‹ Avant la gloire: leurs débuts. 2e sérieChapitre 7 sur 20 · PAUL DE GASSAGN AC · texte numérisé non relu

PAUL DE GASSAGN AC

-dreàla porté de son journal, et lui cracha au visage. Celle affaire, dans laquelle les^ torts avaient été réciproques, se termina par un procès.

C'est à cette époque que Paul de Cassagnac devint rédacteur en chef du Pays^ où il défendit avec plus de talent que dé prudence le journaliste Kerveguen, qui avait été accusé et qui fut convaincu d'avoir vendu sa plume. Une polémique moins hasardée — à propos de Vattentat de Berezo wski contre Alexandre II — fut suivie d'un duel avec Jules Lermina qui, dans le Corsaire, avait défendu le réfugié polonais. Jules Lermina fut blessé.

Déjà le jeune journaliste du Patjs s'était fait une réputation de polémiste ; mais il ne la mérita, comme il arrive assez souvent, que quelques années plus tard, lorsque sa prose se fut un peu assagie. Elle en avait bien besoin.

Dans les dernières années de TEmpire, il n'était pas de ceux qui se font le plus écouter, mais de ceux qui se font le plus entendre.

. On ne peut pas dire qu'il n'avait pas de talent ; mais ce talent manquait de charme, de finesse et de distinction. Quand on prenait la peine de Tétudier avec soin, on y découvrait plus de vigueur que de souplesse et moins d'esprit que de violence. Trop souvent même, cette vigueur n'était que factice,' et la violence avait quelque chose d'apprêté qui sentait les exagérations du matamore ou le boniment de l'hercule forain :

— Approchez, messieurs et dames 1 C'est moi qui suis le terrible lutteur dont vous avez vu le nom sur

raffiche. Tàtez mes biceps. Jamais vous n*àvezeu Tbonneur d'en contempler de semblables.

De ce Cassagnac de la première manière, qui n'était certes pas la bonne, voici un exemple pris entre mille, un article du Pays (du 3 juin 1868) contre un journaliste de dixième ordre, A. Rocher, qui faisait la critique judiciaire au Figaro :

« M. de Villemessant s'est souvent attiré des rancunes mortelles, en ne surveillant pas assez la besogne des gens qui se glissent dans sa maison et y tripotent à son insu.

« Mais puisqu'il ne met pas ses amis, nous par exemple, à Tabri d'une attaque, nous lui demandons la permission d'agir pour son compte et d'écheniller sa feuille.

« Si, tout en la secouant, il en tombe quelqu'un, nous le laisserons par terre et ce sera fini, pour cette fois du moins.

« Nous avons secoué la branche, et M. A. Rocher est tombé.

« Il est là, étendu, jaune de visage et louche de regard.

« Nous dirons à M. A. Rocher ce que Hernani disait à Carlos :

« Va, je ne te cherchais pas. »

« Nous l'avons trouvé et nous le prenons.

« Tant pis pour lui ! Notre poignet est nerveux et le sien est flasque. 11 n'est pas de taille. Tant pis pour lui I

« Ils se disent journalistes, hommes de lettres, ces gens-là, et ils n'ont ni esprit ni talent. Ils parlent, d'habitude, des cocottes, des acteurs, des scandales, et osent

PAUL DE CASSAGNAG iOl

parfois nous insulter, nous qui combattons fièrement pour de grandes idées, pour les idées de politique, de religion, de foi, d'ordre.

u Ils viennent à nous en rampant à travers les herbes^ et ils nous mordent au talon, parce qu'ils savent que notre tête est haute et que nous ne regarderons pas eu bas.

« Mordez, mordez, pucerons de lettres : vous n'arriverez pas à nous faire une blessure ; c'est tout au plus si vous produirez la démangeaison. »

Remarquons en passant que le puceron ne mord pas. Evidemment Paul de Cassagnac s*est trompé d'insecte.

Un mois après la publication de son article contre A. Rocher, le rédacteur en chef du Pays allait avoir affaire à un adversaire plus sérieux. Il venait d'attaquer très violemment dans son journal Jules Favre, lorsqu'un officier de marine se présenta dans les bureaux du Pmjs et demanda à le voir. Aussitôt introduit dans le cabinet directorial, cet officier, qui paraissait fort irrité, se précipita vers le rédacteur en chef et le souffleta. Des explications assez confuses qui accompagnèrent le geste il résultait que l'inconnu se faisait le champion du vieux démocrate insulté. Conservant son sang-froid, peut-être parce qu'il se demandait s'il ne se trouvait pas en présence d'un fou, Paul de Cassagnac se borna à réclamer une réparation par les armes. L'autre s'empressa de tendre sa carte de visite sur laquelle on pouvait lire :

ERNEST LULLTER

Lieutenant de vaisseau^

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et il signa même, dit-on, une attestation qu'il avait, gans être provoqué, souffleté le rédacteur en chef du Patjs, Sice détail, que je trouve dans quelques journaux ,du temps et que je me garde bien de garantir, est authentique, c'est la première fois que pour une gifle on aura demandé un reçu.

Ernest Lullier, dont Tenfance avait été fort malheureuse, ce qui explique et excuse bien des choses, avait en 1868 une ti'entaine d'années. Il passait dans la marine pour un officier d'avenir, et était Fauteur de quel- .ques ouvrages remarquables (i). Malheureusement, son .exaltation, son excessive irritabilité, son orgueil maladif et ses idées très nettement républicaines dans le plus aristocratique de tous les corps, le rendaient suspect, lui attiraient d'irréconciliables haines, et on n'attendait qu'une occasion de le frapper. Lorsque, sur le Fleurus, il eut pris fait et cause pour des marins trop sévèrement punis, à son avis, par le commandant Lapière, on se hâta de le mettre en réforme pour insubordination. Il se pourvut devant le conseil d'Etat, et vint à Paris, oti un de ses premiers actes fut, comme on vient de le voir, de venger, en souffletant le journaliste qui l'avait injurié, celui qu'ilappelait « son second père r , ce Jules Favre qu'on s'obstinait à considérer comme un

(1) En 1866 : De l'esprit de progrès sur la flotte (chez Dupont) — En 1867 : Mission politique et maritime de la Finance au dix-neuvième siècle Cchez Dentu) — La vérité' sur la campagne de Bohème en 1866 ou les quatre grandes fautes militaires des Prussiens (chez Tanera) — Essai sur Vhistoire de la Tactique navale et des évolutions de mer — La Marine du passé et la Marine contemporaine (chez Tanera).

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grand citoyen et qui n'était à tout prendre — ille prouva en 1870 — qu'une urne lacrymatoire peinte en rouge.

Le lendemain du jour où il avait reçu la visite de l'irascible lieutenant de vaisseau, Paul de Cassagnac déclarait, dans un article à allures dédaigneuses, que LuUier était un faux officier de marine, honteusement rayé des cadres ; qu'il ne se battrait pas avec un pareil « polichinelle », et qu'il le déférait tout simplement à la police correctionnelle.

L'affaire sejugea, le loaoût 1868, devant la e^chambre, et LuUier fut condamné à quelques mois de prison. Le même jour, Paul de Cassagnac était nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Bien récompensé, mais très sincère (je ne saurais trop insister sur ce point), son zèle semblait augmenter à mesure que diminuaient les chances de durée de FKmpire. En plus d'une occasion il se montra plus bonapartiste que Napoléon IIl II venait à peine d'être décoré lorsqu'il attaqua le prince Napoléon, cousin de l'empereur, et avec une telle àpreté que le gouvernement se crut obligé d'en manifester ses regrets dans le Journal officiel. On estimait sans doute que ceux qu'il défendait, il les défendait trop.

La série de ses duels n'était pas close, et, le 29 août 18Ô8, il se battait avec Lissagaray. Celui-ci, qui était son cousin, — un cousin éloigné, surtout par les opinions, — avait publié contre lui et contre son père un article dans lequel il déclarait, avec une certaine inconséquence, que les Cassagnac étaient indignes de son épée et de sa plume.

— Je VOUS ferai avaler Tune et Tautre, répliqua Paul de Cassagnae.

Ce duel de famille eut lieu dans les bois du Vésinet. Lissagaray fut blessé à trois reprises et resta au lit pendant trois mois. Rétabli, il se hâta d'envoyer de nouveaux témoins à son cousin.

« Monsieur, répondit celui-ci, je vous ai laissé, troué comme une écumoire. J'ai pu consentir à être votre adversaire ; il me répugne d'être votre charcutier. »

Avec ce même dédain d'un haut baron du journalisme qui regarde de haut la tourbe des «folliculaires », il repoussa un duel-réclame que lui proposait ingénument un jeune publiciste, un excellent garçon, très peu instruit, très dépourvu de style, mais qui brûlait du désir de devenir célèbre — et qui en est mort : Yictor Noir.

— J'ai le choix des armes, lui dit-il dans son journal. Je choisis l'orthographe. Vous êtes mort.

Se battre avec lui était devenu un nouveau genre de sport, dangereux mais passionnant. Il ne s'y prêtait pas toujours. Tout son temps y aurait passé. Estimant, à tort ou à raison, que son premier duel avec Rochefort lui suffisait, il en refusa un second qui lui était offert ; mais, en adversaire loyal qui combat avec l'épée et non avec le couteau, il ne voulut pas qu'on se servit de son refus pour nuire au célèbre lanternier ; et, afin démettre les choses au point, il écrivit à Albert Wolff cette lettre qui donne bien l'idée de son caractère aussi généreux et droit que violent :

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« Mon cher ami,

« Je reçois à l'instant un journal où je lis les lignes suivantes :

« Le sieur Rochefort a essayé de reconquérir la a considération par un duel avec M. Paul de Cassagnac : a il n'a pas réussi. Aucun galant homme ne peut plus se « trouver en présence de VAssommeur. »

« Je viens protester de toutes mes forces contre une insinuation qui tendrait à me faire jouer un rôle odieux. Si je ne me suis pas battu avec M. Rochefort^ c'est que je croyais en conscience n'avoir pas excédé vis-à-vis de lui mon droit légitime de discussion. Je ne puis donc admettre qu'on s'empare de mes paroles, de mes actes, de ma conduite, pour en faire un usage que je réprouve absolument. M. Henri Rochefort me comptera toujours, non seulement parmi ses adversaires politiques, mais encore parmi ses ennemis personnels. Tant que je vivrai, tant qu'il outragera ce que j'aime et ce que je défends, c'est-à-dire l'Empire et l'empereur, il me verra devant lui, passionné, acharné, implacable. Mais jamais je ne souffrirai qu'on se serve de moi pour déshonorer un homme, alors même que je le hais de toute la haine de mes principes. Je marche isolé dans ma vie de lutte et de fièvre, et aucun allié ne s'imposera à moi. Je repousse donc toute solidarité avec ceux qui poursuivent à leur façon leur œuvre de vengeance contre M. Rochefort. Pour ce que je veux faire, je me sens assez de courage et de foi, Dieu aidant^ pour l'accomplir tout seul. »

'iT LA GLOIRE

ait cette lettre, Paul de Cassaiuel avec Fiourens, qu'il avait son chiffre.

lait si vaillamment :touchait à tribua-t-il, avec bien d autres iprudents et aveugles, sages qu'on n'écoutait pas — n France — s'efforçaient d'avernation prise de vertige et qui able, simplement parce qu'elle 1 province comme à Paris se stations de ce chauvinisme qui 3 des imbéciles, le Paijs attaier, qu'il appelait « le ministère lit avec ardeur à la guerre qui périeusement réclamée par les

réclamé cette guerre comme un e pays, s'abstinrent, sans doute repart. Paul de Cassagnac du

de sa plume, paya de son épée.

ïs zouaves de la garde, corps ace. 11 assista à la bataille de inier, fut interné à Kosel, en

c avait eu l'idée très heureuse 3 Drapeau^ imprimé à l'étranger risonniers. Son fils fut naturelax rédacteurs de ce journal, et lia comptent parmi les meilleurs

-.tï^ikà

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et les plus louables qu'il ait écrits. Ranimer le courage des vaincus, apporter un peu d'espérance à ceux que la lutte a brisés et qu'humilie la défaite, faire luire dans la nuit du présent l'aurore de Tavenir, c'était servir la patrie aussi utilement que sur les champs de bataille.

De Kosel, Paul de Cassagnac alla passer quelque temps à Venise pour y rétablir sa santé. A son retour, il rédigea dans le Gers \ Appel au peuple, et au mois de mars 187^, il revint reprendre à Paris la direction du Pays.

C'est à partir de cette époque qu'il devint réellement populaire — populaire par la haine des républicains au moins autant que par Tespèce de culte qu'avaient pour lui les partisans de TEmpire.

Tant qu'il avait soutenu le régime qui venait de disparaître, ses qualités ne s'étaient pas encore suffisamment développées et étalées. Il avait besoin d'être vaincu comme homme de parti pour briller et triompher comme journaliste. Comme à tout bon polémiste, l'opposition lui était nécessaire.

Dans ce rôle nouveau, son style, d*abord trop brutal et trop mêlé de gasconnades, decymnismes, acquit plus d'éclat et plus de finesse. Les outrances qui faisaient le fond de son talent, si elles ne s'atténuèrent pas, se revêtirent du moins d une forme plus littéraire . Il garda toujours la trique solide dont il s'é ait servi pendant plus de dix ans, avec autant de plaisir que de vigueur, mais il en orna la poignée de fines ciselures. Et c'est ainsi qu'il put aller, sans avoir perdu trop de temps, des passionnés aux délicats, de la foule à Télite.

Les injures que s'adressent les défenseurs et les. -adversaires de régimes également mauvais ne comptent pas, s'il ne sV mêle un peu de littérature et d'art. C'est la seule chose qui classe, au milieu des valets de plume, un véritable écrivain égaré dans le journalisme, la seule qui, longtemps après que lés polémiques sont oubliées, puisse faire vivre un polémiste.

Comme Ludovic Halévy, comme Coppée, Edouard Drumont est un Parisien de Paris.

Il est né, le 3 mai 1844, dans une maison de la rue Saint-Honoré, une maison d'aspect respectable, bien tenue, pourvue d'un escalier bien ciré et d'un concierge hostile aux visiteurs pauvrement vêtus, une maison très parisienne, dans laquelle on n'admettait pas de locataires suspects de ne pas payer leurs termes, mais où il y avait eu deux cas de folie, un suicide, trois viols et trois infanticides.

La famille paternelle de l'auteur de la France juive était originaire des Flandres. Depuis de longues générations elle comptait, parmi ses membres, des ouvriers, des forestiers, des gens de petite vie et de grand cœur, des Français de France habitués au travail probe et que la pauvreté n'effrayait pas. Le grand-père était peintre en armoiries pour voitures, et, de même que les artistes d'aujourd'hui mettent du métier dans leur art, ce brave homme, qui ne cherchait pas à s'enrichir, mettait de l'art dans son métier.

Le grand homme de la famille, Toncle de Ja mère d'Edouard Drumont, Alexandre Buchon, a laissé un nom très estimé. D'abord journaliste, vers 1820, au Censeur européen et à la Renommée^ il commença en 1824 la publication de rénorme recueil des « Chroniques nationales françaises )),qui devait fournir aux historiens une masse de précieux documents. Pour indiquer la somme de travail que représentait cette collection^ il suffira de dire qu'elle comptait, en 1829, quarante-sept gros volumes in-S®.

Après avoir été répétiteur dans un collège, le père d'Edouard Drumont vint à Paris pour y suivre les cours de l'Ecole des Chartes. Secrétaire d'Alexandre Buchon, il dut à ces fonctions, qui lui rapportaient plus de travail que d'argent, de connaître et d'épouser la nièce du vieil historien. Leur amour naquit entre deux tomes des « Chroniques nationales françaises ». La seule dot que la jeune fille apporta à son mari, ce fut une place d'expéditionnaire à l'Hôtel de Ville, obtenue par Tentremise de Buchon.

Les expéditionnaires de l'Hôtel de Yille, sans doute parce qu'ils travaillent beaucoup plus que les autres commis, ne gagnent pas grand'chose; mais ils gagnaient encore moins en ce temps4à. Le ménage Drumont était très pauvre. Il fallait des prodiges d'économie pour équilibrer un budget qui tendait toujours à boiter d'un côté ou de l'autre, et, sans les gratifications, on n'y serait pas arrivé. Malgré cette nécessité de dépenser le moins possible et de vivre de privations, l'expéditionnaire, très instruit, très intelligent, trouvait encore quelques sous

pour acheter des vieux bouquins sur les quais, et oublier, en les lisant, que Térudit avait été obligé, pour ne pas crever de faim, de devenir un rond de cuir.

