‹ Avant la gloire: leurs débuts. 2e sérieChapitre 8 sur 20 · LE THÉÂTRE DUMAS · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DUMAS

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(La Môle) était excellente, et la pièce, à laquelle assista le duc de Montpensier, dura de six heures du soir à trois heures du matin, ce qui, pour ceux qui avaient payé soixante-quinze centimes, représentait à peu près deux sous par acte. Ils ne pouvaient pas dire qu'on les avait volés.

Ce fut la plus belle journée du Théâtre Historique, qui compta parmi ses acteurs — avec Varney comme chef d'orchestre, — Mélingue, Lacressonnière, Rouvière, Barré, Colbrun, Laferrière, M^^s Perier, Atala Beauchène,PeTSon,ioyidLles Girondins ^Catilina y Monte-Cristo^ la Jeunesse des Mousquetaires ^ la Marâtre de Balzac, et, après deux ans de luttes et d'efforts malheureux, n'échappa aux griffes des syndics de faillites que pour tomber entre les mains des entrepreneurs de démolitions.

Parmi les pièces qui y furent représentées, je ne crois pas qu'il y en ait eu de plus ignorées que les Pailles rompues. Cette opinion sera certainement partagée par Jules Verne, qui a obtenu, avec le Tour du Monde en qualité -vingt s jours, un des plus grands succès dramatiques du siècle et qui a le droit de ne pas manifester une trop vive admiration pour ses premières tentatives.

Après une assez longue période de piétinement sur place, pendant laquelle il fut quelque temps secrétaire général du Théâtre lyrique, sous la direction Emile Perrin, et que remplirent sans profit des œuvres peu remarquées et parfois remarquables — comme un « Drame dans les airs » publié parle Magasin pittoresque ^ — l'auteur encore très obscur des Pailles rompues fit jouer au Vaudeville, le i«' juin 1861, une comédie en trois actes,

oration avec Charles lit Mobilier, et Victoute au rôle de consur Taf fiche.

'je est curieuse. Elle s conséquences d'un

France, qui a été, en e nom d'île Maurice, e de se mettre en rèinglaise relativement ue son mariage, aué de nullité, fait tous iser sa situation et y ordée par la loi, le aurait plus été que la

nt la vie se passe à jagée à épouser un )'il réussit à la retenir ; elle s'y prête un peu, r un mariage qui ne

mais ces deux pièces aps n'en valaient pas )endant les quelques s ignorer Onze jours es situations dramaaractériser plus tard *es.

Jules Verne à cette époque fréquentait assidûment la Bourse. Il avait songé jadis, aussi aventureux que ses héros, à partir pour la Californie, afin d'y chercher de Tor ; mais la Californie était trop éloignée. Puisqu'il ne pouvait être mineur, il se résigna à devenir coulissier. Il faisait des reports et des livrets d'opéra-comique, des vaudevilles et des opérations à terme. Il mêlait la littérature à la finance. Ni Tune ni l'autre ne lui rapportaient beaucoup.

En réalité, quoiqu'il eût débuté dans les lettres depuis une douzaine d'années, il cherchait encore sa voie, lin de ses meilleurs amis, dont l'influence sur lui fut très grande et très heureuse, l'aida à la trouver.

Depuis longtemps Jules Verne était lié avec Nadar, plus âgé que lui de quelques années. Il y avait entre ces deux hommes qui se ressemblaient si peu une vive sympathie.

Félix Tournachon qui avait préféré — et on le comprend sans peine — s'appeler Nadar, était un de ces esprits remuants, hasardeux, qui essaient de tout... et de tout d'une manière originale. Tour à tour journaliste, secrétaire de Charles de Lesseps, fondateur de la Revue comique en 1849, romancier, faiseur de pantomimes, historiographe de la Bohème et de Murger, dessinateur, caricaturiste, photographe, dans aucune de ces situations il ne s'était montré banal.

Vers 1862, il fut soudainement atteint de cette a^ros^omanie que nous voyons aujourd'hui exercer tant de ravages. La théorie du plus lourd que Vair qu'ilavait adoptée, il la défendait avec une passion et une ténacité qui lui

attirèrent d'assez nombreuses épigrammes, parmi lesquelles celle-ci, intitulée : « Conseil à un photographe » :

Soyez moins sublime, ô Nadar I Ne quittez plus notre planète.

C'est bon pour ce fou de Godard :

Soyez moins sublime, ô Nadar I Si vous tombez du ciel de Fart, Adieu l'artiste et ses lunettes !

Soyez moins sublime, ô Nadar !

Ne quittez plus notre planète.

Nadar laissait dire et prêchait la foi nouvelle. Le 30 juillet 1864, après deux ou trois années d'apostolat, il réunissait chez lui les plus fidèles de ses disciples, et le lendemain paraissait dans la Presse un manifeste qui commençait par ces mots : « Ce qui a tué, depuis quatre-vingts ans tout à l'heure qu'on la cherche, la direc- . tion des ballons, c'est les ballons (sic). » Ce manifeste, incisif comme un pamphlet, violent coname une déclaration de guerre, fut répandu à profusion. Le savant Babinet, qui aimait assez les théories nouvelles, même quand leur justesse était douteuse, fit des conférences pour soutenir l'aufo/ocomo^ion.

Pendant ce temps, Nadar, infatigable, multipliait les conversions, encourageait ses collaborateurs et, pour trouver de l'argent contre les ballons, que devait remplacer la fameuse machine plus lourde que Pair, fabri- . quait un ballon de 6.000 mètres cubes, le Géant, exhibé au Champ-de-Mars et dans lequel on allait entreprendre de longs et intéressants voyages.

Le premier de ces voyages eut lieu le 4 octobre 1864.

Treize voyageurs faisaient partie de l'expédition : Nadar, Jules de Saint-Félix, Thirion, Saint-Martin, E.Delessert, Jules Verne... et un nègre. Pourquoi ce nègre? Je ne me charge pas de l'expliquer.

Comme on ne savait combien de temps on resterait en route et sur quelle terre lointaine, civilisée ou barbare, le ballon aborderait, on avait emporté, pour ne pas être pris au dépourvu :

io Une imprimerie ;

2° Des provisions de bouche^ des volailles, un coq de bruyère, des pigeons, des radis, du blé, des poules vivantes, des canards, des gigots, du muscat de Lunel, du vin de Malaga... et des appareils à faire les sorbets ;

3^ Des fusils et des carabines (mais pas de canons) ;

4o Des lettres écrite» en sept langues : latin, anglais, allemand, russe, tchèque, italien et espagnol.

Les voyageurs emportaient des volailles crues, et ils étaient obligés de les manger sans les faire cuire, car le 4® article du règlement leur interdisait d'avoir sur eux des allumettes et aucune matière inflammable.

Il ne reste qu'un petit détail à ajouter : le ballon descendit à Meaux.

Nous pouvons juger de l'impression que produisit le fantastique nautonier du Géant sur Jules Verne par le portrait qu'en a tracé celui-ci dans son roman De la Terre à la Lune, et que je cite d'autant plus volontiers que c'est une de ses meilleures pages.

Nadar dans le roman s'appelle Michel Ardan.

« C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà, comme ces cariatides qui por-

tent des balcons sur leurs épaules. Sa tête forte, véritable hure de lion, secouait par instants une chevelure ardente, qui lui faisait une véritable crinière. Une face courte, large aux tempes, agrémentée d'une moustache hérissée comme les barbes d'un chat et des petits bouquets de poils jaunâtres poussés en pleines joues, des yeux ronds un peu égarés, un regard de myope, complétaient cette physionomie éminemment féline. Mais le nez était d'un dessin hardi, la bouche particulièrement humaine, le front haut, intelligent et sillonné comme un champ qui ne reste jamais en friche. Enfin un torse fortement développé et posé d'aplomb sur de longues jambes, des bras musculeux, leviers puissants et bien attachés, une allure décidée, faisaient de cet Européen un gaillard solidement bâti, « plutôt forgé que fondu », pour emprunter une de ses expressions à Fart métallurgique.

« Les disciple» de Lavater et de Gratiolet eussent déchiffré sans peine sur le crâne et la physionomie de ce personnage les signes indiscutables de la combattivité, c'est-à-dire du courage dans le danger et de la tendance à briser les obstacles ; ceux de la bienveillance et de la merveillosité, instinct qui porte certains hommes à se passionner pour les choses surhumaines ; mais, en revanche, les bosses de l'acquisivité, ce besoin de posséder et d'acquérir manquaient absolument.

« Pour achever le type physique du passager de l'^lN lanta^ il convient de signaler ses vêtements larges de forme, faciles d'entournures, son pantalon et son paletot d'une ampleur d'étoffe telle que Michel Ardan se surnommait lui-même « la mort au drap », sa cravate

lâche, son col de chemise libéralement ouvert, d'où sortait un cou robuste, et ses manchettes invariablement déboutonnées, à travers lesquelles s'élançaient des mains fébriles. On sentait que, même au plus fort des hivers et des dangers, cethomme là n'avait jamais froid — pas même aux yeux.

(( D'ailleurs, sur le front du steamer, au milieu de la foule, il allait, venait, ne restant jamais en place, « chassant sur ses ancres », comme disent les matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant ses ongles avec une avidité nerveuse. C'était un de ces originaux que le Créateur invente dans un moment de fantaisie et dont il brise aussitôt le moule. »

On ne se trouve pas impunément en contact avec une personnalité aussi vigoureuse et aussi « rayonnante ».

Par des imitations d'Edgar Poë, par quelques nouvelles à demi fantastiques données çà et là, Jules Verne était entré, mais un peu au hasard et sans y attacher d'importance, dans le véritable genre qu'il devait illustrer. Je suis convaincu que Tinfluence de Nadar, l'atmosphère de fantaisie scientifique dans laquelle il vécut à côté de cet illuminé, qui semblait sortir d'un conte d'IIoffman, transforma en dessein bien arrêté, en parti pris, en obsession, sans même qu'il s'en soit rendu compte, ce qui n'avait été qu'une banale tentative, essayée après bien d'autres. Il me paraît incontestable que Cing semaines en ballon, le premier romance extraordinaire » de cette inépuisable série qui dure encore, fut inspiré par les paradoxes aérostatiques de Nadar.

A l'époque où Jules Verne, son roman terminé, se

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préoccupait d'en tirer le meilleur parti possible, il existait à Paris un éditeur fort habile, auteur de plusieurs ouvrages remarquables, publiés sous le pseudonyme de Stahl, et qui n'était un bon commerçant que parce qu'il était aussi un fin lettré.

Depuis qu'il avait fondé, vers 1840, sa librairie, Jules Hetzel, qui trouvait le temps de lire et de juger les livres qu'il vendait, s'était particulièrement préoccupé de cette question si délicate de la « littérature d'étrennes ». Il avait été frappé de la multitude d'œuvres insignifiantes qui, dans la dernière quinzaine de décembre, inondaient toute la France.

Comme aujourd'hui, caries choses malheureusement n'ont pas beaucoup changé, des spécialistes, recommandés par leur absence de style et la ihodestie de leurs prétentions, des vieilles dames ou des auteurs trop jeunes, publiaient, au rabais, de ridicules historiettes qui atteignaient aux dernières limites de l'imbécillité. De ce flot de sottise émergeaient quelques œuvres intéressantes, qui n'étaient pas toujours les plus appréciées.

Sans donner aux enfants, qui veulent avant tout être amusés, les oraisons funèbres-de Bossuetou les tragédies de Racine, dorées sur tranche, sans trop chercher à les instruire, il était possible et facile de leur raconter autre chose que les aventures d un âne, fût-il savant, d'un chien, d'une grande cousine ou d'une petite sœur. Rien n'obligeait un littérateur, quand il s'adressait à eux, à se dispenser de toute littérature.

Voilà ce que pensait Hetzel, et il avait donné luî-

mêmerexemple de ce qu'il désirait pour sa petite clientèle enfantine en publiant les Scènes de la vie publique et privée des animaux et d'autres ouvrages aussi réussis, que les enfants el les grandes personnes lisaient avec le même plaisir. Mais Stahl, on le comprend, ne pouvait pas écrire tous les livres d'étrennes que vendait Hetzel, et il se demandait si la Providence, qui se mêle parfois de nos affaires, ne lui enverrait pas un brave homme de littérateur qui saurait écrire en bon français, même pour des petits garçons et des petites filles, et qui serait àla fois instructif comme un vieux savant et amusant comme un bon romancier.

Sur ces entrefaites, Jules Verne, recommandé par Alfred de Bréhat, se présenta dans le cabinet de l'éditeur, en portant sous son bras le manuscrit de Cinq semaines en ballon.

Ainsi se trouvèrent réunis, vers le milieu de Tannée 1862, un auteur qui était en quête d*un éditeur, et un éditeur qui cherchait un écrivain ; et ces deux hommes allaient former une association qui fût à Tun et à l'autre également profitable. Un livre et un littérateur ont l'importance des jugements qu'on porte sur eux et valent ce qu'on les paie. Nadar avait inspiré Jules Verne, Hetzel le devina.

Publiées comme livre d'étrennes en 1863, Cinq semaines en ballon eurent un succès énorme, auquel l'auteur n'était pas encore habitué, et dont il éprouva une vive surprise. Peut-être ne s'était-il pas aperçu — car un littérateur se fait illusion sur ses qualités presque autant que sur ses défauts — de tout ce qu'il y

204 IVANT LA GLOIRE

avait de nouveau et de profondément original dans ie genre qu'il inaugurait.

Pour qui connaît Thistoire du roman en France, cette originalité ne paraîtra pas douteuse.

Notre ancienne littérature compte dix ou douze écrivains, presque tous médiocres et fort ignorés, dont certaines œuvres peuvent être rapprochées de celles de Jules Verne.

