Avdotia
A l'entrée d'un bois de mélèzes et de bouleaux, par une belle soirée du mois de juin, une jeune fille cueillait des fraises sauvages. Elle pouvait avoir seize ans, tout au plus. Le hàle avait confondu dans une même teinte , la peau de son visage et de son cou avec la couleur de ses cheveux blonds, dont la nuance variait à l'infini^ d'après les reflets de la lumière : on aurait
pu compter les côtes de sa longue natte, tant elles se doraient, au moindre rayon de soleil, sur leurs cavités plus foncées. Mais de grands yeux , d'un bleu vif, éclairaient cet ensemble légèrement bistré , et ses lèvres entr'ouvertes , fraîches et vermeilles qu'elles étaient , donnaient à sa physionomie cette expression vague qu'on pourrait prendre pour de la niaiserie , si certain charme de naïveté ne rappelait aussitôt le souvenir de l'innocence.
Quand elle eut empli sa petite corbeille d'écorce de bouleau, la paysanne tourna la tête du côté de la plaine , et son regard se fixa sur un point où quelques chaumières, entourées d'arbres, se détachaient d'un immense village , à l'extrémité duquel on apercevait la demeure seigneuriale, avec l'église aux coupoles peintes, et des jardins dune grande étendue. Ce petit groupe
^3 — d'habitations était le centre de son univers, sa patrie, car \^, dans l'isbâ (i) natal, ^ç trouvaient son berceau et son oncle... I9 pauvre enfant était orpheline.,, ses jeqj^ allèrent deux fois , de sa petite récolte à la cabane , avec un sourire de satisfaction ingénue ; ensuite , écartant les broussailles qui gênaient son passage , elle se dirigea ver3 le chemin du village pour retourner à sa demeure.
Conime elle marchait, le galop d'un cheval se fit entendre, elle s'arrêta pour lais-^ ser passer le cavalier et le regarder... de ce regard d'enfant , radieux , limpide, qui parle, sans rien dire...
Le personnage qui chevauchait ainsi, était un jeune homme d'une vingtaine d'an-
(') Maison de paysan construite en bois,
liées , de bonne mine , blanc et rose avec des moustaches noires bien dessinées... Son coup-d'œil sillonna , comme un éclair , le moment de son passage...
"La villageoise ne remarqua ni sa haute élalure, ni l'élégante ondulation de ses mouvements dans l'aplomb de sa tenue en selle; elle vit seulement sa fouracheka (i) de drap blanc > aux liserés rouges, dont la visière était surmontée d'une petite cocarde nationale ; elle fut presque éblouie de l'éclat des boutons de son surtout qui brillaient aux rayons du soleil couchant, dans la rapidité de sa course; et le collet rouge de ce vêtement, en indiquant sa condition, lui imposa en quelque sorte une crainte respectueuse.
~^^ La présence d'un tel personnage est pres-
(*) Casquette d'uniforme,
qu'un événement, dans l'intérieur des terres, loin de toute ville, tant les communications sont rares dans le fond des provinces. L'inexpérience de la jeune flUe était si grande qu elle ne prévit rien de ce que devait annoncer cette apparition soudaine. L'intendant du domaine auquel elle appartenait, était le seul homme qu'elle eût vu vêtu d'un habit de forme à peu près semblable. Son oncle, ancien soldat, décoré de la croix de Saint-Georges dans les guerres du Caucase, avait aussi, aux jours de fête, un surtout qui offrait quelque analogie avec le vêtement du cavalier. Mais il y a si loin du prestige de la jeunesse à l'aspect des vieillards en grande tenue , qu'elle ne pouvait faire aucun rapprochement ni établir de comparaison... Elle suivit d*un œil avide,
la course du jeune étranger Peu à peu
sembla ralentir sa marche, puis il s'arrêta... pour revenir tout-à-coup^ mais pas
à pas, sur la route qu'il avait parcourue.
Elle avançait timidement sur le lapis d'herbe qui garnissait le bord du chemin... De son côté le cavaliervenaità sa redonlre... Bientôt ils se trouvèrent en présence, et de part et d'autre, ils purent se mieux voir et sans doute s'observer.
La jeune fille était si gracieuse dans toutes ses proportions , avec sa taille élancée, se8 bras arrondis, et ses petites mains aux doigts éfilés ; elle avait l'air si naïf que l'inconnu, avant de lui adresser la parole, se prit à sourire.
Encouragée par cette expression de bienveillance, elle surmonta son émotion. D'ailleurs, l'ignorance exclut la crainte, et, malgré les distances sociales, la nature qui a ses instincts secrets, la puissance de ses
sympathies, est prompte dans ses prédilections : la villageoise éprouva du plaisir à regarder un jeune gentilhomme, officier aux gardes, soigné dans sa personne , doué de tous les avantages de son sexe et de son rang... Elle fut plus heureuse que surprise, comme si elle eût vu se réaliser, dans cette rencontre fortuite, une vague espérance, un rêve indécis, ce je ne sais quoi, qui, dès l'enfance , occupe la pensée , qui trouve sa forme et son mot dans les hasards de la vie.