Edouard Drumont commença ses études sous la direction de son père, qui était un maître excellent. Il les continua dans une pension de la rue d'Anjou dont les élèves suivaient les cours du lycée Bonaparte. On le mit ensuite au lycée Charlemagne, avec l'espoir que cette transplantation lui permettrait de travailler un peu plus. Excellent élève jusqu'à sa troisième, il semblait s'être brusquement décidé à se reposer sur ses lauriers et à devenir, non pas un cancre, mais un de ces écoliers sceptiques et désabusés qui assistent aux leçons du professeur sans y prendre aucunintérèt etsans y trouver aucun agrément. Il passa tout de même son bachot. Des manuels, lus et relus sans plaisir mais avec une louable persévérance, lui permirent de répondre tant bien que mal aux inutiles questions que lui posèrent d'ennuyeux examinateurs.

Son père venait de mourir. A cause des excellents souvenirs qu'avait laissés ce brave homme, bon républicain (avant qu'il y eût intérêt à l'être) et fonctionnaire irréprochable, on le prit à l'Hôtel de Ville, en quelque sorte par charité.

Je ne sais pas s'il existe à l'Hôtel de Ville un bureau deschampignons ; mais Edouard Drumont a raconté dans un de ses livres qu'on l'avait chargea des expéditions et des ampliations pour autorisation d'ouvrir des carrières et des champignonnières ». Il s'acquittait d'ailleurs si mal de sa besogne qu'on lui demanda comme un service

de ne rien faire du tout. C'était plus agréable pour lui et moins coûteux pour l'Etat.

Pendant quelques mois, le jeune employé, traité en rentier, passa son temps à déambuler dans les corridors de rilotel de Ville. Personne ne les connaissait mieux que lui. Etait-il fatigué de se promener, il entrait dans un des bureaux et y fumait tranquillement deux ou trois cigarettes. Ses chefs l'appréciaient beaucoup : il était à leurs yeux une sorte de commis de luxe, par lequel se manifestaient leur libéralisme et l'inépuisable largesse du gouvernement. Ses collègues lui étaient reconnaissants du travail qu'il ne faisait pas, parce que s'il Pavait fait, ils auraient été obligés de le refaire.

Il aurait pu tout aussi bien rester chez lui; mais il connaissaitses devoirs, et il tenait aies remplir. Chaque jour, aux mêmes heures, il venait se promener devant les bureaux, sous Toeil bienveillant des huissiers. A la fin du mois, il émargeait.

On aurait tort de lui reprocher ce mépris pour les humbles besognes auxquelles s'astreignaient les autres commis. Lorsque TEtat, qui, à toutes les époques, semble avoir pris à tâche de nourrir les imbéciles, sous prétexte qu'ils sont en majorité, fait par hasard une exception en faveur d'un homme de talent, j'estime qu'il faut lui en savoir gré .

D'ailleurs, au bout de cinq ou six mois de ces promenades bureaucratiques, Edouard Drumont se déclara satisfait, et il donna sa démission pour se consacrer à la littérature.

Dans la maison où il logeait, il avait comme voisin

un vague littérateur, Alfred d'Aunay, qui écrivait dans des feuilles bizarres, le Triboulet, la Gazette du progrès^ le Diable boiteux^ la Banlieue, le TVain de plaisir, journal-indicateur, et qui venait de fonder le Moniteur du Bâtiment. Ce fut dans ce dernier journal, médiocrement littéraire, qu'Edouard Drumont débuta, grâce à la protection d'Alfred d'Aunay, mais bien moins comme rédacteur que comme employé chargé d'aller recouvrer les quittances d'abonnement.

Le Moniteur du Bâtiment cessa bientôt de paraître, et Drumont, pour s'être trop fié à un journal de maçons, resta sur le pavé. Il entra, après une période d'atroce misère, à la Presse théâtrale, de Giaccomelli, où avait également débuté Rochefort, et, lassé de n'avoir, en fait d'appointements, que quelques billets de concerts difficiles à caser, il alla se présenter à l'éditeur Piclc de liséré, qui lui offrit une place de commis voyageur dans sa maison.

C'était un singulier type, un type comme on n'en voit plus, que l'habile faiseur et l'excellent homme qu'on appelait « le Balzac des éditeurs ». Je m'en voudrais, puisque l'occasion s'en présente, de ne pas le présenter au lecteur dans un ouvrage où, élargissant à dessein le cadre de mes biographies, j'essaie de multiplier^ autant que possible, les anecdotes et les portraits.

Le libraire excentrique qui voulait faire entrer Edouard Drumont dans l'armée de ses commis voyageurs, s'occupait presque uniquement de colportage 11 était le Napoléon de la camelote littéraire. Ses livres, mal imprimés, ornés d'horribles gravures, se répandaient,

invincibles, dans toute la France et une partie de l'Europe . Dans sa boutique mal rangée où abondaient les « rossignols », il n'y avait d'intéressant que lui-même.

A Tépoque où Drumont s'adressa à lui, un des auteurs de sa maison, Fernand Desnoyers, venait de le portraicturer dans une brochure fort curieuse qui a pour titre : Une Journée de Pick de V Isère, Cette journée se divise en douze scènes. Les deux qu'on va lire sont les plus significatives et celles qui se rapportent le mieux à mon sujet :

a Scène 1"^. Pick de l'Isère, seul, dans ses bureaux. Il aie gilet impérial broché d'aigles en soie (on entend sonner lentement l'horloge de Notre-Dame). — Déjà cinq heures du matin ! Pas un de mes commis n'est encore là ! En janvier ! Que font-ils ? Ils dorment peutêtre ! Si je le savais, je les flanquerais tous à la porte I Ma tête bout I Un monde d'idées passe dans mon front I Quatre cent cinquante Code Napoléon^ six cents Histoire héroïque des Français^ à expédier aujourd'hui I cent soixante-quinze Cuisinier^ deux cents almanachs ! Et le Trésor rfe /a maison utile à tous, réclamé des familles, fondé par moi ! Et les cartes du Nouveau Paris ! Comment suffire seul à tant de besogne ! Oh I les détails, les détails, voilà ce qui me tue ! Ne trouverai-je jamais un homme, un misérable, capable de me comprendre et de m'aider !... (Parcourant sa correspondance.) Ah I des lettres de femmes I Insensées î Elles croient que j'ai le temps ! — Voilà qui est plus sérieux, la correspondance de mes braves voyageurs, mes compagnons d'armes ! Qu'est-ce ? En voilà un qui ne m'envoie qu'un

mandat de quatre cents francs et ne place qu'avec peine, écrit -il, mon Histoire de la Guerre d'Orient ! Mamelon vert ! Je vais le tancer comme il le mérite. — Use dit malade, le niais! S*ilse portait bien, où serait le mérite? — A la bonne heure, le chef de ma brigade de Bordeaux va bien. Tous les jours, des expéditions nouvelles I Il s'est emparé de trois villages, hier, et le voilà qui marche sur Rayonne !...

« Scène IX. — Pjck ; un Monsieur. — Le Monsieur. Estce ici que demeure Tavoué, monsieur, s'il vous plaît? — PiCK. Non, monsieur, non. — Le Monsieur, se retirant. Ah !...jevous demande pardon... — PicK, le ramenant par le bras. Ce n'est pas une raison pour vous en aller, monsieur. Je suis libraire, moi, monsieur ! Qu'allez-vous faire chez un avoué ? Yous avez un procès ? Avec qui ? Avec votre beau-père, votre femme, vos enfants ? Procès en séparation de corps, peut-être ? Oh I les femmes, les femmes ! Tenez, monsieur, je viens d'éditer précisément un petit volume sur le mariage, le Mariage au dix-neuvième siècle^ par M. Thé venin ; votre cas s'y trouve. Ce livre fera parfaitement votre affaire. Prenezle... — Le Monsieur. Vous vous trompez, monsieur;ilne s'agit pas de procès en séparation de corps... — Pick. Ahl très bien ! J'ai ce qu'il vous faut. Prenez mon Véritable Conseiller en affaires ; vous y trouverez de bien meilleurs conseils, en toute matière litigieuse, que ne pourraient vous en donner les avoués. — Le Monsieur. Mais, monsieur... — Pick. Mais, monsieur, je vous affirme que c'est ce livre-là qui vous convient et que vous le prendrez. Je ne suis pas un imposteur ; je sais ce qu'il vous .

faut ; il ne sera pas dit que vous serez entré chez moi et que vous en sortirezles mains vides, quand je puis vous les remplir de vérités et de bons conseils. Ce n'estpas, vous pensez bien, le besoin de gagner quatre francs, prix de cet excellent ouvrage, qui me pousse à vous le faire acheter. Vous et moi, monsieur, nous sommes audessus de cela.

« Allons, monsieur, prenez vite, et courez lire le Véritable Conseiller en affaires. Faites-le lire à vos amis et connaissances. — Le Monsieur. Mais, monsieur . . . Pick (lui mettant sous le bras le volume qu'il vient d'envelopper). Mille pardons, monsieur, à une autre fois ! Je suis très pressé. Tout mon monde ne travaille que quand je le regarde. C'est quatre francs. J'ai bien Thonneur de vous saluer. (Le monsieur paie et s'en va.) »

Cette scène prise sur le vif, Pick de l'Isère la joua une fois de plus devant Drumont. Il l'accompagna chez plusieurs boutiquiers où il entra comme chez lui, et, en quelques instants, grâce à son merveilleux bagout, casa un certain nombre de Code Napoléon et de Trésor de la Maison.

— Vous voyez, dit-il ensuite en manière de conclusion, que ce n'est pas bien difficile.

' L'élève essaya d'imiter le maître ;mais la foi lui manquait, et il n'avait pas Tàme d'un commis voyageur. Son échec fut complet, et il n'insista pas.

Un hasard heureux, qu'il avait bien mérité après tant de déboires, lui fil connaître un homme qui devait exercer sur son esprit, et en même temps sur sa destinée littéraire, une très grande influence.

- Henri Lasserre — c'est de lui qu'il s'agit — venait de fonder le Contemporain.' Il s'intéressa à Drumont, en qui il devina un curieux tempérament d'écrivain, une intelligence très vigoureuse, mais qui n'était pas assez sûre d'èlle-môme et cherchait encore sa voie. L'ayant jugé à sa valeur, il l'accueillit dans son journal et dans le groupe dont il était le maître incontesté.

Les rédacteurs du Contemporain, de Riancey, Léon Gautier, Arthur de Boissieu, de Freycinet (qui signait Alceste), se réunissaient chez leur directeur qui habitait alors rue de Seine. Parfois y venaient aussi Barbey d'Aurevilly, Raymond Brucker et Théophile Sylvestre.

Bien supérieure ses œuvres et surtout à sa réputation, Henri Lasserre était un causeur brillant, un remueur d'idées, un merveilleux accoucheur d'esprits. Drumont lui doit beaucoup, et je ne crois pas qu'il l'ait oublié.

Dans ce milieu où rien n'était médiocre et banal, ni les idées ni les hommes, le jeune journaliste, qui n'avait encore produit que des œuvres sans portée, apprit également à penser et à écrire. Alors que la plupart de ses confrères faisaient leur éducation intellectuelle dans des cafés de Bohème, entre une pile de soucoupes et une boîte de dominos, il commençait à s'apercevoir que le boulevard ne forme pas tout l'univers, que l'humanité ne se compose pas uniquement d'actrices ou de jockeys, et qu'il y a des questions très hautes qui demandent à être traitées sérieusement. C'est sans aucun doute pendant cette période de sa vie que son talent s'affermit, se fortifia par la réflexion et l'étude, prit une gravité et une

vigueur qui, même dans la presse de ce temps-là, n'étaient pas communes.

Ces qualités, lorsque le Contemporain eut disparu, Drumont les transporta, après un court passage hVUni' vers de Louis Veuillot, dans des journaux qui avaient la prétention d'être légers, amusants, et qui la justifiaient quelquefois. Il fut undes premiers rédacteurs de la CAronique illustrée^ fondée par son ami Alfred d'Aunay, et qui, au mois d'août 1868, succéda au Petit Figaro.

Dans la Chronique illustrée, Drumont fit un peu toutes les besognes : des études sur le vieux Paris, qui déjà le tentaient, des comptes rendus académiques, des portraits d'hommes du jour. Ses articles sont en général fort remarquables, et pour peu qu'on ait l'habitude du journalisme, on reconnaît tout de suite, en les lisant, qu'ils n'ont pas été bâclés.

Quelque soignée qu'elle fût, sa prose lui rapportait peu. La Chronique illustrée ne manquait pas de rédacteurs; mais elle manquait d'argent. Cependanton y était payé, et, deux fois par semaine, les jours où paraissait le journal, la rédaction dînait, aux frais du caissier, à la brasserie de Fleurus, dont le jardin, un jardin miniature avec des arbres nains, donnait sur le Luxembourg.

Souvent Alfred d'Aunay publiait en première page le portrait d'un des grands journalistes de Paris, auquel était consacré presque tout un numéro. Lorsqu'arriva le tour d'Emile de Girardin, Drumont fut chargé de l'étude critique et biographique qui accompagnait le portrait. Cette étude, très élogieuse, plut beaucoup à

Tancien fondateur de la Presse, et, pour lui en témoigner sa gratitude, il le fit entrer à la Liberté dont il était alors directeur.

ha Liberté dLYdiit été créée le 16 juillet 1865. Dirigée par un certain Charles Muller, dont le nom n'est pas passé à la postérité, elle n'avait aucune espèce d'importance. Emile de Girardin Tacheta, àla fin del'année 1865, pour 30,000 francs, et on peut dire qu'après l'avoir achetée, il la ressuscita. Uréunit du jour au lendemain, parce qu'il sut les payer, d'excellents rédacteurs. Clément Duvernois, Vermorel, Hector Pessard, Paul de Saint-Victor, Castagnary, Oscar de Poli, Xavier Eyma et Ténorme baron Brisse, qui arrivait au journal les poches pleines de victuailles offertes à titre d'échantillons par des épiciers, des charcutiers ou des marchands de volailles.

Dans son journal, qui même aujourd'hui pourrait servir de modèle et qui était pour les débutants une très bonne école, ce qui caractérisait Emile de Girardin, c'était le génie du détail. Il pensait à tout, s'occupait de tout. Il avait pour principe qu'un habile directeur ne doit rien négliger, pas même les fausses nouvelles qui sont presque toujours les plus intéressantes (mais à condition de ne pas en abuser), pas même Tinformation invraisemblable, le canard, qui a son public. C'est la Liberté qui raconta, en 1866, que, pendant la nuit de Noël, un mauvais plaisant avait mis six écrevisses dans le bénitier de Notre-Dame de Lorette. L sacristain les y trouva et les déposa soigneusement sur les marches de Téglise. Le soir, ce brave homme,qui était

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allé aux Halles pour réveillonner, rencontra, rue Montmartre, les six écrevisses, qui, sans se presser, se dirigeaient vers la Seine. Cette petite histoire eut un énorme succès. Presque tous les journaux de province et de Tétranger la reproduisirent; et comme elle était imprimée, personne n'osa ne pas y croire.

A la Liberté, où il connut enfin la joie d'être sérieusement payé, — il avait 300 francs par mois, — Drumont faisait du reportage et rédigeait la «^Dernière heure du Corps législatif ». De temps en temps on lui confiait la critique littéraire et le portrait de célébrités du jour.

Avant d'avoir obtenu de la reconnaissance d'Emile de Girardin une situation relativement avantageuse et qui pouvait lui paraître sûre, il lui était arrivé une petite aventure assez désagréable que ses ennemis ont beaucoup exagérée. Je vais essayer de la remettre au point. Il faut pour cela revenir sur nos pas, car cet épisode se déroula pendant les années 1867 et 1868.

Lorsqu'il eut quitté, par des raisons majeures, le Contemporain, Edouard Drumont entra, probablement sur la recommandation d'Henri Lasserre, à V Univers. Il se trouva un peu gêné dans ce journal trop envahi par les polémiques religieuses, et Louis Veuillot, à son tour, l'appuya auprès de Villemessant par cette lettre du 28 mars 1867, qui a été reproduite dans le premier numéro du Diable à Quatre:

« M. Jouvin vous a-t-il parlé d'un jeune garçon qui me prie de le recommander à vous? 11 se sent, hélas 1 après en avoir essayé, plus fait pour votre bâtiment que pour le mien. Il a quelque lecture, de la vivacité dans

Tesprit, de Télégance dans la main ; il a aussi fort grand appétit, par des raisons trop légitimes. Mais je pourrais satisfaire son appétit qu'il ne me resterait pas. Pour me rester, il faut une âme de héros; ce n'est pas encore son fait. Il est oiseau, et c'est chez vous que Ton gazouille.