Sans parler de Cyrano de Bergerac, très connu depuis que M. Edmond Rostand, qui venait de le découvrir, a révélé son existence à la plupart des Français, l'abbé Bordelon, qui disait ingénument : « Je sais que je suis un mauvais auteur ; mais du.moins je suis un honnête homme », avait publié Gongamou V homme prodigieux transporté sur la terre et sous les eaux y et, en 1753, les Imaginations extravagantes de M, Ouffle. La même année paraissait le Voyage de Nicolas Klimius dans le monde souterrain^ — ouvrage tiré de la bibliothèque de M. B. Abelin et traduit du latin par M. de Mauvillon.

Un des plus curieux livres de Restif de la Bretonne et que Tauteur appelle un « roman physique » a pour titre : la Découverte australe par un homme volant ou le Dédale français (1781). On y retrouvait quelques traits du fameux roman anglais, les Hommes volants^ dont la traduction, par M. de Puisieux, avait paru en

Plus près de nous, Boistard a donné, dans le Musée des familles^ des nouvelles fantaisistes à allures scientifiques.

Les œuvres que je viens d'énumérer et deux ou trois autres .qu'on pourrait y ajouter encore, offrent en général le même caractère : ce sont des imitations plus ou moins ingénieuses de Swift ou de Rabelais, dans lesquelles les auteurs n'ont d'autre but que des placer, dans un cadre absolument factice, des satires dirigées contre leur siècle ou leur nation.

Ainsi, dans les Imaginations extravagantes de M, Ouf fie, Tabbé Bordelon ridiculise la manie du surnaturel, et Restif de la Bretonne peuple sa Terre australe d'hommes-ours, d'hommes-chiens, etc^, — pour essayer de prouver, ce qu'on savait déjà, que la plupart des hommes ne se distinguent que très incomplètement des animaux auxquels ils ont la faiblesse de se croire supérieurs.

Il y a, comme on voit, une certaine analogie dans les titres, en même temps qu'une différence absolue dans les sujets traités.

Ce qui constitue la personnalité littéraire de Jules Verne et permet d'attribuer à son œuvre une place à part, c'est le mélange du fantastique apparent et du réel, et ce qu'on pourrait appeler l'invraisemblance du vrai.

En le lisant on avait le double plaisir que procure la recherche de l'extraordinaire et la curiosité des problèmes scientiflques. L'imagination étaitvivement frappée, et la raison ne protestait pas.

Pour comprendre l'attrait qui se dégageait de ses œuvres, il n'est pas inutile de savoir comment il les écrivait.

AVANT LA GLOIRE. — Il 6**

Un écho, un fait-divers, une menue anecdote perdue dans un journal et qui pour la plupart des gens passait inaperçue, lui donnait son sujet. Ainsi le Tour du Monde en quatre-vingts jours est né d'une annonce de Tagence Cook.

Le sujet choisi, l'intrigue suffisamment charpentée, la documentation commençait, complète, minutieuse, très longue. Et Fauteur arrivait avec ce procédé et cette méthode à une rigueur scientifique, dans Tensemble et dans les détails, qui lui valut d'être fort apprécié par des savants authentiques, officiels, comme l'astronome Janssen et le mathématicien Joseph Bertrand, pour ne citer que ceux-là.

A ces côtés de vulgarisateur très sûr, il ajoutait à un très haut degré le sentiment de la situation dramatique que l'homme de théâtre avait appris au romancier.

Enfin le style clair, facile, vivant — style de reporter exceptionnellement doué — était bien celui qui convenait à un écrivain qui n'avait pas la prétention de s'adresser à des délicats et des raffinés, mais à un public qui veut comprendre vite et cherche dans un livre, non la perfection de la phrase, mais la variété des épisodes et l'intérêt du drame.

Ces qualités, que l'on trouve dans tous les livres de Jules Verne et qui apparurent dans le premier, conquirent tous ces jeunes lecteurs, qui, jusqu'alors, n'avaient pas été gâtés^ Les enfants, plus difficiles à satisfaire qu'on ne pense, et qui sont parfois des juges fort clairvoyants, eurent désormais leur grand homme.

Cette gloire, faut-il Favouer ? ne parut pas suffisante à Jules Verne.

On prétend que, voulant augmenter la taille de ses admirateurs, — quoique beaucoup dans le nombre fussent déjà très loin de leur enfance, — il rêva une série de romans dans laquelle il aurait étudié la société de son temps.

En homme pratique et en libraire avisé, Hetzel le ramena dans le bon chemin, celui qui conduit à la réputation et à la fortune.

— Mon cher ami, lui dit- il, croyez-en ma vieille expérience. Gardez-vous bien d'éparpiller vos forces. Vous venez, sinon de fonder un genre, tout au moins de renouveler, d'une façon piquante, un genre qui paraissait épuisé. Labourez ce sillon que le hasard et votre génie naturel vous ont fait découvrir. Vous y ramasserez beaucoup d'argent et de gloire, à condition de vous y tenir et de ne pas vous égarer, comme tant d'autres, dans les chemins de traverse, qui ne noènent à rien. Voilà qui est convenu. A partir d'aujourd'hui, vous me donnerez deux romans par an. »

On signa le traité le lendemain.

Auteur, éditeur et public s'en sont également bien trouvés.

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Tant qu'un écrivain ne vend pas ses livres, rien ne prouve, pas même à lui, malgré la vanité professionnelle, qu'il a du talent. L'importance du tirage fait foi, e t nul homme de bon sens ne saurait rien lui répliquer. Au-dessous du premier mille, à peine si on existe. On est « éminent » à la quatrième édition, et « illustre » à la vingtième.

L'argent gagné^ tel est, dans ces études, le critérium dont je me suis servi, comme le public, comme la critique. J'ai admis que la gloire ne commençait réellement pour un littérateur— bien après la publica^tion de livres admirables — que lorsqu'il devenait, même avec des livres moins bons, mais plus connus, un notable commerçant.

Si on objecte que rien n'est bête comme le succès, entendu de cette manière, je me contenterai de répondre que je ne l'ignorais pas, et qu'il m'a été fort agréable d'en donner de nouvelles preuves.

Paul Margueritte qui, ainsi que bien d'autres, devait connaître et savourer longtemps l'injustice du public, si indulgent pour les médiocres, est né à Laghouat (Algérie) en 1860.

Une partie de son enfance s*écoula à Alger, où son père était en garnison, dans une maison qu*a fait revivre une des pages les plus émues, les plus pénétrantes, du Jardin du Passé :

« Voici la grille, la petite porte à côté de la grande :

elle est ouverte, et tout le jardin vert apparaît. Là-bas, au fond d'une avenue de platanes, blanche derrière son balcon, balustré à jour, je reconnais la maison d'antan.

a C'est bien cela : le jardin semble avoir gardé les mêmes lignes. Les platanes ontgrandi, ils interceptent le soleil. L'ensemble conserve son air paisible ; seulement on n'entend plus le grincement de la noria, le pas de la mule aux yeux bandés qui tirait Teau de la citerne. Et les tourterelles roucoulant tout le jour dans le grand acacia ne gémissent plus. La maison est fermée. Le jardin est vide . »

Au lycée d'Alger où il commença ses études, Paul Margueritte ne se révéla que comme un cancre, dont l'incapacité et le mauvais vouloir paraissaient incurables. Il manifesta un tel dégoût pour la classe de huitième qu'on fut sur le point de la lui faire tripler : ce qui de mémoire de professeur ne s'était jamais vu.

Les observations l'ahurissaient, et il ne comprenait rien à la discipline. Il se demandait — les enfants ont de ces curiosités — à quoi pouvaient bien servir ces hommes sévères et ennuyeux qui, à demi enfermés dans une chaire, parlaient tantôt en grec, tantôt en latin, donnaient des devoirs, faisaient réciter des leçons et empêchaient leurs « victimes » de dessiner des caricatures sur les cahiers de brouillon, d'attraper des mouches, de taillader les bancs à coups de canif, ou de fixer au plafond de petites figurines de papier, que le moindre souffle de vent agitait, douait, pendant quelques secondes, d'une âme légère et quasi fantastique.

Sa véritable éducation d'enfant, ce ne fut pas le lycée

qui la lui donnay mais la terre ardente et réclatant soleil .de cette Algérie que ses livres devaient si souvent évoquer. Il se grisa de sa couleur et de sa lumière. Il garda au fond de Fàme et pour toujours, comme tous ceux qui savent voir, ses paysages divers, les maisons semblables à d*énormes blocs de craie, les rues escarpées et ombreuses d*où s'exhale une odeur de musc, le solrougeàtre, les aloès et les cactus, le balancement des palmiers sur leur tige grêle, le vol majestueux et lent des cigognes et la tiède douceur des nuits et la beauté de cette mer où les barques, animées par leurs grandes ailes, glissent entre Tazur des flots et le bleu tendre du ciel.

L'Algérie parla, avec une égale puissance, à son imagination et à son cœur. Il sentit rinvincible charme de cette terre, si captivante que ceux qui Tout connue et l'ont aimée, partout ailleurs éprouvent comme une sen- .sation d'exil.

La mort héroïque de son mari, à Sedan, où, frappé par un obus prussien, il continua à diriger pendant quelques instants sa brigade, obligea M™« Margueritte à se séparer de son fils, à qui on avait fait obtenir une bourse au Prytanée militaire de la Flèche.

Dans cette demi-caserne aux murs percés de grillages, aux portes soigneusement verrouillées, et dont Tunique charme était une cour d'honneur, assez aérée, plantée de gazon, dans ce milieu rude, épris de brimades et de quarantaines, et très dur pour les faibles, le petit écolier de dix ans souffrit beaucoup. Sa sensibilité très viv^, un peu morbide, ne parvenait pas à s'accommo-

der de la brusquerie agressive de ses camarades, de la brutalité du commandement et de ces éternels roulements de tambour qui, dans les corridors sonores, retentissaient du matin au soir.

Là aussi il fut Félève-épave, puni sans savoir pourquoi, qui allait, avec la même attitude ahurie et navrée, de la classe à Tétude, de l'étude à la récréation, et ne se trouvait heureux que lorsque, envoyé par hasard à l'infirmerie, il pouvait y être seul et y dormir tranquille.

Le long séjour que fit Paul Margueritte au Prytanée de la Flèche eut le résultat, qu'on n'avait certes pas prévu, de lui inspirer le dégoût de la carrière militaire. Bachelier, — car on a beau être un mauvais élève, on passe tout de même son baccalauréat, — il déclara énergiquement qu'il ne tenait pas du tout à devenir officier. Toutes les démonstrations auxquelles se livrèrent, pour lui persuader qu'il avait tort, les amis de sa famille furent inutiles, et, en 1880, il entra comme expéditionnaire au Ministère de ITnstruction publique.

Dans ces modestes fonctions, très modestement exercées, il passa inaperçu.

Il allait à son bureau et en revenait, aux heures réglementaires. Il faisait preuve à l'égard de ses chefs et de ses sous-chefs du respect, dosé avec soin, qu'exigent les différents degrés de la hiérarchie. Comme il avait une assez bonne écriture, lisible et courante, on pouvait croire qu'il était un bon employé.

En attendant de publier lui-même des livres, il lisait ceux des autres, et y trouvait un très vif plaisir. Peu à peu s'éveillait en lui cette passion de la littérature /we,

qui, de même que Tambition ou Tamour, a sa fièvre et son ivresse. Les jeunes gens qui ne l'éprouvent pas, à cet âge où Tâme a soif d'enthousiasme et d'admiration, pourront fabriquer des vers ou de la prose, des nouvelles, des contes ou des romans : ils ne seront jamais des écrivains.

Dans un livre, Tous quatre^ qui est plein de lui, Paul Margueritte nous apprend que, dans cette période où, en fréquentant d'excellents maîtres, il apprenait à écrire, — ce qui n'est jamais inutile, — son admiration était allée successivement du romantisme à Técole parnasienne et de Técole parnassienne au réalisme. Vers 1882, au moment où allaient paraître ses premières œuvres, Flaubert et Zola régnaient despotiquement sur son esprit.

On sait que le futur romancier débuta par une pantomime. Il voulut ressusciter une figure qui s'effaçait un peu, celle d'un personnage trop important et trop sympathique pour ne pas nous arrêter quelques minutes.

Tous les manuels classiques nous apprennent où sont nés, où sont morts et ce qu'ont fait pendant leur vie Alexandre, Attila, Omar, Gengis-Khan, Tamerlan, fléaux du genre humain. — Mais qui connaît, même parmi les lettrés, la biographie de Pierrot? qui sait , seulement que Pierrot est notre compatriote, et que, toujoursamoureux, toujours dupé, il peut se vanter plus que personne d'être bien français ?

Les lexicographes, les historiens ont dédaigné cette attachante figure, ou ne lui consacrent que quel-

ques lignes dédaigneuses. Puisque Paul Margueritte avec sa pantomime nous en fournit Toccasion, réparons de notre mieux une grande injustice.

Dans les premières représentations que donnèrent, à la fin du dix-septième siècle, les Comédiens italiens, Pierrot n'existait pas encore. Incarné par Biancolelli, qui au théâtre portait le nom de Dominique, Arlequin avait été en Italie un ignorant, un lourdaud, comme ces paysans de la banlieue de Bergame dont il restait le prototype. Dominique, humilié sans doute de faire la bête pour amuser le public, transforma Arlequin en homme d'esprit. Cette innovation fut assez goûtée ; mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle privait la troupe d'un rôle dont elle avait besoin, celui d'un valet naïf et balourd.

Pierrot naquit, à Paris, sous le grand roi, de cette constatation. Son visage enfariné permet de croire qu'il inaugura ses fonctions par un rôle de garçon meunier.

