‹ AvdotiaChapitre 4 sur 4 · OH · texte numérisé non relu

OH

''En disant ces mots, le cœur de la jeune

fille battit avec force.

— Le Prince T***, s'écria le vieillard avec

émotion ... l'héritier du comte Lévadine. Qj!' -biiiiib

^^— Oui, monsieur le Général." «1 ^^^'^oiq

— Et vous êtes née sur ^es tçrj;e&?

— Ma mère n'a quitté la comtesse Éli-

-il/,.'' ■ . :: » -

sabelh Pavlovna, qu'après l'avoir mise au tombeau.

L'émotion du Général,, en entendant ces paroles, fut si vive que ses genoux fléchirent... il fût infailliblemen' tombé à la renverse si la jeune fille, se hâtant de le soutenir, ne l'eût fait asseoir^ sur le sopha près duquel cette conversation avait lieu.

Commedanscette assemblée lesregardsse tenaient constamment fixés sur le Général, il se manifesta un mouvement qui fit soudainement comprendre au noble vieillard tput ce qu'une pareille scène pouvait avoir de ridicule ; il se hâta de rassurer les. marchands inquiets , et sa main tremblante pressa la main de la jeune fille pour la

rassurer; puis, prétextant la chaleur, il prit congé de ses hôtes en les, remerciant avec ^a grâce accoutumée. Mais avant de partir, s'adressant encore , à la Jeune fille et toujours dans une langue qui était à peu près un mystère pour tout le monde, il lui témoignale plus touchant intérêt.

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Celte manifestation de la bienveillance

du grand seigneur pour l'orpheline excita, dans le cœur de Matrona et de ses filles, une jalousie dont on lui fit sentir aussitôt toute l'aigreur par des airs de dédain et de mépris. Le seul lakofi" comprenant, par ses sentiments' secrets, le sentiment de la préférence bien naturelle qu'elle avait fait naître chez l'homme du grand monde, lui adressa un regard de douce pitié, quand il la vit discrètement quitter l'assemblée pour se retirer dans sa chambre.

Seule, la '^pauvrè villageoise, non moins impressionnée de l'accueil plein de bonté qu'elle avait reçu du grand seigneur,qu'affligée et surprise du traitement assez brutal de sa famille, versa des larmes sans trop savoir quelle cause les faisait couler.

Quelque chose de vague et de solennel s'agitait en elle, sans qu'elle pût s'en expliquer le motif A la fois craintive et rassurée par une sorte d'espérance sans but , elle restait immobile; les yeux fixés sur l'image sainte devant laquelle brûlait une lampe, et dont l'auréole d'or reflétait l'éclat des pierres précieuses, il lui sembla que les regards de la mère de Dieu répondaient aux siens par une scintillation prestigieuse. Elle s'inclina dévotement. Alors le souvenir de Dmitri Serguévitch vint se mêler à celui du vieux prince ..Mais se défiant des embûches de l'espérance, elle fut aussitôt rendue au

besoin qu'elle éprouvait de retourner à son village.

— Non, non, pensa-t-elle, je ne serai pas plus longtemps pour la pauvre Varinka , pour sa mère, un sujet de jalousie el d inquiétude. Le bon Mikaïl r'ouvrira son cœur et ses bras à l'orpheline; l'obscurité convient à celle qui ne doit pas avoir sa part de bonheur sur la terre.

Alors , après sa prière , elle s'endormit bercée par la pensée de revoir bientôt son Isbâ et le bois de mélèzes où, au retour de la belle saison, elle pourrait encore aller cueillir des fraises

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K;)')'»yd

"'"Le iëfademain, Félix Éëaùchamp entra "^dè bonne heure chez son général.

— Eh bien ! mon prince, dit-il, comment les choses se sont- elles passées? j'espère que ces riches marchands ont compris tout l'honneur que vous avez daigné leur faire?

,.; ^~ Félix, reprit le Prince, qui n'avait àù-

cune confidence à déposer dans le cœur du cuisinier, ton festin était splendide.

— Oui, oui, l'apparence y' était... un homme qui entend son affaire travaille toujours selon les gens qu'il doit contenter. Pour vous, mon prince, je f.iis mes gelées au marasquin avec du marasquin; mais, pour les palais accoutumés aux choux, je les fais avec du kirch : ce qui est haut en goût leur semble préférable. Tout est profit.

— Sais-tu, Félix, qu'il leur faut d'immenses richesses pour supporter de pareilles dépenses.