« Puisqu'il me quitte, prenez-le. Il en vaut d'autres, et je 1 aime mieux chez vous qu'ailleurs. Les écarts ne manquent pas ; mais pourtant on y va moins de travers. Pauvre petit! Vous devriez ne le faire servir que sous le masque jusqu'à l'âge de raison du gendelettre, vers quarante ans. »

Cette lettre, moitié miel moitié vinaigre, ouvrit à Edouard Drumont les portes du Figaro. « Quoique ce débutant, élevé à l'école de F f/mvers, a écrit Villemessant, n'eût ni le talent ni même la connaissance du métier qu'on a le droit d'exiger d'une recrue, je l'engageai dans mes troupes légères pour être agréable à son ancien patron.

« Il signa chez moi quelques chroniques sans saveur quoique prétentieuses, que je lui payai aussi cher qu'au meilleur de mes rédacteurs ; après quoi, je le laissai volontiers voler à d'autres conquêtes. »

Sans accorder plus d'importance qu'il ne convient à l'appréciation littéraire de Villemessant, on peut supposer que, très versatile et sujet à des engouements et à des antipathies également inexplicables, il eut vite assez de la collaboration d'Edouard Drumont, qui, blessé dans son amour-propre, — on le serait à moins, — essaya de se venger.

Le Figaro avait beaucoup d'ennemis, un peu à cause de ses polémiques très agressives, et surtout à cause de son succès. Le plus bruyant, sinon le plus terrible, de ses ennemis, en 1868, était Charles Marchai dit de Bussy,

On a accusé ce personnage peu sympathique d'avoir été payé, soit par le ministre de l'intérieur^ Pinard, soit par le préfet de police, Piétri, pour diffamer Rochefort. Rien ne le prouve. Il y a des haines qui se sufflsent à elles-mêmes et qui n'ont pas besoin d'être subventionnées. Je crois que celle de Marchai de Bussy était du nombre. Loin de le soutenir,le gouvernement auquel il ne pouvait être utile, car il était complètement dénué de talent et d'esprit, lui opposa des obstacles de tout genre. Ses brochures, ses journaux, s'imprimaient, presque en secret, sur du très mauvais papier à bas prix qui ne convenait guère à un pamphlétaire officiel et bien rente. La vente sur la voie publique lui était interdite. Si réellement la police protégeait Marchai, il faut reconnaître qu'elle cachait bien son jeu.

Quelque précaution qu'il prenne et quelque honorable qu'il puisse être personnellement, il est bien difficile à un journaliste de ne pas se trouver en rapport avec un certain nombre de coquins qui, par hasard, ne disposent d'aucune influence. Drumont dut se lier à ï Univers avec Marchai qui, besogneux et affamé, rôdait, pour y caser ses élucubrations, autour des journaux catholiques et qui, à tout prendre, n'était pas considéré comme beaucoup moins honorable que la plupart de ses confrères. Plus tard, une haine commune contre le journal de Villemessant les rapprocha davantage.

Drumont ne fut pas, comme Ten accusa Albert Volff, le secrétaire de Marchai, — le pauvre homme n'avait guère les moyens de se procurer un secrétaire, — mais il fut son allié, avec bien d'autres qui ne s'en vantaient pas.

Lorsqu*après avoir lancé dans la circulation la plus célèbre de ses brochures, les Impurs du Figaro, le sire, le triste sire, de Bussy publia, du 16 juillet au 17 septembre 1868, avec le Polonais Stamir, VInflexible, le tutur auteur delaFrance juiveînt mêlé, je ne saurais dire dans quelle mesure, à Téclosion et au lancement de cette feuille. Le document remis par l'imprimeur Fischlin à Albert Wolff :

Bon à tirer à 3^000 ex.

et qui fut reproduit autographié dans le Diable à Quatre du 17 octobre 1868 dont j'ai déjà parlé, prouve d'une manière irréfutable qu'Edouard Drumont corrigea les épreuves d'un numéro de V Inflexible à l'époque où ce journal fut forcé par le gouvernement (qui le protégeait) de se réfugier en Belgique.

Ces malheureuses épreuves lui furent reprochées avec une aigreur qui allait jusqu'à l'injustice. Il n'avait voulu peut-être que rendre service à un ami persécuté, malheureux, et on affecta de le traiter en collaborateur ou en inspirateur d'une feuille évidemment fort peu recommandable, quoiqu'elle ne différât pas autant qu'on le croirait de certains autres pamphlets qui, mieux écrits

et mieux signés, semblaient par cela même beaucoup moins répréhensibles.

Il y eut une levée de boucliers contre Timprudent journaliste. Les petites brochures, rouges,, grises, jaunes, vertes ou bleues, qui pullulaient en 1868, l'attaquèrent avec plus ou moins — surtout moins — d'à propos, de verve et d'esprit. Pour montrer jusqu'à quel degré de violence descendit la polémique, je ne citerai que ce passage d'une des imitations de la Lanterne, le Coq à VAne d'Edmond Renaudin {n^ du 20 octobre 1868) :

Voici qui doit charmer Cartier (1), VVolff et Dumont. On va juger Marchai et son ami Drumond (sic). Souhaitons qu'on les guillotine.

— Qui ça ? Les trois premiers ?

— Oh I non ! la graine en est trop fine.

Mais seulement les trois derniers.

Ajoutons — et ce sera la morale de Ihistoire — que Marchai publia, en 1870, un venimeux pamphlet contre l'homme qui, pour l'aider et le défendre, avait risqué sa réputation.

Dans un milieu singulièrement blasé sur les écarts de plume et les fléchissements de conscience, cette indignation, à propos des collaborateurs, plus ou moins avoués, de Vlnflexible, était trop démesurée et trop factice pour avoir des conséquences durables. Au bout

(1) Henri de Villemessant, fils naturel du colonel Cartier et qui prit, à ses débuts dans le journalisme, le nom sous lequel il est le plus connu.

de deux ou trois mois on n'y pensait plus, et Drumont restait à Ja Liberté ce qu'il avait été avant ses « épreuves », un des meilleurs journalistes de Paris.

Il suivit la fortune du journal d'Emile de Girardin lorsque celui-ci Teut vendu, en 1870, à Léon Detroyat, c'est-à-dire aux Pereire. L'année suivante, il entrait au Bien public.

Fondé le 5 mars 1871 , avec Henri Vrignault pour rédacteur en chef, et Charles Vrignault, Frédéric Fort, Jules de Gastine, Saint-Aimé, Henri Murgeard, pour principaux collaborateurs, le Bien public fut un des journaux « de l'ordre » qui pendant la Commune montrèrent le plus de courage et subirent le plus de persécutions.

Supprimé une première fois le 21 avril, il publia cette note, rédigée par Edouard Drumont avec le secrétaire de rédaction Aimé Dolfus, et qui parut, malgré l'interdiction, en tète du numéro du soir:

« La Commune ose ce que jamais l'Empire n'a osé : elle supprime les journaux et ne daigne même pas leur en donner avis. Il nous plaît, devant cet étrange mépris de tous les droits et de toutes les lois, de ne point laisser croire que de telles tyrannies trouvent des servitudes à leur niveau. Nous ne nous dissimulons pas que la Commune a la force, et qu'elle peut comme elle ose tout ; mais, pour l'honneur du journalisme, nous voulons qu'on sache que si la presse a subi le joug du plus fort, elle ne l'a point subi sans protestation et ne l'a point accepté. »

Chaque fois qu'on en interdisait la vente, le Bien

public reparaissait sous un nouveau titre. Il devenait tour à tour la Paix, VAnonyme^ le Républicain. Enfin, le 18 mai, les ateliers de Dubuisson où il s'imprimait furent occupés militairement, et les rédacteurs, traqués partout, quittèrent Paris, pour ne pas être supprimés comme leur journal.

Drumont était encore plus exposé que les autres. Dans une bagarre il avait menacé Raoul Rigault d*un pistolet qui d'ailleurs n'était pas chargé. Lés bons camarades se hâtèrent de le dénoncer au tout-puissant délégué à la Sûreté générale ; et celui-ci demanda si le journaliste qui osait attaquer la Commune dans le Bien public n'était pas le même «individu » qui avait voulu «l'assassiner ».

Des gardes nationaux vinrent pour l'arrêter dans une maison de la rue du Bac où il s'était caché. Heureusement pour lui, on put l'avertir à temps. Sans avoir l'air de se presser, ce qui eût donné l'éveil, il descendit dans la cour, entra dans l'arrière-boutique d'une boucherie comme un client qui se trompe de porte et sortit par la rue. Le factionnaire placé devant la maison le regarda tranquillement passer et n'eut l'idée de l'arrêter que lorsqu'il fut parti. Ce jour-là Drumont l'échappa belle.

En 1872, nous le retrouvons à la Liberté. Il y était payé 300 francs par mois pour trois articles par semaine. Plus tard, choisi par Paul de Saint-Victor pour le remplacer comme critique d'art, on l'augmenta de 100 francs, et dans les dernières années il toucha jusqu'à .500 francs par mois.

Sans se mêler beaucoup à ses confrères, Edouard Drumont faisait partie du groupe qui se réunissait, le jeudi soir, chez Mario Proth, rue Visconti. Mario Proth logeait dans Tancien hôtel de Rannes — bâti sur remplacement du Petit Pré-aux-Clercs — où Racine était mort en 1699, Adrienne Lecouvreur en 1730, et qu'avaient également habité le poète épicurien Des Yveteaux, la Champmeslé et mademoiselle Clairon.

Là venaient régulièrement Ernest d'Hervilly, Paul Arène, Monselet, Valade, Sigismond Lacroix, Yves Guyot, Richepin. Ils parlaient beaucoup et avaient souvent soif. Heureusement, une brasserie s'était établie dans le voisinage. On avait persuadé au propriétaire de cet établissement qu'il avait le plus grand intérêt à répandre ses produits, pour leur faire de la réclame. Cet homme devait être passablement naïf, à moins qu'il ne fût, à sa manière, un protecteur des lettres. Il accepta de fournir tous les jeudis une bière d'autant plus appréciée qu'elle était gratuite.

Le journalisme, à la longue, fatigue et ennuie ces malheureux qu'on envie et qui ne sont en réalité, toujours astreints aux mêmes besognes et pour ainsi dire condamnés à la phrase à perpétuité, que les forçats de la chronique. Drumont voulut essayer du théâtre. Cette tentative qui s'était fait longtemps attendre — mais il n'est jamais trop tard pour mal faire — donna les résultats les plus médiocres. La pièce en un acte : Je déjeune à midi, commise avec la complicité d Aimé Dolfus et jouée au Gymnase en 1875, n'eut aucun succès. La chaleur cette année-là fut intolérable. Peut-être ce

four exceptionnel y contribua-t-il ; mais je n'ose pas raffirmer.

L'auteur infortuné de Je déjeune à midi se tourna alors vers l'histoire, où ses qualités d'érudit minutieux et de pénétrant observateur devaient trouver beaucoup mieux leur placement.

Les Fêtes nationales de la France^ qui parurent en 1878, essayèrent de vulgariser, d'une manière moins banale et moins aride qu'on ne l'avait fait jusqu'alors, un sujet souvent traité ou, pour être plus exact, souvent maltraité.

L'ouvrage publié l'année suivante avait une tout autre valeur. Mon vieux Paris ^ auquel l'Académie, qui ne couronne pas toujours, comme on le croit, des œuvres médiocres, accorda le prix Jouy, était un de ces livres qui intéressent et passionnent, qui ont une intelligence et une sensibilité, une âme qui touche l'âme du lecteur. Il ne suffisait pas, pour l'écrire, d'être un érudit, un curieux des choses d'autrefois, un chercheur plus ou moins heureux de documents rares ; il fallait aussi et surtout avoir vécu près des vieux monuments dont on évoquait la dramatique histoire ou la glorieuse vieillesse, avoir respiré la même atmosphère que les personnages qu'on faisait revivre, et, pour tout dire d'un mot, il fallait aimer Paris, parce qu'on ne parle bien que de ce qu'on aime.

Au moment où il donnait ce livre d'une érudition si pittoresque et si vivante, — et qui n'eut pas d'ailleurs le succès qu'il méritait, — Edouard Drumont s'occupait déjà d'un autre ouvrage dont la publication n'alla pas,

comme nous allons le voir, sans quelques difficultés.

Dans les archives du ministère des affaires étrangères, au fond d'un carton qu'envahissait la poussière et que couvraient des toiles d'araignées, enlevées de temps en temps par le plumeau dédaigneux d'un huissier, dormaient, à l'abri des regards profanes, les papiers inédits de Saint-Simon.

On savait qu ils existaient ; mais on ne les avait pas vus. Personne n'était admis aies contempler que l'archiviste qui, occupé par d'autres besognes, n'en avait pas le temps ni peut-être le désir.

L'homme au masque de fer dans l'île Sainte-Marguerite, Louis XVll dans la prison du Temple, n'étaient pas mieux gardés que ces papiers mystérieux. Il faut dire qu'ils se rapportaient à l'ambassade de Saint-Simon en Espagne, et qu'ils contenaient —on le supposait du moins — des choses terribles. A l'idée qu'un jour quelque historien aurait l'outrecuidance de vouloir les publier, au risque de provoquer une guerre entre la France et l'Espagne, tout le personnel des affaires étrangères, depuis le ministre jusqu'au concierge, ne pouvait s'empêcher de frémir.

Comment Drumont, que tentait cette périlleuse aventure, parvint-il à la mener à bonne fin? Fit-il agir de tt hautes influences » ? Pendant la nuit et masqué, réussit-il à pénétrer dans la salle où un archiviste jaloux cachait ces précieux documents? Ce qui est certain, c'est qu'il s'était promis de publier les papiers inédits de Saint-Simon, et qu'en effet, sans provoquer de conflagration européenne, il les publia.

l,a même année, parut la Mort de Louis XIV {Journal des A7ithoine),

Dans la période qui suit, je ne vois à signaler qu'un très intéressant article sur a Louis Veuillot publiciste », qu il donna dans le numéredu 15 avril 1883 de la Bévue du monde catholique^ tout entier consacré au grand écrivain qui venait de mourir.

Nous voilà arrivés à Tannée 1886, si décisive pour Edouard Drumont. Quelle était à cette époque sa situation littéraire ?

Il avait écrite dans une trentaine de journaux ou de revues, plusieurs centaines d'articles. Il avait publié quatre volumes dont trois au moins étaient des œuvres très remarquables . Au milieu des amuseurs, des conteurs d'historiettes, des fabricants d'échos, il se distinguait par des goûts de lettré et d'érudit, par un véritable tempérament d'écrivain.

Il avait plus de quarante ans, et, en revivant son passé, en mesurant le chemin parcouru, si lentement, avec tant de peine, il pouvait se demander si le résultat correspondait à l'effort et si sa réputation égalait son mérite.

Etait-il arrivé au public, au grand public? Non. Quelques érudits connaissaient ses livres d'histoire, qui s'étaient médiocrement vendus. Dans les journaux où il écrivait, on ne le jugeait pas indispensable, et on lui préférait des confrères plus aimables, plus remuants, qui ne le valaient pas. Son nom ne disait rien. So^ œuvre, énorme mais éparpillée dans mille feuilles, inspirée par l'actualité d'aujourd'hui, emportée par celle de demain, n'existait pas.

Que lui réservait Tavenir ? La continuation de cette machinale et stérile besogne qui de plus en plus Texcédait... ou encore la misère, la lamentable misère, et l'abandon dans lequel végètent tous les vieux littérateurs qui ont mérité le succès, mais ne Tont pas obtenu, et qui meurent méconnus, oubliés?

Il regardait autour de lui, et il voyait les meilleures places, dans les lettres, occupées par dix ou douze hommes de talent qui avaient été heureux, mais surtout par des commerçants habiles et d'insatiables mendiants.

Sans doute, il se sentait vaincu, menacé dans le peu qui lui restait encore — talent ignoré, force perdue, comme il y en a tant dans ce misérable pays qui a la haine des supériorités, qui a été livré pour toujours à la meurtrière don^ination des médiocres.

Avec huit ou dix années encore de cette précaire existence au jour le jour, usé, vieilli, il était perdu. Un livre le sauva. Ce livre fut la France juive.

Dans une étude qui veut rester documentaire, je n'ai ni à attaquer ni à défendre les théories d'Edouard Drumont. Qu'on me permette simplement de remarquer qu'il n'a pas créé l'antisémitisme, mais qu'il l'a généralisé.

Sa sincérité, qui a été contestée, me parait hors de doute. Evidemment il est aussi naturel que commode d'admettre chez un adversaire, et pour cette unique raison qu'il ne pense comme nous, Tabsencede conviction ; mais on n'atteint pas, sans croire à ce qu'on dit, à cette puissance dans l'invective, à cette admirable

force de démonstration. Un sceptique peut plaire à une élite ; il n'entraîne pas derrière lui des millions d'hommes.