Ëtâîsons-le,tout d'abord, cette jeune fille passait dans le village pour une espèce d'idiote ; jamais elle ne venait jouer, danser ou chanter le soir, après les travaux, devant la maison du staroste(l)... Sauvageet rêveuse, elle évitait tout contact avec ses semblables ;
(*) Doyen ; espèce de magistrature dans chaque village.
elle n^aimait personne ou du moins ne manifestait à qui que ce fut la moindre affection : indolente, mélancolique, elle restait des jours entiers à la même place, les yeux fixés sur le même point, indifférente aux agitations de la bourgade à laquelle elle appartenait, et comme sourde à toutes les voix, àtousles bruits... Son oncle seul savait la distraire, attirer son attention ; elle avait pour lui de douces caresses, des soins touchants, de délicates prévenances; elle jouait avec ses moustaches grises, baisait la balafre qui parait son visage, souriait au ruban jaune et noir, à la croix d'argent qui décorait sa poitrine; ou bien, la tête appuyée contre cette forteresse vivante sous laquelle battait un cœur, dans son oisiveté nonchalante, durant les longues soirées d'été, elle regardait le ciel et les formes bizarres des nuages, à l'horizon, pour y chercher de capricieuses images.
Le vieux soldat, en revenant au village après avoir obtenu son congé, n'y avait plus trouvé sa belle-sœur qu'il savait être veuve et près de laquelle il accourait. Sa pauvre femme venait de mourir: mais une petite fille de six ans restait dans l'Isbâ...
L'Orpheline, s'effrayant au premier aspect, de l'expression farouche du guerrier, avait repoussé ses caresses ; cependant, peu à peu, le sentiment avait effacé l'impression fâcheuse; et maintenant aimante, soumise, elle était la consolation du vieillard. De son côté, lui aussi devenait pour elle le but de ses projets, la pensée de son existence, dans le monde de pensées vagues et sans but qui exaltaient son imagination, avec toute l'indécision de son ignorance.
— Fille, le nom de ce domaine? dit le cavalier d'une voix douce, en riant de nouveau.
/f-r'Nikolsky, répondit-elle. T
•^El tu fais partie du village?
— Oui.
— On te nomme?...
— Où portes-tu ces fraises?
— Chez mon oncle.
— Et si je te priais de me les donner?...
— Je les ai cueillies pour mon oncle.
— ^ Ton oncle s'en passera ce soir, vojlà
— Non.
— Comment non? Je les veux, car elles m'appartiennent.
— Non ! la terre les produit sans culture, elles sont à qui vient les chercher au bois.
— Elles sont à qui la terre appartient... lais je te les achète.
'Uj,
uj I o /|;ij— Moi, je ne les vends pas.
— Tu n'as donc pas compris mes paroles?
— J'ai compris que vous vouliez priver mon oncle de ces fraises.
— Quand ton oncle saura que le maîtrç
les a voulues, il ne pourra te faire un reproche.
— Le maître? s'écria-t-elle avec un léger mouvement brusque, involontaire.
— Oui, tu viendras* m'apporter ces fraises au château, je les veux.
— Vous êtes le prince?
Et la villageoise en disant ces mots, altérée par la surprise, faillit laisser tomber la corbeille qui contenait les fruits.
Pendant cette espèce d'altercation dont, ans nul doute, le jeune homme avait fait une plaisanterie, il venait d'analyser rapidement les grâces natives de la paysanne: il ne s'était pas trompé dans le premier coupd'œil jeté en passant sur ellej il avait devant
lui, la plus gracieuse créature qu'il eût encore contemplée; jamais des traits plus fins et plus réguliers n'avaient frappé ses regards: le sérieux ingénu des réponses de la belle enfant, lui révélait toute l'innocence de son ame, et semblait encore ajouter au charme de sa personne.
En ce moment, une calèche de voyage sortit du bois et vint s'arrêter devant le propriétaire du vaste domaine de Nikolsky.
— Qu'y a-t-il, Dmitri Serguévitch (i)? demanda, en sortant de la voiture, et en se découvrant avec respect, le valet de cham-
(♦) Il est d'usage en Russie de joindre au nom de baptême d'une personne, le nom de baptême de son père ; c'est non seulement une formule de respect et de politesse quand on lui adresse la parole ou quand on parle d'elle, mais encore Qne manière de la distinguer des différents membres de sa famille; cela équivaut à notre Monsieur: ainsi Dmitri Serguévitchf eigniâe Dmitri gis de Serge,
bre qui s'y prélassait avec toute la nonchalance de ses pareils. ''^-^
îiDi^ Rien que d'agréable, répondit le jeune homme. Je veux avoir ces fraises et cette belle enfant va me les apporter au château... tu comprends?... mû-j
°— A merveille. ""
— Allons, fais-lui place à tes côtés , et garde-toi surtout de porter la main sur ces fruits qui me tentent.
