AGRIPPA D'AUBIGNÉ I
La terre n'aime pas le sang ni les ordures.
Il ne sort des tyrans et de leurs mains impures
Qu'ordures et que sang. Les aimés laboureurs
Ouvragent son beau sein de si belles couleurs,
Font courir les ruisseaux dedans les vertes prees
Par les sauvages fleurs en email diaprées,
Où, par ordre et compas, les jardins azurés
Montrent au ciel riant leurs carreaux mesurés,
Les parterres tondus ; et les droites allées
Des droiturieres mains au cordeau sont réglées ;
Ils sont peintres, brodeurs; et puis leurs grands tapis
Noircissent de raisins et jaunissent d'épis.
Les ombreuses forests leur demeurent plus franches,
Eventent leurs sueurs et les couvrent de branches.
La terre semble donc, pleurante de souci,
Consoler les petits, en leur disant ceci :
« Enfants de ma douleur, du haut ciel l'ire (i) esmue
Pour me vouloir tuer premièrement vous tue;
Vous languissez, et lors le plus doux de mon bien
Va saoulant de plaisir ceux qui ne valent rien.
Or, attendant le temps que le ciel se retire,
Ou que le Dieu du ciel détourne ailleurs son ire
Pour vous faire gouster de ses douceurs après,
Cachez vous sous ma robe, en mes noires forests ;
Et, au fond du malheur, que chacun de vous entre
Par deux fois, mes enfants, dans l'obscur de mon ventre.
Les fainéants ingrats font brusler vos labeurs;
Vos seins sentent la faim et vos fronts les sueurs.
Je mets de la douceur aux ameres racines,
Car elles vous seront viande et médecines ;
Et je retirerai mes bénédictions
De ceux qui vont suçant le sang des nations :
Tout pour eux soit amer; qu'ils sortent, exécrables.
Du lit sans reposer, allouvis (2) de leurs tables ! .