Avant Malherbe
Voici une anthologie des poètes français, a partir de la fin du moyen âge jusqu'à Malherbe.
Encore bien que le mente ne soit pas grand de glaner des épis ou de cueillir des fleurs, nous tenons à déclarer que cette gerbe, ce n'est pas nous qui lavons faite; cette corbeille printanière, ce n'est pas nous qui lavons remplie, mais Sainte-Beuve , mais Villemain, Nisard, Géru^ei et d'autres encore.
Les notices elles-mêmes et les appréciations, le plus souvent nous les avons puisées aux sources les plus pures, en sorte que si cette anthologie a sa grâce et son parfum, tout l'honneur en revient à la Muse :
Quod spiro et placeo (si placeo), tuum est.
PREFACE
Ce petit volume devant prendre place dans la collection des Classiques pour tous, nous avons cru qu'il ne serait pas inutile défaire précéder les morceaux choisis d'une vue d semble, ou mieux, d'une idée générale de la poésie française au xve et au xv de.
Ce n'est pas une nom cette remar-
que : « Il n'y a pas une époque précise, un jour fixe où Ton puisse dire : Ici finit le moyen âge. » Pour vieille qu'elle soit, elle ne;: pas moins juste.
Toutefois, un mou. tôt plus rap:.
tantôt plus lent, jamais interrompu, conduit insensiblement les esprits, non pas de l'ignorance, comme sembl. roire Ville (i), mais du savoir confus i
à des idées claires, à a s, à
des mœurs plus doue.
i . Tableau de la littérature au moyen âge, vingt et unième leçon.
PREFACE
Or, quel est, dans notre histoire littéraire, le moment caractéristique de cette transition mémorable ? N'est-ce pas le commencement du xve siècle et même la fin du xivc ?
Assurément, ces temps troublés n'étaient guère propices à la paisible culture des lettres. Jamais pays n'a souffert aussi longtemps que la France, peut-être, et de plus cruelles douleurs. Rappelez-vous les noms sanglants, — les trophées, — de cette période sinistre : Crècy, Poitiers, A^incourt, Bourguignons, Armagnacs, la jacquerie, « la grande pitié au royaume de France », et Jeanne d'Arc brûlée!.,.
Malgré cela, pour un œil attentif à la marche de l'esprit national, un travail se fait dans les intelligences ; on a le goût, déjà vif, des nobles plaisirs ; peu à peu et de proche en proche, la littérature devient plus active et bientôt moins monotone. L'esprit français commence à poindre dans les livres comme le blé dans les champs malgré l'hiver, et la langue, — cette langue embarrassée de diphtongues épaisses et de lourdes consonnances , — se dénoue, comme les bourgeons malgré la bise. Il y a plus. Certains tours sont déjà trouvés où se reflètent les
PREFACE
plus naturels mouvements de notre physionomie ; certains tours, propres au génie gaulois , et qui lui sont venus, comme nos vins, du terroir. A ce propos, M. Nisard (i) a porté ce jugement : « En ce qui regarde les tours, notre langue est formée dès le berceau : presque aucun n'a péri ; un petit nombre seulement est suranné. » Les mots, au contraire, s'altéreront, se faneront, tomberont, je dirai pour continuer la coi ison, corn:
tomne les feuilles mort. tours ont,
pittoresques, francs, rapidi is la ;
du printemps (2).
Quant au fond croye^ pas exquis. C'est t.
Roman de la Rose; c'est toujours Dangier, Malebouche, Franc-vouloir, Faux-Rapport, Bel-Accueil... les propos de ta: s plai-
santeries contre les femmes, contre les contre l'Église, sinon 1 tout
t. linlcire de la littérature française, t. I. p. 40. 7 ' édition.
2. Ut silvae foliis pronos mutantur in annos Prima cadunt ; ita verborum vêtus interit aetas Et juvenum ritu florent modo nata vigentque.
Horace, Lettre e.
PREFACE
le moins des joyeusetés qui ne sont pas innocentes.
Le nombre des ouvrages écrits en vers est prodigieux. C'est un passe-temps, dirait-on , de jongler avec les rimes. On fabrique des vers, comme on fait de la médecine on de l'histoire ; on ne prend pas même le temps de changer d'habit, comme, dans Molière (i), maître Jacques, quand il changeait de fonction. Aussi, rien n'est grand, rien n'est original, et, faute de culture et de soleil, rien n'arrive à maturité. Il est vrai que le xve siècle n'a pas d'homme de génie.