La France juive ne fut donc pas un accident, un épisode dans la carrière littéraire d'Edouard Drumont. Il était plein de ce livre. Il le portait dans le cœur et dans les entrailles.

Longtemps il hésita à le publier.

L'ouvrage devait avoir deux volumes. N'était-ce pas trop pour le public français, que la lecture fatigue si vite ? Et en admettant qu'on se résignât à le lire, quoiqu'il ne fût ni léger ni pornographique, n'allait-il pas soulever des haines terribles, provoquer des procès innombrables ? L'homme le mieux trempé avait le droit de reculer, de défaillir, au moment d'attaquer le plus redoutable des adversaires, l'Argent.

Plus d'une fois sans doute, avant de commencer la lutte, l'auteur, troublé et effrayé lui-même parles pages violentes qu'il venait de tracer, interrogea, avec angoisse, sa conscience et son cœur. Ne risquait-il pas d'être injuste en attaquant en bloc toute une race ? Ne s'était-il pas laissé dominer par le fanatisme du catholique fervent ou l'envie du pauvre, du plébéien ? De ses préjugés et de ses rancunes n'avait-il pas fait des convictions ? Son livre était-il une œuvre de haine ou une œuvre de pitié?

Il croyait en Dieu. Il eut recours à celui en qui il voyait un infaillible guide, pour vaincre ses dernières hésitations. « Je me mis à genoux, dit-il, dans mon cabinet de travail; et quand j'eus prié, je murmurai l'A Dieu vat I

que nos marins lancent gravement et gaîment à la fois au moment de détacher le bateau. »

Le manuscrit fut confié à Alphonse Daudet, qui renvoya lui-même à Marpon, rue Racine. Marpon était un libraire fort estimable, mais dont la culture littéraire laissait à désirer. 11 prit Touvrage sans le lire : s'il Tavait lu il ne l'aurait probablement pas pris. Ce qui l'encouragea à le publier, c'est que lauleur, en cas de non-réussite, s'engageait à payer les frais.

Cette non-réussite, inscrite dans le traité, était prévue, escomptée d'avance par Texcellent éditeur. Il avait soulevé rénorme manuscrit, pour juger l'œuvre au poids: « Deux volumes! hum!... C'est beaucoup... C'est trop... Enfin, puisque M. Daudet le désire, nous ferons pour le mieux. »

Le libraire, l'auteur, les amis de l'auteur — naturellement — personne n'avait confiance. Lorsque Drumont arrivait pour apporter des épreuves corrigées, les commis se disaient entre eux :

— C'est l'homme aux deux volumes I

Et ils avaient des sourires apitoyés.

Aussitôt que l'ouvrage fut complètement imprimé, il parut un peu meilleur, et le pessimisme professionnel de l'éditeur diminua dans d'assez fortes proportions.

M. Jehan Soudan se trouvait, avec quelques amis de la maison, dans le cabinet de Marpon, lorsqu'un des commis, Génin, apporta le premier volume de la France juive qui arrivait du brochage. Il a raconté, dans un article de revue, la scène, qui est très caractéristique.

Marpon prend le volome et le remet à M. Jehan Soudan.

— Regardez donc ça, dit-il. Vous me direz ce que vous en pensez.

Un peu au hasard, on feuillette le livre. On parcourt rapidement plusieurs passages, et M. Jehan Soudan exprime par une série d'exclamations le sentiment général.

— Vingt procès ! Dix duels (il exagérait) ! tapage d'enfer ! un rude succès ! une bonne affaire I toutes nos félicitations !

La figure de Marpon s'illumina. Il commença à croire sérieusement que le livre se vendrait.

Sur ces entrefaites on vit entrer, très humble, très timide, — il n'y a guère que les imbéciles qui aient partout et toujours de l'aplomb, — un homme de haute taille, dont les yeux craintifs se cachaient sous des lunettes et qui portait de longs cheveux de vieux rapin en retraite et une barbe inculte à la Proudhon. Rien ne rappelait moins l'Apollon du Belvédère, et rien non plus ne donnait aussi peu l'idée d'un lutteur résolu, d'un courageux polémiste.

Cet homme, qui était Edouard Drumont, gêné comme un ours qui entrerait par hasard dans une cage de singes, ébaucha un salut circulaire, et, s'approchant de l'éditeur, murmura quelques mots qu'on entendit à peine.

Aussitôt qu'il fut parti, il y eut une explosion de rires.

— Mais c'est un juif ! dit un des loustics de la bande. Et la chose parut très amusante.

Du cabinet de Marpon, où il avait pris naissance, le bruit se répandit sur le boulevard, dans les cafés, dans les salles de rédaction, que Tauteur de la France juive était juif.

Le livre parut, et la librairie Hachette commença par en interdire la vente dans les gares.

La critique fut désorientée et comme étourdie par cette œuvre puissante, chargée de mitraille. Il était difficile de la lire froidement et de la juger sans prendre parti. On préféra en général feindre de Tignorer ou n'en parler qu'avec des phrases à côté, en multipliant les précautions et les restrictions. La louer ou la blâmer paraissait également dangereux. Quel était cet homme qui ne ménageait personne ? Un révolutionnaire ou un clérical ? Les prudents arbitres de la littérature ne le savaient pas ; et pour ne pas se compromettre, ils attendaient les événements.

Benoît Malon, avec son esprit perspicace et vigoureux, entrevit à peu près seul la valeur d'un livre où cependant la plupart de ses idées étaient combattues. Armand de Pontmartin se souvint des Jeudis de M»"® Charbonneau, qu'il considérait comme un chef-d'œuvre, — il en était Fauteur, — et reprocha au vigoureux polémiste qui luttait visière déployée, Tépée au poing, de n'avoir pas fait, en déguisant les noms, « des portraits dans le genre de La Bruyère ».

Pendant ce temps, à la grande surprise du bon Marpon, les éditions s'enlevaient. Le succès avait été immédiat, colossal, aussi bien favorisé par la haine des uns que par Fenthousiasme des autres.

Beaucoup de lecteurs, plus ou moins victimes de la féodalité financière, considéraient ce pamphlet en deux volumes comme une sorte de revanche personnelle, y cherchaient l'expression de leurs propres idées, y écou- " * ' ' ' ' ' ' * ' ^' '' se préoccupaient

, qui même dans trouver les quaur ce livre, sans s, et simplement us l'Empire plus ir coupable mais

le reconnaître, es sur le métier, guement mûrie, lâte et rimprovi- ; être un puriste, le ; et le robuste t ni la correcte iginalité savoude notre époque, is de Télégance

iouard Drumont ►tivantes. Parmi le Timitation de ature à Londres, ançais, Gaulois, poudhon en pase puérilités chez

lui, ni de marivaudages. Pas le moindre cabotinage de style. Aucune de ces préciosités et de ces mièvreries où excellent nos stylistes de décadence. Plus de vigueur que de délicatesse et plus de verve que d'esprit. Une sorte d'éloquence impétueuse, familière et narquoise, qui rappelait parfois les prédicateurs de la Renaissance ou les auteurs de la Satire Ménippée. Des plaisanteries un peu grasses, mais qui avaient, comme un vin généreux, le goût du terroir. Une gaîté saine de plébéien. Et par-dessus tout, un souffle de probité et de franchise, qui en dépit des exagérations et des injustices du polémiste emballé, rendait sympathique et faisait aimer ce livre de bonne foi et de bonne humeur.

L'auteur pouvait se tromper; mais il se trompait avec une crânerie et une bravoure auxquelles ses ennemis eux-mêmes rendaient hommage ; et son livre de bataille — si agressif en apparence et au fond si attendri — chez tous ceux qui avaient su garder une âme française, éveillait, dans des pages émues, le souvenir des petites gens d'autrefois, du paysan qui peinait sur son sillon, de l'artisan qui dans son obscure boutique aunait du drap, taillait le bois ou forgeait le fer, fabriquait l'arme ou l'outil, de ces humbles, dédaignés par l'Histoire, et qui lentement, patiemment et sans gloire, ont fait la patrie.

Car il y avait chez Edouard Drumond, — et c'est là ce qu'il fallait voir et ce dont presque personne ne s'aperçut, — non seulement un merveilleux évocateur, mais un représentant attardé de la vieille France, que bien des gens préfèrent à la nouvelle. Cet homme à l'esprit si

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11 existe, dans le moncle des lettres, une maladie assez répandue, qui atteint, au moment où ils débutent, la plupart des écrivains, et dont quelques-unsne-guérissent qu'après quatre ou cinq années du traitement énergique que leur font subir les directeurs de théâtres et les critiques dramatiques.

Cette maladie, très curieuse à étudier et qui se rattache directement à la graphomanie ou manie d'écrire, est connue sous le nom de delirium scenicum.

Elle commence, entre dix-huit et vingt-cinq ans, par un désir immodéré de fréquenter les coulisses et de voir de près, de très près, les actrices, jugées, peut-être à tort, bien supérieures aux autres femmes, et douées — par Fhabile collaboration des couturiers, des coiffeurs, des manucures, des peintres en bâtiments, en vieux bâtiments, des émailleurs, des médecins spécialistes et autres rapetasseurs, ressemeleurs, récrépisseurs de devantures et ornemanistes — d'une de ces beautés solides, résistantes, à l'épreuve du froid et du chaud, de

la poussière et de la pluie, et d'une de ces jeunesses éternelles qui sont garanties sur facture.

Elle s'accroît ensuite par cette surexcitation de la vanité et cette hypertrophie du Moi, qui caractérisent, comme on sait, presque tous les aliénés et particulièrement les gens de lettres.

Le malade, tantôt en payant sa place, tantôt avec des billets dits de faveur, qui en général reviennent plus cher que les autres, fréquente assidûment les théâtres. Il n'y garde pas l'attitude discrète et en quelque sorte désintéressée d'un spectateur qui se porte bien et qui n'est venu là que pour digérer paisiblement, en bonne compagnie. Il refait, plus mal, toutes les pièces qu'il voit jouer, et, se considérant déjà comme un confrère de ceux dont on représentées œuvres, il ne les applaudit jamais.

Entre temps, il essaie lui-même de charpenter, puisque les auteurs dramatiques ne sont aujourd'hui que des charpentiers, une comédie ou un drame. Souvent il a commencé au collège. Il fabrique patiemment des vers trop longs ou trop courts. Il se révèle dans ses premiers essais comme un innovateur et un chef d'école : ses drames font rire et ses comédies font pleurer.

Le cabinet de travail, modeste et mal meublé, où il se prépare à devenir grand homme, il le remplit de ses rêves et de ses illusions.

Il se voit acclamé par la foule. Un public enthousiaste crie : L'auteur I lauteur I II s'incline. Il triomphe avec une orgueilleuse modestie. Sa « principale inter-

prête, » jeune, jolie, et embellie encore par le succès, se jette à son cou, avec une émotion et une gratitude qui lui promettent des heures très douces. En attendant il lit par anticipation les comptes rendus nécessairement élogieux, et il dépouille son courrier plein de lettres enthousiastes. Il se regarde dans la glace, relève ses cheveux en coup de vent et trouve qu'il a bien Pair d'un homme qu'attend la gloire. Puis, s'enveloppant dans un vieux pardessus qui semble souffrir d'avoir été si longtemps porté, il va manger, dédaigneux et stoïque, dans un restaurant à vingt-cinq sous.

Cependant, de chez l'heureux auteur, d'autant plus heureux qu'il n'a encore rien fait jouer, les manuscrits émigrent chez le copiste. Pouvoir dire : « Ma pièce... mon copiste », c'est une première joie. Elle coûte cinq francs par acte.

Il ne s'agit plus que de se mettre en quête d'un directeur assez intelligent, assez soucieux de ses intérêts, pour accepter — avec enthousiasme — le chef-d'œuvre qui régénérera la scène française.

Deux fois, trois fois, vingt fois, — le précieux cahier jaune ou bleu déposé chez le concierge du théâtre,— le débutant, l'aspirant au delirium scenicum va chercher une réponse qui n'arrive jamais. Douloureuses attentes dans des antichambres poussiéreuses, sous l'œil ironique des huissiers, au milieu des entrées et des sorties des acteurs, du va-et-vient des solliciteurs de billets I Attentes interminables, pendant lesquelles les énergies les mieux trempées se désagrègent, et qui n'aboutissent le plus souvent qu'à une entrevue rapide avec un homme

pressé, ahuri, qui ne sait pas ce dont on lui parle et ne tient pas à le savoir I

Enfin la pièce est reçue. Elle est jouée.

On peut considérer le malade comme perdu. Rien désormais ne le guérira.

Il y a, dans les journaux et dans les revues, des braves gens qui n'ont peut-être pas plus de talent que les autres et qui souvent en ont moins, mais qui se donnent comme mission d'apprendre à un auteur dramatique s'il a réussi ou s'il a échoué. Ces juges avertissent charitablement le malade qui a eu sa première crise, c'està-dire sa première pièce. Avec des précautions et des ménagements, — car il ne faut désobliger personne, — ils multiplient les exhortations inutiles et prodiguent des conseils qu'on ne suivra pas :

— Prenez garde I murmurent-ils avec douceur. Vous ne savez pas où vous conduira ce goût dangereux pour la scène à faire. Il n'est que temps de vous arrêter.

— Ce sont des imbéciles I se contente de dire le malade chez qui le delirium scenicum a déjà exercé ses ravages.

Son âme est pour toujours emprisonnée dans ces salles de spectacles qu'il a aimées trop tôt et trop passionnément. Il voit dans ses rêves des ouvreuses et des contrôleurs. Et dans Texaltation de son orgueil de monomane, il divise l'humanité en deux catégories : ceux qui admirent ses pièces — il en exagère le nombre qui est très réduit — et ceux qui ne les admirent pas.

Dix ans, vingt ans se passent. Le malade a des cheveux gris ; mais il a gardé toutes ses illusions, ses illu-

sions sur lui-même. Il ne compte, dans sa carrière dramatique follement prolongée, que des échecs. Il n'est responsable d'aucun.

Les directeurs de théâtre sont des ânes. La critique dramatique n'encourage et ne loue que des œuvres stupides, celles de ses confrères. Quant au public, il n'est composé que de sots. Il faut en croire sur ce point Diderot, qui lui aussi faisait des pièces.

C'est la seconde période du delirium scenicum et la plus grave. Pour défendre ses œuvres qui, hélas I ne se défendent pas elles-mêmes, le malade incurable écrit des articles « pro domo » et des préfaces apologétiques.

Sans se laisser décourager, il récidive, et comme l'obstination et la confiance en soi, surtout quand elle n'est pas justifiée, aplanissent tous les obstacles, il case un peu partout ses redoutables productions.

Il trouve des collaborateurs, des lieutenants dévoués, qu'il entraîne avec lui à la défaite.

D'ailleurs il a l'insuccès bruyant et impérieux.

Les directeurs le craignent plus encore que ses pièces, et tenant un de ses ours en laisse, il entre dans leur cabinet, si inaccessible aux autres, comme en pays conquis.

Un de ces malheureux n'accueille-t-il pas avec assez d'empressement la pièce qui mécontentera ses abonnés et videra sa caisse? Cet homme est évidemment un gredin, et le monomane dramatique le poursuit de sa haine obstinée, inapaisable.

Critiques, régisseurs, contrôleurs, artistes, spectateurs, tout l'univers est ligué contre le pseudo grand homme qui se croit méconnu ; mais il résiste victo*

rieusement à tout Tunivers. Il dit aux directeurs : « Vous me jouerez, que vous le vouliez ou non ! » Et on le joue. Il dit au public : « Tu avaleras mon drame ! » Et le public Tavale — comme une purge.

Ainsi récrivain qui a été atteint, au début de sa carrière, du delirium scenicum^ en bénéficie plus encore qu'il n'en est victime. Il reste jusqu'à sa mort celui qui ne remplit pas les salles^ mais qui remplit les affiches, et qui gagne de l'argent avec des pièces qui n'en font pas.

Emile Bergeratest né à Paris, le 29 avril 1845. La maison habitée par son père se trouvait dans une des rues les plus anciennes du quartier du Pont-Neuf, la rue de la Vieille- Monnaie, qui portait déjà ce nom au treizième siècle.

« Vous devez être de Paris, vous! lui disait, une trentaine d'années plus tard, Jules Vallès, dans la préface d'un de ses livres. Vous avez joué aux billes avec des balles quand vous étiez gamin. Vous avez filé du collège pour l'enterrement de Lamennais ; vous êtes à la coule de tout ce qui s'est passé sur le pavé de la ville, au moment des coups de chien. Ça vous connaît, rien que parce que votre berceau a posé sur cette terre qui a avalé, depuis cent ans, de la mitraille au quintal et bu du sang à la barrique. »

Placé en pension dans le collège des Jésuites de la rue de Vaugirard, Emile Bergerat s'en évada, non pour assister à l'enterrement de Lamennais, — qui ne l'intéressait guère, — mais simplement parce que l'internat lui paraissait fort peu agréable.