Elles le sont, en effet; mais dès aujourd'hui la vie sordide va reprendre son cours jusqu'à la première circonstance solennelle, dût-on l'attendre dix ans. Chez le gentilhomme qui sait vivre, le luxe est ua

besoin de tous les moments ; chez les marchands , c'est un accident dont la vanité profite et que doivent exploiter les gens habiles...

-' — Qui te ressemblent.

)— Pourquoi pas moi, aussi bien qu'un autre? En somme, mon Prince, votre présence a tout assaisonné mieux que feu Carême n eût pu le faire. Le grand seigneur titré, chamarré est toujours la plus belle pièce d'un pareil festin.

Cet aveu tardif eût sans doute choqué la dignité de caractère qui faisait d'Alexandre Pétrovitch un vrai Russe ; mais , sous le charme des impressions reçues la veille, il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre, et il congédia lartiste avec bonté afin de rester seul livré à ses souvenirs.

Retourner à la Bî^smanaia, revoir la délicieuse enfant qui se trouvait en quelque sorte liée avec son pa^sé, par le hazard d'iJi)^^ ressemblance inexplicable, tel était le pro-j; jet quil couvait avec l'impatience d'un jeune homme. Cependant, sentant la nécessité de laisser passer quelques jours, par la crainte de paraître ridicule, il se résigna, quoi qu'avec peine, à attendre.

. Ce délai, imposé parla distance des rangs, futv>ne terrible épreuve pour le vieillard. Accoutumé à commander, à se voir promplement obéi, il retrouvait, dans l'attente des jrfipressions qui lu» rappelaient sa jeunesse, petle angoisse de rimpatiencesqui, n'en doutons pas, eût été moins cruelle, si elle eût eu une caqse moins noble, un intérêt plus posjtif. Le souvenir d'Elisabeth Pavlovna l'agitait uniqiiement dans le besoin qu'il éprouvait de revoir sa vivante image, cette jeune

fille qui la lui rappelait telle qu'il l'avait adorée, comme si les ravages du temps l'avaient épargnée par une faveur miracu-f leuse.... Nous l'avons dit, dans le délabrement de sa santé, le prince était réduit à des soins extrêmes; pour lui, la vie n'était active que par les facultés de la pensée.

Cependant, dans les rêves du passé, un rêve d'avenir se glissait pour sourire à l'imagination du vieillard, rêve timide, vague, incertain, passant et repassant sous ses regards saps s'y arrêter. Il était seul au monde, il allait partir, uniquement occupé de lui-même, pour ne songer qu'à lui ; mais sous le ciel plus favorisé qui devait lui offrir le soleil, qui devait lui fairesentir la douceur du climat, la beauté des sites , être l'objet des soins constants des autres, sans avoir jamais les illusions d'un doux échange, répugnait à la délicatesse de son cœur; il

comprenait maintenant tout ce qu'il y avait eu d'égoïsme dans sa résolution; il se reprochait de vouloir quitter sa patrie... mais le docteur avait parlé et parlait chaque jour pour hâter le départ. i

— Partir! pourquoi partir? se disait-îf parfois, durant ces tiraillements de l'incertitude, n'est-il pas moins cruel de mourir aux lieux où 1 on a reçu la vie, où l'on a aimé... A Moscou, je verrai cette jeune fille, ce sera la consolation de ma vieillesse; je l'aimerai parce que j'ai juré à celle dont elle est la parfaite image de rester fidèle.'ii' Je trouverai peut-être le moyen de lui être utile... ^^*

Mais à travers ces bienveillantes disposi-' tions, les griefs du courtisan revenaient; et les çoufl'rances physiques anéantissaient la rêveuse émotion de rame. Les ordres don- <

nés pour le départ s'exécutaient; le jour ne pouvait tarder. Sa volonté n'était plus assez puissante pour lutter contre de continuelles

douleurs....

'Ni

Ces alternatives tuèrent le temps... Cinq jours s'étaient écoulés depuis la soirée des noces, il se fit conduire à la Basmanaia.

