CHAPITRE PREMIER
Votre discours est terminé. Vous descendez de chaire, tout ému et quelquefois très fatioué, surtout lorsque vous avez parlé longtemps et avec animation. — Qu’allez-vous faire? — Vous allez d’abord vous taire, vous détendre et vous reposer.
Je vous ai indiqué sommairement, dans le chapitre de Ia Dernière préparation, les soins
. que vous devez prendre de votre corps avant
la prédication ; vous ne devez pas le négliger
quand votre tâche est achevée. C’est un bon
ménager les forces, et qu'il faut préserver de
serviteur de votre ministère dont 1l faut
. tout accident fâcheux. Quand on arrive à un
- certain âge, on comprend mieux ce devoir
que lorsqu'on est jeune et plein de vie. Et 12°
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cependant, même lorsqu'on est jeune, la négligence à cet égard est une imprudence qui peut déterminer de graves accidents, principes de maladies et d’infirmités quelquefois incurables. Nous avons vu de tout jeunes prédicateurs prématurément moissonnés par la mort, parce qu'ils ont cru pouvoir se dispenser de prendre les sages précautions que leur conseillait la prudence.
Que certains hommes de Dieu, obéissant à
des inspirations particulières et miraculeuse \
ment protégés par la Providence, fassent bon
marché de leur corps, c’est une exception. ; Tout le monde n’est pas appelé à cette dépense . héroïque de la vie. Toutefois, en ménageant.
votre santé, gardez-vous bien de tomber dans.
la mollesse et de vous rendre ridicules par un. excès de soins et de précautions.
Nous lisons, dans la Vie intime et religieuse de M l'illustre et vénéré restaurateur de l'Ordre Dominicain en France, le Père Lacordaire, que « pendant la matinée qui précédait ses confé-" rences, il demeurait dans une profonde méditation.
« Personne n’entrait dans sa chambre, si ce“
n'est un ou deux de ses plus intimes amis, qui venaient s'assurer que rien ne Îui manquait. On entrait et sortait en silence, heureux s’il y avait quelque petit service à lui rendre, mais attentif à ne pas troubler sa pensée recueillie. Il déjeunait à neuf heures, et son repas était fort modeste; si le temps était beau, il descendait au jardin, se promenait lentement,
s’arrêtait devant une fleur, souriait à la ver-
dure naissante inondée de lumière et reposait son esprit dans une douce contemplation des belles et pures œuvres de Dieu. C'était comme un prélude où son inspiration se plaisait à monter par degrés à des harmonies d’un ordre
plus élevé. Il partait à onze heures, accom-
pagné de son ami M. Cartier.
« Vers trois heures, il rentrait accablé de fatigue, mais le front transfiguré, le visage en feu, l’âme toute chaude encore et débordant de foi, d’éloquence et d'amour. Pour réparer ses forces épuisées, parfois il se mettait au lit, et, faisant entrer un de ses jeunes amis, il s’entretenait familièrement avec lui de l’amour de Notre-Seigneur et du bonheur de la vie religieuse. À l’heure du souper, on lui
apportait son repas, exactement le même que celui de la communauté : deux œufs et une salade. Puis 1l reprenait l’entretien où il l’avait laissé : c'était toujours l'amour de Notre-Seigneur, l’amour des souffrances et ce qui s’y rapportait !. »
Et voilà l’homme dont on a osé dire sérieusement qu'il se travestissait après ses conférences, pour aller se mêler aux cercles et recueillir les louanges qu'on faisait de lui. Ge qu'il songeait à recueillir, c'était son cœur, afin de l’épancher dans une fervente action de graces. Son regard se tournait, non vers la foule qu'il venait d’enthousiasmer, mais vers Dieu, qui l’avait assisté dans sa prédication. Ainsi devons-nous faire, lorsque nous sentons que la grâce nous a soutenus et que notre parole a fait dans l'auditoire une heureuse impression. En haut tout de suite, le regard de notre cœur! Ne différons pas notre action de grâces, mais qu’elle Jaillisse spontanément de notre àme à l'instant même où nous cessons
1. R. P. CHocarne, Vie intime et religieuse du Père Lacordaire, XIV.
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de parler. De mystérieux élans, de courtes oraisons Jaculatoires, feront monter vers Dieu l'hommage de notre reconnaissance.
Notre action de grâces doit être prompte; il faut aussi qu'elle soit bien pure. N’y méêlons aucun sentiment de vaine complaisance, n1 ces secrètes félicitations de l’amour-propre qui
prétend se satisfaire avant de rien offrir à :
Dieu.
Il est malséant, lorsqu'on présente un bouquet à quelqu'un, d’y enfouir son nez, comme pour se payer la primeur de ses parfums. C’est pourtant ce que fait la vanité de l’orateur qui se complaît dans un succès dont 1l devrait se désintéresser pour dire à Dieu : « Pas à moi, Seigneur, pas à moi, mais tout à la gloire de
votre saint nom : Non nobis, Domine, non nobis,
sed nomini tuo da gloriam. »
Encore, si tout se bornait à cette courte et secrète rapine de gloire, la faute serait facilement réparable. Un prompt retour vers Dieu, un acte de confusion et de repentir, peuvent nous remettre sur le chemin de l’action de grâces, et la bonté divine veut bien agréer la reconnaissance un peu tardive d’un cœur qui
410 © APRÈS LA PRÉDICATION ne s'est égaré qu'un instant. Mais souvent, hélas! la nature avide demande davantage. Elle s'inquiète, se tourmente, interroge, fait autour d'elle des perquisitions pour savoir ce qu’on pense de ses exploits et finit par détourner tout à fait de Dieu le regard qu'il attend de notre reconnaissance. |
Coupable ingratitude, qui, en offensant l’infinie bonté de Celui qui ouvre et bénit les lèvres de lapôtre, compromet l’avenir de sa parole. N'est-ce pas une loi de nature que tout bienfait retourne au bienfaiteur sous la forme de l’action de gràces, et que le bienfaiteur se montre d'autant plus généreux qu'il est plus promptement, plus fréquemment et plus sincèrement remercié? La reconnaissance pousse aux bienfaits, comme l’ingratitude en tarit la source. « L’ingratitude, dit saint Bernard, est un vent brülant qui dessèche la rosée de la miséricorde et les torrents de la grâce : Ventus urens, sicans rorem misericordiæ et fluenta gratiæ !. » Et,.d’autre part, un auteur païen nous apprend que « remercier est le