CHAPITRE VII
Je vous ai dit que les qualités d’un parfait | improvisateur sont rares, et vous ai conseillé | d'écrire vos discours, au moins dans les commencements de votre carrière apostolique.
Or, pour écrire un discours, il ne suffit pas de Voir un sujet d’une manière vague, de a la plume et de la faire courir à F’aventure. En. | procédant ainsi, quelles que soient la promp- | titude de vos pensées et l’abondance des mots qui se pressent pour les exprimer, vous … n’aurez en fin de compte, sur le papier, qu'un
vifs et de traits heureux, mais tellement dé- sordonné qu'on n’y pourra suivre le dévelop- pement de l’idée principale sur laquelle doit b 6e fixer l’attention des auditeurs. Je ne vous
bavardage, semé peut-être de mouvements
défends pas de céder à l’enthousiasme qui tourmente une jeune âme à la vue d’un grand sujet, ni de vous laisser aller à l’impétuosité : d’un premier jet. Toutefois, ne vous y fiez pas. Devant ce premier jet, recueillez-vous, réfléchissez et ne procédez à la composition du discours que sur un plan bien médité, dont les parties sont nettement déterminées, les idées méthodiquement classées et logiquement déduites, où tout aboutit à une conclusion précise et pratique qui, si elle s'empare des âmes, sera le triomphe de votre éloquence.
Certaines gens, bien intentionnées, je veux le croire, et dont les bonnes intentions sont assaisonnées de l’espoir de bénéficier d’une petite opération commerciale, ont imaginé d'éditer des recueils de plans qu’ils décorent de différents noms : Albums, Panoramas, Trésor des Prédicateurs. Avents, carêmes, retraites, neuvaines, octaves, panégyriques, discours de circonstances, tout y est, vous n'avez que lPembarras du choix. Que, dans un moment de presse ou d’impuissance, vous vous aidiez de ces albums, panoramas et trésors, je le veux bien ; non sans vous avertir toutefois que vous
COMPOSITION ET ORNEMENTS DU DISCOURS 201 vous exposez à n'être Jamais vous-mêmes et à manquer totalement d'originalité.
Combien 1l est préférable de tirer de soi ce que l’on veut dire ! Novices encore dans l’art de parler, vous avez de la peine à déterminer l’ordre et les lignes d’un discours ? Eh bien, faites un apprentissage chez les meilleurs auteurs. Vous pouvez apprendre à faire le plan d’un discours, comme l'architecte apprend à faire le plan d’un palais ou d’une maison.
L'architecte étudie et raisonne un monument, un édifice déjà construits; étudiez et raisonnez des discours déjà faits, cherchez-y l’idée mère, les propositions qui en indiquent les principaux développements, les sous-propositions :
qui précisent les détails, et en tout cela, le but
que se propose l’orateur. Rendez-vous compte
de la valeur des preuves, de la justesse des raisonnements, des mouvements oratoires, de la légitimité et de la force des conclusions, de la manière dont elles s'imposent pratiquement à l'auditoire. Quand vous aurez appliqué ces procédés d'analyse et de compte rendu à un certain nombre de discours, choisis parmi les meilleurs des prédicateurs et des conférenciers
les plus célèbres, vous serez en mesure de dresser vous-mêmes les plans de vos discours. Je suis certain que ces plans vaudront mieux que tous ceux qu'on emprunte aux albums, panoramas et trésors. Is vaudront mieux parce qu'ils seront votre œuvre propre et que vous aurez plus de cœur à les faire valoir.
Donc, cherchez vous-mêmes un sujet. Vous le trouverez facilement, si vous avez fait de bonnes études et largement consulté les modèles que je vous ai recommandés. Il n’est pas nécessaire que ce sujet soit nouveau : Ni sub sole novum. Les hommes de génie ont seuls le privilège de découvrir dans la vérité des aspects qui avaient échappé à tous les regards. Pour le commun des orateurs sacrés, la matière prédicable ne change pas: ce sonttoujours les mêmes dogmes à exposer et à défendre, les mêmes préceptes à intimer à la conscience, les mêmes vices à flétrir, les mêmes vertus à recommander et à faire pratiquer. Il importe donc peu qu'un sujet ait été mille fois traité par vos devanciers dans la chaire chrétienne; vous saurez le rendre neuf et attrayant par l'originalité de votre point de vue approprié
au temps, au lieu, aux circonstances, aux auditeurs de votre prédication, et par le soin que vous prendrez de fondre, dans votre propre moule, les pensées les plus vraies et les-plus
saillantes que vous aurez recueillies chez les
autres.
Dès que vous aurez choisi votre sujet, condensez-le dans une idée mère bien arrêtée, bien définie, où se découvre déjà le but que vous vous proposez d'atteindre. Divisez cette idée mère en idées subordonnées qui détermineront les parties de votre discours, et cellesei de même, jusqu'à épuisement de votre sujet,
en évitant toutefois les répétitions, les lon-
gueurs et les détails qui se devinent.
Pour plus de clarté, prenons un exemple dans un sermon de Bourdaloue : il veut prècher sur le Retardement de la pénitence.