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BauTaAIN, Étude sur l’art de parler en public, nr

Hélas ! les idées lui manquaient la plupart du temps, et sa parole ne valait pas grand” chose.

Un orateur qui se respecte (et le prédicateur a le devoir de se respecter plus que tous, puisqu'il annonce la parole de Dieu), un orateur qui se respecte doit savoir ce qu'il doit dire, et comment il doit le dire.

Une passion vivement surexcitée peut 1Inspirer à l’improviste des mots heureux, des cris sublimes et de véritables mouvements d’éloquence; mais quand il s’agit d’un discours à prononcer en public, devant un auditoire connu d’avance et pour un but déterminé, quelque talent que l’on ait, il faut être préparé.

Il y a quelque cinquante ans, Jj'assistais, dans un collège de province, à une distribution des prix. Le discours d’usage devait être prononcé par le professeur de rhétorique, homme distingué, dont la parole était fort goûtée. Malheureusement 1l fut pris, au dernier instant, d’une extinction de voix qui le mit dans l’impuissance de se faire entendre.

Sous le coup de cette surprise, le proviseur,

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qui devait réglementairement le remplacer, se trouva fort embarrassé. Au lieu d'essayer un discours, il se contenta d'adresser à l’auditoire quelques mots d’excuse qu'il termina, avec une touchante bonhomie, par cet aveu :

« Mesdames, Messieurs, j'en suis bien fâché, mais je ne peux pas improviser quand Je ne suis pas préparé. » — On rit beaucoup de cet aveu comme d’une grosse naïveté: et cependant l’excellent homme était d'accord avec tous les maîtres de la parole.

Berryer écrivait à une personne amie :

« Savez-vous le secret des improvisateurs?

c’est qu'ils n’improvisent pas du tout. Bien pénétrés d’une pensée, d’un sentiment lonoguement médité dans leur cervelle, ils se sont dit vingt fois, cent fois la même chose, et l’occasion venue où ils l’expliquent à haute et intelligible voix, 1ls n’ont de mérite dans la vivacité de l’expression que par la maturité de la réflexion. Voilà le secret des gens qui parlent en public. Pour moi, qui suis du métier, je ne saurais dire ce que je n’aurais jamais pensé. » |

Un autre maître du barreau, dans son Dis-

cours du bätonnat, Jules Favre, disait : « Nul discours ne saurait se passer de préparation

ou d'étude, et c’est une suprême irrévérence

vis-à-vis des auditeurs, en même temps qu’une dangereuse témérité, que de se fier au

hasard de l'improvisation. Les grands maîtres

ont religieusement évité cette faute. »

Le Père Lacordaire, si richement doué pour l’éloquence, avait horreur des invitations indiscrètes qu'on lui adressait à l'improviste. Un jour, au cours d’une visite dans un grand établissement d'éducation, il fut prié par le supérieur d'adresser un petit mot aux jeunes

gens qu'on avait réunis pour le saluer et

l'entendre. « Monsieur le Supérieur, réponditil, Si vous m'aviez averti avant que je vinsse, J'aurais pensé à ce que je dois dire ; mais j'ai trop le respect de la parole publique pour en user sans préparation. » |

Il avait raison. Un de ses disciples, dans une occasion semblable, disait plaisamment :

«Les petits mots qu’on arrache par surprise sont les grands maux des orateurs. »

Il est donc bien entendu que l’improvisa-

tion doit être préparée. Cette préparation va-

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rie selon la nature des discours que l’on doit faire. S'il s’agit d’une courte allocution ou d’un entretien familier, on peut se contenter d’une idée bien nette et de quelques notes qui en indiquent le développement; mais pour un discours solennel et de longue haleine, la préparation exige plus de temps et de soins.

