CHAPITRE VI
Il ne suffit:pas, pour être éloquent, d’être muni d’une voix bien disciplinée, d'une pro-
nonciation correcte, d’une diction agréable,
d’une physionomie expressive et d’un ensemble
de gestes parfaitement en harmonie avec la parole : il faut encore savoir entrer dans l’âme
de ses auditeurs et les faire vivre de sa vie.
Votre discours ne serait qu'une parade si.
vous n’étiez profondément pénétrés de cette pensée que vous parlez, non pas devant une
assemblée, mais à une assemblée à laquelle vous devez communiquer vos pensées, vos sentiments, vos saintes passions. Et cepen-
dant, combien de prédicateurs dont toute l'attention se conéentre sur ce qu'ils disent, et
qui semblent parler à je ne sais quel être
vague et vaporeux, flottant sous les voütes ou entre les piliers de l’église! L’auditoire les attend en bas, on dirait qu'ils ont peur de s’en approcher. Eussent-ils toutes les distinetions de lesprit et de la parole, ils restent froids parce qu'il leur manque ce qui doit assurer l'effet du discours en consommant leur action : la communication directe avec les àames qu'ils doivent instruire et émouvoir.
Je vous en prie, ne jetez pas de haut et de loin votre divine semence pour que chacun en prenne à l'aventure ce qu'il pourra, mais descendez sur les sillons et passez-y la herse de votre action oratoire, afin de faire entrer le bon grain jusqu’au fond des âmes que vous devez fertiliser. Encore une fois, ne parlez
pas en Pair, mais à votre auditoire; liez par-
tie avec lui; qu'il y ait, entre vous et lui,
échange de pensées, de sentiments et de vie.
J'ai lu quelque part ce conseil donné aux jeunes prédicateurs : « Ne considérez l’auditoire que dans son ensemble, et évitez tout contact par les veux avec qui que ce soit. »
— Passe pour les premiers essais, où les débutants manquent généralement d’assu-
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rance, et risquent d’être facilement distraits et même démontés par les manifestations bienveillantes ou hostiles qu'ils peuvent remarquer dans l’auditoire. Mais à suivre toujours ce conseil, on se priverait d’un excitant dont la verve oratoire peut tirer un réel profit.
En effet, 1l y a de bonnes physionomies d’auditeurs sur lesquelles se reflètent toutes les impressions reçues. Leurs yeux bien ouverts, leurs traits mobiles ou épanouis, leur atten-
tion soutenue, sont autant de signes encourageants qui semblent dire à l’orateur : Cest bien, allez toujours. D’autre part, 11 y a des physionomies rétives qui paraissent regimber contre l’aiguillon de la parole, et prendre, sous ses attaques, une attitude défensive. Ne
les fuvez pas du regard: elles vous donnent un coup de fouet et vous provoquent à la chaleur du raisonnement et aux élans de la
passion. D’autres vous diront, par des fronce-
ments de sourcils et de légères contractions de traits, que vous parlez trop haut ou trop
bas, trop vite ou trop lentement, que vous
vous lancez trop ou que vous languissez. C’est la censure ;
pa
il faut tenir compte de ses aver-.
tissements. Habituez-vous à bien regarder tout votre monde : voilà mon avis. Il n’y à que les dormeurs qu'il faut fuir des yeux, pour n’être pas tenté d’impatience et ne pas s'échapper en quelque sortie maladroite.
Je me rappelle avoir prêché une station de
carême devant un bon curé qui ne manquait
Jamais de s’assoupir au milieu de l’exorde et qui dormait comme un bienheureux Jusqu'à la fin du sermon. Jexpliquais alors le Décalogue. Un jour, à propos du quatrième commandement, je parlar de la paternité spirituelle du prêtre. Je fis, comme de juste, l'éloge du bon pasteur et j’appliquai cet éloge à l’excellent curé, dont toute la paroisse appréciait le zèle intelligent et linépuisable charité. D'instinct, les regards se tournèrent vers lui: 11 dormait profondément. La situa-
tion menaçait de devenir ridicule: pour m'en
dégager, je dis à l’auditoire : « Mes frères, Je puis parler des vertus de votre père en Dicu avec d'autant plus de confiance et d'abandon qu'il ne m'entend pas. » Cette sortie eut un grand succès d’hilarité. Jen fus affligé, et J'aurais eu lieu de la regretter profondément
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Si Je n’eusse eu affaire au meilleur des hom-
mes, qui se contenta de me dire, après le sermon : « Vous m'avez fait une petite malice, je vais essayer de me corriger. » Un autre eut été blessé, et j'aurais eu à en souffrir. Décidément, 1l vaut mieux ne pas tenir
compte des dormeurs et ne recueillir que les
impressions de ceux qui écoutent. rt Je dois vous avertir que ce n’est pas du 2
premier coup que vous pourrez vous mettre
en rapport intime avec voire auditoire et vous rendre compte de ses impressions. Il faut, pour cela, avoir acquis une certaine aisance. Elle viendra petit à petit, surtout lorsque, dans des prédications suivies : retraites, stations, missions, séries d'instructions, de prônes et de conférences, vous vous serez rencontrés avec les mêmes auditeurs. Rien
n'est plus favorable à la parole publique que
de se trouver en pays de connaissance.
Non seulement vous vous mettrez en communication avec votre auditoire pour lui donner quelque chose de vous, mais vous vous appliquerez à le faire vivre. Cest là le triomphe
de l’éloquence. Interrogez-le, mettez-le en scène, faites-le parler, dialoguez avec lui. Je VOUS al dit, plus haut, avec Louis de Grenade, les avantages de cette méthode.
Grâce à elle, la prédication est plus qu’une effusion de votre vie apostolique, c’est un échange de vie qui anime la parole publique et la rend on ne peut plus attrayante. L’auditeur devient d'autant plus avide de la prédication qu'il y remplit un rôle. Mais cela demande, de la part du prédicateur, beaucoup d'art, de souplesse et une grande faculté d’accommodation.
Pour faire vivre l’auditoire, on a imaginé, dans les missions, lés conférences à deux. Un missionnaire y remplit l'office de contradicteur. C’est l’auditoire personnifié, se défendant contre les attaques du prédicateur et proposant ses doutes et ses objections. Bien faites, ces conférences peuvent être très intéressantes, la variété des questions qu’on y
traite et la vivacité du diiiigue ne laissent M
pas languir un seul instant l'attention des
1, Voyez chap. 1x, Passions el convenances oraloires.
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