‹ Avant - pendant - après la prédiction, conseils aux jeunes ecclésiastiquesChapitre 81 sur 145 · Rhetorique ecclésiastique, V, xni · texte numérisé non relu

Rhetorique ecclésiastique, V, xni

tesse, de la joie. Nos Livres sacrés, particulièrement les Psaumes, les Prophètes, les Épitres de saint Paul, vous offrent de magnifiques exemples des accents passionnés de la lyre humaine, mise en mouvement par la souveraine et surnaturelle passion de l'amour et du zèle. Etudiez-les et appliquez-vous à les imiter.

Alors, vous parlerez avec passion des grandes vérités de la foi. Vous vous montrerez si convaincus de leur divine autorité, et si violemment épris de leur transcendance, de leur ordre, de leur harmonie, de leur beauté, que vos auditeurs, convaincus eux-mêmes, se sentiront emportés de lPadmiration à l’enthousiasme, de l’enthousiasme à cette noble et sainte fierté de la foi, qui donne à l’âme chrétienne la force de braver le flot des contradictions et des mépris et l’audace de confesser publiquement ses croyances.

Vous parlerez avec passion de la bonté et des bienfaits de Dieu, de l'amour infini dont il nous à donné le témoignage dans l’incarnation de son Fils et dans tous les mystères où s’épanouissent les perfections, la pieuse con-

descendance et la tendresse du Verbe rédempteur, et vous ferez chanter aux cœurs, émus de tant de prévenances de la part d’un Dieu si grand envers ses humbles créatures, une hymne de respectueuse et amoureuse reconnaissance. |

Vous parlerez avec passion de la laideur du péché et de l’ingratitude du pécheur, du triste et lamentable état de l’âme dépouillée de la grace, et mortellement blessée dans ses forces vives, de l’impérieuse tyrannie et de lPesclavage des habitudes perverses, des vices qui déshonorent notre noble nature et la ravalent à l’égal de la bête : et vous soulèverez dans les àmes pécheresses une tempête de douloureuse indignation, de honte et de haine, qui se résoudra en une explosion de généreuses, audacieuses et fermes résolutions. |

Vous parlerez avec passion de la justice divine, de l'étrange et téméraire sécurité de ceux qui spéculent sur ses retards et semblent croire à son éternel sommeil. Vous la montrerez à son réveil, armée d’une infinie clairvoyance pour sonder les cœurs et les reins, d'une rigueur que rien ne pourra fléchir,

quand son heure suprême aura sonné, d’une puissance souveraine qui punira par d’éternels et effroyables supplices le crime de l'impémitence finale. La passion de la crainte vous répondra par des cris de détresse, et du tremblement vous la ferez passer au désir empressé de prévenir par la pénitence le jugement et les sévices d’un Dieu vengeur.

Vous parlerez avec passion de la miséricorde infinie qui attend le pécheur, va au-devant de lui et le poursuit sur tous les chemins où 1l s’égare. Vous montrerez cette miséricorde embrassant là justice sur l'arbre sanglant de la croix. Vous ferez parler les douleurs, les plaies, le sang du Sauveur.

Vous ferez entendre les gémissements et les tendres appels de son cœur aux âmes endurcles, découragées, prêtes à se désespérer; et, dans ce cœur, vous offrirez à tous les ingrats et à tous les prodigues un refuge où ils pourront renaitre à l’espérance et goûter les joies du pardon. Fe Vous parlerez avec passion de la haine, des ruses et de la puissance de léternel ennemi du genre humain, le démon; vous éventerez

236 AVANT LA PRÉDICATION D ee TR ne ses pièges et ses tentations ; vous démasquerez son docile et perfide ministre au département de l’iniquité, le monde, son esprit, ses maximes, ses scandales, ses séductions; vous: irez chercher, dans les bas-fonds de la nature humaine, les penchants et les instincts pervers qui leur servent de complices: et ainsi, vous provoquerez dans l’âme chrétienne cette profonde et constante aversion qui la tient en alerte et en armes contre les infatigables ennemis de son salut et de sa perfection.

Vous parlerez avec passion de la beauté et des charmes de la vertu, ennoblie et sanctifiée par la grâce de Dieu, des douces et glorieuses satisfactions qu’elle procure à l’âme, de son empire sur les cœurs, de ses salutaires influences dans la société et aussi des sacrifices qu'elle impose à ceux qui la veulent grande, parfaite, héroïque. Mais surtout, vous parlerez avec passion de la divine charité, qui reçoit d'en haut ses inspirations et se répand sur toutes les misères de l’âme et du corps en ondée de bienfaits. Par vos pressants appels vous stimulerez les pures affections, : les nobles désirs, les saintes audaces, et les

concentrerez en une passion unique et souveraine, la passion du bien faire.

Vous parlerez avec passion des misères et des tristesses de la vie présente, de linsuffisance, de la fragilité, de l'instabilité des pauvres petits bonheurs que nous poursuivons

ici-bas. Vous réveillerez les cœurs qui languissent et sommeillent auprès des créatures,

et leur montrerez, dans le monde meilleur où nous appelle et nous attend le souverain bien, la fin de tous les maux, la plénitude de toutes les joies, l'éternité de tous les bonheurs, la récompense magnifique et surabondante de toutes les vertus et de tous les mérites. Et ainsi vous inspirerez à l’âme chrétienne la tristesse de son exil, le mépris des choses de ce monde et ferez chanter à toutes ses espérances et à tous ses désirs un sublime Sursum corda !