On le mit au lycée Charlemagne, et, pour stimuler son zèle, ses parents lui donnèrent pendant Jes vacances, qu'il passait à Dourdan, un répétiteur, un jeune universitaire que renseignement n'amusait pas beaucoup et qui allait bientôt publier dans le Figaro, en les signant « Satané Binet )),des « Lettres d'un provincial ». Ce répétiteur, qui s'appelait Francisque Sarcey, lui apprit la grammaire et l'orthographe ; mais il négligea de lui apprendre Fart dramatique, que peut - être d'ailleurs il ignorait.

Encouragé par un de ses maîtres, M. Thiénot, dont on ne saurait trop déplorer Timprudence, l'élève Bergerat, négligeant Les thèmes et les versions, fit des vers, composa des drames et des comédies. Après deux ou trois années de cette éducation très littéraire, il fut presque en même temps, et au grand désespoir de sa famille, collé au baccalauréat et reçu à la Comédie- Française. 11 avait dix-neuf ans, lorsque se produisirent ces deux événements, dont le premier était prévu et ne présenta rien d'exceptionnel.

Alors comme aujourd'hui et petit-être même plus qu'aujourd'hui, la Comédie -Française était inabordable aux jeunes écrivains, qu'ils eussent ou non du talent. Elle était protégée contre l'audace des débutants par une barrière infranchissable, ce terrible Comité de lecture dont Théodore de Banville, dans une brochure publiée en 1863 (ï), nous a donné un tableau trop peu bienveillant pour ne pas être très exact :

(1) La Comédie Française racontée par un témoin de ses faïUeff,

« Le Cpmité est un ensemble d'armoires de chêne à rideaux verts, dans une salle verte. Il y a une table à tapis vert, des sièges verts, des bustes verts, et les sociétaires se placent en face de réflecteurs verts, afin que leurs visages paraissent verts. En voyant tout cela, l'auteur s'émeut et devient vert. Avant qu'il ^it ouvert son manuscrit, M. Samson s'endort d*un sommeil farouche et surprenant, et ronfle. Quelques sociétaires causent entre eux ; d'autres n'écoutent pas. Geflroy fait des bonshommes sur un album. Edouard Thierry baisse la tète. L'auteur est reçu à corrections, à condition qu'il n'en fera pas ; il porte sa pièce au Gymnase et gagne de l'argent. »

On peut juger de l'accueil qui devait être réservé à un inconnu devant cette dédaigneuse assemblée.

Lorsque le bruit commença à se répandre que la Comédie-Française venait de recevoir une pièce, la première pièce — du moins on le croyait — d'un débutant qui sortait à peine du collège, tout le monde d'abord se refusa à y croire ; mais il fallut bientôt se rendre à l'évidence.

Alors, dans les milieux dramatiques, parmi les trois à quatre mille fabricants de produits scéniques, parmi les jeunes qu'on ne trouvait pas assez vieux, et les vieux qu'on ne trouvait plus assez jeunes, il y eut une véritable stupeur.

Le Théâtre-Français, c'est ou plutôt c'était la Mecque

Paris, Edmond Albert, 1863, plaquette sansnom d'auteur, qui avait * paru pour la première fois, sous la signature de l'Inconnu, dans le Nain Jaune d'Aurélien Scholl.

des auteurs dramatiques. Avec l'espoir d'y être joués^ des malheureux se résignaient à toute sorte d'ennuis et d'humiliations. Ils faisaient et refaisaient des pièces en vers ou en prose, imitaient tantôt Alfred de Musset, tantôt Augier ou Dumas, passaientlamoitié de la journée devant la table incommode d'un cabinet de travail mal aéré et l'autre moitié dans des antichambres obscures. Et voilà qu'un gamin de dix-neuf ans — qui n'avait aucun talent puisque sa pièce était reçue — entrait comme chez lui dans ce temple sacré dont Edouard Thierry était le grand prêtre.

De quel charme invincible, de quelles incantations, de quel philtre mystérieux s'était-il servi pour apprivoiser les féroces gardiens qui veillaient sur le seuil ? Avait-il agi par la ruse ou par la force ? S'était-il présenté à la porte avec l'épée d'un conquérant ou simplement avec la lyre d'un poète ?

Tandis que dans tous les journaux paraissaient des articles venimeux par lesquels une fois de plus s'affirmait la camaraderie littéraire, les indifférents, ceux qui ne s'occupaient des théâtres que pour assister aux représentations, cherchaient à connaître les causes d'un fait aussi exceptionnel dans les annales dramatiques.

L'explication du « miracle » était bien plus simple qu'ils ne croyaient.

Plein de ces illusions juvéniles et de ces ambitions démesurées qu'on avait encore en ce temps-là, Emile Bergerat avait déjà présenté au Comité de lecture plusieurs pièces en un acte, — neuf pièces, assurait une

petite revue qui était en général bien informée. La dixième, qui avait pour titre VAmie^ obtint Tappui d'une sociétaire dont Tinfluence était prépondérante à la Comédie-Française.

Sujette, comme beaucoup de femmes et presque toutes les actrices, à des engouements médiocrement justifiés, Madeleine Brohan, qui était a aussi bonne que belle », s'intéressa à ce jeune écrivain qui avait le feu sacré, et étalait, avec une ingénuité très habile quoique sincère, l'orgueil d'un maître du théâtre. Elle s'intéressa aussi à la pièce. Elle y vit un rôle qui lui plaisait et qui se rapprochait beaucoup — qui se rapprochait même un peu trop — de ceux qu'elle avait tenus, avec tant d'esprit et de grâce, dans certains proverbes de Musset.

Jouer un acteur de dix^neuf ans qui n'avait encore rien donné au théâtre, ce paradoxe plut au Comité de lecture. N'était-ce pas une réponse décisive à ceux qui at le Théâtre-Français de repousser les jeunes? .

11 s était produit au dernier moment — il s'en produit toujours — quelques difficultés, quelques froissements d'amour-propre. On avait osé demander à routeur des changements. Après la première répétition, il annonça qu'il se retirait sous sa tente, c'està-dire qu'il partait pour la campagne, où il attendrait qu'on lui envoyât son service de première.

Les billets ne furent pas envoyés, et le lendemain delà première, Madeleine Brohan reçut, dit-on, cette dépêche : - « Pas de service 1 Auteur pas content! Oh I non, pas content I o Emile Bergerat. »

Jouée le 9 septembre 1865, Une Amie était un proverbe en vers, une conversation un peu longue entre une marquise et un duc (de Richelieu) sur les mérites respectifs de Tamitié et de Tamour. Le sujet n'était pas très neuf, le style non plus, mais il y avait, çà et là, quelques vers assez bien tournés ; et les acteurs, Leroux, qui jouait le rôle de duc, et Madeleine Brohan, qui représentait la marquise, furent, comme toujours, excellents.

La critique se montra aussi indulgente que l'avaient été le Comité de lecture et le public. Elle tint compte de la jeunesse et de l'inexpérience de l'auteur, et lui fil crédit. Il n'a pas encore payé sa dette.

Deux ans après, le nom d'Emile Bergerat paraissait une seconde fois sur les affiches du Théâtre-Français. Le 15 janvier 1867, à l'occasion du 245e anniversaire de la naissance de Molière, on joua le Misanthrope et le Malade imaginaire ; et entre les deux pièces Leroux lut un à-propos de l'auteur d'i/ne Amie, à-propos supérieur, il faut le reconnaître, à la plupart des œuvres de ce genre confiées en général à des spécialistes fort médiocres.

On remarqua surtout les deux premières strophes de cet Hommage à Molière :

Molière I.,. A ce nom seul tout homme se découvre ! Pauvre dans un grenier, empereur dans un Louvre, Chacun n'a qu'une fête et qu'un saint aujourd'hui. Nous, prêtres de son temple et clercs de son école. Nous gardons le feu pur de sa sainte parole.

Nous venons vous parler de lui I

Heureux celui qui l'aime et lui reste fidèle : Il a du même coup le maître et le modèle I Ne côtoyant du mal que le plaisant côté, 11 ne s'approche point des défenses du code : Il apprend la vertu par une autre méthode, La méthode de la gaîté !

Après ces deux premières tentatives dramatiques, — un proverbe et un à-propos, — Emile Bergerat se reposa, et sans doute malgré lui, pendant quelques années. Il n'était plus assez jeune, et il n'était pas encore assez ègé, pour faire jouer ses pièces.

Repoussé par les directeurs, dont il devait si cruellement se venger, il essaya du journalisme. En 1869, nous le trouvons au Figaro^ où il donnait les « lettres de Jean Rouge ».

Le théâtre, qui ne lâche point sa proie, le reprenait en 1870^ et il faisait jouer à Oluny, k 21 juin de cette année qui vit tant d'autres catastrophes, un drame en trois actes, Père et Marx^ qui n'eut aucun succès.

Le moment, à vrai dire, était assez mal choisi, et, en fait de drame, le public s'intéressait beaucoup plus à celui qui se préparait. On vivait dans l'attente, dans Tangoisse de la guerre, et on n'avait pas d'autre préoccupation. L'auteur de Père et Mari put s'imaginer, et je suppose qu'il n'y manqua pas, que dans des circonstances moins graves sa pièce aurait admirablement réussi.

Pour se consoler ou prendre sa revanche, il publia, ---comme Coppée, comme Banville et bien d'autres, des

opuscules patriotiques, le Maître d'école y les Cuirassiers de Reischoff'en^ etc. ^ réunis en volume sous le titre de Poèmes de la Guerre (1871).

L'année suivante — qui fut celle de son mariage avec Estelle Gautier, la seconde fille du poète — il avait conquis une place assez distinguée dans la presse parisienne. Il écrivait au* Gaulois^ au Bien public^ qui se signalait par son âpreté contre les vaincus de la Commune.

La plupart des écrivains restent jusqu'à la fin ce qu'ils ont été à leurs débuts. Ils ne font que se perfectionner dans leurs défauts, qu'ils prennent pour des qualités. Emile Bergerat avait déjà, en 1869 et en 1872, ces travers d'esprit et de style dont il n'a jamais voulu ou pu se corriger.

Sous prétexte de fantaisie, sa phrase contournée se disloquait comme un clown, se tordait comme un serpent à qui on marche sur la queue. Elle était mêlée d'incidentes, de parenthèses, d'appels répétés à l'attention du lecteur. Dans cette recherche du mot à effet, du tour nouveau, de l'expression originale, on sentait autant d'effort que de prétention. Ce n'était, en somme, que du Vallès de province, sans l'âpre ironie et les fortes images du grand écrivain. Et ce style, à la longue, avec ses déhanchements et ses grimaces de paradiste, avec son panache usé et ses paillettes ternies, produisait un insurmontable énervement.

Notez qu'Emile Bergerat avait de l'esprit et qu'il en eut même beaucoup dans certains articles oti il se résigna à ne pas en avoir trop ;mais un désir excessif

d'épater le public changeait en défauts presque intolérables de très réelles qualités.

Le même homme qui s'évertuait si péniblement dans l'article de polémique ou d'actualité faisait preuve, au contraire, d'un talent très sûr et très fin dans ses critiques d*art du Journal officiel, manguTées en 1874 et qui contiennent de fort jolies page^. Là, sa personnalité était obligée de s'effacer, et il devenait beaucoup plus intéressant.

Par malheur, le rôle de critique, où il excellait, lui paraissait trop modeste, et il retombait sans cesse dans sa manie dramatique. Il voulait être « créateur », et ce qu'il créait avait existé de tout temps.

Avec Armand Silvestre il avait donné, le 25 juillet 1873, au Vaudeville, Ange Sosani^ comédie en trois actes, à laquelle des spectateurs très ennuyés réservèrent un accueil peu encourageant.

Le 11 mars 1874, au Vaudeville également, il contribua, avec sa pièce. Séparés de corps^ à rendre plus complet et plus irréparable Tinsuccès du Candidat de Flaubert.

Ce qu'avait été cette première, à laquelle fut déplorablement mêlé Emile Bergerat, Tauleur de Madame Bovary nous l'apprend dans une lettre très intéressante:

« Paris, vendredi 20 mars 1874.

«Mon cher, c'est fini ILe bouillon est avalé. Je ne l'ai pas trouvé si amer qu'on le prétend. Je vous assure que votre ami a été sublime de calme et d'indifférence.

Je me suis étonné moi-même par mon absence de nerfs: voilà la vérité.

« Quant aux causes de ma chute : !<> j'ai dupé tousles partis politiques et tous m'en ont voulu ; 2o ma pièce manquait de femmes (elle était comme son auteur !) ; 3° Tadministration dii Vaudeville m'a complètement lâché ; on ne m'a pas donné un billet le second, ni le troisième jour, et je suis encore à connaître la figure du chef de claque ; 4** j'ai été débiné longtemps à l'avance par les gens mêmes du théâtre ; 5® la répétition générale avait été pitoyable ôomme public, toute la petite presse de Paris et tous les faiseurs... Bref, j'ai retiré ma pièce sur 5,000 francs de location, ce qui a fort surpris ces messieurs ! Mais la vue de Delannoy qui rentrait dans la coulisse les larmes aux yeux m'a navré ; je ne pouvais souffrir que l'on insultât quelqu'un à cause de moi. La troisième et la quatrième représentation avaient marché sans encombre ; mais il était trop tard pour revenir sur une décision que d'ailleurs je ne regrette pas. « Il aurait fallu lutter I... » Merci I...

« Je n'ai fait aucune visite aux critiques, procédé original qui en a blessé quelques-uns. Que dites-vous de mon ami X..., quia demandé à faire l'article sur /e Candidat afin de m'éreinter ? Et j'ai autrefois fortement « obligé » ledit sieur I... etc.. On a fait des articles sur mes pantoufles, sur mon pantalon et sur mon chien I Le tout assaisonné — obligatoirement et invariablement — d'éloges de la Bovary.

« Cette semaine vous recevrez le Candidat imprimé.

gnerai dans votre exemplaire les passages qui principalement empoignés, et vous jugerez le

où la société parisienne est descendue. Un joli :é dit par Labiche pendant la première : « Avant \ il n'y aura plus moyen de faire une pièce ; le ne voudra plus que des opérettes! »...

Séparés de corps, qui ne manquait pas de 1, Emile Bergerat n'avait dupé aucun parti le. On lui avait donné ses billets d'auteur, le

le troisième jour, et les jours suivants. Il cont probablement la figure du chef de claque, et on moins importante, des critiques assermentés, î de théâtre, il était au courant de ce qui peut u succès. Il n'avait négligé qu'une seule chose :

une bonne pièce.

1 son parti de cet échec trop mérité avec plus ►Sophie — apparente — que Flaubert ? C est peu e. Sans doute, se conformant aux traditions, il lui aussi, mais avec moins déraisons, les direce metteur en scène, les acteurs, les actrices, les , la petite presse — la presse qui ne vous loue sz est toujours /)e^i(e — et le public. Il promena

boulevards, dans les cafés, de la Madeleine à la

Faubourg-Poissonnière, des colères bruyantes indignations qu'on trouvait un peu monotones.

être meilleurs, ses articles devinrent plus amers agressifs. De tous les animaux, le plus terrible uteur sifflé.

le on ne peut pas passer tout son temps à se î de ses contemporains, fussent-ils directeurs ou

critiques, et qu'il faut vivre, le théâtromane se réfugia momentanément dans les régions sereines de Tart. Il donna, en 1875, un ouvrage fort intéressant sur les Peintures décoratives du foyer de VOpéra^ puis, épousant la gloire de Théophile Gautier après avoir épousé sa fille, il le jugea d'abord comme peintre, dans une curieuse plaquette tirée à cent exemplaires, et lui consacra, en 1879, une étude d'ensemble^ qui est, sans contredit, Touvrage le plus complet, le mieux documenté, qui ait été écrit sur le poète de la Comédie de la Mort,

Les journaux accueillaient avec un charitable empressement Tenfant prodigue qui leur revenait après quelque malheureuse fugue théâtrale. Homme masqué au Voltaire^ Caliban au Figaro^ chroniqueur un peu partout, Emile Bergerat ne se laissait pas endormir ou désarmer par ses succès de publiciste, et il comptait comme perdus, non seulement pour lui-même, mais pour le renom littéraire de la France, les jours, trop nombreux, hélas I où on ne jouait pas ses pièces.

Il s'obstinait à colporter des manuscrits devant lesquels les directeurs les plus courageux reculaient avee terreur. Il frappait à toutes les portes, laissant ici un drame, là une comédie, également dangereux avec un ou plusieurs actes, en proseet en vers, adoptant tous les genres, mais de préférence le genre ennuyeux. Aucun théâtre, subventionné ou non, n'était à Tabri de ces criminelles tentatives.

