L'IDEAL
Si nostre vie est moins qu'une journée En l'éternel, si l'an, qui faict le tour, Chasse noz jours sans espoir de retour, Si périssable est toute chose née,
Que songes tu, mon ame emprisonnée?
Pourquoi te plaist l'obscur de nostre jour, Si, pour voler en un plus cher séjour, Tuas au dos l'aele bien empennée?
Là est le bien que tout esprit désire, Là le repos où tout le monde aspire, Là est l'amour, là le plaisir encore :
Là, ô mon ame, au plus hault ciel guidée,
Tu y pourras recongnoistre l'idée
De la beauté qu'en ce monde j'adore (i).
1 . Lamartine se souvenait-il de ces vers, quand il s'écriait dansT Isolement ;
Là je m'enivrerais à la source où j'aspire ; Là je retrouverais et l'espoir et l'amour ; Et ce bien idéal que toute âme désire Ft qui n'a pas de nom au terrestre séjour.
Ronsard le qualifiait cT « excellent poëte françois ». Ses contemporains l'appelaient le « gentil Belleau », et ce titre lui convient mieux. Sa gentillesse, — on Ta dit spirituellement, — s'est un peu ridée, et sa mignardise a légèrement grimacé. Toutefois, son Avril a gardé la fraîcheur des premières brises et le parfum de Vaubespine, de Yaiglantin et du tbvm.
Plus d'une pièce des Bergeries se lirait encore aujourd'hui avec charme et profit, si trop souvent le sensualisme le plus libertin ne s'y donnait carrière. Ici et là, des vers aimables vous arrêtent.
Moins connus que les Bergeries, les Amours et nouveaux Escbanges des pierres précieuses, ver", propriétés d'icelles, leur sont bien supérieurs par l'éclat du style et les hardiesses de l'imagination.
Trente petits poèmes composent ce second recueil. « Tantôt, dit un critique (i), c'est une ode d'un jet élégant et soutenu, en l'honneur du diamant ou de la perle; tantôt, c'est une princesse, une femme aimée qui est chantée sous k nom de l'agate ou du saphir, et puis, c'est une
l. Ch. AsselineaUj les Poètes français, t. II.
histoire pompeuse , peinte en riche tapisserie , telle que celle d'Améthyste changée en pierre par Bacchus; tantôt encore, une légende d'amour contée sur le ton doux et mélancolique des plus tendres rêveries de La Fontaine. »
Sans vouloir contredire ce jugement et tout en admirant la nouveauté de style et les couleurs que prodigue Remy Belleau dans ses Amours des pierres précieuses, nous ajouterons que l'intérêt languit souvent et que parfois l'ennui se dégage.
Né en 1528, à Nogent-le-Rotrou. Belleau fut gouverneur de Charles de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf et grand écuyer de France. Il mourut à Paris, le 7 mars 1577. Ses illustres amis de la Pléiade, Ronsard, Baïf, Jamyn, Desportes, le portèrent au cimetière sur leurs épaules.