, sur les promenades, tantôt avec une ironie dédaigneuse, tantôt avec une affectation de pitié. Avant qu'il eût échoué et sans savoir sMl était malheureux, on le plaignait.

Beaucoup de ses amis ne lui pardonnaient pas d'avoir l'air de se croire supérieur à eux, et, de leur

part, aucun mauvais procédé, aucune trahison ne lui fut épargnée. Le pauvre garçon, qui était Tâme la moins agressive du monde et n'avait commis d'aulre crime que d'aimer la littérature, reçut d'abominables lettres anonymes dans lesquelles on le bafouait avec celte jalousie sournoise et tenace dont la province semble avoir le monopole. Les injures ne suffisaient pas et un jour, dans le rudimentaire cabinet de travail dont il s'était fait un refuge contre les plaintes de sa famille et la malveillance de ses compatriotes, une pierre, lancée par la fenêtre, tomba sur sa table. Ce fut le plus notable encouragement qu'il ail jamais reçu de sa ville natale. ^

Il y avait à cette époque, dans une petite ville voisine de P..., à Bédarieux, un très brave homme, nommé Stanislas Labord — Lahor improbus omnia vincit — qui se croyait poète, et grand poète, depuis qu'il avait reçu une de ces lettres-circulaires que prodiguait si généreusement Victor Hugo et qui étaient presque toujours conçues à peu près dans ces termes :

— Vos vers sont admirables ! Vous avez du génie ! Continuez 1

Enthousiasmé par cette lettre qu'il portait sur lui et promenait triomphalement, commeun brevet de gloire, de café en café, Stanislas Labord, puisque le maître l'y engageait, continua.

Pour épancher, urne intarissable, le trop-plein de sa poésie, il fonda, abusant de ce qu'il était à la fois poète et imprimeur,une feuille qu'il appela, par un hommage flatteur à la petite cité qu'il devait rendre à jamais illustre, Bédarieux- JournaL

Ce fut dans Bédarieux- Journal que Beaume fit paraître ses premiers articles, ses premiers contes. Ils y dorment d'un profond sommeil, que rien ne troublera.

Il écrivait en même temps à rjfirerau/^,publié àBéziers, au Petit Méridional — qui insérait des contes de lui à condition qu'il ne les signât pas — et dans une revue provinciale, très vaillante, très lilléraire, le Passant.

Le Passant^ « revue littéraire et artistique bi-mensuelle », qui s'imprimait à Perpignan, avait été fondé, en 1883, par le fils d'un riche banquier de cette villp, Amédée Reynès. Maurice Bouchor en devint plus tard rédacteur en chef. La collection de cette revue serait curieuse à consulter. On y trouverait des œuvres de début de Paul et Victor Marguerilte, de Jean Lorrain, d'Oscar Mélénier, de Raoul Ponchon, etc.

La littérature dans les journaux de province, ce n'était que de la demi-littérature. Beaume s'en rendait compte, et de tous ses vœux il aspirait à Paris.

Il y arriva comme fonctionnaire. Au mois de mars 1 889, grâce à la recommandation d'un ami de sa famille, il entrait dans les bureaux de la préfecture de police, où il devait avoir bientôt comme attributions, le dépouillement et Tannotalion des journaux placés sous les yeux du préfet. C'était presque être journaliste.

Le premier roman du jeune écrivain, devenu, en attendant des jours meilleurs, bureaucrate résigné. Cyniques, avait paru, aux frais de rauteur,en 1888, chez Piaget, qui était en train de perdre à Paris une fortune gagnée à Barcelone. Quand il eut fait faillite, une faillite d'ailleurs très honorable, ce brave homme rendit à

Beaume Tobligation de cinq cents francs que celui-ci lui avait donnée pour payer son livre.