Bref, quel que soit le sujet que vous traitez, vous parlerez avec toutes vos passions à toutes les passions de votre auditoire.

Mais, me direz-vous, comment se passion-

ner, dans la composition d’un discours, quand

28e AVANT LA PRÉDICATION

on est seul ? Nous comprenons l’orateur qui, mis en présence d’une foule attentive, s’ef-

force de l’émouvoir et lui renvoie en accents passionnés le choc qu’il reçoit de son atten tion et de ses émotions. Mais, dans la soli tude et le silence du cabinet, 1l est difficile de faire appel à des passions qui ne rencontrent que le vide devant elles.

Vous vous trompez, mes amis, le vide vous pouvez le remplir, la solitude vous pouvez la peupler, le silence vous pouvez le rompre dans une conversation animée. Ne vous ai-Je pas dit, au chapitre Du don de la parole, « qu’un homme doué d’une imagination vive

et d’une âme véritablement et saintement -

passionnée avait le pouvoir d'évoquer devant soi auditoire auquel il doit s’adresser, de le voir, de lui parler en écrivant, de converser avec lui, de deviner ses impressions et d’en profiter pour échauffer son discours » ? N°y a-

t-il pas un homme éternel et universel dont

vous devez connaître les besoins, les misères et les passions; un homme de votre temps que vous savez engagé dans une lutte formidable d'erreurs, de préjugés, d'illusions, de

séductions, de scandales, qui mettent sa foi

et sa vertu en péril, si déjà elles n’ont pas reçu de mortelles atteintes ?... Eh bien! c’est cet homme éternel et universel, cet homme

de votre temps qu'il faut évoquer et faire vivre sous vos yeux. Regardez-le bien; saisissez-le par votre parole; empêchez-le de fuir

et de s’égarer au dehors, faites-le rentrer en son àme, et là, mettez-le en présence de Iuimême et parlez-lui comme l’Apôtre veut qu’on parle : Insta opportune, importune, arque, increpa, obsecra. Aucune prédication, dit un saint abbé, n’est plus salutaire que celle-là : Nulla prædicatio mil salubrior videtur quam illa quæ hominem sibimet ostendat et foras extra se sparsum in interiori suo, hoc est in mente restituat, atque eum coarquens quodam modo depictum ante faciem suam Sstatuat ?.

Et maintenant, vous me demandez comment peut s'exprimer la passion. — De bien des manières. Tel orateur met toute sa pas-

ARTE Tire

9. GuiserT, abbé de Nogent (traité : Quo ordine sermo fieri debeat).

AL Re ET POS PO RE ON RE RES CRUE RE RO ER ET NS SE TERRES

sion dans un raisonnement qui vit, se meut, progresse, se précipite, triomphe et communique à ceux qui l’écoutent sa profonde conviction. C'était, nous l’avons vu, la manière de Bourdaloue. Tel autre, comme Bossuet.

emploie sa belle imagination à peindre les choses au vif et à leur donner du relief. Il a l'enthousiasme de la vérité et de la vertu, et cet enthousiasme déborde dans les magnifiques élans de sa pensée, la poésie, la pompe, la sublimité de son langage. En général, et pour tous ceux qui parlent en public, la passion s'exprime par les exclamations, les invocations, les évocations, l'ironie, la menace, l’interpellation, l'interrogation, les pressantes instances, les désirs vivement exprimés, les - prières, les tendres adjurations.

Mais remarquez, je vous prie, que les exclamations et les invocations trop multipliées deviennent fatigantes et s’énervent en se prolongeant; qu’il n’y a rien de plus ridicule qu'une évocation ou prosopopée, si elle est mal amenée et ne met pas le comble à une émotion déjà préparée; que l'ironie, pour ne pas blesser, doit être prudente et circons-

pecte, viser les choses plutôt que les personnes ; que la menace vous donnerait l’air d’un homme en colère, si elle n’était grave, mesurée et fortement appuyée sur l’autorité de Dieu qui, seul, ne menace jamais en vain, parce que, seul, il est tout-puissant.

Quant à l'interpellation et à l'interrogation, considérez-les comme une des plus puissantes ressources de là passion. Elles vous rapprochent de votre auditoire et engagent entre vous et lui une sorte de corps à corps dont le résultat est de vous rendre maitres des âmes, de les faire penser, sentir, vouloir avec vous et comme vous. Dussiez-vous ne pas obtenir ce complet triomphe, soyez sûrs que vous intéresserez et ferez vivre vos auditeurs.

« L'interrogation et les réponses qu'on lui donne, dit Louis de Grenade, sont comme une espèce de dialogue qui fait que les esprits, au lieu d’être fatigués, comme 1ül arrive quelquefois, à suivre le fil d’un discours impétueux, se trouvent agréablement soulagés par cette variété. Elle réveille leur attention, lorsque entendant les doutes et les difficultés que le prédicateur se propose à

Page 1