'liïiuio'jb J'jlBV o.j/« JnB'iYuo'Joh
. II fit un signe de tête, puis remettant son
cheval au galop, il laissa Yassili, garçon fort accoutumé à servir son maître dans toutes les circonstances possibles, se charger d'amener Avdotia, recevoir le prix des fraises qu'elle avait destinées à son oncle.. ^
— 15 ~ La jeune fille reçut les politesses et les prévenances du valet avec une sorte d'appréhension... mais le maître avait ordonné, sa propre volonté cessait d'exister ; et sans dire une parole, elle céda à l'effort que fit Vassili pour la placer dans la calèche.
onano/ » ;
tHii yiib
Le prince Dmitri Serguèvitch T***, lieutenant dans l'un des régiments de cavalerie de la garde impériale, avait été envoyé en remonte dans le gouvernement de Koursk, où il possédait le plus important de ses domaines. Les chevaux choisis, achetas, il était venu passer une semaine chez un de ses camarades en congé, dont la propriété
touchait à la sienne, et il avait voulu pro- I. 2
fiter de cette circonstance pour visiter Nikolsky, où sa mère d'ailleurs , avant qu'il quittât Saint-Pétersbourg, lui avait inslammenl recommandé de se rendre, pour régler quelques affaires d'intérêt. A ce sujet, la princesse, qui seule se chargeait de la direction de la fortune de son fils, avait directement écrit à l'intendant, et, de son côté, le matin même, le jeune prince avait envoyé deux de se sgens prévenir de son arrivée et tout disposer au château pour le séjour de quelques moments qu'il avait l'intention d'y faire.
Près de quatre mois s'étaient écoulés depuis que Dmitri avait quitté la capitale, centre de ses habitudes; il était impatient d'y revenir se dédommager de toutes les privations que son excursion lui avait imposées. C'était la première fois qu'une semblable absence l'arrachait à la vie
joyeiïse et douce à laquelle, depuis son enfance, il s'était accoutumé. Aucune aventure ne l'avait distrait dans son ennui , et sans le vin de Champagne , seul indice de civilisation qu'il eut trouvé dans le fond de la province , il eût, à tout prix , coûte que coûte , aux dépens de sa bourse, fourni le nombre de chevaux qu'il devait envoyer au régiment, pour abréger son martyre Mais le gaz acide carbonique de la veuve Cliquot (l), lui avait fait supporter son exil , lui avait procuré quelques rêves; l'estomac et l'imagin tion aidant, il s'était laissé dorlotter par les coquettes de district, en prenant son pliiisir en patience. Au bout du compte, ces amusements forcés servaient à lui faire mieux appré'cier le sybaritisme de son existence ordinaire , contre laquelle jadis il osait quelquefois murmurer ; surtout ils lui
(') En Russie le vin de Champagne est fort apprécié et celui qui porte cette marque est l'un des plus recherchés.
faîsaient comprendre les douceurs de la sympathie dans la liberté du choix.
Disons, pour expliquer ou pour excuser le charme irrésistible ressenti tout-à-coup en présence de la naïve villageoise, que le Prince venait d'être obsédé par des beautés tellement mures et tellement prétentieuses, dans leurs atours et dans leurs discours, qu'il avait cru devoir noyer son bonheur par des libations dignes des temps cyclopéens et herculéens de l'histoire de Russie: Dmitri Serguévitch avait le vin tendre.
Comme il avait fait recommander à l'intendant de Nikolsky de ne pas lui faire de réception solennelle, il arriva au château où les principaux habitants avaient été seuls assemblés. Alors, prétextant un peu de lassitude, il remit au lendemain matin l'audience qu'il devait leur accorder. Puis,
se hâtant d entrer dans son appartement , il ordonna aussitôt à l'un de ses valets de courir au devant de la calèche. Il ne voulait pas que le caprice des fraises tjurnàt au préjudice de la belle enfant qui les avaient cueillies; il ne voulait pas que son premier acte d'autorité sur ses terres fût interprêté dans un sens défavorable.
On le voit , le jeune maître avait le cœur droit; des iJées nobles et généreuses étaient le résultat d'une excellente éducation. Mais sa tête était vive ; le sang bouillait dans ses veines. Les fanfaronnades de la jeunesse ontplusdunefoisimposé silence à la raison. Dans cette circonstance , la prudence dont il donnait une preuve , révélait aussi qu'il avait la conscience de ses actions... peutêtre eût-il écouté l'espèce de scrupule qui s'élevait secrètement au fond de son cœur, s'il eût eu le temps de la réflexion j mais,
c'est triste à dire, quand il s'agit du mai, nos ordres sont toujours proraptement et fidèlement exécutés.
Vassili , avec cette sagacité qui fait 16 principal mérite d'un premier valet de chambre, dès quil se vit en tête-à-tête aveG la petite paysanne, appréciant, en connaisseur, son innocence et le mf'^rite de ses charmes, ne trouva rien de mieux à faire que de la bien disposer à l'honneur dont son seigneur d ugnait la gratifier.
— Ma chère enfiint, dit-il, Dmilri Serguévitch , votre maître et le mien , est à Moscou comme à Saint-Pétersbourg, le jeune homme le plus distingué p^r ses manières... 11 n'y a pas de belle et grande idàme qui ne soit flattée de se voir l'objet 6e Ses attentions... j en sais plus d'une qui
vous envierait le bonheur de lui présenter des fraises...
— Et moi qui les destinais à mon oncle, dit la gracieuse jeune fllle , avec un léger soupir de regret.