Très avisé sous des dehors brusques et même brutaux, très habile metteur en œuvre de sa réputation et de son talent, Léon Cladel, qu'un écrivain que je ne nommerai pas appelait — avec la sévérité d'un confrère et la malveillance d'un ami — le Tartuffe du Danube^ était extrêmement sensible, quand il les jugeait sincères, aux hommages des débutants. Il s'était fait le patron de Beaume, dont les tendances littéraires lui plaisaient et en qui il reconnaissait un imitateur original et bien doué. Après Tavoir recommandé à Piaget pour son premier volume, il fit la préface du second, Sous la ^oôe, qui parut chez Dentu au commencement de Tannée 1889.

Dans ces deux livres de début et dans celui qui vint ensuite, Lirtite (1891), Beaume n'avait donné que des espérances. C'est ce qui arrive à tous les écrivains, même aux meilleurs. 11 tâtonnait, il hésitait. Il manquait de précision dans la phrase et de netteté dans l'observation. On devinait qu'il aurait, un jour et bientôt, beaucoup de talent ; mais il n'en avsîit pas encore.

Le Péché parut en 1892, et les espérances qu'avaient conçues les amis de l'auteur, ceux qui s'intéressaient à son œuvre, furent amplement réalisées.

Cette histoire de deux victimes d'une race épuisée, de ces deux enfants malades,malades de passion et d'amour, cette idylle vraiment tragique dans la vaste maison pleine d'ombre, de silence et de mystère, où elle se déroule, avait un charme douloureux fait de tristesse

et de pitié. Et Fauteur avait su, par le prestige de son style et la délicatesse de son observation, faire paraître intéressante et presque sympathique, dans un cadre de douceur et de sérénité, l'agonie morale de ces malheureux qu'un art grossier eût rendus odieux et plus coupable?.

Sous la robe, roman médiocre, qui n'avait d'autre mérite qu'un titre affriolant, trouvé et imposé par l'éditeur, s'était bien vendu. Le Péché^ œuvre de premier ordre, ne se vendit pas. Heureusement, ce qui fait le succès — le succès durable d'un livre, — ce n'est pas le nombre des lecteurs, mais leur qualité.

Découragé malgré tout, — car un écrivain ne sait jamais si l'œuvre qu'il vient d'écrire est bonne ou mauvaise,— Beaume venait de rentrer chez lui, après une tournée peu consolante chez les libraires du boulevard, lorsqu'on lui remit une enveloppe qui avait été adressée chez l'éditeur et sur laquelle, à un des coins, se lisait cette apostille :

« Alphonse Daudet. Prière de faire parvenir. »

La lettre que Beaume lut en tremblant et avec des larmes dans les yeux, était ainsi conçue :

« Le Péché est un livre original et beau. Je serais bien heureux de connaître Georges Beaume. Où est-il? Où vit-il ? Gomment se rencontrer avec lui? Un mot de réponse est impatiemment attendu. A. D. »

A beaucoup de jeunes écrivains d'aujourd'hui, l'émo» tion, la joie immense du débutant, à la lecture de cette lettre. pourront paraître,je m'en rends très bien compte, très ridicules, Beaume ne croyait pas avoir du génie.

et n'était même pas sûr d'avoir du talent. Resté très provincial, je le constate à son honneur, et arrivé ,à Paris depuis quatre ans à peine, peu mêlé d'ailleurs aux cénacles littéraires où les vanités s'étalent et se fortifient, il n'avait pas encore eu le temps d'apprendre le mépris pour les maîtres, pour les anciens, qui est le premier devoir des jeunes.

Il admirait profondément Daudet, non seulement comme auteur de Sapho, du Nabab et de bien d'autres chefs-d'œuvre, mais aussi comme critique très pénétrant, comme devineur d'hommes incomparable. Etre loué par lui lui paraissait une fort belle récompense et un très précieux encouragement.

Le PecAe devait avoir d'autres résultats. La librairie Pion venait de créer (en 1892) la Revue hebdomadaire. Le livre de Beaume fut apporté par Paul Margueritte à un des associés de la maison, M. Mainguet, qui est un fin lettré, et à M. Félix Jeantet, rédacteur en chef de \a. Revue, Us trouvèrent l'un et l'autre le temps de le lire, et en reconnurent sans peine l'exceptionnelle valeur.