A côté de Cassandre, d'Arlequin et de Colombine, en plein jour ou au clair de la luné, il promena sur la scène, avec ses yeux en accent circonflexe et sa bouche en 0, un éternel ahurissement ; mais jusqu'à notre siècle on ne sut ni l'utiliser ni l'apprécier à sa valeur. Son heure n'était pas encore venue. On se servit de lui presque uniquement pour parodier les tragédies ou les opéras à la mode. Il fut tour à tour Pierrot-Cadmus, Pierrot-Roland, Pierrot-Tancrède... mais il ne fut pas Pierrot, L'ancien régime ne Ta pas compris.

Après une assez longue absence — comme un grand

seigneur il avait émigré et sous l'Empire il s'était tenu coi — on vit reparaître, vers 1830, notre héros, mais réduit à des rôles insignifiants, dans des mélodrames pyrotechniques, au milieu des fusées et des évolutions militaires, mêlé à des combats et à des sièges, lui qui était Thomme le moins courageux. du monde.

Humilié, méconnu, traité en écuyer de Franconi, Pierrot avait perdu son âme : Deburau la lui rendit.

Ce fut une âme de plébéien, de valet exploité, affamé, battu, en même temps que d'amant trahi.

On le méprise et onle bafoue. Coups de pied, coups de poing, coups de canne, coups débatte, il les reçoit tous, d'où qu'ils viennent, sans protester, comme s'il était né pour les recevoir. Cassandrele rudoie, Arlequin le frappe, Colombine le trompe et le raille, et il reste impassible. Pas un muscle de sa face palote ne bouge. Est-il le valet « honnête et bon » dont parle Jules Janin, et qui, par dévouement et générosité native, se laisse maltraiter? On aurait tort de le croire. Gourmand, paresseux, maladroit, sournois et lâche. Pierrot n'a que jdes défauts et des vices. Il désire se venger ; mais il se sent le plus faible. Il ne se plaint pas. Il attend.

La foule, qui prend toujours le parti des forts, rit de ce paria, et se moque de ce souffre-douleur. Elle ne voit pas ce qui se cache d'amertume et de haine sous son apparente résignation.

Attendez quelques années. Un Pierrot macabre et tragique, une sorte de Ilamlet-Jocrisse va se révéler. Valet de la mort, il est vainqueur de celle à qui personne ne

résiste ; mais, dégoûté de lui-même et des autres, il se pend(l).

Hélas I le pauvre garçon, qu'il le veuille ou uon, ne peut pas mourir. Il faut qu'il vive pour souffrir et pour se venger.

En face de l'immense fenêtre, et séparée des spectateurs par deux draps blancs, qui jouaient sur une tringle, une planche, une rampe en fer-blanc, trois paravents, sur lesquels s'entrelaçaient de vagues verdures,et qui tour à tour représentaient un fond d'appartement, la ville, la forêt ou la mer. C'était la scène — réduite à sa plus simple expression.

A droite, une buvette familière, où un naturel du pays, barnum sans prétention, vendait de la limonade.

La troupe se composait des frères Margueritte, de Stéphane Mallarmé, leur parent et leur voisin, de M"« Geneviève Mallarmé, du poète Mestrallet,aujourd'hui rédacteur à FHôtel de Ville, et de deux ou trois autres amis des « directeurs ».

Pour ne pas augmenter les frais, les acteurs étaient en même temps auteurs, copistes, souffleurs, régisseurs, costumiers, peintres, décorateurs, machinistes, etc.

La saison dramatique remplissait les deux mois de vacances, août et septembre.

Des pièces en vers — on n'en joua qu'une en prose, Gringoire, parce qu'elle était d'un poète — formaient le répertoire : Pierrot posthume, de Théophile Gautier ; Pierrot héritier, de Paul Arène ; les Fourberies de Nérine, de Banville ; le Passant^ de Coppée, là Part du Roi, de Catulle Mendès, etc. On se hasarda même à donner Hernanij mais avec un succès médiocre.

Tous les dimanches, des affiches manuscrites étaient appliquées contre une des piles du pont de Valvins, et le soir, de tous les villages du voisinage, des paysans se dirigeaient vers ce théâtre, dont les représentations un

peu trop littéraires les déroutaient un peu, mais qui avait pour eux l'inappréciable avantage de ne rien .coûter. Vieux et jeunes, tous se hâtaient pour ne pas arriver en retard, et vers huit heures, des petites lanternes brillaient comme des versluisants, dans les sentiers envahis par la nuit.

La foule, après avoir escaladé le petit escalier de bois qu'éclairait ou plutôt que n'éclairait pas une bougie honoraire plantée dans un vieux chandelier de cuivre, s'entassait dans la salle, qui était vite remplie.

Pendant ce temps, des poules, des canards, des ânes, des cochons, éveillés par le bruit des voix et des pas, protestaient à leur manière.

Singulier public que celui de ce théâtre de campagne : des villageois gênés dans leurs costumes du dimanche ; des vieillards qui, pendant la plus grande partie de la représentation, appuyés sur leurs cannes, sommeillaient ; des enfants qui ne comprenaient pas grand'chose à la pièce, mais que les gestes de Pierrot etleis évolutions de Colombine plongeaient dans le ravissement ; des jeunes filles qui minaudaient comme à la Comédie- Française ou à rOpéra; des commères au visage hâlé par le soleil — les joyeuses commères de Vaïvins — t ui tendaient des seins volumineux à leurs nourrissons. 6eux-là n'avaient pas besoin de limonade.

Un soir, on signala un cocher, avec sa houppelande et son chapeau de cuir bouilli. Ce cocher fut très correct, et il eut le bon esprit de ne pas faire claquer son fou^t au milieu d'une tirade.

Devant ces spectateurs peu raffinés et probablement

PAUL ET VICTOR MARGITER ITTE 21^

incapables de sentir tout ce qu'il peut y aivoir de tragique dans une pantomime, Paul Margueritte, couvert d'une casaque blanche, le visage plâtré, avec deux taches noires qui étaient les yeux et une tache rouge qui était la bouche, mima

L'histoire de Pierrot qui chatouilla sa femme Et la fît de la sorte, en riant, rendre l'âme.

Les rideaux glissent sur leurs tringles. Sur la scène, il y a un bahut, une étagère, une table, une chaise, un lit, par terre des bouteilles renversées, et au fond, bien envue, le portrait de Colombine. Pierrot revient deFenterrement, soutenu par un porteur des pompes funèbres, le croque-mort classique, le chapeau penché sur l'oreille, la plaque de fer-blanc attachée àPhabit, le nez bourgeonnant, la trogne rouge, un peu ivre, et très jovial, comme il convient à un homme que la vieille faucheuse n'effraie pas, puisqu'elle le nourrit (1).

Ce croque-mort a la sensibilité verbeuse qui distingue les ivrognes. Il a voulu accompagner Pierrot et, de son mieux, il essaie de le consoler. Après tout, Colombine n'était qu'une femme... safemme! Pourquoi tant se lamenter ? Pierrot se verse un verre, deux verres, trois verres de cognac, et brusquement, indigné de l'insistance de cet étranger qui veut boire avec lui, il le chasse à coups de pied dans le dos et même un peu plus bas.

(1) Ce croque-mort était Mestrallet, qui remplit aussi les rôles du gendarme et de la sage-femme, dans les deux autres pantomimes que Paul Margueritte joua, à Valvins, Pieirot et le gendarme-^ Pierwi et la sage-femme.

La fuite éperdue du croque-mort Tamuse et il rit. Mais quel est ce bruit ?... qui va là ?... Pierrot se dresse, tend Foreille, écoute le silence... et voilà que lui revient tout à coup le souvenir de son crime. Ce crime, dans une hallucination d'alcoolique, il le revit. Il s'approche du lit, et, douloureusement comique avec ses gestes de fantoche qui poursuivent une ombre, ilgarrotte Colombine, Colombine morte, enterrée, mais qui pour lui est toujours là. IlTentend. Il la voit. Il pose la main sur sa bouche, la chatouille éperdument jusqu'à ce qu'elle en meure, dans un dernier sanglot. Et c'est lui qui rit et sanglote et pousse des cris de détresse.

Enfin elle est morte... Pierrot, hagard, le visage convulsé, les yeux pleins de l'horreur du meurtre qu'il vient de commettre, s'étend sur le lit, mais il se relève aussitôt, tout son corps secoué par l'angoisse. Une main invisible le chatouille à son tour. Il veut fuir, échapper à l'horrible supplice. Il court, il saute. Il parcourt la chambre sur la pointe des pieds, puis, sauvé, s'arrête et boit....

Soudain, de tous les coins de la pièce surgit Colombine, et Pierrot, autour de lui, ne voit qu'elle. Elle est l'ombre qui se dessine sur le mur. Elle est la bouteille pressée sur ce cœur qui plus que jamais lui appartient. Elle est le portrait qui s'anime et sourit.

Extasié, les bras tendus. Pierrot lentement s'approche et devant l'image, mort de terreur, de remords et d'amour, il tombe.

Ceux qui ont vu Paul Margueritte dans ce rôle effrayant, avec sa taille très mince, ses longues jambes^

et son visage naturellement mélancolique, assurent qu'il s'y montra excellent.

Son succès d'ailleurs fut très grand, même dans cette salle remplie de paysans, ce qui semblerait prouver que les choses réellement belles vont droit au cœur de la foule ; — mais ce fut un succès local, que signalèrent, en passant, quatre ou cinq journaux, qui excita quelque curiosité dans certains cénacles, mais dont le résultat littéraire fut à peu près nul.

En 1884, Paul Margueritte publia à ses frais chez un imprimeur-éditeur de la rue Perronet, Paul Schmidt, un ouvrage. Mon Père, qui n'était pas, à vrai dire, destiné à la vente, et dans lequel il faut voir simplement une manifestation de piété filiale.

Son véritable début fut Tous Quatre, un roman très touffu, lentement écrit — on s'en aperçoit très vite — et qui parut en 1885.

Alors presque autant qu'aujourd'hui, il était difficile à un inconnu de trouver un éditeur. Paul Margueritte fit d'inutiles démarches auprès des principaux représentants de la corporation et, de guerre lasse, il s'adressa à E. Giraud qui avait fondé, rue Drouot, no 18, la Nou^ velle Librairie parisienne. Quelques jeunes écrivains, Elémir Bourges, Jean Lorrain, Robert Gaze, avaient publié leurs premiers livres dans cette maison d'édition, qui n'en marchait pas beaucoup mieux.

Tous Quatre est l'histoire, assez triste, d'un début littéraire dans lequel l'auleur, sous le nom de Paul Violas, se met souvent en scène. On y trouve quelques portraits — et en général médiocrement flattés — de

222 AVANT LA GLOlBE

jeunes écrivains qu'il ne serait pas trop difficile de reconnaître. A de curieux détails sur les tares professionnelles et la situation misérable du «surnuméraire » de lettres, se mêlait la description d'un ménage, à quatre.

Malgré des maladresses de style et des affectations de réalisme, ce livre, très fouillé, très minutieux, plein de petites witfttions et d'observations aiguës, annonçait une personnalité. On seidut que l'auteur, encore tenu en laisse par des sympathies et ses «dmiratioBS, n'était encore qu'un élève, mais qu'il y avait, dans cet ëlève, 40 quoi faire, plus tard, un maître. L'influence de Zola apparaissait très visiblement. Qu'on en juge par cette page, sur les ports de Marseille : •

<( Les ports aussi faisaient la joie de Tercinet. Tout ce que la vie dégage là d'intensité, de mouvement et de rêve, il le sentait et en jouissait. Le vieux port l'attirait étrangement. Les bateaux se touchaient, comme enlizés dans une vase épaisse, enfoncés les uns dans les autres. L'eau était fétide, couleur sale, d'un vert olive : et une odeur d'excrément s'exhalait, formidable, de la mer.

« Tout le long du quai, strié, par la tension sur le sol, des cordes et des chaînes, des maisons jaunes, cuites parle soleil, ruinées, bordaient la rue. Il y avait là des cabarets où mangeaient les Maltais, les travailleurs du port, il y en avait pour les Italiens, pour les Espagnols, pour tous les peuples.

c( Et de terre à bord, couraient sur les longues planches minces, jetées au-dessus de l'eau, un perpétuel

roulement de brouettes, un passage et un repassage d'hommes courbant le dos sous le poids des gros sacs. Une vie surhumaine s'agitait, suait, trimait là, dans les chargements et les déchargements. Tout grouillait, et de la mer montait la forte odeur mauvaise, comme le relent même du trop plein de vie, de mouvement et d'humanité. »

Pour montrer quel était, en 1885, et dans son premier roman, l'idéal littéraire de Paul Margueritte, j'ai conservé à dessein quelques notes brutales qui déparent cette page et en marquent la date. En 1885, Zola était dieu et Huysmans était son prophète. Le réalisme s'imposait à tous les jeunes comme une religion nouvelle. Ceux qui essayaient de s'en affranchir se sentaient excommuniés, et ils ne savaient plus, dans leur dé^ tresse, s'ils avaient ou non du talent.

Flétri comme immoral par la critique, Tous Quatre cependant ne se vendit pas. Le seul avantage que ce livre procura à Paul Margueritte fut de lui faire obtenir l'appui bienveillant d'Edmond de Goncourt dont il avait dit : « Goncourt, un nerveux, avec une physionomie sérieuse et des yeux qui cherchaient. Il (Paul Violas) Tin» ventait tel. Et certes il pouvait être autre, ce délicat et ce raffiné en qui toute sensation frissonnait, ce peintre, ce poète de tout ce qui ne peut être rendu, de l'insaisissable, de l'au delà. »

Sans vouloir méconnaître la haute dignité littéraire de Fauteur de la Fauslin, on a le droit de dire que la vanité chezlui atteignait d'exceptionnelles proportions, au point, tant elle était excessive, de ne plus paraître

La Nouvelle Librairie parisienne avait fait de mauvaises affaires. Un des principaux commanditaires de la maison était Albert Savine, qui s'était juré de devenir éditeur et qui, malheureusement pour lui et pour bien d'autres, tint son serment. Successeur de Giraud, il hérita de ses auteurs et publia, en 1887, Maison ouverte^ de Paul Margueritte.