Mais, voici qui vous étonnera bien davantage. C'est en vain que, dans cette foule ècrrcassière, vous chercherez un poète qui ait souffert des effroyables malheurs de son temps, jeté un cri et pleuré. Partout, aux batailles sanglantes comme aux tournois d'amour, Froissart s'amuse. Même, remarque-t-il la peste noire et le s massacres de la Jacquerie ? Crècy et Poitiers, qu'est-ce autre chose pour ce brillant et frivole esprit (je ne parle pas seulement du poète, mais du chroniqueur) que les incidents d'une joute héroïque ? Votre cœur est soulagé, quand, après avoi,
i. L Avare, acte III.
PREFACE
des vers par milliers, vousave^pu noter, dans Christine de Pisan, par exemple, Martin Franc ou Alain Chartier, quelque chose, je ne sais quoi qui ressemble à un frémissement patriotique.
Tel est, en France, avant Charles d'Orléans, le «bilan » littéraire. L'Angleterre auraShakespeare; Cervantes etLope de Vega «flor iront » en Espagne; l'Italie touchera bientôt à l'apogée de sa gloire. Cbe% nous, cet état de choses que j'appellerai brutalement le piétinement sur place, durera jusqu'au milieu du xvie siï
Charles d'Orléans élève le ton, il est vn mais le motif ne se renouvelle pas. Villon a déjà l'accent personnel, je le reconnais ; mais ce n'est encore qu'une ébauche de l esprit fr Marot a des ailes ; quel est igle qu
voit pas? Mais le vol de V abeille ne franchit guère les limites de la haie prochaine, et son murmure n'est pas le cri de l'aigle.
Pour assister aune sorte d'épanouissement, ou plutôt de renaissance (c'est le mot qu'a imaginé la reconnaissance de nos père faut
attendre Du Bellav. Ronsard et la Pléiade.
PREFACE
Depuis quelque temps, toute V ardeur propre a V esprit français s'était portée à V étude des langues anciennes. La force créatrice, on la dépensait à apprendre. Quels sont en ce temps-là les hommes de talent ? Des grammairiens et des érudits. « Ils étaient, écrit M. Nisard (i), si enfoncés dans l'étude du passé, qu'ils pensaient, aimaient, haïssaient dans les langues mortes. Des hommes qui s'étaient fait une célébrité dans le cercle des connaissances et des professions de leur époque, recommençaient leurs études sur la fin de leur vie, et allaient en cheveux blancs aux écoles où l'on enseignait la langue d'Homère et celle de Cicéron... Quelques esprits supérieurs s'employaient eux-mêmes à répandre par l'impression les chefs-d'œuvre du passé. Erasme, Budé, Henri Estienne, écrivaient d'une main et imprimaient de l'autre...»
Cependant, une génération nouvelle s'élevait en silence. On la voit, sous la forte discipline
i. Histoire de la littérature française, t. I, pp. 242 et 243.
PREFACE
de ses maîtres, s'éprendre d'une admiration jalouse pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité, la grecque et la romaine, — et tout ensemble d'une vive compassion pour cette langue maternelle appauvrie, méprisée, abandonnée. Brusquement les jeunes se détachent du passé, el, néophytes ardents, déclarent qu'il est temps de brûler les dieux qu'avaient adorés leurs p. et de s'ouvrir eux-mêmes, à force de travail personnel et de génie, un chemin à V immortalité. Du Bellay prêche; Ronsard, Pont us de Tyard, Rémi Belleau, Jodelle, Dorât, Balf s'avancent en brigade; Rabelais a beau rire, tous les poètes s'enrôlent ; la guerre commence. Et quelle guerre! — Un brigandage. Pour tout créer, ils veulent tout détruire. Le passé n'est rien. Tout ce que la France avait produit jusque-là de na'if, de vif et de passionné (i), ils le flétrissent. Ne vont-ils pas jusqu'à traiter... <f épiciers (c'est leur mot) les premiers pc que Thomas Sibilet (2) appelait a: i 'mi-
ration sincère « nos bons et classiques poètes