DU CREATEUR CONTEMPLANT SON ŒUVRE
Le peintre qui, tirant un divin paysage,
A mis en œuvre Part, la nature et l'usage,
Et qui, d'un las pinceau, sur son docte pourtraict,
A, pour s'éterniser, donné le dernier traict,
Oublyë ses travaux, rit d'aise en son courage,
Et tient toujours les yeux collés sur son ouvrage.
Il regarde tantost par un pré sauteler Un agneau qui toujours, muet, semble bêler; 11 contemple tantost les arbres d'un bocage, Orele ventre creux d'une roche sauvage,
Ore un petit sentier, ore un chemin battu. Cre un pin baise-nue ( 1 ), ore un chêne abattu.
Ici, par le pendant d'une roche couverte D'un tapis damassé moitié de mousse verte, Moitié de vert lierre, un argenté ruisseau A flots entrecoupés précipite son eau ; Et qui courant après, or' sus, or' sous la terre, Humecte, divisé, les carreaux d'un parterre.
Ici l'arquebusier, de derrière un buis vert,
Affûté, vise droit contre un chêne couvert
De bisets passagers. Le rouet se débande;
L'amorce vole en haut, d'une vitesse grande;
Un plomb environné de fumée et de feu,
Comme un foudre esclatant, court par le bois toufleu.
Ici deux bergerots sur l'esmaillé rivage Font à qui mieux courir pour le prix d'une cage. Un nuage poudreux s'esmeut dessous leurs pas; Ils marchent, et de teste, et de pieds, et de bras ; Ils fondent tout en eau : une suivante presse Semble rendre, en criant, plus vite leur vitesse.
Ici deux bœufs suans, de leurs cols harassés,
Le coûtre fend-guéret traisnant à pas forcés.
Ici la pastourelle, à travers une plaine,
A l'ombre, d'un pas lent, son gras troupeau ramené ;
Cheminant elle file, et, à voir sa façon,
On dirait qu'elle entonne une douce chanson.
Un fleuve coule ici, là naist une fontaine. Ici s'élève un mont, là s'abaisse une plaine.
1. Du Bartas, plus que Ronsard lui-même, a abusé de ces mots composés. Voici le premier vers du IIe jour de la Création :
Le feu donne-clarté, porte-chaud, jette-flamme.
DU BARTAS l6!
Ici fume un chasteau, là fume une cité, Et là flotte une nef sur Neptune irrité. Bref, l'art si vivement exprime la nature, Que le peintre se perd en sa propre peinture^, N'en pouvant tirer l'œil, d'autant que, plus avant Il contemple son œuvre, il se voit plus savant.
Vauquelin naquit en Normandie, dans la terre de la Fresnaye-au-Sauvage. Après avoir fait à Paris de solides études, il fut tour à tour jurisconsulte, magistrat, soldat, et, entre temps, poète.
Les Foresteries, sa première œuvre, chantent les bois, les bergers et les faunes.
Les Idillies sont proprement de la poésie pastorale. L'auteur les a qualifiées lui-même, avec une grâce modeste, «diverses petites images et gravures en la semblance de celles qu'on grave au lapis, aux gemmes et calcédoines pour servit quelques fois de cachet ». Un crayon attentif peur noter çà et là des vers nonchalants qui valent les meilleurs de Segrais :
Jamais le beau soleil n'ouvrit un plus beau jour. Les cléments estoient pleins de ris et d'amour. Tous lesvents se taisoientaux monts, auxvaux, aux plaines, Auxestangs endormis, aux courantes fontaines...
Dans ses Satires il imite tour à tour Perse et Juvénal et surtout Horace. En maints endroits, Régnier n'eût pas désavoué Vauquelin.