En ce temps-là fonctionnait à la Bevtie Bleue un pion qui jugeait les livres sans les comprendre et passait son temps à donner de mauvaises notes à l'élève Zola, à rélève Huysmans, et en général à tous les cancres littéraires qui s'écartaient un peu trop des modèles du grand siècle, le seul qui existât pour lui.

J'ai retrouvé un article de ce pédagogue sur Maison ouverte, et je le reproduis ici comme un exemple de la critique hargneuse et sotte de cet aveugle qui s'était fait expert en tableaux :

« M. Paul Margueritte, dans Maison ouverte^ cherche à décourager les Ecossais. 11 montre que l'hospitalité pratiquée trop largement mène à la ruine, maintenant surtout, au prix où est le beurre. Conclusion plus triste encore, elle fait des ingrats et môme des ennemis. Les hôtes que nous recevons trop bien s'imaginent, si on leur offre des truffes, que c'est pour les humilier. Ce pointde vue avait déjà été fortement accusé au second acte de César Girodot, Le roman de M. Margueritte est écrit d'après la poétique nouvelle qui veut qu'on accumule, pour mettre une idée en lumière, petits détails sur petits détails. Alors on ne nous fait grâce de rien. Tel trait nous semblait à nous suffisamment marqué ;

mais non, le pinceau y doit passer et repasser encore. ï On charge et on surcharge. Cette même poétique recom-

\ mande également le détail vulgaire, la reproduction

^ fidèle du banal et le respect scrupuleux de la verrue qui

r s'épanouit sur ce nez-ci, du furoncle qui se décompose

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la face de runi\ers, avec un peu d'exagération sans doute, que « le maître était descendu au fond de Timmondice ». Il y avait dans ce manifeste une large part d'artifice et de cabotinage ; mais la bonne foi n'en était pas entièrement exclue. Les hommes et surtout lés hommes de lettres sont trop naïfs et trop gobeurs pour ne pas se montrer quelquefois sincères.

Jours d'épreuve (dont la fortune, grâce à M"»^ Adam, fut heureuse) mis à part, Paul Margueritte, avec ses trois premiers romans, avait gagné 250 francs environ — et il était chargé de famille. Si on suppose qu'il avait mis deux ans à \q& écrire, — et c'est évidemment un minimum, — son travailluirapportait un peu moins de douze francs par mois. Résultat déplorable, mais qu'il aurait dû prévoir le jour où il eut la mauvaise idée de recourir à Giraud ou à Savine. Les mauvais éditeurs sont les fossoyeurs de la littérature. Us ne publient pas des livres, ils les enterrent.

Paul Mar guéri tte fit part de ses déceptions, de ses déboires, à Edmond de Goncourt, qui, très timide et par suite très réservé, cachait une grande bonté sous une attitude hautaine et glaciale. Goncourt, dont l'influence était médiocre, pour ne pas dire nulle (1), eut recours au plus serviable patron des jeunes, à celui qui, n'oubliant pas qu'il avait souffert et lutté et qu'on l'avait

(1) Un de mes amis se trouvait, il y a quelques années, dans le bureau du secrétaire de rédaction d'un grand journal, lorsqu'un huissier apporta la carte d'Edmond de Goncourt. « Comment l s'écria le secrétaire de rédaction, c'est encore ce vieux ra* seur!... »

aidé aussi, trouvait à obliger le plaisir que les autres trouvent à nuire.

— Mon petit, dit le vieux maître à Alphonse Daudet, Paul Margueritte que vous connaissez m*a raconté sa vie. C'est un garçon fort sympathique, plein de talent et

court pas les rues, et que, lorsqu'il passe par hasard à votre portée, on aurait tort de se demander s'il est jeune ou vieux, célèbre ou inconnu.

Traité en fonctionnaire de la littérature, Paul Margueritte reçut de Tobligeant et habile éditeur des mensualités, qui furent d'abord de 300 francs par mois. Pour le jeune écrivain qui n'avait plus, depuis 1888, la ressource de son appointement au ministère de l'instruction publique, c'était la possibilité de ne pas bâcler sa besogne, pour recevoir plus vite un paiement escompté d'avance et trop impatiemment attendu.

On s'étonne qu'il paraisse aujourd'hui tant de mauvais livres. Le public en serait moins surpris s'il savait que beaucoup de ces livres ont été écrits à la hâte et au rabais, par des littérateurs que la déplorable organisation actuelle oblige à n'être que^des fabricants de camelote.

Decaux donna dans sa revue, la Lecture^ avant de la publier en volume, Pascal Gé fosse ^ histoire minutieuse et émouvante d'un ménage pauvre qui lutte vaillamment contre la misère, récitplein de mélancolie, mais terminé par un cri d'espérance. Jules Lemaître disait de ce livre qu'il était « dans l'esprit du plus cordial roman anglais », et il le rapprochait de « l'Education sentimentale ».

Pascal Géfosse était en effet une œuvre très simple, sans autres incidents que ceux de la vie journalière, si poignants, si dramatiques pour qui sait les voir et les décrire. L'auteur se dégageait complètement du réalisme. <c Le fameux art naturaliste, écrivait-il dans une de ses premières pages, est une forme de décadence vulgaire

et basse. » Il faisait, avec une attention attendrie, avec un sentiment très délicat des nuances, le roman des existences humbles, cachées, qui ont de petites joies, des joies de détail, espèrent beaucoup, souffrent discrètement et vivent sans éclat et sans bruit .

Amants en 1890, livre mal construit, un peu flou, « invertébré » et qui valait surtout par les côtés épisodiques et par le cadre — de jolies descriptions d'Alger — se rattachait au même genre familier qui rappelait Alphonse Daudet et Dickens,

La Force des Choses^ qui, de même qu'Amants^ parut d'abord dans la Nouvelle Revue ^ fut le premier roman tout à fait supérieur de Paul Margueritte.

L'auteur avait mis pour épigraphe à son livre cette phrase de Tolstoï qui en était la conclusion : « Nous ne sommes maîtres ni de notre vie ni de notre mort. »

Pierre Jorien vit, uni par le cœur sinon par la loi, avec une femme qui est tout pour lui comme il est tout pour elle. Il ne l'a pas épousée, pour ne pas déplaire à sa famille et peut-être aussi parce que l'idée ne lui est pas venue que rien pût ajouter à leur affection. Quand il se décide, afin de légitimer son fils Yvon, à un mariage in extremis^ la mort, qui se hâtait, enlève à la femme cette joie qu'elle attendait, sans oser le dire, depuis bien des années.

Pierre Jorien est terrassé par la douleur. Il lui semble qu'il ne survivra pas à cet anéantissement de tout son être ; mais si, comme on l'a dit, le cœur est un cimetière semé de croix qui rappellent le souvenir de ceux que nous avons aimés, ce cimetière, le printemps le

PAUL ET VICTOR MARGUERlTfE 231

couvre de fleurs, les oiseaux le remplissent de leurs chansons. Les arbres funéraires se peuplent de nids. Les roses et les lilas cachent les tombes. La mousse couvre le nom et l'oubli endort la douleur. Qui de nous peut espérer qu'il sera regretté, je ne dis pas toujours, mais longtemps ?

Sous le coup d'une profonde tristesse que chaque jour, chaque heure diminuent, on se sentait mourir, et tout vous ranime et vous ressuscite. Ce qui était du désespoir devient de la mélancolie, et la mélancolie à son tour disparaît, pour ne laisser place qu'à un besoin de vivre, d'aimer et d'être heureux. Ces éternels rajeunissements du cœur, même après la disparition de ceux qu'on aimait le plus, qui n'en a pas connu la triste et amère douceur !

Lassé de souffrir, Pierre Jorien se laisse inconsciemment dominer, envahir, par l'attrait d'une passion nouvelle, aussi douce, aussi puissante que l'ancienne. Sa solitude dans cette maison qu'un souvenir, une ombre^ ne suffisent plus à remplir, Tépouvante. De toute son âme, assoiffée de tendresse et de bonheur, il appelle la consolatrice, celle qui remplacera la naorte et la fera oublier.

Et c'est ainsi que nos cœurs infidèles,' avec les ruines des amours défunts, construisent des amours nouveaux.

Il y avait dans la Force des Choses un admirable sujet et des pages très belles. Le style y était à la hauteur de la pensée. Pourquoi ce livre démotion et de passion ne put-il obtenir qu'un succès d'estime, malgré les éloges

unanimes de la critique, malgré la respectueuse sympathie qu'avait déjà conquise, dans les milieux littéraires, le jeune écrivain ?

D'abord parce que le public exige, avant d'adopter et de consacrer un nouveau romancier, ajouté à tant d'autres, que son nom et les titres de ses livres aient été longtemps répétés, et qu'à force d'articles et de réclames on l'oblige à les connaître.

Peut-être aussi parce que Paul Mar guéri tte, fin et délicat, très artiste, n'avait pas les défauts qui séduisent la foule — et que, d'autre part, réservé, timide, un peu fier, attendant la gloire que les habiles et les audacieux poursuivent âprement, il vivait à l'écart des salles de rédaction, des cénacles, des chapelles, des groupes ou des sous-groupes littéraires qui fabriquent chaque jour des grands hommes et finissent par les imposer à l'admiration.

Les réputations qui se font simplement en multipliant les œuvres soignées et intéressantes, petit à petit, et en quelque sorte par infiltration^ ont l'avantage d'être durables et l'inconvénient d'être tardives.

Chaque jour, la situation littéraire de Paul Margueritte s'améliorait, grâce à un effort constant et à un très visible parti-pris de ne rien donner qui fût indigne de son talent.

En 1891, il succédait à Jules Tellier au Parti National fondé par Jules Brisson, père d'un des meilleurs journalistes de Paris, et qui a donné lui-même, avec Félix Ribeyre, une histoire, très curieuse, des grands journaux de France. Cette collaboration, peu payée — le

Parti National n'était pas riche — contribua du moins à répandre son nom dans le public.

Le Cuirassier Blanc ^ œuvre extrêmement remarquable, en 1892, Ma Grande^ en 1893, furent des succès de vente — de vente relative — en même temps que des succès littéraires, et facilitèrent à Paul Margueritte son entrée à VEchc de Paris^ heureuse pour lui, heureuse pour le journal.

A partir de cette époque, Testime des lettrés l'imposa de plus en plus à l'attention de la foule, qu'il ne faut pas trop dédaigner puisqu'elle représente le nombre et que, sans elle, au moins en France, les forts tirages sont impossibles. L'Echo de Paris^ le Gaulois, la Revue des Deux-Mondes, donnaient sans cesse son nom — au bas de nouvelles et de romans qu'on s'habituait à lire, et à lire avec plaisir.

De 1893 à 1896, la Mouche, VAvril, Fors VHonneur, Simple Histoire, la Tourmente, une œuvre très belle, le Jardin du Passé, un livre délicieux de sensations, d'impressions et de souvenirs, un recueil d'aquarelles lumineuses et de « grisailles » d'une pénétrante mélancolie, arrivèrent à un chiffre d'éditions bien inférieur à celui qu'obtenaient à la même époque Georges Ohnet ou Marcel Prévost, mais déjà assez respectable.

C'est à ce moment que Paul Margueritte eut à subir une de ces crises morales qui atteignent le cœur et le cerveau, et vous laissent sans force et sans courage. Incapable d'écrire et presque de penser, il eut recours à son frère pour une collaboration qui ne devait durer,

croyaient-ils, que quelques mois ; — mais elle fut si heureuse et si féconde qu'elle devint défmitive.

En quoi consistait cette collaboration ? Pour y répondre, commençons par présenter au lecteur — qui le connaît bien — le plus jeune des deux frères comme nous avons fait pour Taîné.

A vingt ans, en 1886^ Victor Margueritte s'était engagé au 6« spahis^ d'où il passa ensuite aux chasseurs d'Afrique. Reçu avec le n® 1, à Saumur, en 1891, il sortit dans les dragons. Il était en 1896, au moment où il quitta Tarmée, lieutenant de dragons en garnison à Versailles.

Victor Margueritte n'avait jusqu'alors publié que des vers, mais de très beaux vers, taillés dans le marbre, comme ceux de Baudelaire et de Leconte de Lisle. Son début est une plaquette devenue fort rare, Brins de lilas (1882), suivie, deuxansaprès, par cette Chanson de laMer^ publiée aussi chez Paul Schmidt. La critique, occupée ailleurs, ne fît pas grande attention à ce petit volume qui contenait cependant des pièces de premier ordre, comme celle-ci que je prends un peu au hasard :

vagues, dont l'assaut farouche et journalier, Heurte les côtes d'un battement régulier, Vous êtes les coups sourds d'un énorme bélier.

Dans votre va-et-vient houleux, sur les rivages, Vous promenez, avec des hurlements sauvages.

Des roulis de galets et de larges ravages.

Et vers nous, mêlés aux goémons chevelus.

Vous jetez dans le flot sinistre et le reflux.

Les clameurs de tous ceux qui ne reviendront plus.

Car vous êtes un gouffre effrayant de mystère Qui soulève, dans sa cruauté volontaire, , La respiration immense de la mer,

Parfois même, las de colère, ô meurtriers.

Sous les cieux de topaze et d'or coloriés,

Dans un calme effroyable et doux, vous souriez.

Mais c'est pour mieux fourbir, vagues, lutteurs voraces, Contre Thomme, le fils déchu des vieilles races, Les écailles d*azur de vos bonnes cuirasses

Car vous êtes aussi d'éternels combattants t^nnsQtidbMe lond de l'Espace et du Temps !

