‹ Avant - pendant - après la prédiction, conseils aux jeunes ecclésiastiquesChapitre 113 sur 145 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Vous avez réglé, discipliné, affermi, enrichi votre voix, corrigé et perfectionné votre prononclation ; c'est bien, mais vous n’êtes pas encore de parfaits orateurs. Appliquez-vous à ce qu’il y à de plus important dans l’art oratoire : la diction.

On appelle diction l’heureux choix et habile arrangement des mots qui expriment nos pen-

sées. Mais cela regarde la composition et l’or-

nementation du discours, dont nous avons parlé dans le chapitre huitième de notre premier livre. Ce que j'entends ici par diction, c’est l’art de rendre attentif un public et de le charmer en disant bien ce que l’on doit dire.

Une bonne voix et une excellente pronon-

bien ceci : pour avoir une bonne diction, il

clation peuvent suffire à la lecture recto tono ; mais le lecteur n’est pour rien dans le plaisir : :

qu'éprouvent ses auditeurs à entendre des considérations, des raisonnements, des descrip

tions, des récits qui les intéressent. Au contraire, l’orateur doué d'une belle ‘diction appelle lattention du public sur des choses qu'il n'écouterait, peut-être, que d’une manière distraite. Il rend plus vif l'intérêt et décuple le plaisir de ses auditeurs. Et cela d'autant mieux, qu'il est à la fois auteur et acteur.

Vous avez vu, sans doute, de grands audi-

toires suspendus aux lèvres d’un beau diseur

qui faisait valoir les chefs-d’œuvre de notre

littérature. Combien il y a plus de charmes dans le discours d’un homme convaincu et pas-

sionné qui fait parler son âme et la fait bien

parler!

Vous devez être cet homme. Mais ion

faut savoir phraser, moduler et accentuer.

Phraser, c'est découper et ponctuer une

phrase de manière à ce que, en passant par

l'oreille de l'auditeur, elle arrive à son esprit

parfaitement claire et intelligible, et lui com- munique la pensée de l’auteur, sans qu'il

puisse y avoir de méprise. Un phrasé défec-

tueux déroute l'attention, trouble l'intelligence

et dénature plus ou moins le vrai sens d’un auteur. |

On raconte que Samson, avant prié un Jeune homme, qui désirait prendre de lui des leçons de lecture, de lire la fable du Chêne «& du.

Roseau, l’arrêta, dès le premier vers, par cette

sèche observation : « Très bien, Monsieur,

vous ne savez pas lire. » Et comme l'élève

s’étonnait : « Recommencez », reprit le profes

seur. Et le jeune homme lut la seconde fois,

comme la première. « Le chêne un jour — dit

au roseau. — Ce n'est pas cela, fit observer Samson: un adverbe ou une locution adver- :

biale se joint au verbe, et non pas au subs-

tantif. Où avez-vous vu des chènes qui s’appel-

ent un Jour? Le chène un jour !! Mais non, ce

chêne ne s'appelait pas un jour, mais il dit, un

Jour, au roseau. » Lisez donc ainsi :

« Le chêne — un jour, dit au roseau. De même ne lisez pas :

QUn roitelet pour vous, — est un pesant fardeau.

« Il n’y a pas de roitelet qui s'appelle pour vous. Mais lisez : |

« Un roitelet — pour vous, est un pesant fardeau. »

J’entendais moi-même citer ce passage du Père Lacordaire : «Le mal ne nous coûte rien ; — pour le commettre, 1l suffit de se laisser aller » : une diction vicieuse dénaturait la phrase de cette manière : « Le mal ne nous coûte rien pour le commettre ; — 1l suffit de se laisser aller. »

Je pourrais vous donner encore beaucoup d’autres exemples. Mais ce qu'il y a de pire, un mauvais phrasé peut faire entendre à Poreille des choses burlesques. Par exemple, dans cette phrase, extraite d’un récit de voyage : «On nous avait dit beaucoup de mal de ce pays, cependant nous y trouvâämes des gens bons, honnêtes, de mine avenante et très hospitaliers. » Arrêtez-vous un instant après le mot gens, car, si vous dites tout d’un trait ce membre de phrase, auditeur entend « des Jambons, honnêtes, de mine avenante », et 1l a peine à s’expliquer que ces jambons soient hospitaliers, puisqu’ils sont plutôt faits pour être hospitalisés.

Vous éviterez toute méprise et toute confusion, si vous vous appliquez à distribuer vos phrases d’une manière intelligente, en ayant soin de ne point empiéter d’un membre sur un autre membre. Pour cela, ne vous pressez

pas et ne languissez pas. Si la diction doit être.

vive, qu'elle ne soit pas précipitée ; si vous Jugez à propos d'en modérer le mouvement, faites en sorte qu'il ne dégénère pas en une fatigante lenteur. C’est le conseil que vous donne Quintilien : « Promptum sit os, non præceps; moderatum, non lentum*. »

Régler la distribution et le mouvement des phrases, cela ne suffit pas pour les rendre agréables à l'oreille, 1l faut savoir encore les

moduler. Il y a une musique de la parole dont :

beaucoup de gens ne se doutent pas. Je ne veux pas dire qu'il faille prendre en parlant un {on chantant; ce serait insupportable.

Mais, sur une échelle de tons brefs et extrè-

mement variés, la voix de l’orateur se meut,

monte, descend, s’anime, s’apaise, éclate,

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