De Doctrina christiana, vr
N'est point apôtre le prédicateur qui semble ne compter que sur les misérables avantages de son extérieur : sa figure agréable et bien soignée, ses mains fines et son geste élégant, sa voix sympathique, le détachement bien senti de certaines phrases et de certains mots, voilà son bagage oratoire. Il plaît aux mondains et aux femmes légères, mais il étonne et contriste les auditeurs chrétiens.
Chez un autre, la pensée est nette et se porte bien, sans qu’elle soit de noble race. Il l’habille avec décence, quelquefois avec luxe. Sa phrase ornée, pleine de recherche, séduit l'oreille; on l’écoute avec plaisir pendant qu'il s’admire lui-même en son auditoire qui lui sert de miroir. Hélas ! il reçoit dans son contentement sa vaine récompense. |
Celui-ci aime à danser sur le fil d’une proposition hasardée. Les abimes de l'erreur souvrent de chaque côté, 1l n’en a cure. Des phrases compromettantes le font pencher à droite ou à gauche; un mot heureux le redresse. Il amuse, il donne des émotions, mais après cela? — Rien que la déconsidération de la parole de Dieu. |
Celui-là veut des effets. — Des effets! que ce soit bien ou mal, il n'importe; il lui faut
des effets. Il enfle, il exagère, 1l affuble la
vérité d’excentricités de mauvais goût auxquelles les simples et les badauds se laissent prendre; bref, 11 gâte à plaisir de riches facultés. |
Un autre, trop en lui-même et dans les belles choses qu’il contemple, s'élève et plane au-dessus de son auditoire. On admire son vol majestueux et la puissante envergure de son esprit. Il échappe quelquefois aux regards, mais on attend qu'il descende, et l’on est heureux de le voir reparaître. C’est un bel oiseau; Dieu veuille qu’il ne se perde pas dans les hauts déserts de la vaine gloire.
Je vous en prie, orateurs chrétiens, ne soyez pas de ceux-là; soyez apôtres. — L’apôtre ne voit en lui-même que le fil fragile et vulgaire dont le Père se sert pour attirer les âmes à son Fils. Il exploite avec ardeur, au profit de son œuvre sainte, tous les dons de la naïure et de la grace. Amour de Dieu, amour des àmes, c'est sa devise; glorifier Dieu, sauver,
perfectionner, sanctifier les âmes, c’est son nl DO
but. Il y marche franchement et avec un complet oubli de lui-même. C'est le vent, on ne le voit pas, et cependant il caresse, il rafraichit, 1l tourmente, 1l déracine. C’est la lumière; on ne la voit pas, et cependant en elle on voit toutes choses. C’est la chaleur; on ne la voit pas, et cependant elle pénètre, réjouit . et réchauffe le sang. Cest l'électricité ; on ne la voit pas, et cependant elle fait vibrer les nerfs et agite le corps de secousses qui lui font demander grâce. On ne dit de lapôtre :
Quel homme de Dieu! que pour revenir au Dieu de cet homme, le mieux aimer et le.
mieux servir.
Voilà ce que vous devez être et paraître pour exercer convenablement le ministère de la parole de Dieu. Il importe peu que vous soyez richement ou médiocrement doués par la nature. Prenez votre juste mesure et n’exagérez pas vos moyens. Si vous vous sentez capables de porter une forte armure, prenezla, mais si elle vous gêne, contentez-vous de la panetière et du bâton. On tue les Philis- {ins avec Ja fronde de David aussi bien qu'avec l'épée de Saül, quand on combat uniquement
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pour Dieu, pour sa gloire et sous sa sainte
garde. L’apôtre qui n’a que de petits moyens ne cherche pas à les dépasser, ce qu'il dit ne sort pas de l'ordinaire, mais c’est bon, cordial, pieux, sensé, parfaitement intelligible et capable d’instruire, d’édifier, de faire du bien aux âmes. Vous, mes amis, Si vous voulez tous travailler dans le grand genre et (comme on le dit prétentieusement) mettre votre prédication à la hauteur de l'esprit moderne.
vous risquez fort de dire des sottises que personne ne comprendra, vous moins que personne.
Après avoir considéré les convenances oratoires dans la personne de l’orateur chrétien, considérez-les dans la personne de ses auditeurs. « Les mêmes discours ne conviennent pas à tous, dit saint Grégoire le Grand ; 1l faut adapter sa parole aux qualités de ceux qui l’écoutent : Non una eademque exhortatio cunctis congruit. Pro qualitate audientium, formari debet sermo doctorum. » Le saint docteur fait suivre cet avis d’une longue énumération de personnes auxquelles il applique trente-six admo-
nitions que vous pourrez lire utilement dans la troisième partie du traité qu'il intitule : Liber curæ pastoralis. Je ne relèverai ici qe les plus importantes.
Et d’abord, sachez que la grande majorité des auditoires se compose d’illettrés, de braves gens d'intelligence médiocre, parmi lesquels se rencontrent quelques esprits distingués, généralement peu cultivés au point de vue religieux. Tout ce monde a besoin d’une parole claire et d’un enseignement que tous puissent comprendre. Prenez la mesure de leur force intellectuelle et de leur culture religieuse, et n'allez pas plus haut : Imperitis altiora prædicari non debent, quan eorum caplus et vires ingenii ferant
Vous avez de plus hautes ambitions et vous me dites, avec certaines gens qui cherchent, dans la parole publique, la satisfaction de leur amour-propre, plus que l'utilité de leur auditoire : « La prédication dans un siècle de sciences (doit être une prédication savante ».