Cette collaboration des frères Margueritte allait donner d'excellents résultats parce que des deux talents unis elle faisait un talent dans une certaine mesure nouveau, non pas peut-être plus grand, mais plus complet, et doué de qualités qui paraissaient s'exclure.

Coloriste exquis, peintre délicat des ombres et des nuances, Paul Margueritte excellait dans les analyses tenues et fines, caractérisées par la multiplicité des détails. Il était le romancier des intimités, des coins mystérieux de Pâme humaine ; mais on aurait pu lui reprocher de trop s'y complaire. Son style, capable de sentir et de rendre tout ce qui, au fond de notre cœur,, se cache et semble fuir, tombait parfois — car nous avons tous, même les meilleurs, les défauts de nos qualités — dans la préciosité et plus souvent encore dans cette « morbidezza » qui est de la grâce mélancolique, maladive et comme meurtrie.

Victor avait moins de finesse et plus de vigueur. Sa

prose, vivante, ardente et sonore, était celle d'un homme — qu'on me permette cette image — qui s'est fait une plume avec la pointe d'une épée.

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— Votre livre, répondit l'éditeur, se vendra à 6000 exemplaires, ou je ne connais paisî mon métier. Tout ce que nous pourrions essayer comme réclame serait absolument inutile.

Les deux auteurs ne partageaient pas cette opinion. Une discussion s'engagea. Armand Colin, qui était un éditeur fort avisé — quoiqu'il ne Fait guère prouvé dans cette circonstance — mais un homme très violent, s'emporta, fît monter par un de ses commis le traité et le déchira.

Les Mar guéri tte n'en demandaient pas davantage. Ils se hâtèrent d'apporter leur manuscrit à M. Mainguet, Tun des associés de la maison Pion. M. Mainguet, qui est un esprit très fin — et qui connaît lui aussi son métier — comprit immédiatement qu'un livre comme le Désastre pouvait supporter, sans en être écrasé, une publicité très large.

Le résultat ne se fît pas attendre. Douze mille exemplaires furent vendus en moins d'un mois.

Le public, jusqu'alors si rétif, s'avouait vaincu^ et les deux écrivains, fraternellement associés, obtinrent enfin la grande réputation, qu'ils avaient longtemps attendue... et qu'ils méritaient.

La famille de l'auteur des Cornalines est d'origine irlandaise. Un de ses ancêtres suivit en France Jacques II détrôné et chassé de ses Etats. Le nom primitif, O'Foley, se diminua d'une lettre sous la Révolution et devint Foley.

Né à Paris le 9 janvier 1861, Charles Foley ne connut que pendant deux ans et demi — au lycée Condorcet — les douceurs de l'enseignement universitaire. Presque toute son éducation intellectuelle lui fut donnée chez lui, d'abord par un prêtre, 1 abbé Piogey, puis par un ancien communard, Auguste Desmoulins, gendre de Pierre Leroux, et dont l'influence sur son jeune élève fut à peu près nulle.

Auteur dramatique très précoce, Charles Foley composait déjà à sept ou huit ans des pièces dont il était le principal acteur et quelquefois l'unique acteur, dans la petite salle de théâtre que ses parents lui avaient aménagée à la campagne. Je dois ajouter que ces pièces n*ont jamais été imprimées.

:CflABLES FOLEY 239

Quelques années plus tard, vers 1877, il publiait ses premiers vers dans V Artiste^ que dirigeait Arsène Houssaye.

Ces travaux littéraires ne l'empêchaient pas de consacrer deux ou trois heures par jour à des études qui pouvaient paraître plus utiles. Elles aboutirent à un double baccalauréat, es sciences et es lettres, et ce fut Caro — harmonieux rhéteur dont Taine disait : Et verhum caro factum est — qui fit passer au jeune candidat, qui devait le mettre dans un de se» romans, son examen de philosophie.

Esprit très scientifique, le père de Charles Foley voyait avec regret son goût très marqué et trop vif pour les lettres (1). Il le condamna à faire ou plutôt h commencer, sans aucun goût et sans aucune utilité, de vagues études de médecine, pendant lesquelles il fut placé quelque temps dans le service du docteur Labbé à Thôpital Beaujon .

Pendant celte période, Charles Foley publia chez Monnier deux volumes les Saynètes, et, sous le pseudonyme de A. de Nouval, Contes salés.

Les Saynètes parurent en 1884, dans un in-8** carré, très artistique, sur papier teinté, avec des gravures en

(1) Lieutenant de vaisseau, après être sorti de l'Ecole polytechnique, Antoine-Edouard Foley, mort en 1901, avait donné sa démission de marin et s'était fait recevoir docteur en médecine, en 18S5, avec une thèse très remarquée sur le choléra morbus. Il a publié plusieurs ouvrages qui se rapportent surtout à la géographie médicale et un roman océanien, Eik, qui parut une cinquantaine d'années avant le Manage de Loti. Cet homme de très haute valeur, . qui a été un des treize exécuteurs testamentaires d'Auguste Comte, est mort en 1901,

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aimables badinages, — met en scène une jeune fille d'une quinzaine d'années, Jeannine, qui, séquestrée par son oncle et tuteur Argus, en devient éprise, quoiqu'il soit vieux et laid, —elle est àl'âge où Ton aime l'amour plus que l'amant, — et lui adresse, à sa grande surprise, cette déclaration, qui l'embarrasse beaucoup:

Allez, j*ai bien compris quel amoureux souci Vous faisait me veiller et me garder ainsi.

(Elle s'appuie au dossier du fauteuil)

J'ai compris en voyant alors la jalousie

Que j'étais celle enfin que vous aviez choisie.

Je me disais souvent, à l'ombre du vieux mur,

Pour le cueillir, il veut que mon cœur soit plus Inûr î

Je songeais à cela sous Tépaisse ramée

Et je me répétais : « Enfin, je suis aimée ! »

« Il Faime,' » me disaient tous les oiseaux en chœur l

(Avec un joli rire narquois.)

Vous aviez oublié de verrouiller mon cœur !

Vaus auriez pu laisser la porte bien ouverte ; Ni la voix des pinsons sous la ramure verte, Ni le parfum des fleurs, ni l'air du soir si pur, Ni le soleil tout d*or dans le ciel tout d'azur, Ne m'auraient fait sortir.

{Se penchant à V oreille d'Argus.)

Car à moi, mon ivresse.

Se trouve tout entière en ta douce caresse ; Ton regard est pour moi le soleil d'un beau jour ; Ma chanson, c'est ta voix ; mon printemps, ton amour. Va, je m'applaudissais de ton humeur jalouse, Pour un verrou de plus j'étais plus ton épouse !..•

L'éditeur des Saynètes et des Contes mlé& mettait eii œuvre toute espèce de trucs pour vendre ses livres, et il avait su se faire un public qu'alléchaient dea illustrations un peu légères, mais avec de la grâce et de Félégance, et sans la grossièreté voulue des ignobles images qui déshonorent aujourd'hui tant de produits quasi inavouables de la librairie parisienne.

Ce public, par malheur, partit aussi vite qu'il était venu. Au moment où Charles Foley fut édité par lui, Monnier avait encore toute sa vogue, et ces deux premiers volumes rapportèrent à l'auteur près de cinq cents francs, au lieu de lui coûter, suivant Fusage, trois ou quatre fois autant.

Pendant que Monnier publiait ses livres, le cercle Volney faisait jouer quelques-unes de ses pièces, les Bonnes Amies (avec Dieudonné et Marie Legault), Tante Rosalie (où un des principaux rôles fut tenu par Mne du Minil, qui venait d'entrer au Théâtre-Français). La Pêche parut sur cette scène minuscule le même jour qu'une comédie d'un autre débutant, Georges Feydeau, qui, pendant le souper qui précéda la représentation, avait imité, avec autant de talent que de succès, l'acteur Delaunay.

C'était, comme on voit, un assez joli départ, mais il fut malencontreusement arrêté par le volontariat.

Soldat, Charles Foley resta littérateur autant qu'il put. A Rouen, où l'Etat lui fournissait des vêtements un peu amples, mais très chauds, un logement d'où était exclu tout luxe inutile et une nourriture médiocrement délicate mais saine^ il fonda avec quelques-uns de ses

camarades une revue, Paris-^ouen^ qui alla, clopin-clopant, jusqu'à son neuvième numéro et s'honora de la collaboration de Jean Lorrain, qui n'était pas encore célèbre mais aspirait à le devenir.

Après son volontariat^ le jeune écrivain, qui avait eu le temps de réfléchir, comprit que les vers, même quand ils sont bons, ce qui arrive quelquefois, ne peuvent procurer aux malheureux qui s'attardent à ce genre si ingrat ni bénéflces sérieux ni réputation durable. Sans s'interdire de publier de temps en temps pour sa salisfaction personnelle, et unpeu aussi pour celle d'un certain nombre de délicats, des volumes de poésies (i), il se tourna vers le roman, qui est d'un placement plus facile et d'un rapport moins aléatoire. Quelque artiste qu'on puisse être, on aime assez à vivre de sa littérature, et on ne commence à en être satisfait que lorsqu'on commence à en vivre.

Un éditeur qui avait sa librairie rue de Médicis, n^ 13, et se transporta ensuite rue Sainte-Anne, n° 12, Léopold Cerf — qui devait tristement finir par le suicide — signa avec lui un traité à longue échéance, par lequel il s'engageait à publier deux de ses romans chaque année.

Le premier de ces romans fut Guerre de Femmes^ et le second la Course au Mariage. Us n'avaient de vraiment bon que les titres, quoique Guerre de Femmes rappelât

(1) Saynètes galantes parut chez Perrin, en 1894. Deux ou trois pièces, parmi lesqueUes Y Aube, sont de petits chefs-d'œuvre. L'ensemble de l'œuvre rappelle Musset, le Musset des « Trois marches de mari)re rose ».

un peu trop Bataille de Dames , de Scribe ; mais à travers les défauts, dont le plus visible était une tendance au marivaudage, on aurait pu voir apparaître, çà et là, la délicatesse du style et la finesse de la psychologie.

Clemenceau était alors directeur de la Justice^ avec Gustave GefTroy comme secrétaire de rédaction. Il fit très bon accueil à la Course au Mariage, et pour témoigner de la satisfaction toute particulière que lui causait cette œuvre d'un jeune, il n'hésita pas à la payer un sou la ligne.

* Léopold Cerf, qui avait lu le roman dans les colonnes de la Justice^ le trouvait un peu trop monté comme ton et refusait de le publier. On se décida à choisir un arbitre qui fut Adolphe Brisson. L'arbitre conclut à l'impression, Léopold Cerf avait promis de respecter l'arrêt, quel qu'il fut. En effet, il imprima le livre... mais il rompit le traité. ■■.

Charles Foley se souvint alors qu'il avait débuté comme auteur dramatique. Avec Adolphe Brisson il fit le livret d'un drame lyrique intitulé Vendée. Ce drame lyrique, composé en 1889 et mis en musique par Pierné, fut joué en 1896 par Vizentini, qui le monta aussi mal que possible (1). Six ou sept représentations, données dans des conditions déplorables, suffirent à la curiosité du public lyonnais ; et lorsque toutes les dépenses eurent été payées, bouquets, frais de voiture, etc. etc., les auteurs

(1) Dans rintervalle, Charles Foley avait composé, avec le même collaborateur, un opéra comique en un acte, où les jolis vers abondent, Caprice de Reine, mis en musique par Francis Thomé, et qui ne fut pas représenté.

constatèrent qu'ils avaient gagné chacun 36 francs. C'est ce qu'on appelle les gros bénéfices du théâtre.

De chez Léopold Cerf, Charles Foley , après l'incident de te Course au Mariage et les premières démarches que lui avait imposées son drame lyrique, était allé chez Perrin, qui venait de succéder quatre ou cinq années auparavant à Didier, dans la vieille maison du quai des Grands* Augustins.

Très probe, fort estimable comme homme privé, Perrin manquait, comme éditeur^ de cette audace raisonnée qui entraîne souvent le succès. Il ne se doutait pas des exigences delalibrairie nouvelle, et il était plus capable d'apprécier à sa valeur un débutant que de l'aider à réussir.

De 1890 à 1894 il publia — en secret, pourrait- on dire — trois romans de Charles Foley, qui auraient eu besoin pour obtenir une vente sérieuse d'être annoncés au public, Risque-tout^ Bonheur conquis et Cœur de roi^

Cœur de Roi avait d'abord paru dans le Magasin littéraire dont je vais raconter en quelques mots l'histoire, car il y eut là une tentative intéressante.

Le Magasin littéraire y dont le premier numéro porte la date du 1*' janvier 1891, avait été fondé par Charles Foley et un de ses amis, Pierrot-Deseiligny. Les bureaux se trouvaient rue de Douai,48,et furent transférés ensuite rue Paul- Louis-Courier, 11, et rue de Verneuil, 66.

Revue de reproduction, mais de reproduction intelli" gente^ le Magasin littéraire, qui faisait également une assez large part aux œuvres inédites , avait essayé de combiner les avantages de la publication périodique

et du livre. Paginées séparément, les diverses parties pouvaient être reliées, à la fin de Tanoée, en plusieurs volumes. C'était là une idée très originale qui aurait dû rallier tous les suffrages, mais qui se heurta aux habitudes routinières des abonnés^ sans compter qu'elle exposait ceux qui Pavaient eueàpayer unepatente d'éditeurs. Il fallut y renoncer.