En effet, ainsi que Félix Beauchamp l'avait prévu, tout était muet et triste dans la somptueuse demeure ; les grands appartements paraissaient scellés; la grande porte d'entrée était fermée, et par la petite porte, qui restait entrouverte, l'œil du passant n'apercevait dans la cour aucune voiture, nul valet ne l'animait de sa présence : il fallait que la pensée fît un effort pour se rappeler quelle fêle y avait fait retentir la joie^

Quand le laquais du Prince mi découvert

à grande peinç upe amq vivante dans la vaste maison, il alla prévenir son maître ; une femme qui faisait l'office de portier s'étant présentée à la portière de sa voiture, il lui demanda s'il pouvait être reçu par Tijçûoféi Q\\ p9r sa femme. La servante répondit que la famille entière se trouvait chez Alexièff, à T exception d'Avdotia Pétrovna qui, seule, se trouvait au logis.

, Le Prince.n'av.ait pas oublié ce uQm. il S€^ sentit doucement ému de l'entendre prononcer.

— Eh bien, allez dire à la jeune fille que le prince Bélikovsky désire la voir et lui parler sans cérémonie, dans quelle chambre que ce soit, dit-il d'un ton de bonté qui impressionna la pauvre femme.

Et elle courut exécuter cet ordre.

Le vieux prince commençait à crqindre de ne pas être reçu, et il s'y attendait sans trop murmurer... ce qu'il avait demandé eut été, pour les gens de sa caste, hors des convenances. Quand il vit revenir la messagère, elle lui annonça d'un air de respect, qu'Avdotia Pélrovna priait son Excellence de vouloir bien l'excuser s'il n'était pas accueillit avec tous les honneurs dûs à son rang, mais qu'en l'absence de son oncle, elle ne pouvait disposer de rien.

Le Général pour toute réponse descendit de sa voilure^ et se fit conduire auprès d'Avdotia.

La jeune fille attendait dans l'anti-chambre .. mais son aspect lui imposa une sortie de terreur. Ce n'ét .it plus l'enfant radieuse, épanouie, que sa simple robe de mousseline blanche éclairait pour ainsi dire au milieu

des splendeurs d'une fête. Elle était vêtue de noir ; ses traits altérés trahissaient des peines cuisantes, et les larmes coulaient de ses yeux, quelque effort qu'elle tentât pour les retenir.

— Qu'est-il arrivé, mademoiselle, s'écria le Prince du ton de l'intérêt le plus vif... il y a peu de jours, vous paraissiez heureuse... pourquoi ces habits de deuil?

, — Le frère de mon père qui, depuis mon enfance, m'a élevée comme si j'eusse été sa fllle , est mort au village, répondit-elle, en étouffant un soupir. Et quand vous m'avez vue au sien d'une fête, je ne pensais pas que je dussele pleurer sitôt. Cette triste nouvelle m'a été donnée le It^ndemain des noces de ma cousine, par l'intendant de Nikolsky, que les intérêts du Seigneur amènent à Moscou. Mais, pardon, monsieur le Général, ce

sujet de tristesse ne peut toucher ..aue

,),j — ^ Il doit être partagé par tous ceux qui ,)V>ous soutiaitent ; le bonheur dont vous êtes digne, mademoiselle, et je suis de ce nombre.

-oîAvdotia fit une profonde révérenèé et ïâdiqua avec un geste gracieux, le petit salon dont la porte était ouverte.

iu Quand ils y furent entrés, le vieillard, très ému, garda le silence pendant quelques minutes, comme s'il eut eu besoin dé recueillir ses esprits et de se préparer à ce ^u'il avait à dire. Avdotia près de laquelle il était assis ne crut pas devoir parler la première.

h ''4^ Les regrets que vous ressentez de la ^crte «le votre oncle, mademoiselle, contw

iiùa le Prince, en s'exprimant en français pour n'avoir pas à employer et à entendre lesî formules que la langue russe imposait, prouvent d'autant plus en sa faveur, que vous devez facilement oublier votre village dans cette riche demeure.

— Hélas, monsieur, répondit la jeune fille avec un naïf abandon, je voulais y retourner au contraire. La simplicité de mon existence y était pour moi préférable à celle que je suisJorcée de subira Moscou. Je projetais d'aller, près du vieux soldat qui m'a prodigué tant de soins pendant mon enfance; je voulais mettre mon bonheur à soigner ses derniers jours. Mais Dieu ne l'a pas permis. Maintenant je suis seule au monde.

— Seule! répartit le gentilhomme, en retrouvant tout-à-coup les projets qu'il avait vaguement formés, et vous ne dési-

tèz point prôloriger votre séjour dans cette

deHÎieiire ?

.'j. in 0,1

— Non Monsieur.

— De sorte que si l'on vous procurait une place... convenable... honorable...

vous Taccepteriez ?