— N'est-ce que cela? consolez-vous, le Prince prendra seulement là plus belle, répartit le drô'e en grimaçant un sourire; ensuite vous retournerez auprès de votre oncle, avec votre corbeille , à peu de chose près comme vous l'avez apportée.
— Tant mieux! dit-elle avec ingénuité.
Alors le soigneux valet de chambre, avec son iniclligence habituelle, baissa la capote de la calèche, avant de traverser le village, pria sa jolie compai^ne de se lenir bien Iranquille au tond du véhicule, puis taisant
signe au cocher de foiieiter ses chevaux, il songeait au moyen d'introduire la ûlielte au château, quand son camarade qui, depuis le malin, avait eu le temps de connaître les localités, vint le sortir d'embarras.
On Gt descendre Avdotia , toute trem« blante de se voir Tobjet de tant de soins; puis à travers les jardins , tandis que la voiture, suivant une belle avenue d'arbres, allait faire son entrée officielle, on conduisit officieusement à la maison seigneuriale, la jeune fille qui fut introduite dans l'appartement du Maître, par une entrée de service.
Le Prince se trouvait seul...
Dans une chambre voisine, les meilleurs chanteurs du village, rassemblés par l'ordre de l'intendant, chantaient en chœur, et
leurs voix unies emplissaient l'espace , de telle sorte, qu'il eut été impossible d'entendre au dehors de cet appartement, le bruit qu'on pouvait y fûre, les cris qu'on aurait pu y pousser, si Dmitri, séducteur maladroit, n'avait pas été d'ailleurs secondé ilans ses projets par le charme de sa personne , par la complète ignorance où se trouvait la jeune fille sur le danger qu'elle pouvait courir, et par une grande habitude des entrevues de ce genre.
Avdotia s'avança ingénuement et présenta ses fruits... sa candeur intimida un moment le lieutenant de cavalerie.
Le sentiment de In crainte n'existait pas chez la jeune fille , car celui de la pudeur, tout instinctif qu'il soit, ne s'était pas encore éveillé dans son ame... La grâce et la tranquillité s'accordaient si bien dans son main-
tien , qu'il eût été impossible d'y résister sans le secours d'une force morale, qu'on n*a pas à vingt-trois ans, et surtout quand on sert dans un régiment des gardes : l'esprit de conquête est une conséquence de l'état militaire, et c'est durant la paix qu'on s'exerce à l'art de vaincre.
Dmi»ri débarrassa la jeune fille de ses fraises, puis l'attirant dans ses bras, il l'y pressa en contemplant la surprise ingénue qu'exprima le regard de l'orpheline, en savourant le parfum qu'exhalait sa bouche ouverte comme le calice d une fleur.
La peau de ce visage était si fine , bien que le hàle en altérât la transparence, et des traits réguliers, des contours si gracieux en forma. eut 1 ensemble !... Et le léger trcHïiblement dont la villageoise semblait saisie dans la naïveté de sa confiance et de son abandon, avait une vo-
lupté secrète , une étrangeté si pleine de charmes!
Quand Avdotia dut retourner à la chaumière, le cœur palpitant, les yeux remplis de larmes, l'esprit inquiet, la démarche incertaine,... troublée, craintive, agitée, elle évita de passer par le village ..
Arrivée à la porte de la chaumière , la force lui manqua ; elle n'osa point paraître devant le vieux soldat ; songeant tout-àcoup qu'il alliiit lui demander l'explication de son absence, le vague besoin de savoir ce qu'elle devait répondre l'inquiéta. Pour la première fois , dans son esprit, elle lia un effet à sa cause et formula une pensée; pour la première fois, le souvenir l'effraya ses larmes coulèrent en abondance... Ensuite, dans un mouvement de désespoir, elle entra précipitamment comme
pour chercher un refuge contre elle-même.
Son oncle n'était point à sa place ordinaire... Etonnée, elie appela : tout fut silencieux dans la demeure ..
Cependant, de la maison voisine on l'avait vue rentrer.
— Avdotla! Avdoira! cria d'une voix cassée une vieille femme, en s'approchant de risbâ.. Michaïl Ivanovitch (1) est allé voir le Prince.... car on dit que notre maître est arrivé...
Et la jeune fille respira., elle se sentit soulagée d'une vive appréhension.
Alors elle resta plongée dans une sorte de stupeur, ses yeux se séchèrent... mais son
{') Michel ûls d'Ivan.
cœur continua de b ttre, car maintenant sa êverie avait un but, un motif; ses regards, dans leur fixité, voyaient une image...
La nuit devenue obscure , et son oncle ne rentrant pas, la jeune fille céda au sommeil.. . sans le savoir elle était sur sa couche.
Le lendemain , quand Avdotia ouvrit les yeux, elle aperçut son oncle qui, brossant son vieux surtout militaire, noircissant ses moustaches , se préparait à faire au prince une visite en sa qualité d'ancien troupier.
— Paresseuse! ditMikaïl en la voyant debout , n'as-tu pas honte de dormir si longtemps , quand toutes les filles de Nikolsky
songent à leur toilette pour aller saluer le maître... vite, mon enfant, fais-toi belle, répare le temps perdu.