Dans cette revue, qui vécut de 1891 à 1896, Charles Foley, directeur sous le pseudonyme de Jacques Henry et bibliographe sous le pseudonyme de Pierre Julien, donna quelques pages très intéressantes, des critiques de livres qui sont en général très fines ; et c'est là que parurent pour la première fois plusieurs de ses œuvres de longue haleine, parmi lesquelles Cœur de RoL

La guerre de Vendée avait déjà inspiré un grand nombre de romans. Cœur de Roi était certainement un de ceux où la lutte de deux héroïsmes, le culte de deux religions — royaliste et républicaine — avaient été le mieux compris et le mieux rendus. Egalement sympathiques et attachants, le chef vendéen, marquis de Valrose, et le capitaine Gilbert, représentaient bien, Tun la foi et l'enthousiasme que provoquaient les idées nouvelles, l'autre la fidélité au passé, à tout ce qui avait été l'ancienne France. Ce roman historique, où palpitait Tâme delà Révolution, n'était très beau que parce qu'il était très vrai.

Rarement on arrive d'emblée à déployer toutes ses qualités d'esprit et de style. Un effort prolongé, une série de tâtonnements et d'essais sont indispensables. Chaque livre, chaque page, pour le bon ouvrier que dis-

tingue Tamour du mieux, supprime une imperfection^ réalise un progrès. Les premiers romans de Foley étaient d'un débutant très bien doué. Cœur de Roi fut l'œuvre d'un écrivain.

Son style avait pris dans ce roman plus de précision et de fermeté. Il s'était dépouillé des fausses élégances, de ces ornements parasites qui sont à la prose des débutants ce que les fioritures sont à l'écriture des calligraphes.

L'imitation se laissait deviner encore, mais une imitation habile, heureuse et féconde. Lisez cette page de Cœur de Roi, ^^av laquelle commence le roman, et vous ne pourrez pas vous empêcher de songer à certaines descriptions, très minutieuses et très vivantes, de Balzac :

« Perchée en vrai nidd'aigles, sur un monticule isolé et rocheux qu'enserrent aux trois quarts la Saugette et la Faille, cette vieille cité du Perche (Sauges) s'avance en promontoire à pic sur la montagne où se joignent les deux rivières. De ce côté, à l'est, avec ses épaisses murailles couronnées de mâchicoulis, flanquées de tourelles et d'échauguettes,avec ses toits d'ardoise hérissés de pi gnons aigus , Sauges offre encore Taspect fantastique etfarouche d'une place forte féodale. A l'ouest, entre les deux cours d'eau qui s'éloignent l'un de l'autre à mesure qu'on remonte vers leurs sources, la ville dévale en pente plus douce vers les prairies que coupe la lisière sombre de la forêt de Valrose. 11 n'existe qu'une entrée, fortifiée et massive, la porte Beucheronne qui, sans doute, doit son nom au voisinage du bois. Les

ponta voit 3uvre de la

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esans plus reilles s. Les isailliante tomsiècle iciens [u'à la rasse, leVal- 3 à ces et les d'une s d'où bouile qu'à stis et iitiers, )s sont

enfin démantelés, ébréchés, forcés par les viornes, les houx, les ronces et les lierres, »

Pour Cœur de Roi comme pour bien d'autres œuvres venues trop tôt dont j'ai eu Toccasion de parler, je suis obligé de faire la même douloureuse constatation. Ce livre méritait un succès qu'il ne put pas obtenir. Habent sua faia libelli.

Condamné pour quelque temps encore aux obscurs travaux qui assurent la vie matérielle et retardent la réputation, Charles Foley continuait à écrire, puisqu'il n'était pas cZa^s^, mis à la place à laquelle iJ avait droit, dans des feuilles précaires, aussi bien rédigées que les autres, mais qui soufiTraient aussi dé ne pas être jugées à leur valeur, à VEstafetle, au Parti national^ etc. 11 collaborait à la Revue Bleue y à la Revue Illustrée, où on le payait très peu.

Pour arriver au grand public, il avait besoin d'un de ces journaux à fort tirage qui communiquent une partie de leur importance et de leur prestige à leurs moindres rédacteurs, qui, ailleurs, n'existeraient pas, même avec beaucoup plus de talent.

La création de l'Echo de Paris, par Aurélien SchoU, en 1883, avait été un fait très important dans l'histoire parisienne, et comme lavènement d'un journalisme plus moderne, mieux adapté à nos mœurs et à nos goûts (i).

(l)Plusieurs publications périodiques avaient déjà porté ce nom: les Échos de Paris (novembre 1855), — les Echos de Paris t par Louis Lavedan (1" novembre- 15 juillet 1857),— TEcAo de Paris {2Z septembre 1860,>, qui avait pour rédacteur en chef M. de S^-Bonnet,

Beaucoup d'esprit sans trop de méchanceté, de la blague qui préférait égratigner que mordre, de la fan^ taisie sans grimace, des indiscrétions qui savaient être très amusantes sans devenir scandaleuses, des polémiqueslégères, rapides, où la grossièreté ne tenait pas lieu de verve et les injures d'arguments, plus de gaîté que de logique et plus de tolérance que de parti-pris : voilà ce qu'on trouvait dans le nouveau journal dédié à Paris et que Paris adopta.

Une rédaction très brillante avait été formée avec soin, dans laquelle voisinaient des conscrits et des vétérans: Edmond de Goncourt et Henri Lavedan, Maxime Boucheron et Aurélien ScholL

Même dans des rubriques considérées comme sérieuses, les rédacteurs ne se privaient pas à l'occasion d'une ironie parfois exagérée, et un certain Maréchal, chargé des Propos du Docteur^ commençait ainsi une de ses chroniques.

« Plus d'un de mes lecteurs, j'en ai la certitude, malheureux possesseur d'un estomac dépourvu d'énergie ou ruiné par l'alcool ou les excès de table... »

Lorsque Henri Simond, six ou sept ans après la fondalion du journal, commença à le diriger, il était plein de bonnes intentions. Persuadé que le public veut dunou* veau, n'en fût-il plus au monde, il cherchait partout de jeunes écrivains. Très intelligent et très fin, mais surmené par une besogne qu'il ne savait pas alléger, livré

— l'Echo de Pai^is^ « Expropriation, théâtres et arts industriels )^, fondé vers 1863, — et enfin un journal de médecine rédigé «n espagnol et publié à Paris, en 1858, £Z Eco de Pans.

comme une proie aux solliciteurs, aux grands hommes soudainement révélés aux populations et plougés presque aussitôt dans l'oiibli, peut-être ne sut-il pas assez distinguer entre les porteurs de copie qui avaient du talent et ceux qui croyaient en avoir. Ce n'est pas tout à fait la même chose.

En tout cas il eut le mérite d'accueillir avec un certain nombre de champignons littéraires^ plus ou moins vénéneux, qui émergeaient subitement du sol, devrais écrivains comme Paul Margueritte et et Charles Foley.

Charles Foley était entré, en 1891, à l'Echo de Paris^ mais modestement et par la petite porte. Un conte envoyé par lui avait passé en juillet ou en août, pendant la période où les gros producteurs , brevetés sans garantie du gouvernement, se reposent , et où les journaux sont un peu moins inoiidés par le flot des manuscrits. De temps en temps on en publiait un autre. Les malheureux qui durant de longs mois, qui comptent double, ont attendu avec angoisse l'insertion promise, annoncée comme prochaine, d'une chronique ou d'une nouvelle, sont assurés d'aller tout droit en paradis, quelques fautes qu'ils aient pu commettre, et je ne parle pas seulement des fautes de français. Ils ont fait ici-bas leur purgatoire.

En 1893, après deux années de stage, la situation de Charles Foley au journal fut en quelque sorte régularisée. D'intermittent il devint hebdomadaire, et débuta par des portraits de femmes, encadrés dans une intrigue où on sentait l'habileté « mécanique » et lart délicat du romancier. Puis vinrent des récits vendéens.

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Lorsque au succès du feuilleton s'ajouta celui du volume, Charles Foley dut se dire que le public — ce public qui ne sait jamais pourquoi il admire et pour^ quoi il n'admire pas — s'était doublement trompé avec son engouement excessif pour les Cornalines et son indifférence inexplicable à l'égard de deux ou trois romans de premier ordre qui les avaient précédées. Assurément, se jugeant lui-même, il s'étonna de tout ce bruit, après ce long silence, — mais je suis convaincu que l'auteur bénéficia avec un très grand plaisir de l'erreur d'appréciation que déplorait le critique.

De toutes les demi-biographies que j'ai réunies dans ce volume et le précédent, aucune, autant que celle qu'on va lire, ne saurait donner l'idée de ce qu'était, il y douze ou quinze ans, la situation matérielle d'un jeune écrivain encore inconnu — et du sort qui est réservé aux débutants de demain.

Aucune aussi ne montre mieux les difficultés quasi invincibles qu'oppose au talent d'un écrivain cette absence du goût littéraire qui distingue la plupart des Français.

Il existe dans le département de UArdèche,.non loin de Tournon, un village nommé Saint-Jean-de-Muzols. C'est là que naquit Paul Brûlât, le 26 mai 1866, pendant un voyage de sa famille, dont la résidence habituelle était à Tunis, où son père exerçait la profession d'avocat défenseur. Paul Brûlât ne revit jamais Saint-Jean-de- Muzols, et comme ses premiers souvenirs sur cette localité datent d'une époque où il n'était âgé que de quelques jours, on ne s'étonnera pas qu'ils soient restés un peu vagues.

Ses parents lui firent commencer ses études chez les Maristes de la Seyne. On le mit ensuite au lycée de Marseille, en cinquième, où il eut pour condisciple un excellent élève, riche, considéré, pourvu de plusieurs répétiteurs, — Edmond Rostand.

Le professeur, M. Gerbe, avait demandé, suivant son habitude, à chaque élève, ce qu'il voulait être. — « Ecri vain, » — répondit gravement Brûlat« C'était s'y prendre à Tavance.

Quelques années plus tard, pendant que Rostand faisait un roman, il commençait un drame qu'interrompt! soupreEiier examen de baccalauréat, passé dans des conditions assez curieitses^

Arrivé en retard dans la salle de coficosrs» à Aix, Brûlât demande à un de ses voisins quel est le sujet.— La. Phèdre de Pradon, répond celui-ci. Sans doute il s'agissait d'une comparaison entre la Phèdre de Racine et celle de* Pradon. Brûlât entend Braban, et ce nom i'étonne. Il ^ s'informe auprès de son autre voisin : — Connais-tu Braban ? — Je crois que c'est un auteur de la Pléiade.

Sans trop serrer le sujet de près, — et pour cause, — le candidat aligne quelques phrases consacrées sur la réforme poétique de Ronsard, le caractère de Phèdre et le génie de Racine si supérieur à celui de Braban.. Un quart d'heure avant la fin de: la séance, passe de main en main la feuille imprimée qui indiquait le véritable sujet. Refaire son discours français. Brûlât n'en avait pas le temps. Partout où il avait mis Braban, il écrit Pradon... et il est admissible.

Le demi-bachelier avait encore une année d'internat à subir, et le lycée Tennuyait beaucoup.

Au début de sa philosophie, il s'échappa pendant. une promenade, et se réfugia dans un hôtel, mais il était sans un sou, et si on l'avait laissé entrer, on ne vouta^it plus le laisser sortir. Ses camarades de classe, informés de sa situation difficile, se cotisèrent, et Tun d'eux apporta dix francs au maître d'hôtel. Le prisonnier fut immédiatement mis en liberté. . :

Unepension que lui fit sa famille, après cette aventure, transforma le potache en étudiant. Ce fut une des périodes les plus heureuses de la vie de Brûlât.

Bachelier, il commença son droit à Aix, et, sous prétexte de le continuer plus sérieusement et i^moc de meilleurs maîtres, il partit bientôt pour Paris.

Il avait vingt ans et toutes les illusioua de cet Age heureux. Il serait vite célèbre. La gloijsé à qui il avabit donné rendez-vous Tattendait. Ses. fiiîemiers articles, son premier roman, allaient souleverièstloâles. Mais où publier ces chefs-d'œuvre ? Bah ! les journaux ne manquent pas à Paris. En effet, il en trouva un, et très vite.

Le jeune étudiant en droit, féru de littérature, se promenait un jour sur le boulevard Saint-Michel, lorsqu'il avisa un distributeur de prospectus qui, avec une sorte de dédain et d'un geste condescendant, tendait aux passants ses petits papiers. Il eut Tidée de prendre un de ces prospectus et de lire.

C'était un appel à la jeunesse rédigé à peu près en ces termes :

« Une Révolution dans le Journalisme.

« Plus de martyrs de la pensée sans échol Plus « de chefs-d'oeuvre plongés dans Téternel silence de « Toubli I

« Tout homme capable de créer et d'écrire va avoir le « journal auquel il a droit.

(c Paulin Sarrut fonde « l'Organe du Penseur » !

« Que chacun nous apporte sa pensée ou son obole. »

Diable I se dit Brûlât^ voilà mon affaire.

Il se hâte de courir à sa chambre, prend tout ce qu'il a de manuscrits en souffrance, des contes, des nouvelles, des chroniques, un roman, et se dirige vers la rue du Croissant, où habitait, au n° 12, Paulin Sarrut.

A l'étage le plus élevé, sous les toits, on lisait sur une petite porte cette inscription tracée à la craie :

L'Organe du Penseur.

Brûlât frappe, entre, et aperçoit,, dans une étroite chambre meublée d'un lit, d'un fauteuil, dé deux ou trois chaises, un vieillard à barbe blanche qui se lève et lui tend la main. C'était Témancipateur de la pensée, celui qui allait révolutionner Id journalisme.

— Enfin I s'écrie ce bon vieillard, voilà un vrai jeune. Croi riez-vous, mon cher ami, que j'ai fait distribuer hier et avant-hier dans le quartier latin cinq mille prospectus et que vous êtes le premier écrivain, oui, le premier, qui soit venu 1

Eh bien I J'ai le plaisir de vous annoncer que vous serez mon secrétaire de rédaction.