C'est ainsi —avec le seul appui d'un beau roman écrit en bon français — que Beaume entraà la librairie Pion, avec un traité signé pour trois ans, avec huit volumes à remettre pendant cette période.

Un traité de trois ans, c'est peu de chose en apparence. En réalité, c'est Teffort facilité, rendu fécond, le lendemain assuré ; c'est la certitude pour un écrivain de vaincre l'indifférence du public et de s'imposer à son attention. Beaume le comprit, et, au mois d'octobre de

yGpoQle

Vannée 1892, comme un prisonnier qui se libère, il se hâta de quitter la préfecture de police, où il ne se sentait pas à sa place, où ses chefs n'avaient pas su, ou n'avaienl pas voulu voir en lui autre chose qu'un bon employé.

D'octobre 1892 à décembre 1895, dans une série de livres qui commence par Une /îaceetse termine par Zcs reniantes, le jeune romancier, disciple de Léon Cladel et de Pouvillon, mais mattre,lui aussi,par la supériorité de son talent, fut le peintre — le peintre très idéaliste — d'une race et d'un pays qu'il connaissait bien et qui gardaient, dans leurs plaines ensoleillées et sur leurs coteaux couverts de vignes, presque tout son cœur.

Il décrivit les mœurs, les curieuses coutumes des jardiniers de cette terre languedocienne et celle des pêcheurs de cette petite colonie, Agde, semée par les marins de THellade à l'embouchure de THérault. Il célébra, dans des pages très belles, très lumineuses, cette fêle de l'été, les vendanges, et la joie des foules que grisent les chansons d'amour, près des pressoirs, et Tardent soleil et l'odeur capiteuse des grappes gonflées de vin.

Le Languedoc qui avait été si dur pour lui et qu'il aimait, il en fut le poète plus que le romancier. A ce sol âpre, rouge et comme ensanglanté que Michelet acojmparé à la morne région qui entoure Jérusalem, il trouva une secrète douceur. Il donna de l'harmonie au chant monotone des cigales. De ces paysans grossiers et si peu capables de passions généreuses, il fit des amoureux fervents, fidèles, et presque des bergers d'Arcadie.

Il n'eut pas et peut-être ne voulut-il pas avoir l'exactilude d'un observateur minutieux, mais il eut le charme d*un délicieux évocateur d'illusions et de rêves, et le pays d'idylle qu'il créa, entre les Cévennes et la Méditerranée, entre le frémissement des bois et le murmure de la mer, était plus beau et plus attachant que le paysréel auquel son âme éprise d'idéal ne pouvait pas se résigner.

Et c'est en cela réellement que réside son originalité. D'autres, plus préoccupés du réel, avaient décrit, dans des romans très renseignés, le sol et la race du Languedoc. Il en a donné, avec un talent savoureux et plein de charme, la douce et poétique légende.

Le lecteur de la librairie Lemerre vit entrer un jour dans son cabinet — cet événement mémorable se passait en 1888 — un grand garçon, long et mince, qui donnait assez Tidée d'un échassier surmonté d^une tête d'oiseau de proie, mais d'oiseau de proie très apprivoisé.

Ce visiteur n'avait pas l'ordinaire gêne et la timidité professionnelle des débutants qui traînent, comme un boulet, un manuscrit qui, à chaque démarche inutile, devient plus lourd. Il paraissait fort à Taise, et on voyait facilement qu'il était sûr d'apporter une de ces œuvres exceptionnellement remarquables qui enrichissent et illustrent le libraire qui a la bonne fortune de les publier.

Il apportait Sous Vœil des Barbares.

Le manuscrit, le précieux manuscrit, était accompagné, pour plus de sûreté, de deux lettres de recommandation : Tune de Paul Bourget, qui fut mise sous les yeux de l'éditeur ; l'autre du SarPeladan, qui fut surle-champ cachée dans un tiroir et n'en sortit plus.

Voilà à la suite de quelle démarche et par quel concours de circonstances Sous l'œil des Barbares parut en 1888 chez Lemerre.

