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Vous feriez là une bonne action

< -i^ 3e dîne aujourd'hui avec Dmitri Serguévilch, au club anglais. ..Nous jouerons..* si j'avais la plus légère somme... ces trois cents roubles-argent dont je parlais... je se^ fais sûr de le gagner. . . je me sens en veine. . .

— Mais si vous perdez, Excellence?..

— C'est vrai!... Ah! qui ne risque n'a ri8i.

— C'est vrai aussi, cela...

— Écoute, Timoféi , prête-moi ou faisnioi prêter cette somme... si je gagne je la paye immédiatement , foi d'homme d'honneur... Si je perds, je fais une lettre de change... on paye toujours les lettres de tihànge, tôt ou tard... car on ne perd pas constamment au jeu.

— Je l'ignore, moi... quant à ces trois cents roubles la choseest faisable... Mais, Excellence, si le prince perdait... et sur parole... ne serait il pas bon de lui pousser un petitmot...en manière de conseil... sur la façon dont il pourrait se procurer de l'argent avec moi, au moyen de cette libération... vous comprenez?

— Je le crois bien ! si vous avez de l'esprit, nous ne sommes pas plus bêtes que vous autres. «.

: — Oh ! Excellence ! pouvez-vous parler ainsi? est-ce qu'on nous donne des précepteurs à nous.

— Drôle ! l'esprit de race est le plus habile des précepteurs. Allons, mon brave!

voilà qui est convenu. ( ^

'A .-*Oui, oui, faites toujours la lettré de change, l'argent ne se fera pas attendre.

Le lendemain, quand Timoféi avait été connaître l'issue de la partie dont il avait fait l'enjeu, le gentilhomme tout radieux lui rendit la somme prêtée, lui paya ses mémoires el de plus lui annonça les dispositions favorables où Dmitri Serguévich se trouvait à son égard : la chance avait tourné.

En effet, deux heures après, mandé chez son seigneur, le marchand avait l'air de céder à ses conditions en débattant le prix de sa Hbération.

^"" C'était donc à la suite de cette transaction et pour la régulariseî que Timoféi avait quitté son magasin pour se rendre au village. >>> i'Oîî lu-i 8ilob/A

Il (lescendil directement chez Mikaïl , le frère du mari de sa sœur, et comme, p;^r prévoyance, il avait fait provision de sucre, de thé, de vins et de fruits, on fêta son arrivée dans risbâ, on but avec quelques voisins, à la santé ainsi qu'au succès de tout le monde.

Mikaïl et Timoféi se connaissaient de longue date; le troupier, en quittant le service militaire pour revenir au village, s'était arrêté quelques jours à Moscou chez son beau-fi ère. Mais Timoféi n'avait jamais vu Tenfanl d'une sœur qu'il avait beaucoup aimée, avec laquelle il avait vécu tout le temps qu'ils s'étaient trouvés ensemble dans la maison de leur ancien seigneur, le comte Lévadine, lui, nous l'avons dit, comme une espèce de menin , elle , comme femme de chambre.. Le plaisir qu'il éprouva de presser Avdotia sur son cœur fut extrême, il ne

pouyait se lasser (|e la yq\v, sj bell© et si gracieuse...

La présence de la jeune fille lui rappelait, sans qu'il en connût le motif, le temps de ses premières années... temps qu'il regrettait toujours , quoique sa position actuelle fût bien différente... Mais il avait reçu dans la maison Lévadinede bons traitements, d'honnêtes exemples, et son cœur n'était pas ingrat... d'ailleurs s'il avy il fait fortune, c'était au jeune comte Lévadine, qu'il en était redevable... Il y a toujours un lien secret de parenté entre le paysan et le seigneur, quand l'un et l'autre remplissent leur devoir.

Faisant asseoir la villageoise sur ses genoux, le marchand du Kitaï-gorod la comblait de caresses...

' — Sais-tu que tu es jolie, ma nièce f lui idisait-il.

Elle, la naïve enfant, lui souriait avec mélancolie .. c'était son unique réponse.

'"•^Dieu me pardonne', tu me rappelles la pauvre Elisabeth Pavlovna (1), la malheureuse jeune femme emportée par la peste, à Odessa, ainsi que son enfant et son mari...

— La comtesse Lévadine, mon oncle?

demanda timidement Avdotia.

— Oui... tu lui ressembles... mais qu'y a-t-il d'étonnant à cela, ta mère adorait sa maîtresse... tu es née dans la maison...

(<) Elisabeth, 611e de Paul.

— Oui, oui, ajouta Mikaïl, c'était pendant que je me battais au Caucase... Disdonc, dis-donc ,Timoféi, il est heureux, pour la vanité de mon pauvre frère, que ce ne soit pas au comte que sa fille ressemble... d'autant plus que ta sœur était parfois bien faible, bien légère...

— Mais, pour le comte, il n'y avait qu'une femme dans l'univers et c'était la sienne, le digne homme!... Ah! je ne pensais guère, quand je lui fournissais les moyens d'aller se poser noblement dans sa nouvelle résidence, qu'il y trouverait un tombeau... Maudit fléau!... la peste n'épargne personne, et tout grand qu'on soit, on courbe la tête devant elle... Les maîtres sont tombés, et les serviteurs sont restés debout..*! n 01 Ion luoq i^jfe

— Pas tous, ajouta Mikaïl, puisque ta

sœur et son enfant sont restés. . ,

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'^i*' '\ •ynob'^\h Offoh

^!,f-^Grace au ciel I... Ah ça, Mikaïl, al-t

lons-nous au château, j'ai hâle d'en finir

avec l'intendant,

Mikaïl avait endossé sa capote demimilitaire, pour faire honneur au citadin.

. Quand ils furent en marche, le vieux soldat, après s'être retourné du côté de l'Isbà, à la fenêtre duquel Avdotia les suivait du regard :

— Frère , dit-il en pressant la grosse main potelée du marchand dans ses deux mains sèches et calleuses* la tendresse que lu viens de manifester pour notre nièce m'a vivement ému et je t'en remercie. .

— Il n'y a rien là que de très-naturel, frère.

. — C'est que je pensé au jour où la pauvre Avdotia restera seule au village, orpheline, sans parents, sans amis peut-être ..je suis cassé, souffrant.. J il y a des moments où mes vieilles blessures m'annoncent que ma fin s'approche et quelle peut venir d'un moment à l'autre... Je n'en dis rien, pour ne pas alll:ger la chère enfant; mais je suis frappé de l'idéeque je n'irai pas loin... J'ai pendant vingt ans fait la gberre... mon sang a , bien des fois, répandu pour mon pays... j'en suis ùér, sbit^ ïttè/ié la fit^rlé ne nous soutient longtemps debout qu'aux dépens de nos forces... quand l'huile manque, la lampe doit s'éteindre.

— Allons, Mika'ii, il ne faut point penser à cela. Dieu est juste et bon.

— Mais Dieu ne fera pas de miracles en ma faveur, comme il en flt pour saint Serge (1), n'est-ce pas?., d'ail'eurs, que "veux-lu, c'est un pressentiment, je mourrai bientôt... Ce n'est pas que cela m'effraye, et si ce n'était Avdotia, je m'en irais pour le grand voyage aussi gaiement que je me suis, si souvent, mis en roule pour aller battre les ennemis de la Russie... Aussi, frère, partirai-je tranquille si tu me promets de venir en aide à notre nièce, de me remplacer auprès d'elle.

— Je t'en fais le serment, frère !

— Bien vrai?

~ Aussi vrai que j'existe et que j'aimais

(*) En Russie, saint Serge est un des saint§ les plus Ténéré»,

ma sœur. Elle viendra à Moscou , ma maison lui sera ouverte. . . rien ne lui manquera : ma femme la traitera comme sa fille, mes filles verront en elle une sœur.

— Eh bien, s'il en est ainsi, Timoféi, emmène-là tout de suite, je t'en prie... je serai heureux de savoir qu'elle n'assistera pas à mes derniers moments... d'ailleurs, veux-tu que je te le dise? depuis quelque temps la pauvre enfant change à vue d'œil, sans que je puisse en découvrir la cause... elle est triste, elle pleure, elle recherche la solitude...

— C'est un effet de l'âge.

— Crois-tu? alors si c'est l'âge, il lui faut des distractions, et elle n'en veut prendre ai^puae... Le voyage et Moscou, les bons

soins, Tamitié de tes enfants, tout ça lui fera du bien, j'en suis sûr, et si cela ne te gêne pas trop...

