LE SIEGE DE VIRE
Tout a Pentour de nos remparts, Les ennemis sont en furie :
Sauvez nos tonneaux, je vous prie !
Prenez plus tost de nous, soudards, Tout ce dont vous aurez envie :
Sauvez nos tonneaux, je vous prie !
Nous pourrons après, en beuvant,
Chasser notre merencolie :
Sauvez nos tonneaux, je vous prie !
L'ennemy qui est cy devant,
Ne nous veut faire courtoisie :
Vuidons nos tonneaux, je vous prie !
Au moins, s'il prend nostre cité, Qu'il n'y trouve plus que la lie ; Vuidons nos tonneaux, je vous prie !
Deussions nous marcher de costé, Ce bon sidre n'espargnons mie:
Vuidons nos tonneaux, je vous prie !
Née à Venise, en 1363, Christine était fille de Tltalien Thomas Pisan, astrologue et secrétaire de Charles V. Elle fut élevée à la cour. Son père la fit instruire en toutes sortes de connaissances. Elle savait parfaitement le latin et un peu le grec. A quatorze ans elle épousa « un jone (jeune) escolier gradué, bien né et de nobles parents de Picardie, de qui les vertus passaient la richece ». Il s'appelait Etienne du Castel.
Elle perdit son mari, en 1402, et resta veuve avec trois enfants. Grâce à ses talents, elle parvint à sauver « son désolé mainage et à conduire la nef demonree en mer orageuse sans patron ». De 1399 à 1406, elle composa «quinze principaux ouvrages, sans compter les autres particuliers petits dictiez, lesquels tous ensemble contiennent soixante-dix cahiers de grant volume».
Elle repoussa les offres qui lui furent faites par Henri IV. roi d'Angleterre et par Galéas Visconti,
duc de Milan. Elle resta fidèlement attachée à Charles V.
C'est à la sollicitation de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, qu'elle composa Le Livre desfaids et bonnes meurs du Ion roy Charles. « On y sent l'âme de l'histoire, » a dit un juge sévère (i). Et ceci n'est pas un mince éloge après l'insouciance de Froissart.
Bien que ses vers soient inférieurs à sa prose, on en peut citer quelques-uns qui ne manquent pas de délicatesse et même d'une certaine grâce.
Les Dictiez se composent principalement de ballades, délais, de virelais et de rondeaux.
Le Dict de la Pastoure est écrit tout entier dans le mètre, si difficile à manier, du vers de sept syllabes. Christine y dépeint ses occupations des champs et ses ébats avec ses compagnes :
Nul n'y avoit si povreté Qui ne fust riche d'amis.
Dans les Dicts moraux elle fait en quelque sorte l'éducation de son fils.
On sait que M.Quicherat a inséré dans le procès de Jeanne d'Arc le poème de la Pucelle, publié pour la première fois par M. Jubinal.
Christine ne connut de Jeanne d'Arc que sa mis sion et ses premiers succès. Elle eut pour elle un chant de triomphe et pas un doute sur l'expulsion des Anglais. De sa voix défaillante, elle leur disait en vers prophétiques :
I. M. Nisard, Histoire de la Littérature française. /. I, p. 78.
Jà cuidiés (i) France avoir gaingniee, Et qu'elle vous deust demourer :
Autrement va, faulse mesgniee (2) !
Vous ires ailleurs tabourer (3), Se ne voulez assavourer J-a mort, comme vos compaignons, Que loups porroient bien devourer, Car mors gisent par les sillons.
Ce dernier vers est très beau .
Les contemporains de Christine en font le plus bel éloge. Martin Franc (4), quelques années après sa mort, l'égalait. — on ne marchandait pas la louange en ce temps-là, — pour l'éloquence, à Cicéron; pour la sagesse, àCaton. Quatre-vingts ans plus tard, Marot écrit encore (5) :
D'avoir le prix en science et doctrine Bien mérita de Pisan la Christine.
Maître Clément eut pu ajouter le prix de vertu; car, toute sa vie, elle honora son sexe par l'irréprochable pureté de ses mœurs.