Le souvenir n'était pas encore réveillé dans le cœur de la villageoise. Elle suivit machinalement les ordres de son oncle, heureuse de l'entendre parler selon sa coutume, avec affection, avec douceur, comme si elle eût redouté son courroux ou sa mauvaise humeur, toutefois sans s'expliquer la cause de cette crainte. La connaissance de ce qui est mal suppose des notions qu'elle n'avait point encore; mais en procédant à l'œuvre de sa toilette, les événements de la veille se reflétèrent dans sa pensée... elle s'arrêta rêveuse et triste ; un profond soupir souleva son sein, quelques larmes gonflèrent ses paupières... un léger tressaillement de terreur mêlé d'une sorte de joie, s'agita dans tout son être., un rayon de lumière
— , 33 — commençait à percer le nuage qui couvrait son intelligence... le passé, le présent s'animaient en elle, l'espérance pénétrait dans son ame... ses regards voyaient les objets sous un aspect nouveau ; les sons, en parvenant à son oreille, avaient une valeur et presqu'une acception... Toutes ses facultés s'ouvraient à la vie... les sensations et les impressions se manifestaient... la nature s'épanouissait sous l'influence d'un vague besoin, d'un vague désir.
' Alors la voix des cloches de l'église la rappelant à ses pieux devoirs, elle se signa et fit dévotement sa prière.
'" Mikaïl, beaucotip''trop occupé de luimême pour faire attention à sa nièce, et, dans celte circonstance, obéissant par habitude à la ponctualité militaire, eut bientôt effectué sa grande tenue.
— Enfant, dit-il , je pars ; je ne dois pas manquer à l'appel un jour de parade...
Quand tu seras prèle, tu iras à l'église te joindre aux aulres filles du village.
Dès qu'il eut passé le seuil de la porte, Avdotla sembla respirer plus librement.
Elle posa une main sur son cœur comme T[)Our le sentir battre, et, relevant la tête, feon regard scintilla : la longue enfance cessait , une saison nouvelle s'annonçait par un sentiment indéOnissable, mais doux et puissant.
La nature développe ainsi ses germes, tôt ou tard, pour les phases de la vie, et plus de temps la sève est restée inerte, plu^ l'efflorescence est rapide.
Sans doute tout était encore indécis dani
ee qu'éprouvait Avdolia, aucun mot ne s'attachait à ses pensées; mais dans la logique imposée à notre espèce, il faut sentir avant de savoir, comme il faut savoir pour exprimer : elle suivait la marche de toute chose ici-bas, elle subissait la loi commune, elle aimait, d'abord par instinct, pour arriver insensiblement à la conscience de l'amoiir.
Ce qu'on appelle la coquetterie de la femme, ce désir de plaire qui révèle, dèa l'enfance, la fonction du sexe, et qui se manifeste par la parure, à tous les étages de la société, quel que soit le degré de civilisation, fut pour Avdotia le mouvement involontaire du sentiment dont l'étincelle était passée dans son ame. D'ailleurs son oncle lui avait recommandé de se faire belle, et déjà, dès le premier pas, sous le prétexte spécieux de l'obéissance, le mau-
vais principe semblait surgir naturellement, comme une conséquence forcée de la nécessité de se dissimuler à soi-même et de dissimuler aux autres ce qu'on souhaite avec le plus d'ardeur : vouloir être remarquée par le prince au milieu des filles du village, devint tout-à-coup un désir, une volonté ferme, une sorte d'action. Elle lissa ses cheveux avec un soin extrême; elle se mira dans l'eau qui allait ajouter à l'éclat de ses chairs vermeilles, elle se trouva jolie, et souriant à ses vêtements des jours de fête, une idée jusqu'alors inconnue se formula dans son esprit conune pour y préparer ses projets...
Et le souvenir du jeune homme s'empara de sa pensée, le nom de Dmitri erra sur ses lèvres, son image même passa et repassa devant ses yeux pour jeter dans son ame
un trouble extrême, une sorte d'extase qui la fit doucement tressaillir.
La pauvre paysanne ne savait absolument rien de la vie, rien de l'inégalité des conditions sociales ; la connaissance tardive d'elle-même venait d'être le premier degré de la science inévitable qui nous attend tous sur la terre, dans le grand drame où chacun joue son rôle, pour soi , au soufle des passions et des intérêts , en lutte avec les volontés étrangères... Ce que Vassili, le valet du prince lui avait appris sur son jeune maître, recherché à Moscou, à Pétersbourg,parde belleset grandes dames, revenait à son souvenir, mais sans lui faire deviner ni comprendre que ces mots ouvraient devant elle un abîme, qu'ils mettaient, entre le besoin d'aimer et l'homme quil' avait fait naître, une distance infranchissable*
— ' 38 — Elle se laissait aller au charme de ses émotions, à l'épanouissement de son intelligence, sans prévoir comment ;es auties devaient interpréter les circonstances qui produisaient le développement de ses facultés...