— Sans doute; ne dois-je point ma redevance à mon seigneur?... l'intendant deNikolsky me l'a fait entendre... j'appartiens au village, il voudra m'y marier peut-être.

— Et vous voudriez éviter cette situation, si peu d'accord avec l'éducation que vous avez reçue?...

— Oh! oui, Monsieur. . . s'il était possible. .. On dit qu'à Pétersbourg il me serait facile de. trouver un emploi... mais je n'y connais

personne... et l'intendant ne consentira point à m'accorder de passeport sans garantie.

— Cet homme est à Moscou , m'avezvousdit? ^-- — ...9ld£> ..93Éffq eau

-Ob',

— Ecoutez, Avdotia, je dois vous l'avouer

vous avez avec la feue comtesse Lévadine, une ressemblance qui m'a frappé la première fois que je vous ai vue, et je n'av pu me défendre d'en, ressentir une surprise tout à votre avantage... car il faut que vous le sachiez, Elisabeth Pavlovna fut ma fiancée...j'ai juré devantDieude n'avoir jamais d'amour que pour elle, et j'ai tenu mon serment... Mais cet amour qu'on ressent pour son enfant, vous me l'inspirez, et depuis que je vous ai vue, je n'ai songé qu'au

~ 273 — bonheur de vous revoir. Sans savoir s'il pouvait se réaliser, j'ai formé le délicieux projet de vous proléger et d'aimer en vous la fille que m'eût donné la femme adorée , si l'on n'eût rompu les liens formés prr la plus douce sympathie... Vous vouliez consacrer votre vie à un vieux «oldat? eh bien, voyez en moi celui que vous regrettez, et je mettrai mon bonheur à vous le rappeler par une affection toute paternelle... Cet aveu est bien brusque, Mademoiselle, mais à mon âge on n'a pas de temps à perdre.. Je dois quitter Moscou... De votre côté vous devez prendre un parti... Je verrai votre oncle Timoféi ; je saurai le convaincre que votre situation auprès de moi sera ce qu'elle doit être , et selon les convenances les plus sévères... L'intendant de Nikolsky n'aura rien à m'objecter... je sais comment agir à son égard... Votre seule volonté va m (intenant faire votre destinée... je suis vieux et 1. 18

souffrant , la tendresse paternelle peut redonner à mon existence une joie que je n'espérais plus de goûter... c'est pour moi que je vous implore, Mademoiselle , et croyezle bien, je saurai mériter mon bonheur.. y

Pour toute réponse, A^dotia fondit en larmes, ses genoux fléchireut devant le vieillard, et, s'emparant de sa main, elle la baisa sans qu'il fît aucun effort pour la retirer: il comprenait que son rôle de père commençait... Déposant, de son côté, un baiser sur le front de la jeune villageoise, il la releva en l'appelant sa fille.

— Vous y consentez donc? poursuivit-il en essuyant les larmes qui s'échappaient aussi de ses yeux... je vous remercie !.. accordez-moi, dès ce moment, l'autorité que me donnent mon âge et le titre dont vous m'investissez: mon droit commence pour tout ce

qui concerne vos intérêts, laissez-moi l'exereer...

Alors, après l'avoir pressée dans ses bras, l'excitant au courage :

u — Allons, ma fifle. remercions Dieu l'an et l'autre de la grâce qu'il nous accorde.

Et tous deux s'inclinèrent en se signant vers l'image de la chambre.

; ii-î— Maintenant, Continua le Prince, dilesflaoi, Avdotia, ou mie&x Eudoxie, pour traduire votre nom, dites-moi la raison qui vous fait quitter votre famille de Moscou.. * je veux le savoir, afin qu'il mesoi-t plus facile d'agir sur l'esprit de Timoféi, pour répondre aux objections.

— Je ne puis craindre qu'on s'oppose à Tos nobles intentions., peut-être ai-je fait naître un peu de jalousie...

— Oui, sans doute... et ce mot m'explique tout Mais la supériorité doit consoler de l'envie qu'elle excite.* Dans le monde où nous vivrons, ma fille, on sait apprécier le mérite, onsait le reconnaître pour lui rendre hommage. Préparez- vous à parlÏT: il faut rompre le plus promptement possible avec ceux qui cessent de nous convenir.

Cette conversation fut interrompue par l'arrivée de Timoféi. La jeune fille les laissa; elle courut s'enfermer dans sa chambre, pour s'y livrer pleinement aux sentiments nouveaux qui s'emparaient de son ame.

