‹ Avant MalherbeChapitre 81 sur 132 · A MA QUENOUILLE · texte numérisé non relu

A MA QUENOUILLE

Quenouille, mon souci, je vous promets et jure De vous aimer toujours, et jamais ne changer Votre honneur domestic pour un bien estranger, Qui erre inconstamment et fort peu de temps dure ;

Vous ayant au costé, je suis beaucoup plus sure Que si encre et papier se venoient arranger Tout à l'entour de moi ; car. pour me revenger, Vous pouvez bien plus tost repousser une injure,

Mais, quenouille, m'amie, il ne faut pas pourtant Que, pour vous estimer et pour vous aimer tant, Je délaisse du tout cette honneste coustume

D'escrire quelquefois ; en escrivant ainsi, J'escris de vos valeurs, quenouille mon souci, Ayant dedans la main le fuseau et la plume.

Pierre de Ronsard naquit dans l'année où fut perdue la bataille de Pavie ; et Ton estima que la défaite avait été compensée par cette naissance. Jamais homme n'a été comblé d'honneurs comme Ronsard.

Ses œuvres se lisaient publiquement jusqu'en Moravie, jusqu'en Pologne, jusqu'à Dantzig. L'Hospital fut ébloui de sa gloire. Etienne Pasquier le place à côté d'Homère et de Pindare. Montaigne, qui a douté de tout, ne doute pas de son immortalité. Le Tasse réclame l'honneur de s'incliner devant lui. Marie Stuart se console de sa prison en lisant « l'Apollon de la source des Muses ». Toulouse ne trouve pas ses fleurs d'or et d'argent d'assez haut prix pour le récompenser. Tous ses contemporains, tous ceux même qui étaient de « la volée des poètes du règne de François Ier», l'acclament à l'envi, et il a pu leur dire, sans être ridicule :

Vous estes mes sujets et je suis votre roy !

Il meurt et sa mort est un deuil public.

l8 POÈTES FRANÇAIS

Jamais plus éclatant triomphe. Jamais auss revers plus complet ni plus dures représailles.

Malherbe devant ses disciples biffe la moitié de son Ronsard. Boileau lui porte de si rudes coups qu'en ce temps-là, au témoignage de La Monnoye, personne n'eût osé se vanter d'avoir ses œuvres dans sa bibliothèque. Le grand Arnauld prononce que « c'est un déshonneur à notre nation d'avoir estimé les pitoyables poésies de Ronsard ».

La Fontaine le trouve

dur, sans goût, sans choix,

Arrangeant mal ses mots, gâtant par son franco is Des Grecs et des Latins les grâces infinies (i) !

Il a fallu que le x i xe siècle vengeât Ronsard de l'injurieux dédain de Malherbe et des excès de Boileau. Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Ampère, Saint-Marc Girardin, Banville, Gandar, et d'autres encore, l'ont remis à sa place d'honneur, à son rang d'homme de génie.

Certes, Ronsard a de graves défauts.

Il eut le tort, avant tout, de rompre violemment avec le vieil esprit gaulois. Admirateur servile des anciens, il les imite moins qu'il ne les traduit, et sa traduction, éprise de l'original, quand la langue maternelle fait défaut, se borne à donner aux mots du texte une terminaison française. De là, suivant la juste critique de Boileau, cette muse « en français parlant grec et latin ». C'est surtout dans ses tentatives pour en-

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