Il importe d’abord de bien déterminer son sujet et de fixer l’idée mère qu'on veut développer, le but qu'on veut atteindre, l'effet qu’on veut produire. Autour de l’idée mère on groupe les idées, les faits, les images, les tableaux qui peuvent servir à son développement. Puis on choisit, on retient, on élimine, on divise, on enchaîne, on ordonne, on se fait un cadre bien méthodique et bien nourri sur lequel doit s'exercer la réflexion.

Vous l'avez tracé, ce cadre; il est devant vous. Fixez-le dans votre mémoire et méditezle longuement et profondément, en développant mentalement chacune de ses divisions.

Là où vous vous sentez plus éclairé et plus ému, notez vos pensées et vos impressions.

Il y des orateurs qui écrivent alors les passages les plus importants de leurs discours et

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les encadrent dans leur plan, d’autres ont le

don de les imprimer dans leur mémoire sans les écrire; d’une manière ou de l’autre, ils les retrouvent au moment voulu. C’est un repos pour l'esprit dans le travail de l’improvisation. Ce travail sera d'autant plus allégé que vous aurez plus longtemps médité et que, selon le mot de Berryer, cité plus haut :

« Vous vous serez dit et redit vingt et cent fois la même chose. » | L’improvisation ainsi préparée offre de réels avantages. Elle débarrasse l’orateur des préoccupations de mémoire qui accompagnent, la plupart du temps, la récitation du discours écrit, et contiennent malencontreusement la passion oratoire ; elle laisse à la spontanéité son libre jeu et lui permet de s’épanouir selon l’impression reçue des circonstances et de l'attitude de l'auditoire; elle ouvre la porte aux mouvements impromptus et aux saillies heureuses qu’amène la chaleur du discours :

enfin, elle fait la parole plus naturelle et plus vivante. | Mais, à côté des avantages, considérez, Je vous prie, les inconvénients. L’improvisation

expose l’orateur à des arrêts subits de verve qui le font hésiter ou l’obligent à des répéti- tions fatigantes; à s’égarer à la poursuite des idées qui surviennent ineidemment et à se perdre dans des divagations et des longueurs qui l’emportent loin de son sujet et déroutent l'auditoire; à ne pas trouver toujours les expressions justes dont il a besoin pour |bien exprimer sa pensée et à se contenter d'à peu près. Ajoutez à cela les locutions vicieuses, les phrases heurtées et mal construites, les fréquents outrages à la grammaire et à la syntaxe. Il est vrai que les partisans à outrance de l'improvisation chercheront à vous faire croire que les hésitations et les répétitions sont des habiletés oratoires, les divagations des originalités, les fautes de langue des grains de beauté. Ne les croyez pas; suivez plutôt le conseil des gens sensés qui vous enseigneront le moyen d'assurer les avantages et de parer aux inconvénients de l’improvisation. |

Voici ce qu'ils vous diront : Pour apprendre à bien parler, il faut beaucoup écrire. — La lecture fait passer les idées devant vos

mal # +

yeux, l'écriture les grave dans votre intelli-

gence. La lecture vous montre comment les

autres expriment leurs pensées et leurs sentiments ; l'écriture vous apprend à les exprimer vous-mêmes. « Lire sans écrire, disait le saint pape Damase, c’est rêver : Lectio sine stylo somnium est. » Et saint Augustin : « Il y a bien des choses que je ne savais pas; je les ai apprises en écrivant : Ego autem multa nesciebam, scribendo didicisse me profiteor 1. »

Ce grand Docteur avouait à son peuple « que ses discours lui avaient coûté beaucoup de travail. Puisse ce travail être tructueux ajoutait-1l, et mon âme bénira le Seigneur :

Magno labore quæsita et inventa sunt ; sit labor

noster fructuosus, et benedicet anima nostra Domi-

num°. »

C’est avec raison que l’abbé Bautain appelle la plume «un scalpel qui dissèque les pensées.

C’est seulement quand on écrit ce qu’on voit

intérieurement qu’on parvient à distinguer nettement tout ce qu’il y a dans une conception

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