Le prince Bélikovsky était un de ces hommes dont les volontés sont toujours sa-

tisfaites , parce qu'elles n'ont rien que de juste. Quoique le marchand Timoféi fût secrètement envieux de la situation de sa nièce, ne pouvant rien contre un arrangement qu'il n'était pas maître d'empêcher, il crut devoir s'y prêter de bonne grâce. L'intendant du Général s'entendit avec celui du domaine de Nikolsky, sans que ce dernier se doutât de l'importance attachée à la permission qu'il accordait; et, quinze jours plus tard, toutes les Ibrmalités remplies, le vieillard et la jeune ûile quittaient Moscou, sans qu'Avdotia sut encore où elle allait. Elle s'était fait un scrupuleux devoir de ne pas questionner son protecteur, son père, le gentilhomme qui répondait à tous les instincts de son imagination, qui peut-être allait la conduire àPélersbourg... A Pétersbourg où vivait le prince Dmitri Serguévitch! Mais bientôt son espoir fut détruit. C'était la route de Smolensk qu'on avait prise.

•'-^ Dans quelques jours housseronsà Var-^ «ovie, lui dit Alexandre Pétrovitch .. avant ^)eu de temps nous serons en France.

Avdotla se résigna dans sa pensée.

Il y avait cinq ans que le prince Dmitri Serguévitch T*** avait rencontré Avdotia, la jeune et naïve vill ;geoise, et jamais pour elle un jour ne s'était écoulésans que le souvenir de toutes les circonstances de cet événement n'ygitàt son cœur. Cependant des distractions sans nombre, l'aspect de pays nouveaux auraient pu justiGer l'oubli ; le développement des facultés intellectuelles,

la connaissance des usages, auraient même dû le produire, sous l'influence de la pudeur, par les notions du bien et du mal, dans leurs relations avec son âge et son s îxe. Mais, par une faveur spéciale, comme il arrive parfois dans la folie, le temps l'avait à cet égard conservée dans une sorte de prolongation d'ignorance et d'innocence telle que ses illusions restaient complètes. Quand, parla pensée, elle retournait à cette époque, elle se retrouvait moralement ce qu'elle était alors, comme si rien n'était changé pour elle ; l'impression d'autrefois revenait vive, acre, douce, extase et sentiment, sans que sa conscience éclairée par la science de sa vie nouvelle la fît rougir, la forçât à repousser ce souvenir. C'é tait, au contraire, la source qui fournissait ^ son existence la sève dont elle avait besoin; elle s'y retrempait pour l'espérance

«1 II faut jeter un coup-d'œil rétrospectif sur ce laps de temps. v.^ ^"^ '

D'abord, dans les premiers moments de sa nouvelle vie, le regret de la patrie; un ardent désir de la revoir, formaient le monde invisible de sa pensée, au milieu de Paris, dans le bruit et l'agitation de la vie élégante à laquelle elle était condamnée. Car le prince Bélikovsky, ranimé sous l'influence d un climat plus doux, et sans doute par l'effet de la vive affection qu'elle lui inspirait , avait voulu l'initier aux mœurs du monde, lui faire apprécier tous les avantages de la civilisation. »'«

Les titres, la grande fortune, le renom d'une longue carrière honorée reflétaient sur la vieillesse du prince un éclat que le luxe rehaussait encore.-.. 11 s'était posé tout de suite dans la société parisienne

^n prince russe; on retrouvait en lui un de ces types de grands seigneurs devenus si rares par l'envahissement des mœurs bourgeoises. Sa maison semblait être le refuge des traditions aristocratiques ; les étrangers de distinction tenaient à honneur d'y être reçus, et les plus illustres familles françaises lui faisaient de séduisantes coquetteries. La jeune fille était donc dans la position la plus favorable au libre développement des heureuses facultés dont la nature Tavait douée; son éducation se complétait devant les modèles du savoir-^vivre et de l'élégance, et son zèle à profiter de l'instruction ne lui laissait point passer dé journée sans qu'elle n'y ajoutât quelque perfectionnement.