La représentation de Le Nom en 1883 fut le résultat de ces démarches répétées et de cette ténacité invin-

Un des avantages de la carrière dramatique, c'est auteur, célèbre ou non, qui a commis une maupièce, arrive à la faire jouer beaucoup plus lent que si elle était bonne, bm avait été présenté à la Comédie-Française, où îvait jouer le principal rôle, celui de l'abbé. Défîaent repoussée après des pourparlers assez la pièce se dirigea vers rOdéon,où un imprudent îur la reçut.

'occupa sans retard de la distribution, et les rôles s importants furent confiés à Adolphe Dupuis, par le Vaudeville (le fermier Blondel), Porel ), Chelles (Philippe), M"« Malvan (Hélène), sa critique dramatique du Voltaire^ où il affectait ^vérité qui de sa part était un peu surprenante, Bergerat avait considérablement augmenté la ion de ses ennemis. Les auteurs dramatiques de époque savent peut-être qu'ils ne sont ni des lie, ni des Shakespeare, ni des Hugo ; mais ils nt pas qu'on le leur dise trop souvent. Ce juge qui les traitait si dédaigneusement et leur reprosurtout d'avoir du succès, ils Tattendaient à e.

mbla leurs espérances.

^om fut joué, devant une salle aussi peu sympaque possible, le 3 février 1883. A la surprise le, le premier acte — mais par malheur la pièce nptait cinq — eut un succès très vif. Déjà aux Is d'orchestre, dans quelques loges, on voyait brunir des figures bien connues, celles des amis

et des confrères de Tauteur. L'attitude du public ne tarda pas à les rassurer.

La plupart des spectateurs s'ennuyaient avec simplicité et sans phrases. D'autres, par habitude de philosopher ou par devoir professionnel, cherchaient à savoir pourquoi ils s'ennuyaient. Il leur semblait que cette pièce interminable, ils la connaissaient déjà. Et en effet, sous les titres divers de Mademoiselle de la Seiglière, du Roman d'un jeune homme pauvre y du Fils naturel, elle avait été jouée sur différents théâtres, en France, en province et à l'étranger. Elle racontait, moins bien qu'on ne l'avait fait jusqu'alors, dans un style singulièrement compliqué et alambiqué,rhistoire, Téternelle histoire de la jeune fille noble qui, à cause de son nom, ne veut pas épouser un plébéien, doué — puisqu'il est pauvre — de toutes les qualités et de toutes les vertus.

Ainsi, tant de dissertations acrimonieuses, tant de tirades sur la rénovation du théâtre, sur la nécessité d'être original et de briser les vieux moules, aboutissaient à cette œuvre douceâtre et banale qui ressemblait à un plagiat et n'était qu'une imitation ratée.

Tous les critiques et les sous-critiques s'en donnèrent à cœur-joie. Autour du malheureux auteur qui avait fait, bien malgré lui, une mauvaise pièce, mais qui pouvait être tout de même un bon citoyen et un brave homme, ils dansèrent la danse du scalp. Arnold Mortier, courriériste au Figaro^ se montra, je ne sais pour quelle cause, un des plus acharnés, et c'est lui qui,

le lendemain de la première, lança dans la circulation cette charade-épigramme :

Mon premier borde la prairie.

Où pousse l'herbette fleurie, Et mon second est un rongeur; Mon tout est un mauvais auteur.

Mauvais auteur dramatique, on ne pouvait guère en douter ; — mais à ce degré, aurait pu répondre Emile Bergerat, ne l'est pas qui veut.

Au théâtre, tous les spécialistes en conviennent, deux fours valent un succès, et Téchec du Nom avait été si retentissant qu'il contribua beaucoup à la réputation de Tauteur. Le public n'a pas le temps de se rappeler si une pièce, qu'il ne connaît en général que par les affiches, a échoué ou a réussi ; mais il retient, pour ne plus les oublier, les noms qu'il a vus souvent répétés dans les journaux.

De même qu'il y a PHomme du siècle, l'Hommeserpent, THomme des bois, l'Homme qui rit, l'Homme de la montagne, et à un degré au-dessous, les Hommessandwichs, Emile Bergerat, depuis le 3 février 1883, était définitivement V Homme des Ours et des Fours. Il le déclarait lui-même non sans quelque fierté. Tout le monde le connaissait sous ce titre auquel on s'était habitué. Il s'était fait une spécialité de l'insuccès dramatique, et dans cette partie, oii les concurrents sont nombreux, il occupait sans conteste la première place.

Berger redoutable, il conduisait dans Paris ses ours mal muselés. Il les présentait au public, les flattait, les

caressait et ne négligeait aucune occasion de louer leur gentillesse et leur esprit. Plusieurs fois par an il les lâchait, pour se distraire, dans des cabinets de directeurs ou dans des salles de spectacles.

Et c'est ainsi que lui vint la gloire.

petit nombre d'exemplaires et ne s'adressaient qu'à un public convaincu d'avance, et qui, pour chacune, ne devait pas être très supérieur à une cinquantaine de personnes, en y comprenant Timprimeur, les rédacteurs et leurs amis.

La jeunesse des Ecoles se divisait alors en deux groupes — sans compter les étudiants dont la seule ambition était de passer leurs examens le plus tôt possible et d'aller les utiliser en province : — ceux qui faisaient de la littérature et ceux qui faisaient de la politique. Ils se méprisaient mutuellement ; mais les derniers étaient de beaucoup les plus ennuyeux.

Avec Pierre Denis, ancien cordonnier qui laissait traîner quelques cuirs dans ses articles, Ferdinand Taule, et deux ou trois autres, Germain Casse avait fondé le Travail, Clemenceau fut un de ses collaborateurs. On ne s'occupait guère dans cette revue que des questions sociales, pour les résoudre ou pour les embrouiller. La littérature et surtout les vers en étaient, sauf de rares exceptions, soigneusement exclus. Emile Zola, comme j'ai eu l'occasion de le raconter, ne réussit qu'à grandpeine à y caser un poème, Doute^ dont les tendances parurent beaucoup trop religieuses.

Le Travail mourut d'un article dans lequel Clemenceau conviait les étudiants à se rendre sur la place de la Bastille pour célébrer l'anniversaire du 24 février. Le gouvernement, pour répondre à cette invitation, convia ceux qui l'avaient faite à se rendre à Sainte-Pélagie, et faute de rédacteurs, la revue fut supprimée.

Clemenceau écrivait également dans deux feuilles d'opposition, le Matin et la Jeune France,

La Jeune France avait été fondée, au commencement de Tannée 1861, par plusieurs étudiants en droit, au nombre desquels se trouvaient Vermorel etDucleuziou. lisse donnaient comme but de moraliser la jeunesse en cherchante combattre l'athéisme. C'est du moins ce qu'ils dirent à l'imprimeur, un certain Desloges, qui n'eut pas à se féliciter de les avoir crus sur parole. Le 13 juillet 1861,1e journal fut poursuivi (et supprimé) pour avoir publié, le 9 juin, un article de Germain Casse, le Diable est mort, qui tournait en ridicule quelques-uns des dogmes de la religion catholique.

Quoique la bohème, dans ce quartier qui se souvenait de Murger, eût encore de nombreuxreprésentants, Clemenceau affectait d'être très correct dans sa tenue, et il ne s'attardait pas plus qu'il n'était nécessaire dans ses cafés et ses brasseries où beaucoup de ses camarades se préparaient à la politique par l'alcoolisme.

Ses études sociales ne l'empêchèrent pas de suivre très assidûment les cours de la Faculté de médecine. En 1865, il passa son doctorat ; sa thèse : De la génération des éléments awa^omigwe5,résumé intelligent des théories du professeur Robin, fut considérée comme une des meilleures qui aient paru dans les dernières années du second Empire.

Décidé à se fixer à Paris, mais plutôt comme politicien que comme médecin, Clemenceau voulut d'abord faire un voyage aux Etats-Unis, pour observer de près les mœurs et les institutions d'une pseudo-démocratie qui n'était

en réalité qu'une ploutocratie ; mais on n'en savait rien encore, et les libertés américaines étaient volontiers opposées à nos servitudes de pays trop vieux.

Pendant son séjour de quatre années aux Etats-Unis, il traduisit un volume de Stuart-Mill sur Auguste Comte. Auguste Comte n'était pas Américain. La traduction, d'ailleurs très remarquable, d'un ouvrage anglais sur un économiste français , ce fut le principal résultat et peut-être le seul de ce long voyage.

Après avoir constaté probablement que les Etats-Unis étaient bien surfaits, Clemenceau revint à Paris en 1869 et se fixa à Montmartre.

Il existe entre la médecine et la politique de secrètes affinités. L'art de gouverner son prochain semble se rattacher à l'art de le guérir... ou de le tuer. Nous n'avons eu que trop d'occasions de le constater, mais sans être arrivés encore à en deviner les causes. Il n'y a qu'une chose dont on ne peut pas douter, c'est que le pays n'a jamais été plus malade que depuis qu'il est soigné par tant de médecins.

Quelques consultations médicales gratuites, et des consultations politiques gratuites également, en attendant d'être très chèrement payées, donnèrent assez vite au docteur Clemenceau la popularité dont il avait besoin.

Cette population de Montmartre, superlativement parisienne, est en même temps très frondeuse ettrès naïve. Elle a édifié plus de réputations qu'elle n'en a démoli. Surtout à ce moment, où l'Empire croulait et où tant de gens

s'efforçaient de remplacer les maîtres delà veille, elle était à la merci de tous les rhéteurs, de tous les phraseurs, de tous les marchands de mensonges.

Très aristocratique dans ses goûts, mais capable, quand les circonstances l'exigeaient, de se niontrer démocrate, servi par ce don ^ la parole, qui, en France, tient lieu des autres mérites, et beaucoup plus intelligent, on doit le reconnaître, que la moyenne des vulgaires ambitieux qui vivent de cette politique dont meurt le pays, Clemenceau était rapidement devenu un des hommes à qui la sottise populaire réservait ses plus flatteuses sympathies.

Après le 4 septembre 1870, il fut nommé par le gouvernement maire de Montmartre, et maintenu dans ces fonctions par le vote du 5 novembre, quoiqu'il eût démissionné quelques jours auparavant.

C'est à cette époque que se place l'histoire des bombes Orsini (1).

Le préfet de police Cresson fut avisé que dans une maison d'une impasse de Montmartre se trouvaient des bombes Orsini.

On fît des perquisitions et on ne put rien découvrir. Quelque temps après, des renseignements, qui paraissaient très sérieux, apprirent au préfet de police que ces redoutables engins, dont on ne parvenait pas à

(1) Pour le rôle de Clemenceau pendant la Commune, v. Dépositions des témoins de VEnquête parlementaire sur l'Insw^'ection du 18 7wars,cla8sées et résumées parHenriAmeline. Paris,Dentu,1872. (Dépositions de M. Cresson, du général d'Aurelles de Paladines,du colonel Langlois, etc.)

s'emparer, avaient été fabriqués par les soins et sous la direction du maire de Montmartre.

Mandé dans le cabinet de M. Cresson, Clemenceau n'hésita pas à reconnaître Texaclitude des renseignements donnés. Il déclara que les bombes étaient destinées aux Prussiens, mais que, dans les circonstances actuelles, elles pouvaient devenir un danger pour la ville de Paris, et qu'il était très disposé à les remettre à un délégué du ministère des travaux publics.

Accompagné de ce délégué, un chef d'escadron d'artillerie alla prendre dans la maison indiquée par le maire de Montmartre six cents bombes. Il les fit transporter, dans un chariot, au pas, avec les plus grandes précautions, de Montmartre au fort de Vincennes ; et, le soir, en rendant compte au préfet de police de cette opération délicate, il lui avoua que jamais il n'avait eu plus peur que ce jour-là. Le moindre choc aurait pu provoquer une explosion formidable.

<. . Hus' tard, vingt-trois mille bombes furent découvertes et saisies. '

M. Cresson supposa, que ces bombes, fabriquées avec grand soin, et qui n*étaient pas, tant s'en faut, d'innocents joujoux de conspirateur en chambre, devaient remonter aux dernières années de l'Empire». On en trouva du même modèle, ou à peu près, dans les collections de la préfecture de police. A quel usage étaient-elles destinées ? 11 serait difficile de le dire. Leur histoire reste mystérieuse.

Aux élections du 8 février 1871, Clemenceau fut élu

représentant de la Seine à FAssemblée nationale. Il alla siéger à Textrême gauche, et vota contre les préliminaires de paix.

Le 4 mars, il présenta et appuya une pétition du club républicain positiviste demandant que la France restituât la Corse à Tltalie (1). — Le club républicain positiviste et son porte-parole endette mémorable occasion sacrifiaient la Corse, qui « faisait géographiquement partie de l'Italie » et à laquelle on reprochait d'ailleurs Napoléon I«' et sa famille; mais ils consentaient à laisser à la France, la Savoie et les Alpes-Maritimes. Dans le cas où Clemenceau serait devenu ministre des affaires étrangères comme Jules Ferry, pour lequel il se montra si sévère, cette théorie des rattachements géographiques aurait pu le mener loin.

Pendant que le politicien fantaisiste qu'il avait élu comme maire cédait la Corse à Tltalie, le quartier de Montmartre s'apprêtait à commencer, avec d'excellentes intentions, la guerre civile.

L'insurrection du 18 mars est la. page sinon la plus glorieuse, du moins la plus mouvementée, de lacarrière civique de Clemenceau. Elle mérite d'êti^e racontée en détail. Je le ferai sans aucun parti pris etenm'appuyant sur des documents dont l'authenticité n'est pas contestable.

Le gouvernement avaitlaissé à Neuilly etdansl'avenue de Wagram, emplacements qui devaient être occupés par les Prussiens pendant leur séjour à Paris, un grand

(1) Journal officiel du 8 mars.

nombre de canons. Ce renseignement donné par quelques journaux qui en exagéraient Timportance excita dans les quartiers populaires une vive irritation. On c raignit ou on feignit de craindre que les Prussiens ne s'emparassent de ces canons, supposition absurde, puisque la guerre était terminée, mais très sincèrement admise par ceux que leur patriotisme affolait et qui servit aux autres de prétexte pour donner à Témeute ,qui s'organisait les armes qui lui étaient nécessaires.

Le 28 février 1871, le Comité central^ plus maître de Paris que le gouvernement, fit sonner le tocsin. Réunis à la hâte, des bataillons de la garde nationale se dirigèrent versNeuilly et en ramenèrent sur divers points les canons.

Montmartre, pour sa part, en eut 171, qui furent d'abord placés boulevard Ornano.

Peu après cette « campagne »,. survint la loi sur les échéances qui augmenta le mécontentement de la population. Cette loi n'était qu'une maladresse. On voulut y voir une nouvelle mesure de la réaction contre Paris.

Dans une réunion qui eut lieu salle Robert, près du boulevard Rochechouart, on décida que les canons seraient transportés sur la butte, afin d'inspirer une salutaire terreur à ceux qui pourraient avoir l'idée de restaurerla monarchie. Un comité, qui siégea rue des Rosiers, n« 6, fut formé, sous la présidence du citoyen Landowski, pour la défense de l'arrondissement.

Quelques jours auparavant,des modérés s'étaient réunis dans laméme salle etavaient rédigé un ordre du jour,

reproduit par le Rappel, qui engageait Montmartre à rendre les canons.

Il est probable qu'avec un peu d'habileté» d'apparentes concessions et quelques phrases patriotiques, on serait arrivé à la solution que désirait le gouvernement.

Le général d'Aurelles de Paladines raconte, dans sa déposition pour l'enquête parlementaire que le 11 ou 12 mars (il ne précise parla date), Clemenceau vint le trouver et lui dit que les gardes nationaux de son quartier étaient très portés à rendre les pièces d artillerie, qui leur imposaient un service pénible et ennuyeux,et qu'il suffirait qu'on les plaçât dans un endroit où elles seraient gardées, partie par l'armée, partie par la garde nationale.

Le maire de Montmartre ajouta qu'on pouvait compter sur son dévouement à l'ordre ; « que, malgré ce qu'on disait de lui, il y était attaché ; qu'il comprenait très bien qu'une révolutionne pouvait conduire le pays qu'à d'autres malheurs que ceux dont on voulait sortir ; que par conséquent il était disposé à faire tous ses efforts pour que son arrondissement rendît les armes, d

On ne saurait douter que dans ces déclarations il ne fût très sincère. Le gouvernement lui avait formellement promis que rien ne serait tenté sans qu'on l'eût prévenu ; mais les hommes qui étaient alors au pouvoir se défiaient de lui presque autant que de ses électeurs.

Le 17 mars, au soir, l'affaire semblait à peu près arrangée, et Montmartre ne demandait qu'à se débarrasser

de son artillerie. Malheureusement on s'était décidé à la lui prendre.