— rMegêner! tu n'y songes pas... j'en suis charmé au contraire... car à mon retour dans la grande ville, il y aura du changement pour ma famille... peut être aurais-je été forcé de prendre v^ne étrangère pour tenir coippagnie k mes enfants... J'ainae ,jyiiçyx voir près fi'elles une belle et gracieuse fille qui est ma nièce... J'emmènerai Avdotia, et c'est encore une affaire à traiter avec l'intendant. Il ne nous refusera pas un passe-port (4)... J'ai d'ailleurs le moyen de lui faire vouloii: tout ce que je veux, Tes roubles sont des arguments sans réplique... La

lui!'! jtll li ffi-Or

{*) Aucune personne a|>partei8ntâ un domaine, ne peut

;jlj^fliJit^pf!?an$ejo obteriir une permission qui établit une

ftorle d'état civil etde prolectiôû enverstà polfce dès villes.

grande affaire de -ma libération une fois terminée, c'est-à-dire régularisée, il n'y a plus rien qui me gêne au monde.

L'intendant de Nikolsky , prévenu par le Prince , attendait le marchand Timoféi , et les choses se passèrent à la salisfaclion de tous : de grands saints , des mots flatteurs , quelques petits présents, faciiilènmt les transactions ; chacun trouva son compte dans cette entrevue, le marchand qui donnait, rhomme d'affaires qui acceptait, et même le maître au nom et dans l'intérêt duquel on agissait.

Timoféi en quittant le comptoir du château n'appartenait plus au domaine.

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Mikaïl avait remarqué la mélancolie d'Avdotia, la pâleur de son visage^ les changements chaque jour advenus dans sa personne et dans son caractère ; mais il n'avait pu en deviner la cause. Ne connaissant rien d'une aventure qu'elle renfermait dans son cœur, comme l'avare cache son trésor, parce qu'elle semblait y trouver tout son passé, tout son avenir . il attribuait à des

circonstances naturelles ce qui était l'effet d'un événement lorlult. D'ailleurs la jeune fille elle-même ne se doutait pas de limportance de ce qui se passait en elle , les germes natifs se développaient sous la puissance du souvenir et de l'espérance, pour produire, par une sorte de miracle, une divination de la vie du monde , une appréciation des choses qui lui étaient inconnues; pour l'animer par des sentiments ; pour éclairer son esprit, pour former sa raison, et donner à sa vie, une arae, des sensations, <jles prestiges, un élan, un but ; en un mot, par les mystères d'une passion ignorée, «jais sérieuse, profonde et po-^itive , pour la sortir en pensée de son village, pour Itiî faire désirer et rêvei' Moscou, Pélersbourg, ces grandes villes où vivait le jeune prince Dmitri Serguévitch , l'objet de son amour, amour sans nom, m ûs sans bornesiR ^'^'^^^

' Oui, l'amonr était la lumière qu'Avdotia cachait sous son existence en apparence restreinte, pauvre, froide, et pourtant, •grâce à son imagination brûlante d'impressions, riche de promesses, vaste comme l'univers: la voûte des cieux, l'étendue de la ilferre, la nature avec ses variétés infinies, n'existaient que pour elle, par un effet de '?c^t égoïsme sublime qui devance toujours le dévouement, le sacrifice de soi, qui révèle notre essence divine, notre but durant la vie , notre espoir après la paart,

8è?Cîonime la statue de Pygmalion, la pay- I sanne en posant la main si^r son cœur avait d'abord dit moi , ce premier mot de 1 être sensitit et intellectuel ; puis en obéissant à \e^\oi de l'attraction elle avait ajouté le mot tlwe, en voyant le jeune prince; et maintenant tous $es rêves se résumaient dans le mol tiQus. Elle avçiit procédé, par ^ vie |ï?-

dividuelle, comme l'espèce humaine avait elle-même marché, dans la vie collective des âges, depuis l'ignorance de l'état sauvage, jusqu'aux subtilités de la civilisation la plus raffinée. Dans son extase, elle aimait avec cette énergie de la foi qui fait les martyrs, avec cette exquise délicatesse du sentiment qui exclut toute la matérialité des sensations. Aussi ne souffrait-elle pas du contact et delà positivilédu monde extérieur, parce qu'elle avait en elle le monde de ses espérances.

Le soir elle s'endormait dans une pensée qu'elle retrouvait à son réveil ; si aucun nom n'entr'ouvrait jamais ses lèvres, une douce image occupait constamment ses regards... Maintenant il n'y avait plus rien de vague ni d'indécis dans ses rêveries, elle savait bien pour qui elle vivait et vers qui elle étendait les bras... Mais cette existence

sourde , inlCrieufô i toute fictive, dévorait le corps, usait les fibres, brûlait le sang et pâlissait les roses de la santé. Il faut une trêve à toutes les opérations de l'intelligence, pour qu'elle ne soit jamais rompue forcément par la folie : tout occupée de Tépanouissement de ses facultés morales, Avdotia ne se sentait pas dépérir, son esprit grandissait dans le monde qu'elle bâtissait au gré de ses désirs, quand son corps fléchissait vers la terre, dans son village.

Revoir le jeune homme qui avait éveillé en elle un être nouveau, qui avait ouvert sa vie aux sensations les plus douces, devenait donc par l'exercice des facultés de son ame, le but où venaient toucher toutes ses espérances; aussi chaque jour allait elle saluer la fenêtre du château et se rappeler le passé... Avec la connaissance des idées du monde, elle eût, le front couvert de rougeur,

repoussé loin d'elle le souvenir d'une scène qui avait porté atteinte à sa vertu ; maistelie était sa candeur , qu'elle ne pouvait soupçonner qu'elle eût cessé dèlre pure. L'amour qu'elle éprouvait sanctifiait tout dans sa pensée... d'ailleurs il n'étriU resté dans sa mémoire aucune circonstance qui pût effaroucher sa pudeur... évanouie, elle était revenue à la vie sous le ciel d'un regard si doux , que cette réminiscence la faisait encore tressaillir... le baiser de Dmitri Serguévitch brûlait toujours sur ses lèvres... cette impression , loin de 1 intimider ou de la troubler, ajoutait à la puissance, à la durée de ses sentiments.

Ç Timoféi t;t Mikaïl, quand ils turent de retour à la chaumière, avaient déjà tout réglé pour le prochain départ d'Avdolia.

— Viejas ici, fille, dit l'oncle dans l'effu-

sion de sa joie... je suis trop heureux aujourd'hui pour rester calme. ..j'ai besoin de voir tout s'agiter autour de moi... maintenant je m'appartiens à moi-même, à moi seul ! je veux que lenfant de ma sœur ait part à mon bonheur... Ah! çà, réponds^ serais-tu bien aise de voir Moscou?

— Moscou ! s'écria là jeune fille en se tournant brusquement vers Timoféi , en fixant sur lui un regard où le marchand et le vieux soldat rie vlt-eht tjiiiine expression de surprise, sans dévirier (\u\\ contenait pourtant tous les secrets d'espoir et de botiheurque rêvait la villageoise...

— Veux- tu venir à Moscou?

— Oui , répondit-elle avec le laconisme d'une volonté ferme.

Une semblable proposition lui semblait envoyée par le ciel, car elle répondait à ses plus ardents désirs.

I N'était-ce pas à Moscou qu'elle pouvait revoir le prince Dmitri ? Combien de fois, étendant les bras du côté de la grande ville, n'avait-elle pas prié Dieu de la transporter dans l'antique cité.

,, • — Bien! s'écria l'oncle ravi de cette disposition, j'aime cette façon de répondre; dans ma maison tu trouveras une mère et des sœurs...

— Alors se tournant du côté du vieux soldat, Avdotia sembla l'interroger.

Mikaïl se hâta de répondre :

^- Oui, ma fille, dit-elle, il faut nous se-

parer... ta jeunesse se passe inutile dans ce village. Les soins ne me manqueront pas, j'ai de bons voisins... Je ferai chaque jour une prière pour ton bonheur... Allons, pas de larmes, il est des séparations nécessaires, parce qu'il en est d'inévitables.

Avdotia regarda de nouveau ses deux oncles... le sourire qu'elle vit briller sur leur visage lui confirma la vérité de la proposition qui lui était faite... Son cœur suspendit tout-à coup ses battements, par l'effet dune joie intérieuie si profonde, qu'elle ajouta encoreà sa pâleur. E'ie faillit perdre connais sance... et les deux hommes, se méprenant sur cette impression, crurent devoir la rassurer par d'inutiles encouragements.

Elle écoutait sans répondre : elle eût

craint, en rompant le silence, de laisser X. 6

percer l'ardenle satisfaclion qui l'embrâ-» sait, et sans avoir la conscience de ce petit mouvement d'hypocrisie, elle s'y prêta.

L'amour est un sentiment si fécond qu'il comporte tous les autres., désirer vivement, c'est presque déjà raisonner, et du moment qu'on en arrive à cet état de la pensée qui permet d'unir l'appétance du besoin aux moyens qui peuvent et doivent parvenir à le satisfaire, on est bien près de lapaiser.

Partir pour Moscou, dans la soirée, fut ridée qu'Avdolia dût aller couver au sein de la solitude, tandis que les deux bons vieillards, instruments secrets de ses plus vifs désirs, disposaient tout entre eux pour le voyage.