Entre l'ignorance qui, la veille encore, voilait tout à sesyeuxet l'expérience qui, le lendemain peul-èlre, devait la lui faire regretter, elle s'élançait dans la vie par l'impulsion qu'elle avît reçue, sans craindre le malheur. Dmitri avait paru ressentir tant d'ivresse à l'initier au sentiment dont ^.lle éprouvait maintenant le transport doux et secret, qu'elle s'y abandonnait avec une sainte conûance...
Tout va vite dans la pensée, sous 1 inspiration du cœur, quand on suit la pente
naturelle. Dans l'esprit d'Avdolia, les idées naissaient en foule sans qu'elle s'étonnât, et bercée par l'espoir de se retrouver bientôt en présence du jeune prince, elle se préparait pour ainsi dire au bonheur de contempler les traits mâles et gracieux dont l'image se retraçaità son souvenir. Elle se sentait la force delui parler, à présont... la veille, elle n'avait rien su lui dire. . Elle était certaine que tout d'abord il la chercherait parmi ses compagnes, qu'il saurait la découvrir. ;^. Ne lui avait-il pas dit: que tu es jolie!...
Elle quitta donc sa chaumière soutenue par une joie naïve, elle traversa le village désert, et surmontant l'émotion qui s'em-f para d'elle en apercevaut le château, elle alla se mêler à la foule qui en encombrai t l'entrée.
Les amis du prince, dont les terres étaient
voisines deNikosky et qui lui avaient offert l'hospitalité, voulant à leur tour lui rendre visite, après avoir projeté à l'improviste une partie de campagne venaient d'arriver. i. Des femmes élégantes, déjeunes seigneurs, des voitures , des chevaux , un monde de valets. C'était un bruit et un mouvement dont la génération présente, dans ce domaine, n'avait pas encore eu d'exemple... Dmitri, quand il passa au milieu de ses vassaux, ne jeta sur cette foule qu'un regard distrait, tout occupé qu'il était de ses hôtes. Ses soins attentifs, ses prévenances, s'adressaient exclusivement aux femmes qui daignaient ainsi le surprendre, femmes dont les gracieux vêtements, de mousseline légère ou de soie , annonçaient la condition» qui parlaient un langage incompris au village, qui recevaient l'hommage des villageois avec l'indifférence de l'habitude.
Avdotia, les yeux attachés sur son jeune
maître, attendait un regard... Pleine d'anxiété , elle épiait et suivait ses moindres mouvements; mais toujours déçue dans son espoir, des larmes obscurcissaient sa vue, son sein se soulevait péniblement ; il semblait que son existence dût dépendre d'un signe de souvenir... L'homme du monde n'eut aucun souvenir ; nul espoir secret ne lui fit une seule fois tourner la tête du côté de la jeune fille... Aucun signe ne vint répondre à l'ardente impatience d'Avdotia, et, bientôt entraînée par ses compagnes, il lui fallut quitter cette place pour rentrer dans l'isbà où le sort la forçait à vivre.
Elle s'éloigna machinalement, elle suivit le flot qui l'entraînait, le cœur gonflé, sans trop comprendre ce qu'elle éprouvait, dans un état d'abattement et de malaise impossible à exprimer... elle respirait à peine...
-* 42 — Avdotia passa la journée dans une sorte d'engourdissement dont rien ne put la sortir, pas même les soins qu'elle rendait à son oncle... Sa langueur, toute vague qu'elle fût, avait d'ailleurs le charme mystérieux de ces nuits sombres où les plus légères lueurs brillent d un éclat extraordinaire ; une crainte sans motif, un espoir sans nom alternaient dans sa pensée, agitaient son cœur...; puis, quand le soir vint, elle prit sa corbeille...; comme la veille, elle sedi- 'rigea vers la forêt pour aller cueillir des fraises...; mais son regard distrait n'aperçut pas de fruits à travers le feuillage des plantes... Au retour, elle écouta vainement, nul cavalier n'arriva sur la route... Elje marcha devant elle, la tête baissée, et guidée par l'instinct. . elle s'arrêta., près du château!..
Les derniers rayons du soleil éclairaient
ta porte et les fenêtres de l'appartement, où la veille, à la même heure, on l'avait introduite à la faveur du mouvement et du bruit... Maintenant la porte et les fenêtres étaient fermées, et le plus profond silence régnait sur celte habitation... La demeure seigneuriale, un moment réveillée, était retombée dans le sombre sommeil auquel, depuis son enfance, elle l'avait constamment vue condamnée.
A cet aspect, Avdotia tressaillit comme si tout-à-coup, sortant d'un songe, elle fût elle-jnême revenue aux réalités de la
--Non, non, s'écria t-elle, ce n'est pas une erreur, le jeune maître, le prince... Dmitri Serguévitch... il était ici,hier,ce matin encore.. .je l'ai vu... il m'a parlé...
'' Alors son regard brilla, son oreille parut entendre des sons... attentive et comme ravie, dans une douce extase, quelques paroles expirèrent sur ses lèvres... Elle tressaillit de nouveau: ,
— Je le vois... je l'entends, dit-elle...
La pauvre 011e restait ainsi, quand l'intendant du domaine, promenant un dernier regard de surveillance, vint l'arracher au prestige de son imagination.
— Que fais-tu là, naa chère enîàiit? lui demanda-t-il.
