Littérature française au XTIX® siècle
lie
une idée juste de son éloquence. Mais les
fruits de cette éloquence sont encore vivants dans les cœurs de ceux qu'il a convertis et dans les familles chrétiennes qu'ils ont formées d’après ses enseignements.
Pendant que le Père de Ravignan préchait à Notre-Dame, l’abbé Lacordaire, après avoir calmé, dans la solitude et le silence, les agitations de son ardente Jeunesse, revêtait, en Italie, au couvent de la Quercia, la robe blanche des Frères Prêcheurs. Sa réapparition dans la grande chaire fut un événement. La sympathie et l'admiration dont on lui avait donné tant de témoignages lors de ses pre-
mières prédications redoublèrent devant
l’humble froc, symbole de son renoncement et de sa solennelle consécration au ministère de
la parole évangélique. Malgré les appréhen-
sions, les rumeurs et l’opposition des tenants du vieux genre et des vieilles méthodes, la France intelligente saluait, dans lillustre
Dominicain, le prince des orateurs chrétiens
du XIXe siècle.
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Il avait des hardiesses étonnantes, sans doute, mais 1l avait entendu au fond de son cœur, comme il le dit lui-même, le eri des nouvelles générations affamées d'entendre la parole de Dieu, et il voulait les amener à la vérité en parlant leur langage. S'il n’eut point la profonde connaissance des Écritures, la science théologique et la puissance analytique des orateurs du grand siècle, 11. y suppléa par les intuitions de son génie et la magie de son style, et sut, en restant irréprochable dans son enseignement, émouvoir les âmes, les enthousiasmer et déterminer, dans les classes intelligentes, le grand mouvement de conversion dont nous recueillons les fruits.
« De tous les orateurs, dit Henri de Riancey dans un article du Correspondant, le Père Lacor-
daire, qu'on nous permette ce terme, est le
plus indescriptible. Il n’y a pas d'expression dans la langue pour rendre son action, son
attitude, son geste, les vibrations irrésistibles
de sa voix qui pénètre au plus intime des entrailles, l'éclat merveilleux et fascinateur de son regard et cette incroyable domination que du premier coup d'œil, du premier mot,
il exerce sur l’auditoire le plus rebelle ou le plus sympathique. Plus que personne, il a le don de faire courir dans les âmes le frémissement d’admiration et d'enthousiasme qui se propage avec la force et la rapidité du courant électrique. C’est par excellence l’homme qu'il faut voir et écouter. On peut le lire et on se prend encore d’étonnement et d’admiration, mais par-dessus tout, 1l est nécessaire de l'avoir entendu. J'oserai presque dire que sans cela on ne le comprend qu'imparfaitement, tandis que quand on l’a suivi, ses intonations, sa manière, sa conviction, demeurent gravées dans la mémoire et s’y réveillent chaque fois qu’on le relit. »
Le Père Lacordaire a prêché non seulement à Paris, mais dans la plupart des grandes … villes de France. On a fait imprimer, après sa mort, les notes et souvenirs d’un assez grand nombre de ses Sermons et Instructions. Il pouvait être utile, croyait-on, de recueilhr les restes de ces festins oratoires, afin qu'ils ne fussent pas perdus : Colligite fragmenta, ne pereant. Je n’y contredis pas, mais j'estime que c'est dans les Conférences et Les Discours qu'il a
publiés lui-même que vous devez aller chercher cet illustre modèle.
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Le Père Félix, de la Compagnie de Jésus, 0 succéda au Père Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame. Pendant dix-sept ans, 1l porta avec gloire le fardeau de cette lourde succession. Groupant autour de l’idée du progrès les
dogmes chrétiens, les vérités philosophiques, les questions sociales, il les expose avec une à
admirable rectitude. Il n’a point l’onction de de Ravignan, la passion, le vif coloris et les = magnifiques envolées de Lacordaire, mais, .. comme Bourdaloue, il marche d’un pas mesuré, avec méthode, et saisit l’âme par la force logique et la sagesse de ses raisonne-
ments. Ses Conférences sont un arsenal où - vous trouverez des armes sûres et bien trem- . pées contre la plupart des erreurs et des vices contemporains. | à
Je vous recommande, avec ces maitres illustres, d’autres célébrités oratoires qui ont honoré la chaire chrétienne en notre siècle.
Le cardinal Giraud, missionnaire d’abord,
puis prédicateur de la cour en 1895 et en 1827. Vie
M. de Frayssinous disait de lui : « Il deviendra
Fénelon. » En effet, il fut promu de lévêché
de Rodez au siège archiépiscopal de Cambraï.
- La France entière a connu et admiré ses élo-
quents mandements.
Me Dupanloup, évêque d'Orléans, célèbre catéchiste, éducateur distingué, chaleureux polémiste, brillant orateur. Il intervint avec une bouillante ardeur dans toutes les luttes politiques et religieuses de notre époque. «Il réunissait, dit le Père Mestre, Les dons les plus enviables de l’éloquence : la douceur et la force, la sensibilité et l’énergie, la simplicité et l'élévation. La souplesse de son organe, la
vivacité de son regard, l’assurance de son
geste, ajoutaient encore à l'effet de sa parole. Des traits de chaleureuse et patriotique éloquence recommandent la plupart de ses œuvres écrites. »
Mer Ber leaud, évêque de Tulle, célèbre par ses homélies et ses mandements remplis de la plus pure substance des saints Pères. Pie IX disait de lui : « L’évêque de Tulle, c’est la
tradition vivante de l'Église catholique parlée
avec toute la poésie du ciel. »
Le cardinal Pie, évèque de Poitiers, ardent défenseur de la foi et des libertés de l’Église, grand écrivain et savant docteur, l’Hilaire du XIXe siècle, celui de tous les prélats contemporains qui rappelle le mieux la grande manière de Bossuet.