En entrant dans sa chambre, la jeune fille n'était déjù plus celle qui, le matin môme, soigneuse et rangée, y m ùnlenait l'ordre et la propreté; il semblait que, revenue tout-à-coup à sa véritable nature, elle quittait le modeste séjour où le pouvoir d'une malveillance ennemie l'avait emprisonnée par une sorte d'enchantement, comme il en était toujours dans les contes dont on berçait son enfance 3 elle pressentit l'avenir aussi éclatant, aussi splendide que sa vie passée avait été obscure et paisible, mais sans s'étonner de rien... Le moment longtemps attendu arrivait, voilà tout. L'espérance et le désir l'avaient, à l'avance, accoutumée au changement qui advenait, et ce changement, premier pas dune vie nouvelle, lui avait été annoncé dans ses rêves avec d'autres promesses... Dans la nuit du premier jour de l'année^

n'avait-elle pas consulté le miroir (l)?N'y avait-elle pas vu de féeriques merveilles î Et pourtant alors, l'être qui transformait tout dans sa pensée ne lui était pas encore apparu, n'avait pas fait passer dans son ame le souffle inspirateur de son existence actuelle...

Il y avait donc prédestination... Ce fut du moins sa pensée.

Le vieux soldat, après avoir séjourné quelque temps à Saint-Pétersbourg, n'é-

(') Dan» les villages, en Russie, et même dans les classes inférieures des villes, les jeunes filles curieuses de connaître l'avonir et surtout le mari qu'elles doivent avoir, placent un miroir entre deux lumières, durant la nuit qui sépare le dernier jour de l'année qui finit du premier jour de l'année qui commence, et y regardent en attendant minuit, avec la ferme croyance qu'elles y verront apparaître celui qui leur est destiné pour mari et s'y refléter les événements de leur yie : l'imagination frappée, produit souvent de singulières visions.

— estait pas tout-à-fait étranger aux usages introduits par la civilisation; sans doute, il avait vu les choses de loin, les mots n'étaient arrivés à son intelligence qu'en perdant une partie de leur valeur ; mais il savait lire, écrire, et la puissance de l'imitation lui venant en aide, car il en était doué, comme tous les entants de la race slave, il avait tellement profité des exemples qu'il put élever sa nièce d'après les notions reçues au contact des hautes classes de la société. Avdotia, initiée de bonne heure à la science que possédait son oncle, avait beaucoup lu ; sa supériorité relative expliquait ses idées et l'espèce d'existence en dehors du village qu'elle avait constamment menée.

La solitude, l'isolement avaient fait éclore, dans un esprit naturellement droit,

les germes qui devaient se développer promptement, donner des fruits, sous le soleil de l'amour, par la chaleur du sentie ment.

Avdotia seule, dans létroite chambre de risbâ, se mit à pleurer, sans en connaître la cause, donnant ainsi, presque à son insu, des regrets à sa vie tranquille et douce. Mais ce mouvement fut rapide; Tattendrissement disparut aussitôt par une force d'attraction, sous le vent qui la poussait d'une manière irrésistible vers la zone où la société s'agite dans la lutte des iulérôls : le cercle où s'était écoulée son enfance, ne §ulfisait plus à ses facultés; l'air lui manquait dans cet horizon borné j tout s'agrandissait à ses regards sous les pre!=tiges de l'imagination... elle eût succombé de rester plus longtemps enfermée entre un ciel et une terre arides... d'ailleurs elle avait à

marcher vers le pôle où son cœur se tournait, vers le monde où vivait l'ôlrQ pour lequel maintenant elle vivait.

Quand ses oncles entrèrent auprès d'elle, ils la surprirent plongée dans une rêverie si profonde qu'elle ne les entendit pas entrer.

— Eh bien, nièce! dirent-ils en mêm temps.

Et comme surprise en faute, un léger cri s^échappa de son sein.

— A quoi songes-tu? ajouta Timoféi...

L'heure du départ approche. La nuit sera belle, claire et chaude : c'est le bon moment pour se mettre en voyage.

— Tu n'as pas fait le paquet de tes bardes? demanda Mikaïl.

— Non, répondit-elle; que dois-je emporter?

— Rien, rien, mon entant, se hâta de dire le marchand; ne nous embarrassons pas d'efifets inutiles... tes vêtements du village ne te serviraient pas dans la grande ville. Ne prévoyons que pour quelques jours. A notre arrivée à Moscou , je pourvoirai à tous tes besoins. D'ici à la grande route, nous irons un peu rudement dans le charriot qui ma transporté... depuis la dernière station de poste... car je n'ai pas voulu que l'intendant me mît dans la nécessité de lui faire des présents ruineux... d'ailleurs mon luxe eût peut-être fait des jaloux... les jaloux sont si bavards dans leur manière de

dénigrer... Je ne crains rien, sans aucun doute... mais je le sais, par expérience, quand il n'y a rien à dire sur les gens, on invente... et l'imagination va toujours si loin, qu'il est prudent de ne pas s'exposer à ses écarts... Nous trouverons donc, à la station, ma voiture... une voiturebien douce, faite exprès pour moi, par le meilleur carossier de Moscou, avec des ressorts anglais... après quoi nous courrons grand train...

Avec de l'argent il y a toujours moyen de s'arranger en route . . . comme partout. . . Les gens de poste sont les meilleures gens du monde .. comme tous les gens du monde... pourvu qu on les paie bien... et je paie bien,., un peu par vanité, j'en conviens... Bah ! il faut que la vieille barbe du marchand moscovite soit respectée...

Après cette petite digression qui com-

mençait à laisser voir le bout de l'oreille de l'oncle Timoré! , on sapprôla de part et d'autre à partir.

La séparation de Mikaïl et d'Avdotia fut touchante : celait la première fois qu'ils se séparaient; mais tous deux avaient leur résolution prise ; les larmes ne furent ni trop amères ni trop abondantes. Avdotia s'inclina sous la bénédiction du soldat qui lui avait tenu lieu de père... puis Timoféi crut devoir brusquer le départ.

Avdotia quittait le village sans que nulle fille de son âge en fut informée, c'est qu'elle n'avait pas de compagnes à regretter...

Nous l'avons dit, p ir une sorte de fierté native et d'indépendance naturelle, elle avait constamment vécu dans l'isolement, et cette solitude lavait préservée de toute inclina-

tion basse ; à ce point qu'en se trouvant seule avec le marchand du Kilaï-Gorod, avec lelVère de sa mère, qu'elledevait respecter, elle fut plus d'une fois blessée, dans la délicatesse de ses sentiments, par tout ce que ses manières avaient de vulgaire..- Hélas! partoutet toujours, sous ses yeux, restait un type d'élégance, le prince Dmitri!...

De Koursk à Moscou, le trajet devait être rapidement parcouru.

La jeune fille n'était jamais sortie de son village; toute chose lui devenait un sujet de distraction, d'occupation ou de réflexion; d'ailleurs l'oncle Timoféi n'était pas fâché d'avoir une occasion de faire parade de son

savoir, et l'effet qu'il pensait produire sur l'esprit de sa nièce , réagissant sur luimême, ajoutait à la bonne opinion qu'il avait de son esprit; il se livrait à des définitions fort ennuyeuses... Mais Avdolia gardait le silence... elle rêvait au bruit monotone de la parole du marchand. . . et se trompant à cette apparence d'attention, il redoublait de verve et d'intrépidité...

— Je vais donc être à Moscou ! pensait la paysanne, je vais le revoir!., il découvrira promptemenl à ma joie, à mon sourire, à mes regards, que je n'ai pas oublié les doux éloges qu'il m'a prodigués, que je viens pour lui seul... Mon Dieu! l'apercevoir quelquefois, entendre le son de sa voix, et je serai heureuse !

L'erreur d'une ame candide et pure, dan^ Tignorance des usages du monde, cares-

sait ainsi sa pensée, et celle promesse se réalisait presque à l'avance par la puissance

de l'imagination.

Cependant, Timoféi , en passant sa revue, allait des choses aux hommes, du village à la petite ville, et de la petite ville à la vieille capitale des Tsars.

— Tout est bien différent , vois-tu , ma chère enfant , disait-i! , les six cents familles de Nikoisky sont constamment sous les yeux du maître, ou de son intendant, ou du Staroste; il fiut compter avec eux, presque tous les jours j le devoir attache chacun à sa besogne , et le serre de près, sans qu'il lui soit possible de faire un pas, un geste, à son gré... tandis qu à Moscou, on parle, on agit librement , comme on le veut , grâce au bruit, grâce à lafoule ; tout se confond dans

— gelé mouvement général : le seigneur n'y reconnaît pas son paysan, et c'est à peine si le paysan y distingue son seigneur.

Ces paroles arrivèrent à l'esprit de la jeune fille.

— Que dites-vous là, Timoféi Andrévitch?demanda-t-elle vivement... qui peut donc m'empècher de voir le prince Dmitri Serguévilch ?