^ 'IL Le prince .. répondit-elle en hésitant avec une vive émotion.
, — II est parti.
— Déjà!
— Qu'avait-il à faire au village ? C'est
à Moscou, c'est à Pélersbourg que la vie est belle pour les gens de son âge et de son
rang.
— Moscou ! Pétersbourg ! répéta-t-elle avec une douleur secrète.
Ensuite, étouffant un soupir et courbant la tête, elle reprit lentement le chemin de sa chaumière.
Un mois s'était à peine écoulé depuis l'apparition du prince T*** à Nikolsky, qu'on y vit arriver un autre personnage. Celuilà, trapu, ventru, barbu, au nez camard, au teint rougeaud, s'appelait Timot'éi Andrévitch (1).
C'était un enfant du village, et le frère de la défunte mère d'Avdotia. Il pouvait avoir cinquante ans; sa corpulence le
(V Timoféi, fils d'André.
déformait au point qu'on eût cm voir en lui une de ces figurines chinoises, désignées sous le nom de magot, si son incroyable activité n'eût détruit cette illusion : il roulait sans cesse, et ses petits yeux ronds, vifs, perçants, annonçaient une finesse et une intelligence peu communes.
Dans son enfance, Timoféi avait été attaché à la maison de son seigneur, le comte Lévadine, à qui le domaine de Nikolsky appartenait à cette époque. Mais à l'âge de quinze ans, quand le fils du comte, auprès duquel il remplissait les fonctions de complaisant, était entré au corps des pages, il avait obtenu, lui, la permission de se livrer au commerce, et de rester à Moscou dans une boutique du Kitaï-Gorod (1).
'ji(') La ville chinoise, quartier de Moscou, qui touche au Kremlin; enfermé de murailles crénelées, il n'est habité que par des marchands.
Depuis le jour où, muni d'un passeport, il avait quitté le village, avec l'obligation de payer chaque année dix roubles de redevance, jamais il n'avait eu l'occasion d'y revenir. Son exactitude, sé^s attentions délicates, quand le maître ou quelqu'un des siens venait haJDiter Moscou ou s'y trouvait de passage, lui avaient constamment mérité la bienveillance de chacun ; d'ailleurs toutes les fois qu'une récolte manquée ou quelque aventure malheureuse pouvait porter atteinte au bien-être de la famille de son seigneur, il avait offert,' volontairement des sommes de plus en plus fortes, qui témoignaient de la prospérité de ses affairés
commerciales.
Miu^irîiuoj. ;'^
Le marchand* h arrivait pas au village natal sans un puissant motif d'intérêt. Depuis que Nikolsky était passé, par voie d'héritage, dans la famille dîi prince T***, tous
— soles paysans qui dépendaient de ce domaine avaient, à plusieurs reprises, subi quelque^ exactions de la part des hommes d'affaires;; plusieurs de ces yassaux possj^daient c|f5 grandes richesses en numéraire, si bien qi;^ le faste nobiliaire de Pétersbourg se squ^Qi qait par des ressources illicites Mais il était résulté de cette conduite peu scrupuleuse, commandée par la princesse T*** mère de Dmitri Serguévitch, que chacun, forcé dq dissimuler son avoir, se faisait pauvre, cherchait tous les moyens de s'en tenir ^ payer sa capitation et rien de plus.
La vanité gémissait de cette nécessité, Posséder, dire et faire dire qu'on possède est la plus vive jouissance des enrichis. Quelques-uns d'entre eux, et particulièçement le marchand de Moscou, se trouvajepjj gênés et froissés de cet état de choses.., Obligé devoir recours à des liers^ à ua
prôtç-noin pour t<)qtes les transaçfions d'^n pégocequ'ilfesait maintenant surune grande échelle , Timoréi souiïrait dans ses intérêts autant que dans son amour-propre, et ce n'est^aspeu dire. Aussi cedouble mobile lui faisait-il constamment chercher les moyens (Je sortir de cette situatjipn. pour y parvenir, le moyen le plus facile était sans doute de payer une somme et de se libérer ainsi; une fois pour toutes, de l'impôt légal qu'il devait à son seigneur (1), d acheter le droit de disposer à son gré de son temps, pour lui, pour sa femme et ses deux filles. M^is il seyait calculer, il craignait que ses offres n'éveillassent les soupçons si elles étaient assez fortes pour êlre acceptées et qu'elles j^ fussent rejetées si elles étaient trop mi-
(*) \Ces transactions, moyen d'énaancipation, autorisé par les lois, doivent amener, lentement il est vrai mais sans secousses, la Russie à une orç:ani^ation politique entièrement conforma à celle des État^ Européens les plus cuviliisés.
"tiimes. D'ailleurs le maître n'était pas de
'ceux qui mettent leur orgueil à compter
*^ dés vassaux millionnaires, il pensait que
'tôt ou tard, une occasion se présenterait
' 'd'arriver à ses fins sans faire un grand sa-
^èrifice : non pas que l'argent lui manquât;
'^ais il se gardait d'être prodigue, par es-
^^prit'de justice, comme naguère, par recon-
'"iiàissance, il avait donné jusqu'à cinquante
mille roubles au jeune comte Lévadine, son
ancien seigneur, afin dé l'aider dans son
"déplacement, lorsqu'il avait été appelé à
Odessa pour y exercer une de ces charges
honorifiques qui sont très-peu rétribuées
^*îpar la couronne.