Mer Landriot, archevêque de Reims, savant prélat, écrivain abondant, élégant et limpide.
Mer Freppel, évèque d'Angers, professeur érudit, docte apologiste des Pères de l'Église grecque et latine, courageux et éloquent défenseur des libertés religieuses, rappelle dans ses homélies l’abondance et l’onction de saint Jean Chrysostome.
Mer Plantier, évêque de Nimes, d’abord professeur comme Mer Freppel, nous a fait connaitre les poètes de la Bible. Il fut appelé en 1847 dans la chaire de Notre-Dame. Devenu évêque, il déploya dans ses Brochures, ses Instructions et ses Leltres pastorales, un admirable talent de
polémiste. Nul mieux que lui, et avec plus d’in-
trépidité et d’ardeur, n’a défendu le pouvoir temporel du Pape et l'honneur du Saint-Siège.
Son-successeur, Mer Besson, était déjà célèbre par ses belles conférences sur l’Honime-Dieu,
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l'Église, le Décalogue, les Sacrements, quand il
fut élevé sur le siège de Nimes. — Ses Pané- gyriques, ses Oraisons funèbres, ses Sermons, sont
dignes des meilleurs orateurs sacrés.
Mentionnons, en terminant, les noms de
l'abbé Cœur, de labbé Bautain, de l'abbé.
Combalot, de Fabbé Deguerry.
Jene dirai rien des vivants, vous pourrez peutêtre les entendre, et du reste leurs œuvres sont connues ; il vous sera facile de les consulter.
Il est important pour vous d'étudier ces maîtres modernes, afin de mettre votre parole au ton des nouvelles générations. Vous avez beaucoup à prendre sans doute, dans les maitres du XVIIe siècle : le grand- sens chrétien, la forte doctrine, l'élévation des idées, l’observation profonde, la marche des raisonnements, la noblesse et la pureté du style. Mais
vous ne pouvez pas tout prendre. Les longs
exordes, les propositions trois ou quatre fois
répétées dans l’exposition du sujet, les divi-
sions méticuleuses, l’ampleur souventexagérée
des développements, l’étendue du discours, les termes vieillis, les formules surannées,
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MODÈLES DE L'ÉLOQUENCE SACRÉE 14 seraient peu du gout de nos modernes auditoires. Nous ne pouvons pas non plus, dans un siècle où tant de préjugés obscureissent la vérité, où tant de calomnies la défigurent, où il y a tant de lacunes dans léducation chrétienne, traiter les incroyants avec la hauteur un peu dédaigneuse dont Bossuet et Bourdaloue croyaient pouvoir user à l’égard des incrédules que de leur temps on appelait des libertins. D'autre part, les œuvres d'imagination se sont tellement multiphiées, le style imagé est devenu si familier, qu'il nous faut lemployer plus que ne le faisaient les orateurs de la cour et du beau monde. Vous trouverez chez les modernes ce dont vous avez besoin pour rajeunir la prédication du grand siècle. Mais chez les modernes comme chez les anciens, chez les prédicateurs de votre langue comme chez les saints Pères, prenez pour maîtres et modèles les meilleurs. Afin de mieux profiter de leurs leçons, étudiez à fond quelques-uns de leurs discours, analysez-les, rendez-vous compte de l’idée mère, de la dis-
tmibution des preuves, de la suite des raisonne-
ments, des développements et ornements
oratoires, des mouvements et effets d’élo-
quence. Notez ce qui vous semble le plus beau, et aussi ce qui vous parait défectueux. Si vous avez une bonne mémoire, apprenez par cœur et retenez certains passages dont l’éloquence vous saisit plus vivement, et ser-
vez-vous-en pour donner, en temps opportun, à votre esprit et à votre cœur de l’entrain et:
de la vie, éomme on se sert des excitants et
des spiritueux pour stimuler le corps et
éveiller les sens. Mais encore ne copiez personne, restez vous-mêmes.
Un dernier conseil, en terminant ce chapitre. Ne demandez jamais rien aux prédicateurs hétérodoxes, quel que soit leur mérite lttéraire, Ils ne vous donneraient qu'une doctrine amoindrie ou frelatée et vous pourriez être tentés de leur faire des emprunts qui tourneraient à votre confusion. J’ai vu cela dans une
de nos grandes villes : un prédicateur élégant
apprendre et débiter devant son auditoire um sermon, assez original du reste, d’un pasteur protestant. Son larcin ne tarda pas à être découvert, au grand scandale des fidèles et au
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grand déshonneur de la chaire catholique.
Pourquoi vous revêtir de ces dépouilles de Philistin , quand vous avez sous la main tant de magnifiques ornements ?
Lisez, méditez et retenez bien ces belles et | fières paroles de Tertullien : « Quel est le ser- à viteur qui va chercher des vivres chez les étrangers, et ce qui est pire, chez l’ennemi de son maître ? Quel est le soldat qui accepte les dons et la solde des rois non alliés et,.ce qui est pire, hostiles à ses chefs, à moins qu'il ne soit déserteur, transfuge et rebelle? — Personne ne peut être équipé par qui s'applique à détruire ; personne ne peut être illuminé par qui amasse des ténèbres. Cherchons donc ce qu'il nous faut chez nous, près des nôtres et dans notre propre bien : Quis servus ciba- 5 ria ab extraneo ne dicam ab inimico domini sui | sperat ? Quis miles ab infæderatis ne dicam ab a …. hostibus regibus donativuim et stipendium caplat, es
nisi plane deserior et transfuga et rebellis ? —
Nemo inde instrui potest unde destruitur. Nemo
ab eo iluminatur a quo contenebratur. Quæramus ergo in nostro et a nostris et de nostro 1. »