— Pour le voir, il faut le rencontrer; pour se rencontrer il faut être aux mêmes endroits... et la ville est si vaste! les chevaux y courent si vile! tu comprendras fille! et bientôt! car nous approchons, . . tiens là.de ce côté, ne vois-tu pas le coupole dorée d'Ivan-Véliki (1) briller aux derniers

(') C'esl le clocher d'une des églises du Kremlin et le plu? élevé de tous ceux de Moscou.

rayons du soleil, sur un nuage sombre?...

— Oui, oui, dit-elle, en grandissant ses yeux par la force de sa volonté... C'est là Moscou!..

Et portant la main sur son cœur, elle sembla y comprimer les élancements, dans le trouble de ses déceptions et de ses espérances.

— Oui, c'est là Moscou; c'est là où le frère de la piuvre Nadcjda Andréiesn . (1), ta mère , doit enfin jouir du fruit de ses peines.

— Mais comment habiter la même ville que son seigneur et nepas aller le saluer?...

(') Nadejdd fille d'André. On se souvient qu'elle est sœur de Mikaïl Andrévitch. •

— D'abord, ma nioce, il faut commencer par oublier le village et le seigneur... n'est-on pas trop heureux de n'être plus à la portée de ses regards!... Et qui songe à savoir où il vit et ce qu'il fait?... Du moment qu'on a payé sa redevance tout est 0ni à cet égard.

Avdotia, comprenant qu'elle ne devait pas trahir sa pensée, étouffa un profond soupir et garda le silence. Elle avançait maintenant vers la grande ville avec une sorte d'appréhension involontaire... Déjà, même elle regrettait presque le village, et Tisbà natal, et la route où chaque soir elle allait du côté de la forêt, et la demeure seigneuriale qu'elle venait saluer d'un sourire d'espoir. Elle pressentait que son existence nouvelle devait la rendre esclave de soins et de devoirs incompatibles avec l'indépendance de son caractère... Eile ût dans sa

peiisée un retour vers la douée liber(é de la vie champêtre...

"ICépendant, ramonée par Une force d'àt-traction au-dessus du raisonnement, elle se laissa dominer par tout Ce qui frappait ses yeux quand elle eut franchi l'enceinte de la grande cité.

D'abord la quantité et la variété des églises l'impressionna j un pieux éltn vers la divinité fut le premier mouvement de son ame ; ensuite à l'aspect imposant des maisons avec leurs colonnades, leurs cours, leurs jîirdins. leurs dépendances, elles initia pour ainsi dire à la vie des heureux de ce monde ; un noble sentiment de fierté senibla naître en elle, agrandir son esprit, sans qu'elle éprouvât de surprise comme si elje eût retrouvé se^ rêves.. Mais la multiplicité ,

des rues, la foule, le mouvement et le bruit lui donnèrent aussi l'idée de la promiscuité des rangs, de la confusion des sexes; et toutà-coup, son cœur se serra sous une impression funeste : l'espèce d'instinct qui la guidait l'avertissait des déceptions inévitables par la lutte des intérêts opposés... Elle se vit perdue dans le mélange de ce gouffre sans fond ; elle se -sentit comprimée dans l'épanouissement de ses précieuses facultés; la simplicité, ce don naturel de la vraie grandeur qu'elle avait apportée en naissant, devait perdre tout son prix dans le bariolage des manifestations individuelles... Un tact et un goût innés l'éclairaient, sans qu'elle le sût... ses regards s'attristaient à mesure qu'elle s'avançait au cœur de la ville.

Quandla voilure s'arrêta au Kitaï-Gorod, ^evant la demeure du marchand, la villa-

geoise était devenue si pensive qu'elle semblait indifférente au bruit comme à toutes les nouveautés que lui présentait le monde extérieur.

Ce fut pour Avdotia un affreux réveil de se trouver dans un bouge étroit et sombre , vis-à-vis de trois femmes d'une vulgarité repoussante. Le premier besoin qu'elle éprouva fut celui de respirer l'air pur de sa campagne, de revoir le soleil et l'horizon sans^ bornes qui s'offrait chaque jour à ses yeux.

A la suite de deux vastes salles destinées au commerce, étaient quelques chambres basses, éclairées par des fenêtres à moitié fermées, au moyen de planches grossières dansleur parties inférieures, afin que les regards d un public libre de circuler dans la cour où elles donnaient ne pussent indiscrè-

tement y plonger : c'élail là que vivait Je marcband Tinaoféi avec sa famille. La fille des champs en pénétrant dans ce séjour eut pour la première fois l'idée d'un cachot. >

La maîlressede cet antre, Matrona Afanaciévna (1), était d'un embonpoint qui ne le céd; it en rien à la corpulence du marchand, si bien qu'ils emplissaient à eux seuls une grande partie de chacune des pièces de leur habitation. Le mari et la femme se ressemblaient» comme il arrive souvent par la force des coutumes, à cette ditîerence que l'un, d'une compiexion sanguine, offrait l'aspect de la franchise et de la santé, tandis que lautre, par ses chairs blafardes, avec leurs ombres d un jaune roux, par ses yeux d'an regard pâle, étiolé, ses lèvres décolorées, son air dédaigneux, annonçait un de ces

, (*) Matrona ûlle d'Afanaci.

tempéraments bilieux et flegmatiques, qui font de la vie, dans quelque condition que ce soit, un tourment éternel de caprices et de contradictions.

Matrona était vêtue d'une robe d'indienne à ramage dont la (orme moderne prouvait cependant, au point de vue de la mode, une marche retardataire , un degré de civilisation peu avancée , d'après l'idée qu'on peut se faire, sur l'apparence, de la civilisation dans l'antique capitale des Tsars.

Les modes françaises sont portées à Moscou quinze jours après leur explosion à Paris, et sans contredit plus promplemcnt qu'elles ne le sont dans la banlieue de ce loyer du caprice, qui, en fait d'ajustements de femmes, illumine le monde entier. Mademoiselle Annette et M. Mathias (1) chilTon-

(') Marchands de modeâ à Moscou.

nent la gaze, ondulent les plumes d'après les gravures du Moniteur des Modes, aussitôt que la poste leur apporte le nouveau sénatus-consulte de la souveraine, ou le dernier bulletin de la grande-armée des étourneaux, pour que, le soir même, une belle princesse ou une élégante lionne moscovite, dans une représentation à bénéflce ou dans un bal , vienne dire : voilà Paris dhier! Mais, il faut en faire la remarque, en Russie, il y a plus de distance entre la noble et gracieuse dame et la femme du marchand Darbu, qu'il ne s'en trouve entre Paris et Moscou. Dans ces deux villes, le monde élégant a ses élus qui tiennent , de part et d'autre, un des bouts delà chaîne électrique ; et la folie fait mouvoir la roue de cristal d'où jaillissent les étincelles delà mode, tandis que le monde des intérêts matériels procède lentement, surtout quand il vit entre les murailles crénelées du Kitai-Gorod.

La robe de Matrona avait donc une date reculée, quant à ia forme. Coiffée d'un petit fichu de soie, d'une couleur foncée, qui lui entourait la tète sans qu'on en distinguât les trois pointes exiguës, tant elles étaient mesquinement ajustées à grand renfort d'épingles, la marchande portait à ses oreilles et sur son col des perles d'une grande valeur, dont la santé parfaite contrastait avec les chairs morbides sur lesquelles elles étaient posées : ces perles semblaient étinceler sur une couche jaunâtre de bistre mat.

Accoutumée depuis longtemps à vivre sans air et sans mouvement, Matrona n'avait conservé d'activité que dans la parole. Si, comme unemontagne, elle restait inerte, le cerveau travaillait intérieurement, comme un volcan, et sa bouche, cratère constamment ouvert, lançait la lave d'une inépuisable loquacité, tantôt jaillissante.

bouillonnante et torrentueuse, tantôt s'écoulant flasque, épaisse et sourde, ainsi que l'huile quand elle sort d'un tonneau. Exerçant un pouvoir despotique sur son mari et sur ses Glles , elle gouvernait la maison et la gouvern .it bien , parce que, songeant à tout et sans cesse, sa pensée agissait, calculait. pré> oyait, sans être distraite par le bruit ou l'agitation du dehors.

Du fond de sa chambre obscure^ invisible comme famé qui dirige le corps, elle imprimait à tous les siens le mouvement nécessaire à la maison de conmierce et à l'intérieur du ménage; il ny avait pas de choses qu'elle ne vit inimédialemeni sous toutes les faces, dont elle ne pesât le fort et le faible, pour prendre la décision la plus favorable à ses intérêts. SiTimoféi se trouvait aujourd'hui à la tête d'une grande for-

tune, c'était neul-ôtre à sa femme qu'il en était redevable.

