A RONSARD
Je n'avais pas seize ans quand la première flame Dont ta muse m'éprit s'alluma dans mon ame;
I . « Nos mères, dit Sainte-Beuve, savent encore ce couplet le dernier; et l'ont chanté.» — «Une mélodie qui charme l'oreille, ajoute M. Géruzez, une perle qui caresse les yeux, un air qui réjouit le cœur, un diamant qui scintille, il ne faut pas olus que cela pour porter un nom à travers les temps ! Voiià ie quoi faire mourir de dépit ceux qui ont séché et pâli sur le longs ouvrages, sans pouvoir espérer un regard de la )ostérité. »
l82 POÈTES FRANÇAIS
Car des lors un désir d'éviter le trespas M'excita de te suivre et marcher en tes pas, Me rendit d'une humeur pensive et solitaire, Et fit qu'en dédaignant les soucis du vulgaire, Mon aage qui fleuri ne faisoit qu'arriver Au mois de son printemps, desja tint de l'hyver.
Depuis venant à voir les beaux vers de Desportes Que l'amour et la muse ornent en tant de sortes, Ce désir s'augmenta, mon ame présumant D'aller facilement sa douceur exprimant.
Fol qui n'advisai pas que sa divine grâce Qui va cachant son art d'un art qui tout surpasse, N'a rien si difficile à se voir exprimer Que la facilité qui le fait estimer.
Lors à toi revenant, et croiant que la peine De t'oser imiter ne seroit pas si vaine, Je te prins pour patron, mais je pu moins encor Avec mes vers de cuivre esgaler les tiens d'or : Si bien que pour jamais ma simple outrecuidance, En gardant son désir, perdit son espérance. Alors vos escrits seuls me chargèrent les main? ; Seul je vous estimai l'ornement des humains ;
A toute heure, en tous lieux, je senti vostre image Devant mes yeux errante exciter mon courage ; Je rêverai vos noms, rêverai vos autels, Comme les temples saints vouez aux immortels, Voiant la palme grecque en vos mains reverdie ; Bref, je vous adorai (s'il faut qu'ainsi je die) Tant de vostre éloquence enchanté je devins, Comme des dieux humains ou des hommes dh
THEODORE-AGRIPPA D'AUBIGNE 1550-1630
Agrippa d'Aubigné, né en Saintonge, fut le grand-père de Mme de Maintenon. A huit ans et demi, il jura à Amboise de venger la mort de La Renaudie et de ses complices. A dix ans, il laisse là le Criïon, qu'il traduisait, s'échappe, assiste au siège d'Orléans, et, après la mort de son père, va étudier à Genève. Il revient bientôt prendre rang dans l'armée de Condé. Il échappe au massacre de la Saint-Barthêlemy, s'attache à Henri de Navarre, prisonnier au Louvre, s'enfuit avec lui (1575), le sert de ses conseils et de son épée à Coutras (1585), à Arques (1589), aux deux sièges de Paris et à celui de Rouen. Henri de Navarre le fit maréchal de camp, gouverneur de Maillezais et vice-amiral de Guienne et de Bretagne. Mais, la causticité de son esprit, ses bons mots et sa rude franchise le jetèrent bientôt dans la disgrâce de son maître, devenu roi de France. Il employa ses loisirs à composer une Histoire universelle de 1550 à 1601. L'ouvrage fut condamné au feu par le, parlement de Paris. Après la promulgation de l'Édit de Nantes,
d'Aubigné continue de porter haut le drapeau du protestantisme. Sous la régence de Marie de Médicis , il prend part au soulèvement des calvinistes. Poursuivi en 1620 pour son Histoire, il s'enfuit à Genève, où il mourut en 1630.
Agrippa d'Aubigné est surtout célèbre par les violentes satires qui portent le nom de Tragiques. Elles parurent sans nom d'auteur en 16 16. Agrippa les avait composées partie au milieu des camps, « ou à cheval ou dans les tranchées >\ partie dans le silence du cabinet, après le traité de Vervins (1598) et la pacification du royaume.
C'est une œuvre étrange et puissante que ce poème, qui dépasse les hyperboles de Juvénal et les invectives des prophètes. « C'est un chaos et un déluge... Mais parmi cette tourmente brillent à chaque instant des éclairs de génie et retentissent des accents de sainte colère et d'héroïsme. Cette prodigieuse sortie contre la corruption des Valois, les violences de la persécution et les vices du clergé, de la magistrature, de la cour, ne contient pas moins de onze mille vers : tous les tons s'y heurtent, toutes les formes s'y mêlent; l'épopée, la satire, l'hymne biblique, l'idylle même, s'y confondent. Il n'a manqué à d'Aubigné , pour être vraiment un poète, que de savoir se borner et se contenir (1).. . »
1. Géruzez, Histoire de la Littérature francrise.t. I. pp et sqq.
AGRIPPA d'aUBIGNÉ 185
Disons-le toutefois, il est presque impossible de trouver dans les Tragiques des citations qui n'offensent pas la pudeur la moins farouche. Le poète ne l'ignore pas, et voici comment il s'en excuse :
Si quelqu'un me reprend que mes vers échauffés
Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés,
Qu'on n'y lit que fureur, que massacre et que rage,
Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage,
Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprens
Sont les vocables d'art de ce que j'entreprens.
Les flatteurs de l'amour ne chantent que leurs vices,
Que vocables choisis à peindre les délices,
Que miel, que riz, que jeux, amour et passe temps,
Une heureuse folie à consumer son temps...
Je fleurissais comme eux en ces mesmes propos,
Quand par l'oisiveté je perdais mon repos...
Ce siècle, autre en ces mœurs, demande un autre style,
Cueillons des fruits amers desquels il est fertile.
C'est le même sentiment qu'exprime sous une forme plus concise et en plus beaux vers l'auteur des ïambes, Auguste Barbier :
Si mon vers est trop cru, si sa bouche est sans frein,
C'est qu'il sonne aujourd'hui dans un siècle d'airnin ;
Le cynisme des mœurs doit salir la parole,
Et la haine du mal enfante l'hyperbole.
Or donc, je puis braver le regard pudibond,
Mon vers, rude et grossier, est honnête homme au fond.
l86 POÈTES FRANÇAIS
LES MISÈRES DE LA FRANCE AU XVh SIÈCLE
Mais, je te plains, rustic (i), qui, ayant, la journée
Une piteuse vie en tes sueurs traînée,
Reçois au soir les coups, l'injure et le tourment,
Et la fuite et la faim, injuste payement.
Le paisan de cent ans, dont la tête chenue
Est couverte de neige, en suivant sa charrue
Voit galoper de loin l'argoulet (2) outrageux
Qui d'une rude main arrache les cheveux,
L'honneur du vieillard blanc, meu de faim et de rage
Pour Savoir su trouver que piller au village.
Ne voit-on pas déjà, dès trois lustres passés,
Que les peuples fuyards des villages chassés
Vivent dans les forests? Là chacun d'eux s'asserre (;)
Au ventre de leur mère, aux cavernes de terre.
Ils cherchent, quand l'humain leur refuse secours,
Les bauges des sangliers (4) et les roches des ours,
Sans compter les perdus, à qui la mort propice
Donne poison, cordeau, le fer ou précipice.
Ce ne sont plus les grands, mais les simples paisans,
Que la terre connoist pour enfants complaisans.