PAUL DE CASSAGNAC
Le père du vaillant directeur de VAuloritéy Bernard- Adolphe Granier de Cassagnac, avait été chargé, en 1840, par le gouvernement, d'une mission aux Antilles. A peine arrivé à la Guadeloupe, il se rangea parmi les partisans de l'esclavage et gagna ainsi les sympathies des créoles, qui hésitaient — et je crois bien qu'ils avaient raison — à considérer les nègres comme leurs égaux.
Il y avait alors à la Pointe-à-Pitre un ancien officier supérieur de TEmpire, M. de Beauvalion, issu d'une famille de réfugiés protestants de la Rochelle qui s'étaient plus tard convertis. Cet homme avait au plus haut degré les préjugés de race. Après avoir commencé par épouser ses opinions, Granier de Cassagnac finit par épouser sa fille.
Le jour du mariage était fixé, lorsqu'on reçut à la Guadeloupe un numéro du Charivari^ dans lequel on annonçait que le délégué du gouvernement aux Antilles se disposait à épouser une mulâtresse. M. de Beauvallon prit à peine le temps de faire sa malle. Il monta
sur un bateau à voiles, resta trois mois en mer, essuya sans sourciller, deux ou trois tempêtes, et, aussitôt arrivé à Paris, prit une voiture et se précipita dans les bureaux du Charivari pour demander une réparation par les armes. Il se serait battu avec tous les rédacteurs, Tun après Tautre, si on ne s'était décidé, sans hésitation, à reconnaître et à affirmer dans le journal que sa fille n'était pas une mulâtresse.
Après avoir ainsi obtenu satisfaction, M. deBeauvalloo se hâta de quitter Paris, remonta sur un bateau à voiles, passa en mer trois autres mois et débarqua à la Pointe-à-Pitre où son futur gendre et sa fille étaient venus l'attendre. — « Rien ne s'oppose plus à votre mariage, leur dit-il en les pressant sur son cœur. Le Charivari a retiré le mot. L'honneur est sauf. »
Paul de Cassagnac a de qui tenir. Comme député aussi bien que comme journaliste, son père devait se signaler par un esprit àl'emporte-pièce, qui n'épargnait personne, pas plus ses amis que ses adversaires. On l'accusait d'avoir un fort mauvais caractère, et il semblait avoir à cœur de ne rien négliger pour justifier cette réputation. Ses boutades manquaient parfois d'atticisme ; mais elles étaient presque toujours très amusantes.
C'est lui qui, interrompant un jour je ne sais plus quel député très désagréable et très gros, lui cria :
— Vous êtes un porc-épic.
— Retirez le mot, dit le président.
— Je retire épie.
En 1851, Paul de Cassagnac commença au lycée
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Bonaparte ses études, continuées dans divers collèges ou lycées en province, à Foix, à Tulle, à Perpignan, sous la direction de son oncle, Tabbé de Cassagnac, prêtre-universitaire, fort instruit, qui a publié plusieurs ouvrages de linguistique qui ne sont pas sans valeur. * Il fit sa première année de droit à Toulouse et les deux autres à Paris. Son père le destinait à la magistrature. Il préféra le journalisme.
' Granier de Cassagnac s'efforça par tous les moyens piossibles de contrarier cette vocation qui lui paraissait * pleine de dangers. Il alla trouver le directeur du iVam Jaune^ Théophile Silvestre, et lui dit :
— Je sais que mon fils vous a apporté ou se dispose à vous apporter un article. Je vous demande comme un service personnel de ne rien insérer de ce qu'il vous remettra. Il tient absolument à être journaliste, et moi je ne veux pas qu'il le soit.
' Paul de Cassagnac n'en entra pas moins au Nain Jaune, quelque temps après, lorsqu'Aurélien SchoU en eut pris la direction. Il écrivit en 1864 dans ce journal une lettre dans laquelle, à propos des Pommes du Voisin, il accusait Victorien Sardou de plagiat.
Déjà, en 1862, il avait fondé, avec Gaston de Saint- Valéry et Paul de Saulnières, une revue, l'Indépendance parisienne (premier numéro 1®' mai), qui vécut peu ; et. Tannée suivante, son père Tavait pris à la Nation, dont il était devenu rédacteur en chef, pour y faire des articles de bibliographie. Quoique cette rubrique paisible et douce n'ait rien de particulièrement humiliant, il jugea utile d'adopter le pseudonyme de Paul Walter,
qui lui permettait sans cloute de passer pour un parent éloigné de Walter Scott.
Ce fut ce même pseudonyme dont il usa dans un journal plus jeune et plus vivant que la Nation et où il entra dans des conditions vraiment curieuses.
Un de ses articles, dans lequel le polémiste perçait sous le bibliographe, avait été attaqué assez rudement par le Diogène. lise présenta dans la salle peu luxueuse où causaient, sans songer à mal, autour d'une table couverte de tout ce qu'il faut pour écrire — des blagues à tabac, des pipes, des bocks, etc. — quelques rédacteurs du journal, Jules Claretie, Victor Koning, Charles Bataille et deux ou trois autres.
Il salua avec beaucoup de courtoisie, et très calme :
— Messieurs, dit-il, quel est celui de vous avec qui je dois me battre ?