Les deux filles de ce couple, qu on poU- :^'^ki-t comparer à une mappe-monde, quand on les voyait l'un près de l'autre , tenaient naturellement de leurs auteurs, sous le rapport physique et sous le rapport moral, non pas qu elles eussent atteint ces proportions phénoménales qui rendaient le père et la mère dignes d être admirés en foire par les badauds, ni la promptitude de calculs qui leur i'aivsait voir aussitôt ce que valait Un rouble ; mais la disgrâce naturelle de leur maintien et l'acrimonie de leur caractère laissaient présager qu'elles ne démentiraient pas leur origine. Varinka et iMachinka (i) étaient grosses mangeuses, ne se lassaient jamais de parler, aimaient la toilette, les

. ^ Cj) pynioutif!» de Vgnara (Barbe) et de Marie.

bijous et les fruits, enviaient tout aux autres, et croyaient mériter une admiration exclusive, parce qu'elles avaient la peau blanche , des joues du plus vif incarnat, et des yeux ronds du bleu le plus perçant. Instruites pour leur état, et d'une manière relative, elles ajoutaient aux prétentions des pédantes , l'arrogance ordinaire des enrichies, car elles se savaient riches; elles lisaient beaucoup de romans, soit originaux, soit traduits du français, de l'allemand ou de l'anglais, si bien qu'elles prenaient une très haute opinion d'elle-même , qu'elles rêvaient un monde nouveau, et ce monde devait commencer pour elles aussitôt que leur père aurait tranché le nœud gordien de leur situation subordonnée, et acquis le droit de ne plus dépendre des autres.

Ce moment tant désiré était depuis longtemps l'unique sujet des entretiens de la fa-

mille; tous leurs plans de bonheur, tous leurs projets d'avenir devaient, en quelque sorte, éclater avec l'énergie d'une longue compression dès qu'on aurait lâché la détente de l'arme, et submerger leur existence dès que la digue de la vassalité serait rompue.

Évidemment on n'avait pas besoin d'être initié à ces secrètes espérances pour se convaincre que ces globes charnus, tout gonflés d'air, nageaient d ns l'atmosphère d'un orgueil incommensurable, quand, le dimanche soir, et ils ne sortaient ensemble que ce jour-là, le père et la mère roulaient sur les pas de leurs Glles, à travers les allées sablées du jardin d'AIexc ndrinsky (1) :

(•) Jardin planté, depuis la reconstruction de la ville, sur l'emplacement d'un ruisseau fangeux , sous les murs du J5^remlin.

la solennité de leur contenance, la gravité ^ de leur visage, ne suffisaient pas à dégui^ ser Tinsolence intérieure de leur aplomb. Le quaker américain ou anglican serait un fanfaron à le comparer à la réserve larltt* ■ Gère du riche marchand russe dans la majesté dominic le d'un costume qui a perdq ; son originalité nationale, et qui n'est pas encore arrivé à la coupe élégante du tailleur européen. D'ailîeurs,onlecomprendàla première vue, ce vêtement ne se met qu'aux jours de fête, et il impose au moral autant qu'il gêne au physique ; car entré le porteur et lui, il semble qu'on en soit loli- ' jours à 1:' cérémonie, aux visites, aux égards, au respect même. La cravate et 'la barbe s'excluent réciproquement ; W redingote manque d'ampleur et touche lé icou, son collet engonce la tête, l'emprisonno; et le gilet, dans son exiguïté, dénoterait la parcimonie, si les dimensions du pantalon n'annonça^eqjb

la prodigalité: en somme, le pittoresque d'autrefois se transforme aujourd'hui en ridicule.

Quant aux femmes, leur robe, leur châle de soie brochée, leurs lourds bijous, affichent un total et rien de plus; la grâce, la coquetterie naturelles au sexe disparaissent sous un luxe mesquin et sans goût. Cette transaclion des anciens usages avec la mode acluelle fait regretter pour elles la richesse, roriginalité du costume qu'elles se transmettaient de siècle en siècle, qui les caractérisait, il y a trente ans i^core, dans toute la bonhomie du p triotisme.

Mais c'était principalement dans Tintérieur de son ménage, que Timoféi offrait le vrai type du marchand, parses habitudes et par le laisser-aller du langage. Et d'abord, d'après l'inspecton du mobilier qui garnis-

sait les trois chambres de son logement, on comprenait comment on y restait étranger aux plus vulgaires notions, non pas seulement du confortable, mais même des soins ordinaires de la propreté. Le bain du samedi, il est vrai, répondait, par l'usage, dans l'investigation de la manière d'être individuelle, comme le nettoiement presque complet des choses annonçait, quant aux localités, une apparence superGcielle de toilette indispensable. Cependant, malgré ces ablutions hebdomadaires, et même en dépit des purifications atmosphériques faites chaque jour,en brûlant des résines d'une odeur acre et bitumineuse, il régnait dans cette habitation sordide, un arriére-goût de choux rances, imprégné pour ainsi dire au stuc grossier des murailles, aux tapis, au bois du parquet et des meubles, à la suite des consommations quotidiennes. Ce parfum délétère variait d'une chambre à l'au-

tre, par l'addition de quelques matières plus ou moins nauséabondes comme parexemple les essences et les pommades dont les Olies du lieu faisaient une prodigieuse consommation. Ces cosmétiques, dont heureusement, sous le rapport hygiénique, le camphre formait la base odoriléranle, n'en produisaient que plus désagréablement une sorte de mixture aérienne qui saisissait au gosier quiconque n'y était pas accoutumé, et pour mieux dire acclimaté.

La première des chambres de cette demeure, contiguë aux magasins, en recevait de plus un luxe d'émanations... variées selon les matières qui s'y trouvaient momentanément déposées : tantôt denrées coloniales, tantôt étoffes fabriquées, teintes et lustrées, de manière à vous asphyxier par leur atmosphère, auxquelles parfois on ajoutait comme condiment, soit une partie

de fromage, façon suisse, ou de fruits secs, soit des plantes DK^dicinales, oq des pelleteries; c-r Timpff^i , cuire spn commerce de détail d'une (extrême varjét^ d^ genres, se livrait à des opérations de gros, à la bourse, d'après une parfajte connaissance des besoins de la place, sans aucune distinction d'objets : sa maison semblait, dans des proportions microscopiques, une espèce de foire de Nijqi-Novgorod (1) ; son traûc erpbrassait toutes les parties du globe.

Cette première pièce formait ç|orx ce que les Anglais appellent le parlojr, et ce qqe les Françiis nomment vaniteusement le sçilon. Le matin, leSomavar (2) y faisait to^ir-

(') Ville où se tient, aux mois do juillet eld'aôutla foire la plus considérable du monde : c'est le rendez-vous dés marchands de l'Asie et de l'Europe.

(') Bouilloire en cuivre qui semble caractériser la |lussie car elle se trouve partout, à tous les étages de la 60ciété,au village comiue dans le^ capilales.

billonnersa colonne de vapeur humide, sur ilflQ tai3le, devant le canapé de cuir au large dossier de bo^s rouge, où Matrona s'asseyait pour douze ou quinze heures aq moins. Elle prép irait un tj\é d'une saveur exquise qu'on prenait pur, sans être édul-r coré, car on jie peut gp^re CQnsidérer comme une boisson sucrée, celle qu'on boit en grignoltant à chaque gorgée un petit morceau de sucre dur. A deux heures, on y dînait, et le Tchi, le Kacha (1), une viande ou du gibier rôti composaient le repas substancieloù l'embonpoint de la familie trouvait son élément ou son oliment , les deux mots se trouvant au choix, très propres à exprimer la m.ême pensée. Là se traitaient les affaires commerciales ; on y recevait les

(') Préparations culinaires qui forment le fond de la cuisine russe: le Tchi est une soupe de choux fermentes, te Kfich» est vue espèce de ^ruau.

visites tout le long du jour; puis après le thé du soir, quand la famille s'était retirée dans le sanctum sanctorum de ce bouge, envahie par les garçons de boutique, cette chambre devenait dortoir, grâce à de légers matelas de crins, à des peaux de mouton qu'on roulait dans un coin pour la journée.

La seconde pièce de celte demeure, celle qui venait immédiatement après le salon, servait de chambre à coucher au respectable couple Timoféi : quelques meubles solides si non élégants servaient à renfermer le linge, les vêtements et les capitaux de roulement qui parfois s'élevaient à des sommes considérables. La pièce qui venait ensuite , était exclusivement destinée aux filles de la maison.

3i, dans cet appartement, aucune de

nombreuses superfluités qui sont les nécessités de la vie élégante et civilisée , ne témoignait le besoin factice devenu plus impérieux que le besoin réel, en revanche on n'y connaissaitpasla crainte de ne pouvoir satisfaire ses désirs, car le désir n'y naissait que pour être satisfait ; les angoisses affreuses de la vanité qui lutte incessamment contre la misère, ne troublaient jamais le sommeil des Timoféi ; dans leurs songes, les seuls fantômes qui vinssent les effrayer étaient les personnifications du vol pour leur enseigner l'art de s'en garantir, et celles de l'exaction, les sous traits d'un intendant, pour leur faire comprendre combien il était prudent de ne pas afficher de luxe. Aussi, que de fois dénormes sommes dormirent-elles des mois entiers sous leur oreiller, à leur grand désespoir, car pour eux et selon eux, les capitaux sont des terres toujours fertiles, qui doivent constamment rapporter par an,par mois.pa

jour, par heure! .. Mais, dans le commerce. îl faut guetterles bonnes occasions; il faut g^alrder devers soi de quoi se trouver en mesure de les exploiter: traiter argent comptant est le secret des millionnaires , et les millions qui roulent se grossissent comme là boule de neige.