~i'» iiL Mes richesses m'appartiennent, pensait-il, elles sont les fruits de mes travaux, '«'de mon habileté, de ma persévérance, de .,,mes économies; que dois-je à mon seigneur? seulement ce que lui rapporterait
mon séjour sur la terre où je suis né. Comptons à vingt roubles par année, et c'est plus, que je ne dois légalement payer de rede7, vance, moi et chacun des miens, puis multi-, plions d'après la durée de la vie humaine, et donnons ce qu'il est équitable de donner, mais ne donnons pas davantage. Pourquoi le résultat de mon intelligence proQterait- 11 à d'autres qu'à moi? .j
Quand l'habile Timoféi eut appris que le jeune prince T*** se trouvait àMoscou, après avoir t'ait une excursion dans ses domaines, il voulut le voir, et connJlre sa manière de vivre. Puis après s'être convaincu que le digne gentilhomme menait grand train, jouait, buvait, aimait les belles femmes, les beaux chevaux, et jetait l'argent par les fenêtres, il se tourna dévotement vers l'image de son comptoir, se signa trois fois, et pria Dieu avec toute la ferveur d'une
-64- , ef^iilté0^ iétàm dohlîHiîe! â^ ïè?
riégociahs étrangers n'altérait en rien. Ses petits yeut rortds brillèrent d'un éclat plus vif que de coutume.
Eéî'éfré par son intérêt , et aveuglé sur Tés notions du devoir, par l'égoïsme (Jiiî lutte coutre l'égoïsnae , il crût pouvoir té^ courir à la ruse sans vouloir ou sans pouvoir se rendre un compte bien exacte de ce qu'il y avait de licite ou de défendu, par les lois divines et humaines, dans le projet qu'il vendit de former , lout-à-coup , avec une fertilité d'imagination bien caractéristique.
Alors il se rendit cheiz ùli gentilbomme de grand norti, niais de petite fortune, dont il était le créancier pour fourniliires faites à sa màisôlt, depuis nombre d'années.
Aàtnli èft sA i^t^^senèë , fô feàtèhartd A'ià-^
Clina respectueusement, puis il présenta ses mémoires, nouveaux et anciens . régulièrement arrêtés et signés par le débiteur.
— Vraiment, Timoféi, je suis désespéré de ne pouvoir m'acquitter avec toi... je suis sans argent...
" >- C*ëst toujours votre réponse, Excellence... et voilà longtemps que cela dure; ne concevez-vous pas que de pauvres marchands aient besoin de rentrer dans leurs avances...
— Pauvres marchands! tu veux rire.
Timoféi... ne sais-je pas bien que vous roulez sur l'or.
^'"'^ Erreur, Excellence: pour moi, pour les miens, tout est privation Nous buvons
~ 56 du kouass (1), nous mangeons du pain noir, nous nous refusons tout, afln de pouvoir fournir à vos jouissances... Et d'ailleurs, mon seigneur est à Moscou pour le moment. Le prince T***, paulri Serguévitch... c'est un jeune homme qui a besoin d'argent, car il aime le plaisir...
— J'en sais quelque chose... joueur intrépide, il m'a gagné hier, à la préférence{^).
•rT- Une forte .somme peut-être?... et comme l'argent vous manque, vous ne pouvez pas prendre votre revanche?... n'est-ce pas?
— Ma foi ! tu l'as deviné...
(') Boisson de farine fermentée : c'est celle de la classe inférieure. :oq : S'JUfjl!-
(') Jeu qui a quelque analogie avec le Boston et le Wistl^,
j).,r- Et moi, Excellence, je me disais, le moment est peut-être venu où je puis me libérer de mes redevances , acheter le droit de vivre à mon gré... Mais si mes débiteurs ne me paient pas, et si Dmitri Serguévitch est heureux au jeu, il me faut renoncer à cette espérance...
— Eh! que diable! veux- tu que j'y fasse, Timoféi?,.. je serais très heureux, je t'en donne ma parole, de réduire Dmitri Serguévitch à consentir à tes propositions... Hier, avec trois cents roubles-argent de pliis dans ma poche, je lui regagnais au Pharaon, tout ce que j'avais perdu à \3^ Préférence.
— Ah! si j'avais été là. Excellence, je les aurais empruntés pour vous les prêter... i)
Le gentilhomme devint rêveur, et le
marchand garda le silence: son regard semblait vouloir scruter ce qui se passait dans l'esprit de son débiteur.
— Timoféi, dit enfin le noble en souriant, tu es un brave homme. . tu ne m'as jamais tourmenté...
"'— Jamais non plus je n'ai riert refusé à Totre maître-dhôtel, Excellence.
■••^•ié'MidLHfe justice à te fendre.. '.'je voie ïfàîs faire quelque chose pour toi...
rno-îliJOJ
— Me payer?...
^^— Plus encore... le faciliter les moyens d'arriver au but que tu te proposes...