Le 18 mars, dans la matinée, le gouvernement avait fait placarder une proclamation dans laquelle il adressait un appel au patriotisme des habitants de Paris pour la restitution des canons, sans qu'on eût besoin de recourir à la force. Et à ce moment même, des troupes escaladaient la butte I

Vers trois heures du matin, sous la direction du général Lecomte, Montmartre commençait à être envahi et cerné par une petite armée de 3000 hommes, parmi lesquels 200 gendarmes ou gardiens de la paix.

Un factionnaire nommé Turpin, posté devant le n® 6 de la rue des Rosiers oti se trouvait un poste de la garde nationale, voit monter la troupe, fait quelques pas, croise la baïonnette, et crie : « Qui vive ?» On lui répond par une décharge qui le blesse grièvement.

Une dizaine de canons sont enlevés, et des attelages les dirigent par la rue des Rosiers vers la place du Tertre. Les chasseurs de Vincennes détruisent les tranchées et les retranchements construits sur la butte ; mais les attelages ne sont pas arrivés en nombre suffisant, et on les attend, l'arme au pied, de cinq heures à huit heures et demie.

Cependant Montmartre s'éveille. Les ménagères sortent pour faire leurs provisions et s'attroupent dans les rues. Des curieux se mettent aux fenêtres. Le pas des soldats, les coups de fusil ont jeté l'alarme dans le quartier. On bat le rappel. On sonne le tocsin. Aux cris des enfants, aux plaintes ou aux vociférations des femmes,

no AVANT LA GLOIRE

se mêlent des appels, des commandements, le bruit des marches précipitées, des cliquetis d'armes. Ce sont les premiers grondements de l'émeute.

a Vers sept heures, M. Clemenceau, maire de Montmartre, arriva sur le plateau supérieur pour faire donner, a-t-il dit, des secours au garde national blessé dont il a été parlé plus haut. Il se rendit tout droit à la maison où ce blessé était déposé et voulut le faire enlever sur un brancard pour le porter à l'hôpital. C'était évidemment une imprudence des plus dangereuses que de faire traverser les rues de ce quartier dans un pareil moment à un homme couvert de sang. C'était faire la promenade du cadavre, cette manœuvre élémentaire de toute insurrection parisienne.

« M. le commandant Vassal comprit qu'elle allait faire crier, comme toujours : « On assassine nos frères ! Aux armes, etc. » Il s'y opposa. M. Clemenceau insista en sa qualité de maire. Cependant il consentit à en référer au général qui se trouvait à peu de distance.

« Le général défendit d'enlever le blessé, dont un médecinmilitaire s'occupait assidûment d'ailleurs. Ensuite, interpellant M. Clemenceau comme maire, il lui demanda ce que signifiait tout le bruit qu'il entendait en bas et pourquoi surtout on battait la générale.

« Au dire de plusieurs témoins des plus honorables qui ont assisté à cette conversation, M. Clemenceau se confondit en protestations contre le sentiment de défiance Qu'inspirait ce quartier, assura que ces batteries et ces sonneries n'appelaient que des hommes d'ordre .disposés à aider à l'enlèvement des canons dont Mont-

martre était finalement embarrassé, et termina en disant solennellement quMl répondait de la tranquillité de son arrondissement.

a Devant une telle assurance donnée par un magistrat, le général continua à attendre les attelages et ne prit même aucune mesure nouvelle de sûreté. Il est superflu de dire que sans ces paroles le général eût pris des précautions et que les abominables scènes qui vont suivre eussent été empêchées (1). »

Une cinquantaine de gardes nationaux s'étaient groupés au bas de la rue MuUer. Précédés par trois gardes, dont Tun avait mis son mouchoir au bout de son fusil, ils gravissaient la butte.

En les apercevant, la sentinelle s'était repliée. Le général Lecomte ordonna à ses soldats, postés sur ce point, de mettre en joue ; puis il commanda le feu. Il n*y eut qu'un coup de fusil tiré sur la petite troupe, par un des gardes nationaux qui marchait en tête à côté du parlementaire et qui était un sergent de ville déguisé.

La foule criait : « Ne faites pas feu ! Nous sommes vos frères î »

Trois fois le général répéta son commandement et trois fois on refusa de lui obéir.

— Alors, rendez-vous ! dit-il d'un ton ironique. Une voix gouailleuse répondit :

— Nous ne demandons que cela.

Et les fusils furent jetés à terre.

(1) Le Dossier de la Commune devant les Conseils de guerre, Paris, Librairie des Bibliophiles, 1871. Les assassins des généraux Clément Thomas et Lecomte. Rapport, p. 211 etsuiv.

Commenl admettre que des soldats, conduits àTindiscipline, il faut bien Tavouér, par le peu de confiance que leur inspiraient des chefs trop souvent si incapables, accepteraient de faire feu sur des vieillards, des femmes, des enfants, mêlés à des gardes nationaux qui semblaient résolus à ne pas se défendre ? Ce fut, de la part du général Lecomte, une lourde faute que de ne pas comprendre que la partie était perdue, et qu'il ne restait plus qu'à se replier en bon ordre, puisqu'on n'avait pas su s'emparer des canons par surprise et sans coup férir. Cette fauté on doit la constater, mais sans trop la reprocher au malheureux qui Ta commise : il Ta expiée par sa mort tragique.

Levant la crosse en Pair, les gardes nationaux fraternisaient avec les soldats. Il y eut un moment d'enthousiasme et d'attendrissement, bientôt suivi par l'arrestation du général Lecomte, conduit avec tout son étatmajor au Château-Rouge, où se trouvait un poste de gardes nationaux commandé par les capitaines Garcin et Simon Mayer, du 169* bataillon.

Sur les autres points du quartier, de mêmes faits d'insubordination se produisaient.

Les chasseurs à cheval postés, sous les ordres du général Susbielle, place Pigaile, refusaient de charger la barricade vivante formée presque entièrement par des femmes, au bas de la rue Houdon. Seul le capitaine qui commandait l'escadron s'élance en avant, frappe la foule avec son sabre et atteint un soldat de la ligne. Celui-ci fait feu sur lui, le blesse. Les gardes nationaux l'achèvent.

On fraternise également place Blanche, pendant que le général Vinoy se retire sur la place Glichy.

Les canons dont la troupe s'était emparée au début de Faction avaient été amenés dans la rue Lepic, à la hauteur du Moulin de la Galette. La foule criait aux artilleurs, immobilisés à côté de leurs pièces : « Rendez les canons I Remontez les canons ! » Encouragés par leur silence et convaincus qu'ils n'ont pas la moindre intention de résister, des gardes nationaux, des femmes, des enfants, coupent les traits, écartent les chevaux, et à force de bras, tout joyeux de cette petite fête, ramènent les canons sur le haut de la butte.

Vers dix heures Tarmée était vaincue partout, sans combat. Jamais opération militaire n'avait été aussi imprudemment entreprise et aussi mal exécutée.

Quel avait été, pendant cette première partie de la journée, le rôle de Clemenceau ? Le rapporteur du conseil de guerre devant lequel comparurent les assassins des généraux Clément Thomas et Lecomte, nous Ta déjà indiqué, mais avec une malveillance très visible. Consultons des témoins moins suspects.

Le colonel Langlois (député) raconte qu'il était rentré chez lui le 18 mars, vers neuf heures, après avoir assisté à la défaite des troupes envoyées parle gouvernement, lorsque Tolain, son collègue à la Chambre, se présenta, très ému, et lui dit :

« IlyaClémenceau, le maire de Montmartre, qui est là-bas ; il est très gêné ; il a un prisonnier, le général Lecomte ; il craint de ne pouvoir le sauver. Il demande qu'un certain nombre de ses collègues de la députation

de Paris viennent à Montmartre pour se joindre à lui et l'aider. »

Le colonel Langlois se rendit à Tétat-major et de là au ministère des affaires étrangères, oti Thiers l'engagea à se rendre sans relard dans le quartier conquis par rémeute : « Il faut voir Clemenceau. Dites-lui de faire tout son possible pour que le général Lecomte soit sauvé. »

A deux heures, dans la réunion qui eut lieu à la mairie de Montmartre et à laquelle il assista avec Tolaîn, Edouard Lockroy, des chefs de bataillon de la garde nationale et des représentants de la municipalité, le maire donna des nouvelles rassurantes : « Le général, affîrma-t-il, est en lieu de sûreté, il est au Château- Rouge. Il est gardé ; il ne risque rien ; il y a des gens qui en répondent. »

Mais, quelques heures après, lorsque le colonel Langlois revint à la mairie, on lui dit : « M. Clemenceau vient de partir. On vient d'arrêter Clément Thomas. M. Clemenceau est parti pour aller le sauver ; mais on ne sait pas où il est passé. Si vous voulez le savoir, allez à la chaussée Clignancourt, à ce qu'on appelle le Comité de vigilance, »

Au Comité de vigilance, où il s'était hâté d'aller chercher des renseignements, le colonel Langlois ne précéda que de très peu Clemenceau, qui, sans attendre qu'on l'interrogeât, s'écria : «Je suis arrivé trop tardi » Il était, remarque le témoin, « dans un état d'indignation profonde... Il ne savait comment lui-même avait échappé. »

Voilà ce qui s'était passé, dans Taprès-midi, entre le moment où Clemenceau déclarait que le général Lecomte ne risquait rien, jusqu'au moment otile général Lecomte était assassiné.

Des barricades s'élevaient comme par enchantement dans plusieurs rues de Montmartre, qu'occupaient peu à peu des bataillons révolutionnaires venus de tous les points de Paris.

Du Château- Kouge, le général Lecomte avait été livré, à une heure, par Simon Mayer (qui avait répondu de lui) à un capitaine « qu'il ne connaissait pas, mais qui se présentait avec un ordre écrit, portant quatre signatures inconnues ». Escorté par des gardes nationaux qui n'essayaient pas de le protéger contre les insultes de la foule et qui marchaient très lentement, — comme à un enterrement, dit un des témoins de cette scène, — le général arriva, vers deux heures, au no 6 de la rue des Rosiers (1), où siégeait le Comité de Montmartre. Devant la porte stationnaient une centaine de

(1) « 11 y avait alors, 6, rue des Rosiers, une maison qui en a su long sur l'horreur des guerres civiles. Maison petite, basse, en recul sur la rue, reconnaissable à la marquise qui abritait la porte, avec un de ces pauvres jardins bourgeois, étriqués et malingres, qui verdissent tristement dans les quartiers excentriques. L'éternelle allée de tilleuls, sous laquelle l'ombre moisit, occupait un des côtés. Le reste était partagé en compartiments par des treillages dont les portes avaient des sonnettes. A chacun son jardinet, avec quelques pieds de fleurs et un massif de groseilliers. D'un côté une grille ouvrait sur un vaste horizon de plaine avec des fumées des toits en zinc, et des cheminées d'usines en briques. D'un autre côté surgissait un grand mur avec des arbres fruitiers en espalier. » (Camille Pelletan, La Semaine de Mai, p. 66.) Cette maison appartenait à la veuve de Scribe.

ne AVANT LA GLOIRE

soldats de ligne qui ne se montrèrent pas les moins acharnés contre le malheureux qui marchait à la mort. : \

On Tavait poussé plutôt que conduit dans une des salles de la maison. A l'exception d'un capitaine âgé, nommé Garcin, et d'un docteur en uniforme, en proie à une sorte de folie furieuse, les oiïiciers de la garde nationale qui étaient là s'eflForçaient de le protéger contre l'exaspération de la foule. Le lieutenant Meyer, debout sur le seuil, avait toutes les peines du monde à repousser les énergumènes qui voulaient pénétrer dans la salle.

On improvisa un conseil de guerre présidé par un officier garibaldien de l'armée des Vosges et formé de quelques gardes nationaux plus ou moins gradés.

Le général Lecomte nia d'abord avoir commandé le feu, puis, sur la déposition d'un sergent qui affirmait le fait, il n'hésita plus à en convenir. On lui demanda s'il n'en éprouvait aucun regret et si, le cas échéant, il agirait de même :

— Ce que j'ai fait, répondit-il, a été bien fait.

Une discussion s'engagea entre les membres du conseil. Quelques-uns, pour se décharger d'une responsabilité qui leur semblait trop lourde, proposèrent de ramener le général au Ghàteau-Rouge. Un délégué fut envoyé à la mairie de Montmartre, afin d'avertir la municipalité des graves événements qui se préparaient.

Au dehors la foule, de plus en plus surexcitée, poussait des cris de mort. Elle était venue là pour tuer un

CLEMENCEAU m

homme ou pour le voir mourir, et elle n'entendait pas qu'on lui arrachât sa proie.

Le conseil de guerre hésitait, essayait de gagner du temps.

A ce moment les clameurs devinrent plus fortes, et une violente poussée porta au milieu de la salle un homme petit et gros, au visage dur et énergique. C'était le général Clément Thomas.

Il descendait de voiture, vers trois heures et demie, place Pigalle, et se dirigeait vers le boulevard Hochechouart lorsqu'un des gardes nationaux l'aperçut et le reconnut.

— N'étes-vous pas, demanda cet homme, le général Clément Thomas?

Et comme le passant interpellé répondait par un geste de dénégation :

— Je ne crois pas me tromper cependant, reprit-il ; je vous reconnais à votre barbe blanche.

Le général répliqua résolument :

— Eh bien I quand ce serait moi ? Est-ce que je n'ai pas toujours fait m.on devoir ?

— Vous n'êtes qu'un misérable et un traître.

En prononçant ces mots, le garde national saisit le vieillard au collet, et, appelant à son aide quatre ou cinq de ses compagnons, il le conduisit jusqu'à la rue des Rosiers.

Il y avait eu pour le général Lecomte un simulacre de conseil de guerre. Clément Thomas avait soulevé trop de haines pour qu'on lui accordât la même faveur. Il fut à peine interrogé. Il entendit, de côté et d'autre.

des accusations auxquelles on ne lui permit pas de répondre. Les uns lui reprochaient d'avoir tiré sur le peuple en 1848, d'autres de s'être signalé, comme général, par une sévérité impitoyable. Presque tous assuraient qu'il avait été surpris au moment où il espionnait les travaux de défense de Montmartre. On ne le jugea pas. On se borna à reconnaître son identité.

Entraîné dans le jardin à coups de poing, à coups de crosse de fusil,— j'ai déjà dit que c'était un vieillard,— il reçut, au moment où il descendait les marches, un premier coup de feu qui traversa son chapeau.

Le petit jardin de la rue des Rosiers, où les arbres gonflés de sève allaient fleurir, formait ce jour-là, à quatre heures et demie, une sorte de salle de spectacle. Les murs, qui tenaient Jieu d'amphithéâtre, étaient couverts de spectateurs. En bas, une foule immense se répandait jusque dans la rue, inondait les jardins voisins, jaillissait de toutes les fenêtres. Ceux qui ne voyaient pas avaient au moins le plaisir d'entendre.

Jamais drame ne passionna au même degré un public populaire. On insultait les deux hommes qui jouaient les rôles de traîtres. Des poings crispés se tendaient vers eux. D'ignobles bouches, d'où semblaient couler de la bave et du sang, crachaient des injures sur leur passage. Il y avait là des femmes qui étaient peut-être des mères, des enfants qui sans doute n'avaient pas assez vécu pour savoir ée que c'est que la haine — et on lisait sur leurs visages une horrible joie.

La représentation était à peine à son milieu, et on

brûlait d'en voir le dénouement. On réclamait le cinquième acte.

Enfin il commença, et les plus exigeants durent en être satisfaits. Clément Thomas fut fusillé en détail Qu'il ait reçu quatorze balles sans tomber, comme l'ont affirmé certains journalistes, je n'ose pas le croire ; mais il est certain que son cadavre portait la trace de soixante-dix balles, qui ne furent pas envoyées en même temps. Dans tous les drames il faut un comique. Lorsque le corps de Clément Thomas fut étendu sur le sol, au milieu d'une mare de sang, un concierge, le sieur Gobin, s'approcha, le souleva un peu et le tira par sa barbe blanche. Cette petite plaisanterie fut très goûtée.

Le général Lecomte parut à son tour. Il n'avait encore parcouru que la moitié du chemin lorsqu'un coup de fusil le fit tomber sur les genoux. On le releva, on le plaça à côté du cadavre de Clément Thomas, et une décharge retendit raide mort.

Il y eut des cris de joie, quelques applaudissements, et les spectateurs peu à peu se retirèrent pour laisser place à un interminable défilé de curieux qui pendant une grande partie de l'après-midi vinrent voir les branches cassées, la trace des balles sur le mur, les flaques de sang et ces deux corps horriblement mutilés, qu'on laissa là jusqu'à six heures. On se décida alors aies déposer dans une salle durez-de-chaussée sur deux vieilles persiennes arrachées du mur, et pendant la nuit on les transporta dans un caveau provisoire au cimetière Saint-Vincent.

