‹ Avant, pendant et aprèsChapitre 14 sur 45 · LES PRECEDENS, LE VICOMTE · texte numérisé non relu

LES PRECEDENS, LE VICOMTE

LE VICOMTE

Madame Gérard, madame la duchesse vous demande,

JULIE

J'y cours, monsieur, (bas à Charles.) Mais je vous verrai encore... n'est-il pas vrai ?

LE CHEVALIER

Non , plus jamais.

julie , à part , s9 essuyant les yeux qu'elle lève au ciel. Ah! Charles... (Elle sort.)

le vicomte, la regardant aller.

Le marquis a raison: cette petite femme est charmante... elle mérite bien ce qu'il veut faire pour elle.

LE CHEVALIER

Vicomte , j'apprends une chose assez singulière — l'homme dont je parlais ce matin au marquis... le frère de Julie, est enrôlé dans le régiment de votre oncle, du marquis de Fouquet.

LE VICOMTE

Vraiment !. ., c'est fort heureux pour lui.

(i)Le vicomte, Julie, le chevalier.

LE CHEVALIER

Très heureux ; car j'espère que vous ne me refuserez pas son congé.

LE VICOMTE

Son congé ! y pensez-vous , chevalier ! cela fera un superbe grenadier pour la compagnie de Saint-Féréol.

LE CHEVALIER

Mais cet homme ne s'est point donné volontairement, on a surpris sa signature.

LE VICOMTE

Quand on aurait employé un peu de ruse, le grand mal... un homme de cinq pieds huit pouces mérite bien qu'on se donne un peu de peine pour l'engager.

LE CHEVALIER

On l'a arraché à ses occupations... on a détruit son avenir.

LE VICOMTE

Du tout, avec du zèle, ii peut devenir caporal... sergent.

LE CHEVALIER

Vicomte.... très sérieusement, il me faut le congé de Raymond.

LE VICOMTE

Eh! mon dieu! chevalier, vous êtes bien bon de vous occuper de ces gens-là... Qu'ils servent, c'est leur affaire i vous me surprenez toujours avec vos idées dephilantropie.... comme ils appellent cela. Je ne sais pas de quel siècle vous êtes, mais ce n'est pas du nôtre. Vous voilà comme le duc de Mirau, le baron duSausay, le comte de Graud-Maison , qui se font à tous propos les défenseurs d'un tas de pauvres diables...

LE CHEVALIER

Ne sont-ce pas des hommes comme nous?

LE VICOMTE

C'est précisément là ce qu'ils disent.... mais voilà de ces erreurs que je ne pardonnerais pas même à mon père... Eh! non, mon cher, ce ne sont pas des hommes comme nous, ils sont nés pour toute autre chose. Notre lot, à nous, c'est le plaisir, partout où il se trouve; et je voudrais bien savoir ce que nous autres gens de qualité deviendrions, avec vos principes... il faudrait donc reculer devant le moindre obstacle, professer, comme vous, un respect ridicule pour le nœud conjugal?

LE CHEVALIER

C'est qu'aussi, monsieur, rien n'est plus respectable.

LE VICOMTE

A vos yeux.... mais aux nôtres... Dès qu'un mari nous gêne, nous avons toujours des moyens de l'éloigner.

LE CHEVALIER

Et vous osez l'avouer!...

LE VICOMTE

Est-ce que ce n'est pas juste? Aujourd'hui même, je

viens de rendre un service éminent à votre frère Ce

pauvre marquis, il est fou d'une jeune fille que je ne vous nommeraipas... (riant.) Elle s'est mariée il y a trois jours. .. un autre se désolerait; mais le marquis est un véritable philosophe; il n'y renonce pas.

LE CHEVALIER

Il conserverait des espérances!

LE VICOMTE

Mieux que cela.... à l'aide d'un ordre surpris... et de quelques agens subalternes, ce soir nousenlevons le mari.

LE CHEVALIER

Et vous ne craignez pas...

LE VICOMTE

Qu'il se révolte... qu'il crie à l'injustice!... Il se passera deux ou trois mois avant que sa plainte ne parvienne au chancelier, qui ne plaisante pas, lui. Nous avons là quelques mauvais sujets de commis qui nous sont dévoués

Trois mois... ce sera tout juste le temps nécessaire pour que le marquis ne pense plus à la belle.... alors rien ne s'opposera plus à la liberté du mari.

LE CHEVALIER

Vicomte, n'espérez pas que je vous laisse commettre une action aussi infâme... C'est donc pour cela que vous la priviez de son frère.... que vous lui ôtiez son défenseur? LE vicomte.

Que voulez-vous dire?

LE CHEVALIER

Que si quelqu'un s'avise de causer la moindre peine à Julie, c'est à moi, à moi seul, qu'il aura affaire. le vicomte.

Comment! vous saviez...

LE CHEVALIER

Je prends Gérard sous ma protection.

le vicomte, à demi-voix.

Bon... j'entends... c'est une autre manière.... mais,

chevalier, je crains bien que vous n'arriviez trop tard.... D'ailleurs , votre frère est l'aîné; et au moment où je vous parle , nos gens sont chez lui à l'attendre.

LE CHEVALIER

Malheureux! quelle horreur! vous m'en rendrez raison!

LE VICOMTE

Mais écoutez donc.

LE CHEVALIER

Je n'écoute rien.

( On entend ici le bruit de l'orchestre. )

LE VICOMTE

Le bal commence... entendez-vous cet air nouveau?., la Camargo.

LE CHEVALIER

Eh ! que m'importe!

LE VICOMTE

Il m'importe à moi... les convenances avant tout.

le chevalier, voulant l'arrêter.

Un mot.

LE VICOMTE

Impossible.... votre mère ne doit rien soupçonner de ce qui se passe... mais après le bal... je suis à vous... {Il

entre dans la salle du bal.

Page 1