Secrétaire de rédaction I à vingt ans I au début de sa

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Le lendemain, vers huit heures, Brûlât dit au garçon de rhôtel où il logeait :

— Allez m'acheter Y Organe du Penseur.

Et comme l'autre le regardait d*un air ahuri, il répéta en accentuant :

— Oui, YOr-ga-ne du Penseur.

Le garçon revint au bout d'un quart d'heure.

— Monsieur, dit-il, je ne Tai pas trouvé. On ne sait pas ce que c'est.

On ne sait pas ce que c'est I Brûlât fut pris d'un accès d'indignation et sortit précipitamment en faisant claquer la porte. De kiosque en kiosque, il demanda l'Organe du Penseur. Quelques vieilles buralistes crurent qu'il voulait se moquer d'elles et murmurèrent des injures. Les autres se bornèrent à répondre qu'elles ne connaissaient pas ce journal.

Au moment où il commençait à désespérer, — il en était à son centième kiosque, — le secrétaire de rédac* tion de Paulin Sarrut aperçoit, vers 4 heures du soir,' place de la Bourse, un camelot qui rugissait :

— De-mandez l'Or-gane du Penseur... Son premier eteu... rieux numéro ! \ J. r.:.:'^

Brûlât se précipite et, tremblant de joie et d'émotion, -rr c'était son premier article ! — il constate que l'étude sur les Conditions physiologiques qui concourent y etc., n'est pas resté sur le marbre.

Mais que de coquilles, grand Dieu ! Il y en avait tellement que les articles devenaient à peu près inintelligibles. ' \

La manchette portait ces mots en gros caractères :

GOBLET PUBLISCITATRE.

Evidemment les typos s'étaient amusés à rater le îournal. àen faire auelaue chose d'extravatcant et* de

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PAUL BKULAÏ 261

— Mais Certainement?

— Eh bieni il ne vous coûtera que deux francs... et chaque fois que vous serez dans le quartier, vous pourrez venir chez moi. Vous serez bien mieux qu'au restaurant.

Brûlât donna les quarante sous — et leurs relations en restèrent là.

11 avait alors une telle passion littéraire qu il allait souvent rue du Croissant, voir imprimer les journaux, se griser du bruit des énormes machines qui, sans trêve, pendant des heures, déposaient sur les plaques de'fer les feuilles de papier humide.

Jamais vocation ne fut plus impérieuse ni plus lonigtemps contrariée. Un journal de Sétif avait publié en feuilleton un roman de lui. C'était peu pour satisfaire son ambition.

Sur ces entrefaites, après avoir passé sa licence en droit, il partit pour Poitiers où il devait faire son volontariat. Cette année ne fut pas perdue pour son talent. Il la consacra à d'incessantes lectures. Une représentation de VAssommoir avait tué en lui le romantique, l'admirateur de Jean-Jacques Rousseau et le disciple fervent dé Victor Hugo. Il était sorti de cette représentation profondément réaliste, et à Poitiers il lisait avec passion les œuvres de Balzac, de Flaubert et de Zola.

Sa famille avait espéré que, son volontariat terminé, il reviendrait à Tunis pour y succéder à son père, mais l'amour dés lettres l'entraînait irrésistiblement.

On résolut alors de le prendre par la famine. Quand il arriva de Poitiers à Paris, il avait vingt soùs.

— J'y tiens absolument.

Le lendemain eut lieu la présentation officielle aux « chers confrères ».

. Dans une salle assez vaste, une vingtaine de jeunes = gens, devant un fouillis de journaux, étaient occupés à découper avec des ciseaux et à coller avec des pains à cacheter des petits articles qui allaient en faire de grands. On lisait sur les murs, que couvraient çà et là des caricatures : « Vive Boulanger î »... « Mort à Constans I »

Le secrétaire de rédaction prit une voix lugubre, comme s*il se préparait à annoncer une effroyable catastrophe, et, lentement, il laissa tomber ces mots :

— Messieurs, je vous présente notre nouveau collaborateur, M. Brûlât.

Il y eut un silence, ennuyé et hostile.

— Tenez ! ajouta le tragique secrétaire de rédaction, on va vous mettre à l'épreuve. Faites-moi un article sur l'importation des moutons. C'est la question à l'ordre du jour.

Le (( nouveau collaborateur » si cordialement accueilli, avait eu, en Algérie ou en France, l'occasion de voir des moutons, mais sur leur importation qui était, paraît-il, à Tordre du jour, il ne savait absolument rien.

Il s'assit au bout de la table, approcha un encrier, mordilla le bout de son porte-plume, et resta immobile, comme fasciné par la couleur verte du tapis.

Lei autres rédacteurs l'examinaient avec des sourires ironiques. L'un d'eux cependant eut pitié de lui. II prit

deux ou trois journaux, donna trois ou quatre coups de ciseaux, ouvrit au mot « Mouton » le dictionnaire de Larousse, le posa, avec les coupures, sur la table. Puis se tournant vers le débutant qui continuait à ne rien trouver :

— Voilà, lui dit-il, votre article.

Avec Thomme qu'elle avait soutenu, la, Presse tomba. Elle tomba surtout pour avoir trop sacrifié la littérature à la politique, et c'est la littérature qui dix ans plus tard, sous une direction intelligente, devait lui rendre son ancienne prospérité.

Dans les derniers mois de cette période de décadence, les grands rédacteurs, Naquet, Laisant, Barrés, etc., avaient à peu près disparu. Brûlât, payé au début deux cents francs par mois, comme reporter, et qui donnait de temps en temps des contes, publiés en troisième pagOjétait devenu peu à peu le Maître Jacques du journal. C'est lui qui se chargea d'enterrer Boulanger. Quand on apprit le suicide du général : « Faites dix lignes, » dit le secrétaire de rédaction, — et il fit les dix lignes.

La feuille de combat qui avait été si vivante et si bruyante agonisait. Dans la salle de rédaction ornée encore d'un buste de Boulanger (la tète tournée contre le mur), quatre bougies plantées dans des bouteilles éclairaient d'une lueur blafarde les deux ou trois rédacteurs qui restaient encore. On ne les payait plus, mais ils ne partaient pas, n'ayant pas trouvé à se caser ailleurs.

Après la disparition de la Presse , le jeune écri-

vain connut, de 1890 à 189i, la misère, la vraie misère dans ce qu'elle a de plus douloureux. Il vivait ou plutôt il ne vivait pas de reportages trop occasionnels. Un accident auquel il eut le bonheur d'assister, un accident transformé en fait-divers et hâtivement porté à plusieurs journaux, payé ici vingt sous, là quarante, ailleurs trois francs, lui rapporta un louis. Mais ces aubaines étaient rares, et Tancien rédacteur de V Organe du Penseur^ avec des souliers dont les semelles s'obstinaieiit à vouloir Tabandonner et des redingotes d'été pendant Thiver, marchait douloureusement à la conquête de la gloire. Il ne se plaignait pas, et peut-être n'était-ît pas à plaindre. Il avait foi en lui. C'est un sentiment qui console de tout et une force qui vient à bout des pires obstacles.

Un restaurant du quartier latin lui faisait crédit et, matin et soir, il s'y transportait, du tl" 55 de la rue Lepic où il logeait, dans un taudis.

Un jour ce restaurant fut fermé pour cause de décès, et ce jour-là Brûlât se passa de déjeuner. Il rentrait chez lui, lamine soucieuse et le ventre creux, lorsqu'il rencontra un de ses anciens camarades de la Presse qui, devinant sa misère, — elle n'était que trop visible, — lui donna le conseil d'aller interviewer Zola.

Emile Zola était alors la providence des reporters. Avec lui on était sûr de ne pas rentrer bredouille. Sur toutes les questions littéraires, artistiques, politiques, intérieures ou extérieures, il n'hésitait pas à faire connaître son opinion, souvent intéressante, toujours accueillie avec plaisir par les lecteurs.

e à it e it

souvent Toccasion de revoir, depuis vingt ou trente ans.

— Âvez-vous fait quelque chose ? demande-t-il.

— Oui, un conte...

— L'avez-vous apporté ?... Lisez-le-moi.

Et Brûlât commence à lire, mais l'émotion Tempèche de continuer...

L'interview, recommandée par une carte d'Emile Zola, parut dans le Matin, et cette visite à l'homme qu'il admirait le plus fut pour l'humble reporter une de ces journées de réconfort qui font oublier les heures mauvaises.

Recommandé par Zola à Charpentier, il avait remis à cet éditeur le manuscrit d'un long roman sur la Révolution. Charpentier trouva Touvrage trop « historique », mais apprécia l'auteur et lui demanda autre chose. C'était presque un engagement.

Brûlât écrivit Y Ame errante^ qui, sans son assentiment, parut, avec des titres changés et même avec des signatures différentes, dans trois journaux que dirigeait Pierre Baragnon,au Courrier du soir ^ di\i Parisien (où le roman s'appelait Névrosé) et dans une obscure feuille de province (où il était intitulé Dominique Malaure).

VAme errante qui, par son passage dans les trois journaux indiqués ci-dessus, avait déjà rapporté à l'auteur vingt francs^ parut chez Charpentier en 1892.

Dans la préface de son troisième livre, VEnnemie^ Brûlât a très clairement indiqué le but qu'il s'était proposé dans cette série, c'est-à-dire Tétude d'une âme modifiée par le milieu et les circonstances :

268 AVANT LA GLOiaE

« V Ennemie est la conclusion d'un ouvrage dont les deux premiers volumes ont paru sous ces titres : VAme errante et la Rédemption. Cet ouvrage raconte révolution intellectuelle et morale d'un jeune homme moderne.

« Dominique Malaure n'est pas un être d'exception. II prétend incarner des collectivités dans les diverses phases qu'il traverse.

« L*i4me erran/e le montrejusqu 'à sa vingtième année, précoce et triste, esprit inquiet, instable et tourmenté, qui s'analyse sans cesse, s'égare d'erreur en erreur, de doute en doute, se désoriente de plus en plus, s'abîme et se stérilise dans le culte exclusif du moi, en proie à une sorte de cyclone intérieur. La sécheresse, l'ennui, puis le dégoût de vivre lui viennent. Enfin, un drame passionnel, une sanglante idyJJe, où il croit trouver la mort, le dénouement logique d'une existence gâtée, mais où il ne trouve que le châtiment de la justice sociale, terminé sa jeunesse désespérée.

« La Rédemption fait assister aux efforts par où cette âme errante cherche à se ressaisir. Cinq années se sont écoulées. Dominique a subi sa peine ; le malade, apr:ès cette terrible leçon de vie, est revenu à la sçmté. Régénéré par la souffrance et par l'action, il veut reprendre sa place dans la société. Seul, sans ressources^ il lutte héroïquement. Mais, sans cesse, il se heurte à d'implacables préjugés sociaux. Le casier judiciaire le poursuit ei le dénonce ; le passé est trop lourd à porter. Il succombe enfin, rencontre des anarchistes et, avec eux, •déclare là guerre â la société.

« VEnnemie, c'est, d'abord, pour Dominique Màlaure,:

cette société marâtre qui le chasse et dont il aperçoit tous les vices. Cependant, les anarchistes eux-mêmes le désabusent ; il n'a vu parmi eux que des bourgeois exaspérés, et l'anarchie lui apparaît comme la crise aiguë de Tindividualisme, ce mal dont il a été lui-même victime, dans le désastre de ses jeunes années. Il se recueille, fait des recherches et des études, découvre enfin la formulé définitive qui contient le secret de IV paisement. Il meurt en apôtre, entouré d'amis et de disciples.

« En somme, nulleaction compliquée, mais simplemen t le drame d'une intelligence, qui se dévore, se disperse et qui finit par se ressaisir. »

Comparée à là plupart des romans publiés à cette époque, et qui n'étaient que de petites histoires sans portée, écrites sans aucune préoccupation de style ou de psychologie, par des littérateurs « pour dames, » VAme errante avait une supériorité très évidente. Elle était,' parla langue et par la pensée, Tœuvre d*un véritable romancier, d'un homme qui voulait évoquer de la vérité et de la vie, d'un créateur d'humanité. Dominique Malaure, dont l'âme était si minutieusement étudiée et avec tant de clairvoyance, n'avait rien de ces pantins articulés qui abondent dans la littérature romanesque, créatures factices également dépourvues de nerfs et de muscles, de cerveau et de cœur.

Que l'auteur de ce roman, plein d'idées, fût réaliste ou crût Têtre, qu'il se rattachât à Zola ou à Stendhal, peu importe : son livre avait l'inestimable mérite d'être une de ces œuvres dans lesquelles un écrivain met un peu

de ses souffrances et de ses tendresses, et qu'il aime comme un enfant.

Le style, robuste, simple, avait quelque chose de grave, une sorte d'émotion concentrée et d'autant plus puissante, qui contrastait singulièrement avec le badinagestérile des amuseurs et la vulgarité niaise des plus bas représentants du réalisme.

La critique rendit justice à un livre qui avait été fait, comme tout ce qui doit durer, en collaboration avec le temps. Parmi les jeunes. Brûlât fut un de ceux -r et il y en avait bien quatre ou cinq — sur lesquels on avait désormais le droit de compter.

De cette estime littéraire, de la sympathie que lui témoignaient, à son premier roman, les meilleurs juges, il y eut bientôt une preuve incontestable.

Dans les derniers mois de Tannée 1892, — on s'en souvient peut-être, — de grandes affiches illustrées couvraient tous les murs de Paris. Elles représentaient assis à la table d'un café un homme assez gros qui ressemblait beaucoup (détail qui fut très remarqué) à Emile Zola.

Le fondateur du nouveau journal dont ces affiches annonçaient Tapparition prochaine était un reporter fort intelligent, qui offrait cette particularité assez rare de connaître parfaitement son métier.