Le marchand russe est timide et hardi dans ses spéculations , la ruse devient son plus puissant auxiliaire , car il ne sait rien par théorie; son instinct seul le guide, et l'expérience est le livre qu'il fait, au jour le jour, pour son usage particulier, quelquefois faute de savoir lire.

Timoféi avait vécu, dans son enfance, an contact de la vie du monde ; son seigneur, le comte Lévadine , tout riche qu'il fût se trouvait sans cesse réduit aux expédients,

car son intendant lui prêtait usUrairement les sommes qu'il prétendait n'avoir pas reçues... ce manégeplaçait le comte dans l'obligation d'acheter à crédit , et quand on demande crédit on perd le droit de marchander. Les richesses de Timoféi étaient sorties de ce principe : acheter au comptant et vendre à crédit, avait été l'art de son commerce. D'ailleurs, il n'y a pas de petits bénéfices, pas de petites économies, quand on vit pour acquérir. Et, dans ce but, il faut faire en sorte que les dépenses soient des moyens de profits. Timoféi avait résolu ce problême. Fallait-il boire une bouteille de vin de Champagne, et les occasions en sont fréquentes dahs les Iranssiclions commerciales, il allait en acheter cèrtt, argent à la main, chez le commissionnaire ou l'entreposeur qu'il savait le plus gêné, toujours à là \eille des époques d'échéances , dé telle sorte qu'il obtenait, d'abord 103 bouleilles

— IDO — au lieu de iOO; comme remise, puis un prix avantageux, puis un droit d'escompte pour le comptant. L'acquisition conclue, il s'agissait daller revendre, chez un traiteur, les 100 bouteilles à six mois de terme, à 2o pour cent de gain 11 avait donc, en résultat, cinq bouteilles à boire, qui ne coûtaient rien et qui avaient été le prétexte d'un bénéfice. Qu'on applique ce système à tous les besoins de la vie et l'on aura le secret, non seulement des richesses de Timoféi, * mais de ses jouissances, car pour le marchand, gagner et la plus délicieuse des sensations.

Le caractère de Matrona, toujours flegmatique, l'esprit de calcul dont elle était douée, avaient si parfaitement secondé l'activité de son mari, qu'il sera facile de comprendre comment le marchand en était arrivé à posséder, après trente années de pri-

valions relatives , une de ces fortunes dont on s'étonne , quand tout-à-coup elles se montrent au grand jour de l'éclat et du luxe.

Ce fut une impression bien poignante que le désappointement d' Avdotia . quand elle se Tit dans la demeure de son oncle. Certes, à la comparer à son isbà natal , tout y était magnifique; mais dans les rêves que l'imagination de' la jeune fille entretenait sans cesse, c'était un point noir, une horrible tdcbè, un sombre cachot-

Au village, rhabitalion du paysan, avec le banc adhérent aux parois de la muraille de bols, avec la table et les escabeaux grossiers, avec le poëîe au rude ciment blanchi, avec ses deux chambres nues, offrait un de ces séjours primitifs où 1 homme se complaît parce que 1 ambition éveillée ne lui a pas l'ait comprendre la nécessité de plus ni de mieux. Il n'a pas de point de comparaison pour désirer ou exiger davantage; toutes les chaumières sont les mêmes, comme la condition de chacun; les différences, s'il en existe, proviennent du fait personnel , de la manière ingénieuse dont tout individu est maître Ou libre d'arranger sa vie selon sa manière de sentir, d'après ses goûts, ses sympathies, sans immunités particulières, sans que le génie y trouve d'autre privilège et d'autre récompense que des avantages purement égo'iste. Le raisonnement, par une grâce de la providence

n*y est est point arrivé à ce rapport philosophique qui fait chercher l'explication de sa situation, pari observation de la situation des autres: la demeure seigneuriale est, comme l'église, la raison de l'ordre des choses; et la raison qu'on ne comprend pas est toujours la meilleure ; c'est la plus forte parce qu'elle atténue la force des volontés étrangères.

Au village, Avdotia pouvait se livrer aux rêves dorés de rimagination,lanudilédesa demeure y laissait une place pour tout ; au village lespace et le vide sont au premier occupant. Dans la grande cité, pleine, obstruée, elle comprit aussitôt qu'il n'y avait plus de Uberté d'action, qu'on n'y pouvait rien éle\er qu'à la condition de détruire, môme en pensée; et refoulée en elle-même, l'air lui manqua, elle se sentit prête à pleurer. Quand Timoféi , après avoir embrassé

sa femme et ses filles, fit avancer la villageoise et, la prenant parla main, la présenta comme sa nièce , la fille de sa sœur , les trois femmes la regardèrent avec une sorte d horreur, leurs traits grimacèrent l'indignation à l'aspect de soa costume... Cependant, Avdotia sous ses vêtements, était gracieuse, distinguée même, parce que r|!çp n'altérait la simplicité de son maintien et la pureté de ses formes; la nature la parait dans son ingénuité , mieux que des bijous n'auraient pu faire: sa chemise de toile bianche, ornée de broderies de coton rouge et bleu, était plissée par la ceinture de laine qui la lui serrait autour de sa taille svelte; de larges manches fermées au dessus de ses mains menues , garantissaient ses bras ; sa jupe de laine bleue bordée de galons rouges, un peu étroite de manière à faire saillir, parles mouvements corporels, les plus gracieux contours, était des deux cOtés

échancrée pour faciliter sa marche ; sa belle et soyeuse chevelure, dont la natte relevée formait sur sa lète une sorte de couronne, était retenue par deux longues broches de cuivre ; et ses pieds paraissaient petits encore, quoiqu enfermés dans de lourdes bottines de cuir de différentes couleurs.

Ce costume qui était, depuis un temps mmémoriai, celui des femmes du village de Nikolsky, ne manquait pas d'originalité; il prenait même certaine grâce quand on l'opposait à raccoutremenl des femmes du Kilaïgorod. D'ailleurs celle qui le portait lui donnait du charme. Mais cequiavait de l'attrait pour l'œil de l'artiste, pour toute personne quelegoût guide indépendamment des capricesde la mode, rappelait trop fortement à Matrona, à ses filles, la vassalité dont elles étaient si impatientes d'être délivrées pour qu'elles

ne fussent pas effrayées devoir arriver une fille du village dans toute la simplicité typique de leur première condition.

— Eh bien, femme, dit le marchand, c'est Ja fille de ma sœur, embrasse ta nièce. Et vous, Varinka, Machinka, c'est la fille de votre tante, embrassez votre cousine. J'ai promis au frère de son père de la regarder comme mon enfant et de la traiter comme telle. . . Et vous savez si je suis fidèle àma parole!... nous sommes maintenant d'autres gens que nous étions hier, c'est vrai; mais ce n'est pas une raison pour cesser de remplir nos devoirs de parents et de chrétiens.

La certitude de ne plus appartenir à aucun domaine seigneurial causait à la femme et aux filles du marchand une joie si vive, quelles oublièrent, dans le premier moment la logique de leur grief contre le costume

d'Avdotia. ..La vanité n'avait pas encore tout à fait perverti le cœur: Matrona embrassa l'orpheline et la bénit en formant trois fois le signe de la croix sur son front; puis, de leur côté, les deux cousines, par un mouvement d'effusion involontaire , la pressèrent dans leurs bras. On ne pouvait pas demander davantage dans la surprise de cette entrevue. Pour être fidèle à la vérité , si , dans le secret du cœur et de la pensée , il y eut réserve, restriction, réticence, ce fut de la part d'Avdotia ; elle éprouvait une déception trop cruelle pour oublier si promptement tout ce que ses rêves avaient eu de doux et de brillant; elle regretta l'erreur, le mensonge, au contact de la réalité.

— Tout est donc fini ! s'écria Matrona, avec un profond soupir, en levant les yeux au ciel et en se signant avec dévotion.

— Tout est fini , répéta Timoféi , et les papiers sont en règle ; nous sommes nos maîtres , sous la sauve-garde des lois.

— Bien, Timoféi ! • . mais comment allonsnous faire pour loger celle pauvre enfant ? nous sommes déjà fort à l'étroit... dans cette demeure...

— Pour peu de temps Matrona , tout va bientôt changer.

— Vrai, Timoféi .\. Mais cette jeune fille qui est ta nièce ne peut pas conserver ses vêlements du village-

— Il n'y a pas nécessité qu'elle les conserve : c'est à vous de la vêtir, de l'initier aux usages de la ville et à notre manière de vivre.

— A la bonne heure, Timoféi j puis qu'il en est ainsi, qu'elle soit la bien venue... elle nous tiendra lieu de demoiselle de compagnie...

