‹ Avant - pendant - après la prédiction, conseils aux jeunes ecclésiastiquesChapitre 98 sur 145 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Pour préparer utilement vos discours, vous avez dù vous mettre en rapport, de loin, avec votre auditoire, en vous renseignant auprès des évêques et des curés qui vous ont appelés et chez lesquels vous irez exercer votre ministère apostolique. C’est non seulement un acte

de respect et de déférence que vous devez à l'autorité des pasteurs, c’est encore une excellente précaution à prendre pour régler la matière et l’ordre de vos prédications. Il est important que vous sachiez à quelles gens vous

* aurez affaire, quel est le niveau de leur culture intellectuelle, ce qu'ils savent de la religion,

comment ils la pratiquent, quels sont leurs habitudes morales, leurs passions dominantes, leurs vices les plus communs, par quels

moyens ils peuvent être plus facilement attirés .: entendre la parole de Dieu et plus vivement. intéressés, quelles convenances il faut observer à leur égard. Mieux vous serez renseignés sur tous ces points, moins vous risquerez de perdre votre temps à tâtonner dans l’inconnu: Vous arriverez en pays de connaissance, et vousmème ne serez plus un étranger, car, par votre respectueuse déférence et par les témoi-

gnages de l'intérêt que vous portez à votre mission, vous vous serez préparé une aimable

réception et une cordiale hospitalité.

Vous êtes arrivé; vous avez demandé, comme il convient, et pieusement reçu la bénédiction du premier pasteur du diocèse, si vous prè-

chez dans une ville épiscopale; vous êtes

installé dans la paroisse que vous allez évangéliser. Voici le jour de votre entrée en cam-

pagne. ; Ce jour-là, célébrez la sainte messe pour vous

et pour vos auditeurs. Mettez-y toute votre ferveur. Humiliez-vous comme notre bienheureux Père saint Dominique, qui priait avec

larmes et conjurait Dieu d'oublier ses péchés

et de n’en pas faire tomber le châtiment sur «

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les malheureux qu’il voulait convertir. Renouvelez votre intention de ne vouloir être éloquent que pour lunique gloire de Dieu et l’unique bien des âmes. Demandez à Notre-Sei-

| gneur que son corps sacré soit pour vous comme

le charbon ardent du séraphin, qui purifia Les

lèvres et le cœur du prophète Isaïe, et pour

le peuple que son précieux sang soit comme une pluie bienfaisante qui trempe les âmes et les prépare à recevoir avec fruit la semence de la parole divine. De pieux prédicateurs emportent avec eux au saint autel, et sous leurs habits sacerdotaux, le manuscrit de leur discours, comme pour pénétrer chaque pensée qui y est exprimée des grâces de la sainte communion. Ne riez pas de cette touchante naïveté. Dieu se plait souvent à récompenser

s. par de grandes grâces ces petites pratiques par

lesquelles les âmes simples lui témoignent

leur confiance.

L'heure approche : Dents il va falloir monter en chaire. Isolez-vous, mais que ce ne soit pas pour vous livrer, dans une répétition agitée de votre discours, à une sorte d’entrainement oratoire. J'ai connu de pauvres petits

hommes inquiets et tourmentés, qui interrogeaient fiévreusement leur mémoire, déclamaient à pleine voix et avec gestes de longues tirades de leurs sermons et quelquefois le sermon tout entier. C’est le moyen d'arriver en chaire après avoir perdu, dans une gymnastique fatigante, le plus clair de ses forces. Gardez-les toutes, vous en aurez besoin. Ne vous isolez que pour vous recueillir et contempler tout doucement, à vol d'oiseau et dans une attitude reposée, le panorama des idées que vous allez développer et les points saillants de vos raisonnements et de vos mouvements oratoires. Tout cela dans l’intérieur de l'âme et sans agitation extérieure, en attendant le moment de parler.

Moment terrible pour les natures impressionnables, moment dont l’approche détermine une crise d’appréhension, d'angoisse et quel-. quefois de peur, qu'on pourrait appeler le mal de l’orateur. « On est inquiet et agité, dit l'abbé Bautain ; la poitrine est oppressée par un lourd fardeau, qui gêne la respiration, brise les membres, et accable toutes les facultés de l’esprit et du corps... Si bien qu’il

se produit une illusion dont il faut se défendre, c'est de se croire malade quand il s’agit de parler en public, et de prendre pour une impuissance l’indisposition, parfois très vive, qu'on éprouve devant la nécessité de Ia parole. L'émotion extrême qu'on ressent à la pensée de paraitre en public produit sur le corps, et particulièrement sur les entrailles, un effet débilitant qui retentit partout. Alors on a les jambes et les bras comme brisés ; on peut à peine se trainer et même se soutenir. La respiration est oppressée ; on a un poids sur Îa poitrine, et l’on éprouve parfois d’une manière très gênante ce que ressentait le brave des braves au premier coup de canon. »

«Je me rappelle (c’est toujours l'abbé Bautain qui parle) m'être trouvé maintes fois dans cet état avant de monter en chaire, et quand j'attendais qu’on vint me chercher, si j'avais pu m’enfuir sans honte, je me serais certainement sauvé, et j’enviais le sort de ces . pauvres gens qui ne pensent à rien où à pas . grand’chose et qui ne connaissent pas ces angoisses et ces déchirements.

« Ceux qui n’ont pas la force de surmonter

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ces tentations et ces découragements ne sauront jamais parler. Ils n’auront même pas le courage de s’exposer à de telles épreuves, et, je dois le dire, c’est quelquefois un tel supplice,

qu’on se compare involontairement à un con-

damné trainé à l’échafaud. Geux qui ont connu cet état et qui en ont triomphé savent ie je n'exagère pas. »

Que conclure de cela? — Faut-il crier, avec l'impressionnable abbé : « Malheur à celui qui n'a pas peur avant de parler en publie » ? — Je ne le pense pas. — La tranquille assurance de certaines natures bien douées ne prouve pas, comme il le dit, « que l’orateur ne sent pas l’importance de la fonction qu'il va remplir ; qu'il ne comprend pas ce que c’est que la vérité dont il doit être l’apôtre, ou qu'il s’en . inquiète peu; qu'il n’est pas animé de ce feu

sacré qui descend du ciel dans les àmes et qui

veut y brüler?. » — Sans avoir le courage surhumain et la divine audace des saints apôtres qui parlent sous l’action d’un secours extraordinaire de Dieu, un homme d’un tempérament

1. Etude sur l'art de parler en public, XVII et Xvxr. 2. Ibid.

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