Entré fort jeune dans la presse, qui exige elle aussi un apprentissage, il avait été rédacteur au -PAare de la Loire, directeur de V Avenir de Saint-NazairCy puis, à Paris, secrétaire de rédaction de la Cravache^ rédacteur au Télégraphe^ au Bien public^ au Voltaire^ au Gil Blas, à VEcho de Paris ^ etci

Ce reporter, qui s'appelait Fernand Xau, avait remporté sa première victoire lorsqu'il avait eu l'idée d'aller attendre en pleine mer (dans un bateau naturellement) BufFalo -Bill, bouvier héroïque, et de se faire, pendant l'exposition de 1889, l'introducteur, le secrétaire, le chef du protocole et le cornac de ce personnage considérable.

Sa seconde victoire fut le Joumaf.

Fernand Xau avait traversé bien des milieux littéraires sans en rapporter aucune amertume. Ceux qui l'ont vu de près n'ignorent pas qu'il avait deux grandes qualités : il était un excellent journaliste et un très bon garçoa.

S'il avait pu, — et non pas seulement par calcul, mais par besoin de rendre service, — il aurait fait entrer dans la feuille qu'il allait diriger tous les écrivains de Paris qui savaient se servir de leur plume, et qui n'étaient pas d'ailleurs aussi nombreux qu'on pouvait le supposer.

Il disposait de beaucoup d'argent pour l'œuvre délicate et périlleuse qu'il entreprenait. On doit constater qu il le dépensa très généreusement.

A côté des maîtres et des sous-maîtres, de ceux auxquels le public, parfois si indulgent, s'était habitué, Fernand Xau voulait un certain nombre de jeunes. Les premiers, pensait-il, ne sont que le présent, mais avec lès autres on assurerait l'avenir.

Brûlât, que VAme errante avait classé dans les milieux où se font les réputations, fut un des premiers à qui s'adressa l'habile directeur :

— Je tonde, lui écrivit-il, un grand journal àcinqcen-

times. Voulez-vous être des nôtres ? Quelles sont vos conditions ?

Ces condition» furent excellentes : un conte par semaine et cent francs par conte. Xau pensait — et en cela encore il se montrait bon journaliste — qùll ne faut pas faire trop d'économies sur sa rédaction. L'effort se mesure au bénéfice assuré. Qui paie bien est bien servi. C'était beaucoup que d'être entré dans un grand journal, mais y faire entrer sa littérature présentait des difficultés encore plus sérieuses.

Les trois grosses influences de la maison étaient Emile Bergerat, Hugues Le Roux et Séverine. Leurs articles et ceux des rédacteursquiavaiôntobtenu un traité passaient très régulièrement — et très abondamment. Pendant ce temps, le bataillon des jeunes marquait le pas.

Que de patience et d'énergie fallait-il pour faire insérer cette pauvre copie que ne recommandait pas un nom illustre ou notoire, et quand elle avait fini par trouver une place, que de trucs pour lui donner plus d'importance I

Jamais les auteurs de contes ou de chroniques n'adressèrent à la direction un plus grand nombre de lettres anonymes — et si enthousiastes ! — pour se féliciter eux-mêmes de leur prose.

Fernand Xau savait sans doute à quoi s'en tenir, mais j'ai déjà remarqué que c'était un très bon garçon.

D'ailleurs on était payé. Beaucoup de rédacteurs ne demandaient pas autre chose.

• Brûlât gagnait de Targent, Alors, sa famille, qui pen-

- ^-^ 4 ; ..- .'avi ,M^. '^.1*^ -Jt,'t^^ s^''*,*. ■

dant cinq ans Tavait laissé crever de faim, lui en envoya. Le succès a toujours raison.

Je n'insiste pas sur Thistoire du Journal que je me réserve de raconter tôt ou tard, — mais il y a un côté ou un détail de cette histoire qui se rattache directement à la biographie de l'auteur de VAme errante : les jalousies et les haines qui s'étaient vite formées dans ce groupe d'écrivains assis à la même table, je n'ose dire attachés au même râtelier.

La carrière littéraire est tellement encombrée que les plus privilégiés n'y peuvent vivre et prospérer que par l'écrasement des autres.

Par le succès littéraire de VAme errante^ Brûlât s'était fait beaucoup d'ennemis. Depuis, il ne s'était jamais préoccupé d'en diminuer le nombre. Très absolu dans ses idé«s^ il manquait de liant et de souplesse. Il manquait encore plus de cette qu;dité si parisienne et si littéraire qui s'appelle l'entregent. Il ne savait pas flatter et menager les camarades utiles et dire beaucoup de bien d'un article, d'un roman, dont il pensait beaucoup de mal. Même, sa dignité littéraire, sa répugnance à la mendicité, étaient un reproche pour ceux qui se sentaient capables de toutes les besognes, à condition qu'elles fussent lucratives.

Sourdement on le minait. Il a, disait-on^ beaucoup de talent, mais... C'est un garçon très loyal, mais... et ces terribles mais contenaient un tas d'attaques sournoises et de perfidies. Ceux de ses confrères qui avaient pour profession d'être gais lui reprochaient d'être triste, et on doit reconnaître que ses contes, un peu noirs.

étaient imprégnés d'une amertume que sa vie passée rendait assez naturelle, mais qui s'écartait trop de ce genre « reposant et digestif » qu'affectionnent les abonnés d'un journal.

Xau était facile à influencer. Les insinuations incessantes des bons camarades et Fantipathie très marquée du secrétaire de rédaction aboutirent au résultat qu'on avait prévu.

Brûlât était trop désarmé par sa loyauté pour se défendre efficacement contre des adversaires très kabiles.

On ccMKunença par espacer ses contes. C'était nn premier avertissement.

A ce moment, Maurice Barrés, qui l'avait connu à la Presse^ lui proposa d'entrer à la Cocarde qûMl voulait transformer en journal littéraire, en journal déjeunes, avec Charles Maurras, Camille Mauclair, RenéBoyslève et Ernest La Jeunesse, dont le nom était un programme.

A la Cocarde^ Brûlât, libre de tout dire et heureux d'apaiser ses haines, mena une campagne, sincère et maladroite (comme toutes celles dans lesquelles il s'engagea), contre ceux qu'il nommait les Rigolos — et il y en avait quelques-uns dans le nombre qui, quoique très gais, n'étaient ni des gredins ni des imbéciles.

Cette campagne vigoureuse et d'une éloquence âpre dans laquelle on devinait la haine de la blague boulevardière, amusa la galerie, « parce que les sots se mettent aux fenêtres quand les gens d'esprit se battent », mais les rigolos se vengèrent (ils avaient déjà com-

mencé) en brisant les derniers liens qui attachaient au Journal le courageux et imprudent polémiste.

Xau Tavertit que son roman, \di Rédemption^ qu'il avait formellement accepté, attendrait longtemps. Longtemps, dans certains cas, signifie toujours. Brûlât prit son manuscrit et l'apporta chez Charpentier. La Rédemption parut chez cet éditeur en 1895, et le troisième volume de la série, V Ennemie^ en 1896.

Supérieurs par certains côtés à Y Ame errante, ces deux livres avaient les mêmes qualités et les mêmes défauts.

L'ampleur, la gravité, la « noblesse » de la phrase allaient parfois jusqu'à la monotonie. L'œuvre, solide, massive, ressemblait à une maison admirablement bâtie avec des matériaux de premier choix, mais dans laquelle on n'aurait pas percé assez de fenêtres. L'air et le jour y manquaient. On eût souhaité que cette maison d'aspect sévère et si imposante fût égayée par un rayon de soleil. Comme la joie, la tristesse a son sourire.

Peut-être aussi l'auteur, entraîné par cette psychologie où il se montrait si supérieur, avait-il trop sacrifié le détail pittoresque, le cadre du tableau, ce qui, autour de nous, est fait un peu de notre vie et de notre cœur.

Mais en revanche, que d'émotion dans ces pages d'un artsimpleetrobuste, et que d£ puissance dans la rigueur implacable de cette analysç menée, sans défaillance, à travers trois volumes !

Quelle attachante personnalité que ce Dominique -Malaure, affolé par l'amour, racheté, après son crime,

par la souffrance et la soif de réparation et de dévauement, puis révolté contre les lâchetés et les hypocrisies de cette société qui lui défend d'être heureux — et toujours le même, toujours traînant de rêve en rêve sa jeunesse douloureuse et son âme blessée à mort!

Il y avait là, sans exagération, une des figures Iqs plus curieuses et les plus dramatiques du roman contemporain, comparable au Julien Sorel de Stendhal.

Personne ou presque personne, dans les journaux ou dans les revues, ne voulut s'en apercevoir.

Vour Idi Itédemplion comme pour YEnnemie^ quelle que fût la très grande valeur de ces deux livres, la critique resta muette — ou à peu près.

On s'est beaucoup moqué, pour ne pas en avoir assez . bien compris lé sens, de cette expression dont certains débutants ont abusé : la conspiration du silence.

. Il est certain que personne n'a jamais vu des journalistes et des critiques littéraires se réunir, armés de poignards, dans des souterrains, à la clarté de quelques veilleuses, et jurer qu'ils ne parleront pas de tel ou tel écrivain.

Cette mise en scène n'est pas indispensable, et la haine ou la jalousie, pour s'exercer utilement, n'ont pas besoin de tant d'apparat. -

Une légende, entretenue avec soin, s'était faite sur Brûlât Ses livres n'étaient pas « amusants ». Pourquoi prendre la peine de les signaler- au public 1 D'un aut^e côté/ on évitaitde parler de cet isolé, de ce » romancier du Danube », par camaraderie, pour né pas êtr^ désa»

gréable à ses ennemis, et un peu aussi parce qu'il avait Tair d'un vaincu. C'est une des choses qui se pardonnent le moins dans le monde des lettres^ - Découragé parce silence, l'éditeur des trois premiers romans ne paraissait pas très disposé à se charger d'un quatrième.

Brûlât porta à Perrin le Reporter^ publié en 1898, et qui avec une verve sanglante, avec une ironie à la Vallès^ racontait les déboires d'un début littéraire, la lutte d'une âme très haute contre les humiliations d'une situation subordonnée et précaire.

Le Reporter^ qui touchait à des questions très passionnantes, eut une assez bonne presse, mais une vente faible. Malgré tout son mérite, le livre était d'un intérêt trop spécial : ce qui ne l'empêchera pas de rester et d'être toujours consulté comme une des études les plus fouillées et les plus puissantes qu'on ait écrites sur la plèbe littéraire.

Après son départ du Journal^ Brûlât avait écrit à V Evénement ^h la Volonté^ et dans plusieurs feuilles de second ordre.

Survint raffaire Dreyfus,fait-divers insignifiant, transformé en drame interminable — et si ennuyeux 1 — par la stupidité, le besoin d'agitation, le désir de se mettre en avant, le goût de l'emphase et des attitudes et le cabotinage démesuré d'un pays de détraqués et de fous. Je n'ai pas à apprécier ici le rôle que joua dans ce drame Absurde notre écrivain. Le principal résultat de son intervention fut de fermer à ses articles et à ses romans un grand nombre de iriaisôns. '

Tout en se dépensant en polémiques violentes, il écri- •vait la Faiseuse de gloire qui, enfin terminée, fut apportée tour à tour à Perrin, h Stock, à Raynaldy (qui •s'occupait alors de créer le roman-réclame à douze squs) •et, en désespoir de cause, à un éditeur très peu connu, Villerelle. J'aime assez à montrer le chemin que doit |)arcourir un beau livre avant d'arriver, tant bien que mal, à destination.

La Faiseuse de gloire attaquait — injustement parfois, mais avec autant de talent que de courage — la presse, qui elle-même a tout attaqué. Le défaut de ce livre était de trop montrer le mal que fait le journalisme et de ne pas assez reconnaître les services qu'il «rend, souvent même sans le Vouloir.

Donc cette œuvre forte, indignée, avait les allures d'un pamphlet, mais d'un pamphlet de premier ordre <jui méritait d'être aperçu,. et signalé au milieu de tant de ronuuàs médiocres ou mauvais, abondamment loués par de complaisants bibliographes qui avaient d'ailleurs l'excuse de ne pas les avoir lus.

Depuis un mois le livre avait paru, et au commencement de décembre 1900, personne, — à part deux ou trois critiques, — ne se décidait à en parler*

Brûlât voulut en appeler au public. Il rédigea une sorte de manifeste, mais les afficheurs refusaient de le placarder sur les murs. Eux aussi ils avaient peur de la presse. A la tète d'une équipe de huit hommes qu'il avait formée, l'auteur s'occupa lui-même de faire coller ses affiches dans tou^ les quartiers de Paris.

Quel fut reffet.de cette publicité ? je l'ignore. Ce qui

semble probable, c'est que le livre s'imposa de luimême, par ses propres forces, et simplement parce^ qu'il était plein de talent. Il n'atteignit pas, comme^ d'autres, un chiffre d'éditions tout àfait disproportionnéet qui déroute la critique, mais il conquit, sans fracas, de nombreux lecteurs, des lecteurs fidèles.

On peut retarder — et c'est déjà trop — le succès d'un bon écrivain, mais on ne le supprime pas. La malveillance et l'injustice ont des ressources bornées et des armes fragiles. Quand une œuvre est belle, tôt ou tard elle fait sa trouée.

Vous lirez, mon cher Brûlât, ces quelques pages qui vous sont consacrées et dans lesquelles mon amitié a voulu réserver les droits de la critique, parce qu'on ne loue sans restriction que ce qui ne mérite pas d'être loué. Je considère comme une bonne fortune d'aider un peu à faire connaître davantage votre talent qui, après tant de luttes, commence enfin à être récompensé, et il m'est très agréable de terminer cette seconde série^ d'Avant la gloire parle nom et le portrait d'un probe écrivain et d'un honnête homme.

HENRI ROGHEFORT

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