Vers 5 heures, un sergent-major du 169® bataillon rencontra, au moment où il sortait de la maison de la rue des Rosiers, le maire de Montmartre, qui se disposait à entrer, revêtu de ses insignes municipaux. Il ne savait encore rien sur le sort des deux généraux. Le sergent-major lui apprit qu'ils venaient d'être fusillés. Pendant quelques instants il resta dans la rue, accueilli par les murmures de la foule qui lui reprochait de l'avoir trompée en affirmant qu'il n'y aurait pas de coup de force. Il accompagna ensuite jusqu'au Château-Rouge plusieurs officiers de la ligne qui avaient été arrêtés à Montmartre et qu'on relâcha le lendemain.

L'attitude de Clemenceau pendant la journée du 18 mars donna lieu à bien des critiques plus ou moins justifiées. Il se défendit par une lettre circulaire adressée à plusieurs journaux, et qui peut compter parmi ses meilleurs articles :

« Monsieur le Rédacteur,

« Vous avez publié dans votre numéro du 27 courant un récit de la journée du 18 mars par M. le capitaine Beugnot, officier d'ordonnance du ministre de la guerre.

« On me le communique, et j y relève les deux phrases suivantes :

« Nous tenons seulement à constater que M. Clémen- « ceau n'a paru au milieu de ces scènes honteuses et « sanglantes,qu'il aurait pu peut-être empêcher,qu'à six <c heures du soir, après l'assassinat des deux généraux.

«... Ce qui est plus triste à constater, c'est que... les

GLEiMENGEAU 181

« autorités municipales de Montmartre ne parurent ni « au Château-Rouge, ni à la maison de la rue des Rosiers, « et ne firent dans la journée aucun eflFort apparent pour « sauver les apparences. »

« Je ne m'arrête pas à ce qu*il y a de contradictoire à me reprocher, d'une part, de n'être venu qu'à six heures à la maison de la rue des Rosiers, et, d'autre part, de n'y être pas venu du tout.

« Je n'insiste même pas sur une troisième phrase où l'auteur du récit, qu'une émotion bien naturelle a sans doute empêché de se rendre un compte exact de la situation, se plaint de ce que les efforts que je fis en sa faveur faillirent lui être fatals.

« Je veux seulement déclarer que les deux phrases que je viens de citer renferment un reproche que je n\ccepte pas et une insinuation sur laquelle je suis heureux de voir M. Beugnot s'expliquer.

« Je passai la journée du 18 mars à la mairie, où me retenaient de nombreux devoirs, dont le plus impérieux peut-être était de veiller sur le sort des prisonniers qu'on m'avait amenés le matin. Il est inutile d'ajouter que je n'avais et ne pouvais avoir aucune connaissance des faits qui étaient en train de s'accomplir, et que rien ne pouvait faire prévoir.

« J'ignorais absolument l'arrestation du général Clément Thomas, que, sur la foi des journaux, je croyais en Amérique.

« Je savais le général Lecomte prisonnier au Château- Rouge ; mais le capitaine Mayer, dont le nom revient à' plusieurs reprises dans le récit de M. Beugnot, et qui

avait été chargé par moi de pourvoir à tous les besoins du général, m'avait afûrmé que la foule n'était point hostile. Enfin, je m'étais assuré que le Château-Rouge était gardé par plusieurs bataillons delà garde nationale.

« De nombreux groupes armés défilèrent tout le jour sur la place de la mairie au son d'une musique joyeuse. Je le répète, rien ne pouvait faire prévoir ce qui se préparait.

« Vers quatre heures et demie, le capitaine Mayer accourut et m'apprit que le général Clément Thomas avait été arrêté, qu'il avait été conduit, ainsi que le général Lecomte, à la maison de la rue des Rosiers, et qu'ils allaient être fusillés si je n'intervenais au plus vite. Je m'élançai dans la rue en compagnie du capitaine Mayer et de deux autres personnes. J'escaladai la butte en courant.

« J'arrivai trop tard. J'omets à dessein de dire quels risques j'ai courus et quelles menaces j'ai bravées au milieu d'une foule surexcitée qui s'en prenait à moi du coup de force tenté le matin par le gouvernement, à mon insu. Je demande seulement à M. le capitaine Beugnot de me dire avec une netteté parfaite ce que j'aurais pu faire, que je n'aie pas fait.

. « Je lui demande surtout de s'expliquer clairementsur la phrase où il reproche aux autorités municipales de Montmartre « de n'avoir pas fait d'eflFort apparent pour sauver les apparences ».

« Si, ce que je me refuse à croire, il entendait par là que j'ai connu le danger que couraient les deux gêné-

raux, et que c'est en connaissance de cause que je me suis abstenu d'intervenir jusqu'à quatre heures et denaie (et non pas six), je me verrais dans Fobl gation de donner à cette assertion le démenti le plus formel et le plus catégorique, démenti que je pourrais appuyer du témoignage de personnes qui ne m'ont pas quitté de toute cette journée.

a Veuillez agréer, Monsieur le Rédacteur », etc..

Pour tout esprit impartial^ce qui se dégage, je crois, du long récit qu'on vient de lire et de la lettre apologétique qui le termine, c'est que Clemenceau ne fut pas, comme l'ont supposé, bien à tort, quelques-uns de ses adversaires, le complice des assassins de Lecomte et de Clément Thomas. Il n'avait rien d'un crimmel. Il fut tout simplement un politicien qui vit du suffrage universel et cherche à ne pas trop déplaire à se3 électeurs. Il s'efforça, ce qui aux époques troublées n'est pas sans danger pour soi-même — et pour les autres, — à ménager la chèvre révolutionnaire et le chou gouvernemental. Et dans cette politique tortueuse, ondoyante, il révéla (ceci me paraît très important à constater) une remarquable ignorance de Pâme populaire, une stupéfiante naïveté de libérâtre et une absence complète de ces qualités et de ces dons qui, pour ne pas être oratoires, n'en apprennent pas moins à un homme à prévoir et à gouverner.

Quoique le Comité central l'eût mis en accusation, Clemenceau ne sortit pas de cette tragique aventure du 18 mars avec une popularité trop compromise, et il ne négligea rien, dans la suite, pour l'augmenter.

Le 20 mars, dans cette fameuse séance où Jules Favre parla du « niveau sanglant qui est dans la main d'une minorité factieuse )),avec MM. Langlois, Brisson, Léon Say, il déposa un projet de loi tendant à autoriser Télection d'un conseil municipal de Paris composé de quatre-vingts membres, et il fut un des signataires de la convention entre les représentants de la Seine, les maires et adjoints et le Comité central, convention qui fixait au 26 mars les nouvelles élections municipales. Elu à ce scrutin, il donna sa démission de député et de conseiller, après avoir vainement essayé d'amener un rapprochement entre Paris et Versailles. Lorsqu'à la suite de ces inutiles tentatives, dans lesquelles, de part et d'autre, on montrait d'égales exigences, fut formée la j[jigue d'Union pour les droits de Paris^ l'ancien maire* de Montmartre en fut un des membres les plus actifs.

Le 23 juillet 1871, le quartier Clignancourt Tadopta comme conseiller municipal. Montmartre s'obstinait à lui rester fidèle. Tour à tour secrétaire, vice-président, président du conseil municipal, il prononça, au mois de novembre 1875, en prenant possession du fauteuil présidentiel, un discours où s'affirmaient ses idées, je veux dire celles de son parti, et dans lequel il disait, entre autres choses :

« Le caractère dominant de notre politique municipale, — et en cela surtout nous sommes les vrais repré sentants de Paris, — c'est d'être profondément imbue de l'esprit laïque, c'est-à-dire que, conformément aux traditions de la Révolution française, nous voudrions séparer le domaine de la loi, à qui tous doivent obéis-

sance, du domaine du dogme, qui n'est accepté seulement que par une fraction de citoyens. »

a Pratiquons donc notre droit. Montrons à tous ce que peuvent l'application aux affaires, le travail, le désintéressement, la probité. Mettons notre gestion à Tabri de toute critique ; associons, par la liberté et la publicité de nos discussions et de nos actes, la cité tout entière au contrôle incessant de ses élus. Nous aurons par là victorieusement gagné la cause des franchises municipales, et réalisé pour toujours cette belle promesse si longtemps ajournée : Paris aux Parisiens, pour le bien de la France et de la République. »

Cette habile mise en œuvre des vieux clichés du jacobinisme eut les résultats qu'on pouvait en espérer. En France, il vaut infiniment mieux pour un homme politique annoncer comme prochaines des réformes impossibles que réaliser sans retard des réformes essentielles. L'électeur, ce roi d'aujourd'hui plus sot que tous ceux qui Font précédé, s'étonne qu'on le trompe, et il ne demande qu'à être trompé.

Clemenceau fut élu, le 20 février 1876, député du dix-huitième arrondissement dans le quartier des Grandes Carrières (politiques) où s'était faite la sienne. Son discours, très beau comme forme, en faveur de l'amnistie, le 16 mai 1876, commença sa réputation, qui pendant quinze ou vingt ans ne devait que grandir.

Dans le journal comme à la tribune, Clemenceau apportait des qualités « extérieures » qu'on n'était pas

habitué à y voir. Il n'avait pas, comme Gambetta, le moule oratoire^ la période ample, sonore et creuse. Sa voix, un peu aiguë, ne s'y prêtait pas, ni cet essoufflement,dissimuléavec beaucoup d'habileté, qui Tobligeait à s'arrêter à intervalles très rapprochés pour reprendre son élan. Il procédait par petites phrases, courtes, incisives, dans lesquelles Tidée était concentrée. En apparence, aucune préoccupation d'art dans ses discours d'un art d'autant plus sûr qu'il ne se montrait pas. Pas d'autre procédé qu'une dialectique très sûre, sans inutile apparat, et, dans l'attaque, une merveilleuse vigueur, un entrain endiablé, et comme une sorte de joie à foncer sur l'adversaire, à le cribler de coups d'épée.

Un grand talent sans contredit, auquel il était difficile de résister, mais un talent négatifs aussi admirable que peut l'être ce qui est faux et stérile. Comme fond de ces pages si finement ciselées, les théories d'un Homais qui aurait été, par aventure, un homme d'esprit et un styliste. Du Robespierre et du Rousseau délayés dans de l'eau-de-vie. Pas la moindre compréhension des intérêts, intérieurs ou extérieurs, du pays. La politique aveugle et sotte d'un sectaire qui n'a rien étudié, rien observé, rien compris. Un teinpérament fait pour démolir et incapable de construire. Et une sorte de dilettantisme perfide et rageur de politicien raté qui ne peut pas arriver au pouvoir et ne se résigne pas à y laisser les autres.

Voilà ce qu'était Clemenceau lorsqu'il prononçait à la tribune ses premiers discours, si remarquables pajr

leur littérature et, à n'en retenir que les idées et les tendances, si niais et si dangereux.

Jamais homme ne devait rester plus fidèle à ses débuts ni fairQ, avec autant de talent, autant de mal.

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meilleurs amis de l'auteur, Aristide Hignard, et que chantait le baryton Charles Bataille :

En partant du bord, Vous voyiez naguère Pleurer sur le bord Votre vieille mère !

Dans son triste adieu, A la sainte Vierge Elle a fait le vœu De brûler un cierge,

Si son pauvre fils, Sauvé de Forage, Revient du rivage.

Revient au pays I

Hardis matelots.

Montez dans la hune, Pour chercher la dune Au milieu des flots.

Alerte !

Alerte, enfants, alerte l Le ciel est bleu, la mer est verte.

Alerte ! alerte !

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire défaire remarquer à ceux qui viennent de lire cet extrait de la Chanson des {jabiersy combien nous devons nous féliciter que Jules Verne ait sagement renoncé à faire des vers.

Après avoir essayé de la poésie, qui ne lui procura que de médiocres satisfactions, il se tourna vers le théâtre. Avec Pitre-Chevalier, brave homme de lettres qui n'avait rien d'un pitre ni surtout rien d'un chevalier, il

écrivit une pièce intitulée : « Pierre qui roule n'amasse pas mousse », et qui fut insérée, faute de mieux, dans le Musée des Familles.

Les mines de la Californie attiraient alors de toute l'Europe des aventuriers, des gens de sac et de corde, qui, après avoir mérité la corde, allaient obtenir le sac, et aussi un assez grand nombre d'imbéciles qui, là comme ailleurs, devaient être dupes. Les deux auteurs représentaient, dans leur comédie, un bon bourgeois, qui partait pour la Californie et en revenait victime de ses illusions, plus pauvre qu'auparavant. Dans le même volume du Musée des Familles y Jules Verne donnait une nouvelle mexicaine, Martin Paz, dans laquelle on peut constater une habile mise en scène et des qualités très dramatiques.

La première pièce jouée — car il en avait déjà écrit un grand nombre qu'il garde encore en portefeuille — fut représentée au Théâtre Historique. Elle avait pour titre : les Pailles rompues. On prétend qu'Alexandre Dumas fils y collabora. C*est une erreur. Le seul collaborateur de Jules Verne en cette occasion, ce fut l'auteur de Monte-Cristo qui, sur la recommandation du chevalier d'Arpentigny, le célèbre chiromancien, reçut la pièce du débutant et la joua, non sans y avoir fait — car c'était assez son habitude, — quelques changements.

Comment Alexandre Dumas était-il devenu directeur? Puisque l'occasion m'est offerte de consacrer quelques lignes à cette partie, assez peu connue, de l'existence ^i fertile en métamorphoses du grand romancier, je

n'hésite pas à en profiter. Je pie vois aucun avantage, ni pour iiioi, ni pour le lecteur, à m'enfermer dans le cadre étroit d'une biographie.

Pendant une répétition des Mousquetaires hVkmhigMy Alexandre Dumas, toujours entraîné vers de nouveaux projets, confia à Hostein, alors chargé de la mise en scène, son désir, son intention de créer un théâtre.

Il fallait pour cela beaucoup d'argent. Hostein, qui était un habile homme, en trouva. Pour lui en témoigner sa gratitude, Dumas s'empressa de le nommer directeur, aussitôt qu'il eut obtenu, grâce à la protection du duc de Montpensier, le privilège quil sollicitait.

La nouvelle salle avait été appelée Théâtre Montpensier ; mais, sur le désir de Louis-Philippe,le nom fut changé en celui de Théâtre Historique.

Une société dont les gérants étaient MM. Ardouin et Bourgoin, et Vedel,ancien directeur du Théâtre-Français, acheta — pour six cent mille francs — le terrain sur lequel s'élevaient, boulevard du Temple^ l'hôtel Foullon et le cabaret de l'Epi-Scié, où se réunissaient des marchands de contre-marques et, dans une petite salle, qui ne s'ouvrait que sur un mot de passe, des repris de justice et des forçats libérés. En quelques jours la pioche et le marteau des démolisseurs détruisirent ce repaire de mercantis et de galériens, mais on détruisit également , et c'était plus regrettable, le merveilleux salon de l'hôtel Foullon, décoré, avec un goût exquis, de lambris sculptés.

L'architecte Dedreux et le peintre décorateur Sochan

avaient été chargés de la construction et des ouvrages

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Des marchands duvoisinage avaient eu ridée d'offrir, à des prix très abordables, des bottes de paille sur lesquelles on essaya de dormir. Des lanternes venues on ne sait d'où, des lampions allumés çà et là, fournirent un éclairage insuffisant, mais très pittoresque, à ceux qui préféraient veiller.

Le lendemain, il y avait autour de ces malheureux, fatigués, transis par une nuit d'hiver passée à la belle étoile, tout un petit peuple de cafetiers, de mitrons, de pâtissiers. Les charcutiers eurent leur tour à midi. On aurait nourri pendant une semaine la population d'un assez gros village avec ce qui se débita, ce jour-là, de gâteaux, de petits pains, de brioches, de tablettes de chocolat, de cervelas, de tranches de jambon, de pâtés froids, etc., etc.

Un camelot un peu poète, qui faisait queue, comme les autres, depuis le matin, eut l'idée, après avoir réservé sa place, de courir à une petite imprimerie de la rue de la Harpe, où il était fort connu. Il en revint, deux ou trois heures après, avec une chanson, composée par lui dans le trajet, imprimée précipitamment, et qui, vendue à profusion, eut un succès énorme.

Comme on va en juger, cette chanson pourrait difficilement passer pour un chef-d'œuvre ; mais elle n'est pas beaucoup plus bête que la plupart de celles qu'on chante aujourd'hui, et le brave homme qui la composa dans le seulbut de gagner une vingtaine de francs ne se donnait probablement pas pour un rival de Béranger ou de Nadaud •

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