En disant ces paroles, la digne femme du marchand se rengorgea, et fit la dame ; ses filles qui avaient prêté l'oreille, non moins ravies qu'elle, à l'idée d'avoir une complaisante , redoublèrent de caresses envers la villageoise. Avdotia, seule, ne comprenait pas le motif de ce brusque changement... elle ne s'expliquait pas plus la réception hautaine et glacée qu'on lui avait faite d'abord, que le transport de cette amitié soudaine. D'ailleurs, quoi qu'on pût dire et faire envers elle , son cœur contenait un baume secret pour toutes les blessures... l'espoir qui lui avait soufilé le désir d'habiter Moscou, devait lui donner le courage d'y tout supporter. Mais,hàtons-nousdeledire,

paysanne avait une supériorité naturelle dont chacun devait ressentir l'influence, à mesure que ses heureux germes allaientse développer; elle était de ces créatures magiquement douées, qui commandent sans le savoir, auxquelles on résiste d autant moins que le goût les guide toujours d'une manière certaine.

Dans, les premiers moments, soumise, réservée, attentive, la jeune fille ne pouvait pas encore avoir une volonté: le trouble et l'étonnement que iui causaient les choses nouvelles, formaient un chaos dans sa pensée. Elle occupci la place qu'on lui assignait, dans la chambre de ses parentes, en trouvant que tout était bon pour elle; les vêtements qu'on lui oiïrit lui semblèrent superbes, tout modes?es qu'ils fussent ; la douceur, l'adresse et la grâce de ses mouvements, la justesse et la promptitude avec lesquelles son espr ' comprenait loute chose, son zèle

en toute occasion, le constant désir qu'elle témoignait d'être agréable, la manière ingénieuse de se rendre utile, le charme de sa parole, l'attrait irrésistible de ses manières, lui valurent bientôt l'amitié sincère de sa tante et de ses cousines. Tout enfiévrées qu'elles étaient de leur nouvelle situation, ces femmes se sentaientsiau dessus de la pauvre fille par la richesse , que l'idée d'être éclipsées ne pouvait pas leur venir à l'esprit : l'amour-propre exclut souvent la jalousie.

Certes , au point de vue de l'art, Avdotia perdait beaucoup de sa grâce sous le costume dont on l'avait affublée ; cependant elle était toujours jolie , et plus d'une fois , quand on la conduisait, soit à l'église, soit à la promenade , de douces paroles flattèrent son oreille. Plus d'une fois,quand son regard interrogeait la foule, moins pour en observer les contrastes que pour y chercher ce-

^ 134 lui qu'elle espérait toujoui:s rencontrer , de jeunes et brillants officiers s'arrêtèrent devant elle pour l'admirer.pour lui sourire... mais elle restait indifférente à ces manifestations... ce n'était pas le sourire de Dmitri Serguévitch, ni son élégante stature, ni sa mâle beauté... L'image qui vivait au fond de son cœur lui servait de moyen d'appréciation, en fait de tournure et de manières... Varinka et Machinka lui disaient souvent de grands noms, en présence de certains personnages perchés sur leur titre de prince ; mais pour elle, il n'y avait qu'un seul prince , celui qui régnait dans ses souvenirs, celui qui était le but de toutes ses vagues espérances... vaines aussi... hélas! depuis quinze jours elle habitait la grande TJUe, elle en avait déjà visité Içs plus beaux quartiers et nulle apparition n'était venue répondre à son attente.

Timoféi, dès qu'il avait vu la fortune le favoriser, prenant pour but la libération qui venait de s'effectuer, s'y était préparé dans une prévision d'établissement pour ses filles. Sa femme et lui formaient un point d'intersection auquel ils ne pouvaient rien changerg ; forcés de prendre leur parti à cet égard, trop encroûtés dans leur vieille façon d'être pour se plier aux exigences de l'instruction, ils devaient rester ce que le temps les avait faits. Mais rien ne coûtait pour que Varinka et Machinka pussent jouir des fruits de la civilisation ; elles allaient régulièrement dans une école où le français et l'allemand leur étaient enseignés,ainsi quela musique et le dessin. Avec un peu de facilité pour apprendre , elles auraient pu devenir les bas-bleus du Gostinot-Dvor (1) ; malheureusement elles savaient peu et elles

(^Batai?, cehii de Moscou s© trouve dans WKità'r-Goro*;'

savaient mal. N'était-ce pas une raison pour qu'elles tirassent vanité, vis-à-vis d'Avdotia de tout ce qu'elles étaient censé savoir. Par oisiveté, disons aussi par orgueil, elles voulurent instruire la paysanne, \u[ donner des leçons , la faire assister à celles qu'elles recevaient toujours. .. Et la jeune fille se montra si docile, si soumise, que bientôt, grâce à ses rapides progrès, elle en vint à aider ses cousines dans leurs travaux.

Il faut le dire, Avdolia avait un art particulier pour ne jamais choquer ses parentes, tout en les surpassant j la nature l'avait si heureusement créée qu'elle comprenait par instinct et par sentiment tous les avantages du savoir et tous ceux de la modestie ; elle s'excusait presque de sa facilité à profiter des enseignements qui ne lui étaient pas destinés; elle se justifiait de chanter juste, de parler sans accent les langues

étrangères , de tracer un dessin avec une sorte de hardiesse : était-ce sa faute si son esprit percevait promptement, si son oreille retenait bien , si son regard était sûr? ne fallait-il pas qu'il y eût quelques compensations pour elle , pauvre orpheline deshéritée? D'ailleurs, elle se montrait si reconnaissante envers ses cousines, que celles-ci, la regardant comme leurouvrage, avaient fini par y attacher une sorte d'à mour-propre.

Quelque nettement séparées que soient les classes , l'idée de la richesse va de l'une à l'autre, comme une sorte d'intermédiaire, pour faire quelques brèches, de temps en temps, à la ligne de démarcation. Ne citaiton pas des exemples assez fréquents de mariages contractés entre des filles de riches marchands et des gcntilhommes de noms illustres? N'avail-on pas vu aussi des filles

nobles passer dans des familles d'enrichis ? Pourquoi Varinka et sa sœur ne pourraientelles ne pas se marier à quelque officier? maintenant tout espoir leur était permis à cet égard. Et la fille du village entendait faire ces projets avec la force du sentiment qui dominait son ame ; non que l'idée d'un mariage, ni d'aucune ambition se manifestât dans son esprit et s'y formulât par rien de précis... sa folie n'avait pas de but... l'amour qui s'était emparé d'elle , était né entre les bras de celui qui en était l'objet, et toute entière àce souvenir, elle ne se rendait aucun compte de ce qu'elle espérait. Son esprit lucide, presque sérieux pour les questions les plus ardues, pour les circonstances les. plus délicates, qui savait apprécier les nuances du langage et de la conduite , ce qui établit les rapports dans la vie sociale , son esprit restait sourd, aveugle, sur le mystère de son cœur; une illusion inconceva-

ble voilait sa pensée aussitôt que l'image du prince Dmitri s'y présentait. . . tout pâlissait alors sous la vive et brillante flamme de son imagination.

Cependant Timoféi marchait à son but avec aplomb , avec sécurité , se préparait une demeure aussi somptueuse et vaste que l'habitation actuelle l'était peu. Depuis quelques années^ il avait acheté, sous le nom d'un des hommes qui l'aidaient à de pareilles opérations , une des plus belles maisons de la Basmanaia (1), dont les dépendances occupaient uneétendue de terrain,qui, seule, valait un prix fort au-dessus de celui qu'il l'avait payée. Mais la famille princière vendait par besoin, était heureuse de trouver les

(') La Basmanaia est un quartier de Moscou, un peu éloigné du centre de la ville et qui fut, comme à Paris, le faubourg Saint-Germain, habité par les plus riches familles nobles.

deux cent uiille roubles offerts pour cette acquisition... disons aussi que d'immenses réparations devenaient indispensables pour empêchercepalaisde tomberenruines... Et puis, cette partie de la ville, autrefois habitée par les plus grands seigneurs, était aujourd'hui délaissée. . . La mode et la prodigalité faisaient donc, à vil prix, passer entre les mains du marchand barbu, un des magnifiques hôtels que l'impératrice Catherine avait honorés de sa présence, dans des fêtes splendides. Le gentilhomme cédait à la nécessité, le marchand achetait par orgueil et par spéculation, sans qu'il vînt à l'esprit de l'un et de l'autre de penser que cette transaction particulière était un des moyens dont l'esprit humain se sert, dans la marche progressive de la civilisation, pour admettre à ses bienfaits, peu à peu, les plus habiles des classes arriérées. Le luxe, dans les voies cachées de la Providence, est undegré de chute ou d élévation ; s'il aide à corrompre, il aide

à policer, selon qu'il est un abusou un usage.

