I : Lettre à Racine du 6 juin 16S
richir et ennoblir la langue que Ronsard a dépassé le but. Il voulut trop calquer les langues anciennes, et la langue grecque particulièrement. Prenant en outre les patois de l'ancienne France pour des dialectes, il conseilla d'y faire de larges emprunts. La même illusion lui fit prescrire l'emploi de mots composés et ce qu'il appelait le provignement des vieux mots. Enfin, il conseilla d'aller chercher jusque dans la boutique des artisans.
Toutes ces prescriptions sont ridicules, assurément, mais le principe est excellent, et Fénelon le reprendra plus tard dans sa Lettre à l 'Académie.
Ronsard fut un poète inégal, — personne, que je sache, ne l'a jamais nié de nosjours, — mais, au demeurant, un grand poète.
Il a rappris à ses contemporains le chemin des sources vives de l'antiquité, oublié depuis si longtemps. Il leur a donné une haute idée, en même temps, des lettres françaises.
Par lui, notre poésie s'est essayée pour la première fois dans le genre lyrique. lia écrit de belles strophes avant Malherbe. Il a même créé ce beau nom d'ode dont Boileau sans doute ne se savait pas redevable à Ronsard, et l'ode elle-même.
Après l'ode il a ressuscité l'épopée; je ne dis pas que sa tentative ait été heureuse ; — pouvaitelle l'être? A côté de lui, et sous son inspiration, Baïf et Jodelle s'exercèrent à la tragédie et à la comédie.
Il a donné au vers « un nombre plein etsonore,
un accent mâle et robuste, inconnu avant lui ». Il a imaginé une prodigieuse variété de rythmes ( i ); il a inventé de nouvelles strophes, des plus belles et des plus riches en effet harmonique, qui, de nos jours, ont été remises en honneur
Il a entrelacé régulièrement les rimes masculines et les rimes féminines.
Les traits de naturel et de naïveté ne sont pas rares dans son œuvre; la grâce, la fraîcheur et le pittoresque y abondent.
Il a l'imagination inventive, féconde, hardie, «verveuse».
Malgré tous ses défauts, il a été un des ouvriers de la langue ; il a montré la voie, il Ta frayée : il a préparé Malherbe et Boileau, Racine et Lamartine, Chénier et Laprade, Pierre Corneille et Victor Hugo.
I . « Tant de rythmes créés pour ainsi dire du néant, — c'est un des ouvriers stylistes contemporains les plus extraordinaires qui parle ainsi, M. Th. de Banville, — reproduisent l'acpect, le mouvement général des rythmes latins et grecs, mais tout à fait appropriés à la langue française ; ces strophes dont la forme est trouvée à mesure que le poète en a besoin, effrayent l'esprit par la quantité de travaux que leur arrangement a demandés, surtout par la force créatrice, par le rare instinct qui a présidé à des combinaisons si diverses! On n'ose y songer.... En ouvrant le livre des Odes, ne croiton pas entrer dans un de ces ateliers d'orfèvres florentins où les buires, les bassins, les amphores, les chandeliers fleuris, les élégants poignards accrochent la lumière sur les fins contours de l'or ciselé?...» PdU traite de Poésie française, pages 289 et 290.