L'auteur de ce roman psychologique, Maurice Barrés, était déjà célèbre du pont Saint-Michel à l'avenue de rObservatoire et de la place Maubert à TOdéon, dans ce pays latin qui, en fait de gloires, a toujours su se contenter de peu.

Après avoir terminé ses études à Nancy, où il eut pour professeur de philosophie Tintègre Burdeau, le futur Bouteiller des Dératinés^ il était d*inslinct venu

f : dans le quartier de Paris qu'il est le plus facile de

tromper, de séduire et de conquérir.

Il travaillait et lisait beaucoup, fréquentait la Biblio* Ihèque Nationale et l'Ecole des Hautes Etudes, et cherchait, en s'attardant dans les musées, à se fabriquer une de ces âmes de dilettantes, qui peuvent procurer, par l'usage habile de certains termes techniques et la connaissance de certains noms oubliés, des réputations rapides.

I En même temps, avide d'étaler dans des parlotes

littéraires ses états d'âme, il faisait partie d'un cénacle de Byzantins dont les trois chefs étaient Jean Moréas, Charles Viguier et Laurent Tailhade.

L'homme degénie de ce groupe était Charles Viguier. Il n'avait presque rien écrit, et c'est en cela surtout qu'il se montrait supérieur à ses camarades. Il promettait, il préparait des poèmes incomparables. De temps en temps, au milieu d'un silence religieux, il sortait un vers trop long ou trop court, mais qu'on répétait

pendant huit jours et qu'il répétait lui-même avec extase. On l'admirait pour les chefs-d'œuvre occultes et mystérieux qu'il n'avait pas encore écrits.

Le Quartier Latin était alors inondé de petites revues imprimées sur papier de luxe. Chaque poète avait la sienne. Dans quelques-unes de ces revues où la prose par tolérance était admise, et notamment dans la. /ewne France^ fondée en 1878, on trouverait les premiers essais littéraires de Maurice Barrés.

Mais il déplaisait au jeune écrivain de figurer en sous-ordre comme comparse dans d'héphémères publications où sa personnalité, très ambitieuse, très remuante, se trouvait trop à l'étroit. Il voulait avoir sa revue.

Le 5 novembre 1884 parut le l^r numéro des Taches d'Encre^ « gazette mensuelle, par M. Maurice Barrés ».

Cette brochure périodique de 72 pages, qui portait sur sa couverture d'un jaune discret qui aspirait à être gris, l'adresse de l'auteur, 76, rue Notre-Dame-des- Champs, se vendait, ou plutôt ne se vendait pas, chez Vanier.

Rédigée dans un style filandreux, qui a étélapremière manière de l^écrivain robuste des Déracinés^ destinée à servir en même temps de manifeste et de chronique, elle contenait des études critiques, des échos du Quartier Latin, des révélations sur les cénacles et les cabarets artisUqueSy des portraits de sous-Musettes plus ou moins notoires et quelques éreintements obligatoires, qui, au grand regret de Téreinteur, ne tiraient pas à. conséquence.

AVANT LA GLOIRK 8**

Les Taches d'J?rïcredébutaient par cette déclaralioa : « Je suis prêt à accorder du génie à qui liie trouvera du talent » ; mais personne ne se résignait à répondre à cet appel ;la gazette mensuelle se mourait faute de lecteurs ; et le bon Vanier, qui peut-être avait flairé une affaire lucrative et de tout repos, se plaignait en son patois.

C'est alors que Maurice Barrés imagina une réclame d'un goût douteux, mais que le succès — il l'espérait du moins — devait faire paraître très excusable. Il était trop renseigné pour ne pas savoir qu'on a toujours raison quand on a réussi.

Paris se passionnait à cette époque pour un drame très émouvant et qu'on aurait dit charpenté par un feuilletoniste populaire. La femme d'un député, exaspérée par les calomnies- d'un maître chanteur nommé Morin, l'avait tué, l'avait exécuté en plein tribunal.

Quelques jours après, indifférents et résignés, sans se douter, les Barbares, qu'ils aidaient à Téclosion d'une gloire un peu pressée, des hommes sandwichs, d'un pas tranquille et lent, promenaient dans Paris un écrileau avec ces mots :

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