La chose était dite avec tant de bonne grâce que les journalistes provoqués se mirent à rire ; et comme il y a dans le courage et la franchise une séduction, Paul de Cassagnac fut immédiatement sympathique à ces jeunes gens qui débutaient, qui étaient encore capables de camaraderie littéraire.
Jules Claretie appela le garçon de bureau du journal et lui montra les bocks vides, puis, pendant que le modeste serviteur se dirigeait vers la brasserie la plus voisine :
— Monsieur de Cassagnac, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir. Avant de nous couper la gorge, voulez-vous que nous causions un peu ?
Le garçon de bureau revenait avec les bouteilles de
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bière demandées. On causa, on but. A défaut de balles, des cigares furent échangés. Paul de Cassagnac exposa ses griefs avec beaucoup de bonne humeur et de verve. On reconnut qu il avait parfaitement raison de se plaindre. On lui donna toutes les satisfactions qu'il désirait et, de bock en bock, il fut nommé à l'unanimité rédacteur' du Diogène.
En 1864, une polémique qu'il dirigea dans ce journal contre Aurélien Scholl, à propos du marquis de Ilallay- Coetquen, lui procura son premier duel. Après une inutile promenade en Belgique, oii ils ne parvinrent pas à échapper à la surveillance de la police, les deux journalistes se battirent à Epernay, sur la grande route, à miidi. Scholl, dont un des témoins était Rochefort, reçut un coup d'épée dans le côté.
Le Diogène mourut. Il ne lui restait plus que deux abonnés et on n'était pas sûr de les conserver. Granier de Cassagnac obligea son fils à entrer au ministère de l'intérieur, où le gouvernement lui garantissait un traitement de 125 francs par mois ; mais, pour ménager la transition, le journaliste, désormais sans journal, fut autorisé à se réfugier pendant quelques mois dans Tîle de Bougival.
L'île de Bougival ne ressemble guère à l'Ile de la Tortue ; mais Paul de Cassagnac y mena, avec ses amis Bauer, Lefèvre et Lanzirolle, une existence mouvementée, qui se rapprochait sensiblement de celle des boucaniers. On canotait, on péchait, on tendait des pièges, on couchait dans des huttes, on se levait à l'aube pour chasser un gibier quelquefois imaginaire.
On n*avail pas à lutter contre les Espagnols; mais il fallait éviter le garde champêtre.
Lorsque Granier de Cassagnac reprit, en 1866, la direction du Pays, son fils, bureaucrate malgré lui, put devenir chroniqueur tout en restant employé. Il entreprit une campagne très violente contre Adolphe Guéroult, rédacteur enchef de rOpinion nationale^ qu'il accusa tout simplement d'être le complice de Bismark dans les affaires d'Allemagne. Condamné à quatre mois de prison, il fut gracié par l'empereur, mais renvoyé du ministère. C'était pour lui double bénéQce.
Quelque temps après, le i^r janvier 1867, pour défendre la mémoire de Jeanne d'Arc, qui n'avait peut-être pas besoin d'être défendue, il se battait avec Rochefort.
Ce duel est absolument épique et mérite d'être raconté en détail.
Les adversaires et leurs témoins arrivent à Mouscron, première station belge. Là ils s'arrêtent afin de louer une charrette pleine de paille « pour ramener le cadavre ». Il avait été stipulé sans doute qu'il n'y en aurait qu'un. On rebrousse ensuite chemin vers Tourcoing, et juste en deçà de la frontière on fait une halte. C'est là qu'on va se battre.
Tout à coup surgissent, comme des diables d'une boîte, des gendarmes belges. Ils n'ont pas l'air bien méchant, savez-vous, mais ils sont prêts à exécuter résolument une consigne qui les ennuie. Ils feignent de ne pas comprendre, tant leur humeur est pacifique, pourquoi ces « individus », habillés de noir et très graves, sont venus là. C'est pour avoir tiré sur des
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pigeons du voisinage — et encore on n'en est pas bien sûr — qu'ils veulent arrêter les témoins et le médecin.
Pendant que se prolongent les pourparlers, le bruit se répand, dans les villages des environs, qu'on vient de découvrir une bande de scélérats, armés de pistolets, de fusils et de canons. Des paysans accourent pour prêter main forte. Il en sort de partout, avec des fourches, des faux ou de solides bâtons ; mais Tattitude digne et Taspect médiocrement terrible des criminels les déroute et les intimide.
Un des témoins de Rochefort, M. Bauchet, croit le moment venu de donner quelques explications.
D'une voix qu'il s'efforce de rendre persuasive, il commence :
— Citoyens libres de la noble Belgique (mouvement d'attention et assentiment général], souffrirez-vous que vos frères, des Français...
Des Français I Ils viennent se battre chez nous I Ils veulent peut-être nous annexer !
On se jette sur l'orateur, en poussant des cris de guerre. C'est une nouvelle bataille de Waterloo qui se prépare. Heureusement les représentants de l'autorité, qui savent unir à l'énergie la douceur, — car pour être gendarme on n'en est pas moins homme, — protègent le malheureux Bauchet et l'entraînent vers Mouscron.
Pendant ce temps, des douaniers français arrêtent un des témoins de Paul de Cassagnac, le comte de Puifferat, « pour contrebande et transport d'armes belges en France, sans payer les droits ». Il n'est relâché qu'après avoir fourni la preuve que les pistolets
dont il est porteur viennent de chez un armurier