Libre de posséder tout immeuble pour lequel on n'exigeait pas les droits que donne l;i noblesse, le marchand se fit déclarer le propriétaire de ses maisons, et la plus belle, la plus vaste, celle delaBasmanaia,futchoisie pour être son habitation. Un grand nombre d'ouvriers y vinrent tout réparer, tout embellir... les maçons et les peintres, les doreurs et les tapissiers !... Les appartemens, les écuries, les cours, les serres-chaudes et les jardins retentissaient des chants que les artisans bien payés faisaient entendre ; car Timoféi dirigeant lui-même les travaux, trouvait une immense économie h se faire entrepreneur et à stimuler le zèle par des distributions d'eau-de-vie. Quant au bon goût , ses ouvriers n'étaient-ils pas ceux qui travaillaient pour les seigneurs les plus recherchés dans leur con-

(orlable, les plus renommés par leur luxe? A cet égard, tout avait été prévu à l'avance ; le marchand avait acheté les matériaux qui devaient servir aux réparations, en temps utile, de première main, de qualité supérieure; depuis longtemps il était à l'affût des circonstances avantageuses , et dès qu'il pouvait deviner qu'un négociant étranger pouvait avoir besoin de fonds, il venait faire des emplettes. Aussi les étoffes les plus riches, les bronzes les plus magniflques, étaient-ils passés entre ses mains, grâce au talent dont il était pourvu pour acquérir à bon marché. D'ailleurs, comme il était toujours censé acheter pour le compte d'autrui, il se faisait donner des remises qui diminuaient d'autant le prix d'achat; de telle sorte que les somptuosités s'établissaient chez lui à la moitié , et quelquefois aux deux tiers du prix qu'eussent payé les seigneurs les plus entendus.

Pendant que le luxe du marchand s'édifiait, sa femme et ses filles impatientes, mettaient de leur côté le temps à profit pour se préparer à jouer convenablement leur rôle dans la magnifique demeure; et l'éducation d'Avdotia se faisait, tant bien que mal, au spectacle de cette ébulilion de vanité. Elle s'initiait aux nécessités factices de la vie sociale, grâce aux prétentions de ses parentes ; son esprit juste, préservé, par un sentiment secret, des travers qu'on alTichait à ses regards, lui faisait comprendre avec une grande finesse de tact, le fort et le faible des choses... Enfin quand tout allait être en rapport , habitation somptueuse et prétention ridicule , grâce au produit du commerce et à d'heureux calculs , elle, la pauvre villageoise, restée étrangère à l'enivrement des richesses, conservait son bon sens ; c'est ce qu'une circonstance importante vint bientôt prouver.

Timoféi et Matrona , dans le délire de leur joie, songeaient naturellement à l'établissement de leurs filles ; le difficile était cependant de trouver des gendres qui leur vinssent en aide dans la marche ascensionnelle qui commençait pour eux; ils poussaient l'orgueil de leurs rêves jusqu'à espérer que de pauvres nobles se présenteraient dès qu'on les verrait installés, et surtout dès qu'on aurait une certitude sur l'état du coffre-fort. Peut-être leurs filles eussentelles pensé tout-à-fait comme eux à cet égard , si la jalousie n'eût éveillé l'ymour dans le cœur de Yrrinka.

Parmi les marchands avec lesquels Timoféi faisait le plus d'affaires, il y en avait un puissamment riche, dont il était l'intime ami. Ce confrère se nommait Âlexiéff. Il n'avait qu'un fils , destiné à jouir des millions qu'il économisait , peut-êlre un peu

parce qu'il ignorait l'art de les dépenser. Ce fils unique, Iakoff, était admis dans l'intimité de la famille de Timoféi ; il y venait chaque jour, depuis l'enfance. Plus d'une fois, les deux pères s'étaient dit qu'il y aurait une belle addition à faire en mariant leurs enfants; mais depuis son retour du village, c'est-à-dire depuis sa complète libération, Timoféi ne parlait plus de ce projet, et, chose bizarre, le jeune homme quoique plus assidu que jamais auprès des jeunes filles, avait un jour supplié son père, qui s'étonnait de ce changement, de laisser aller ainsi les choses. Les désirs de Iakoff étaient presque des ordres pour le riche marchand ; il n'aimait au monde que sa progéniture.

Iakoff, bon fils, probe, d'une conduite régulière , faisait la joie d'Alexiéff : c'était d'ailleurs une de ces admirables créatures dont il plait quelquefois à Dieu de parer

l'espèce humaine.

A vingt-quatre ans , il en paraissait à peine dix-huit, tant son maintien exprimait de candeur et de naïveté, tant l'absence de toute passion avait conservé pures les belles lignes de son visage rose, aux gracieux contours, aux traits fins et doux : ses grands yeux bleus avaient la limpidité des yeux d'enfant, et l'expression en était irrésistible; ils riaient d'accord avec une bouche bien dessinée, que deux rangées de dents d'une éclatante blancheur semblaient éclairer, illuminer. Un léger duvet blond garnissait son menton et le dessus de sa lèvre supérieure, comme pour faire mieux ressortir la blancheur de sa peau ; ses sourcils, plus foncés, semblaient tracés par le pinceau ; on eût dit que ses longs cils voilaient la vivacité de son regard j et ses cheveux chatain-clair , épais et luisants , couronnaient celte tête d'archange , portée par un cou d'une forme Raphaélique. Il était d'une haute stature; ses larges épaules, sa poi-

trine et sa voix annonçaient une mâle puissance. Canova eût emprunté ses traits pour sculpter un Adonis , Torvaldsen l'eût fait poser pour réaliser toute la pureté de la statuaire antique, ou du moins pour lutter avec elle, et surpasser l'Antinoiis- Hercule, le Bacchus indien.

Mais pour bien apprécier Iakoff, il fallait rester au point de vue de l'art ou de la nature, n'avoir aucune des exigences sociales, oublier même qu'il existait une élégance dont les tailleurs et les conventions faisaient tout le mérite; il fallait accepter ce jeune homme pour ce qu'il était et ne rien lui demander des raffinements de la mode. Sa chevelure partagée par une raie de chair, bien régulièrement,au milieu Jufront.venait tomber à droit et à gauche sur ses oreilles pour les couvrir en partie; et par derrière, taillée dans toute son épaisseur,elle laissait hbre un cou blanc qu'aucune cravatte n'avait jamais

privéd'air. D'ordinaire, sa chemise^ de forme nationale et de couleur rouge, ou bleue, ou rose, rehaussait encore sa belle carnation ; son kaftan de drap bleu d'une extrême finesse se croisait sur sa poitrine et descendait très bas sur ses bottes, selon l ancienne coutume. Ce costume avait toujours été celui de son père, il ne comprenait pas l'obligation d'en changer ou d'y rien changer ; d'ailleurs il lui seyait à merveille. Ajoutons que la richesse immense et notoire d'Alexiéff, produisait autour de son fils une sorte d'auréole : qu'il était connu , choyé . fêté dans le quartier des marchands comme le plus beau garçon qu'il y eût, ainsi qu'il en était un des plus riches. Les femmes en le regardant passer souriaient; on dit môme que de grandes dames venaient faire leurs emplettes en personne, exprès pour avoir l'occasion de lui parler.

Dans les visites quotidiennes et prolon-

— logées que le jeune marchand faisait à la famille de Timoféi , il fut bientôt évident qu'Avdotia était le point de mire de ses regards, le but de toutes ses attentions, l'objet de ses soins. Son visage semblait prendre un nouvel éclat, un charme poétique dès qu'il se trouvait en contact avec la jolie fille ; ses traits exprimaient alors une joie naïve; on sentait qu'une sympathie irrésistible l'entraînait vers elle. Mais si ses regards parlaient de son bonheur, en revanche, sa bouche restait muette, et son maintien, glacé par la timidité, perdait toute son assurance. 11 eût été difficile de trouver un couple mieux assorti : lui, plein de puissance et de sève; elle, frêle et gracieuse; tous deux modèles accomplis des avantages de la beauté. Iakoff recherchait toutes les occasions de s'approcher d'Avdotia, de lui parler, et il était non moins évident que ce manège contrariait Varinka. Nous le répétons , sans cette circonstance, la vaniteuse

fille, rêvant d'uniformes militaires etd'habits chamarés de broderies, eût dédaigné la cour que le naïf jeune homme serait venu lui faire ; mais s'apercevoir qu'une pauvre fille de village l'emportait sur elle, devenait un supplice et développait le goût naturel que toute fille de vingt ans peut et doit avoir pour un beau garçon de vingt-quatre.

Varinka fut jalouse ; elle renferma sa douleur en elle, car il lui était démontré que sa Cousine, loin de mettre la moindre coquetterie à encourager l'amour d'Iakoff , semblait y rester étrangère et même ne pas se douter qu'ilexistât.Avdotia, d'ailleurs, par son heureux caractère, par le charme naturel de ses tnanières, exerçait de jour en jour plus d'empire sur chacun des membres de la familier influence douce , insinuante, et qu'on s© trouvait heureux de subir.

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