,^j En arrivant à Paris^ le Général avait présenté Avdotia comme sa fille adoptive. Il existait çn ellç tan), dingénuilé, tant dç

grâces pudiques ; le vieillard, souffrant et courbé par l'âge, était si vénérable dans la simplicité de son langage et de sa conduite ; leurs rapports offraient, de part et d'autre, une échange d'affection, de prévenances e^ desoins si touchants, que personne n'eût osé concevoir un injurieux soupçon sur cette intimité .-d'ailleurs on en ignorait l'orjgine et la date. Les plus curieux, dans leurs suppositions pensaient que l'adoption, moyen de réparation, était le mensonge qui voilait la vérité, pour arriver à mettre d'acicord la nature et la société. Puis entre euî. près d'eux, constamment, une noble personne, que des malheurs avaient réduite à l'état subalterne de dame de compagnie, se trouvait pour témoigner de l'emploi du temps, de la pureté des actions. Ce n'était pas dans la crainte du monde que le Prince avait placé sa jeune amie sous la sauvegarde et le patronage d'une femme d'un

âge et d'une éducation respectables aux yeux de tousj la crainte ne pouvait naître que par Tidée du mal, et cette idée ne s'était jamais présentée à son esprit; mais il fallait qu'Avdotia eût une liberté convenable , une contenance dans l'autorité qu'il avait voulu lui voir exercer dans sa maison. L'usage russe à cet égard le guidait, et le hazard, ou plutôt la loi des affinités, ce magnétisme des sentiments, lui avait fait rencontrer dans madame de Cerney une amie digne de son cœur plus qu'un gouvernante.

C'était une femme de quarante ans, si parfaitement conservée qu'elle eût pu nier quinze années; mais le chagrin soutenait sa raison, fortifiait son ame, lui faisait dédaigner les consolations de la vanité. Précipitée d'une haute position p ir la ruine et la mort de son mari que le jeu de la Bourse

avait séduit, il lui fallait pourvoir à son existence, et plus encore à celle de sa mère que ses propres désastres avaient également rendue pauvre. Courageuse et fière, elle s'apprêtait à quitter la France pour la Russie, où, par les conseils et les recommandations de madame Récamier, elle pouvait, mieux que partout ailleurs, utiliser ses talents, quand le prince Bélikovsky, arrivé à Paris depuis quelques jours, avait demandé à madame Swet***, dame russe fixée en France, une gouvernante pour sa (ille adoptive.Dans une première entrevue, entre des personnes faites pour s'apprécier et se comprendre, on avait sympatiquement tout décidé et tout conclu. Dès le lendemain, Avdolia se trouvait dans les bras d'une amie , et le Général jouissait des avantages d'être en rapport continuel avec une femme que la distinction de ses manières et de son esprit recommandait autant

que sa naissance et la position sociale qu'elle avait occupée. Dès le lendmain on apprit, dans le faubourg Sl-Gcrmain, que madame de Cerney avait en quelque sorte réparé ses nalheurs ; puis, dans lelTusion de la joie que cette nouvelle faisait naître, on s'enthousiasma pour le vieux Prinèe et pour la jeune orphelinequ il avait adoptée. Ensuite , comme on exagère tout dans le monde, soit en bien-, soit en mal, on fît de tels récits sur les richesses du x^Joscovite et sur la beauté d'Avdotia, que les nouveaux venus eurent, sans y prétendre et presque sans le savoir, lavaiitage de faire événement : la mode, qui parfois sentend avec le goût et l'équité, les intronisa tout d'on coup d'un de ses plus gracieux sourires.

Avdotia était une de ces personnes favorisées qui inspirent à tous indistinctement de la sympathie , vers lesquelles oa

se sent entraîné par quelque chose d'irré" sistible: il lui suffisait de se montrer pour plaire. Il est vrai de dire que le titre de prince et les millions de son bienfaiteur formaient une auréole autour de sa tête, la nimbaient comme les saintes images de soi) pays. Mais si la richesse ajoutait à l'éclat de sa beauté, il faut convenir également que le vieillard dut en grande partie son succès aux grâces de sa pupille. On eut, sans doute, ressenti beaucoup de bienveillance pour le grand seigneur maladif j mais la renommée ne s attachait qu au père légitime, naturel, ou par adoption, le mot ne devait plus rien changer au fait, du moment qu'on l'avait sanctionné par une admission Tranche et sans réserve. Qui d'ailleurs, à voir Avdotia, eut nié son droit à faire partie dé la meilleure compagnie du monde? Exiâtait-il, dans la coterie aristocratique de Paris, une personne qui la surpassât? Son

charme était un blason qui s'attachait à ses moindres actions ; puis, ajoutons-le, madame deCerney ne pouvait être la gouvernante que d'une princesse. On s'extasiait devant la jeune Russe; on se taisait pourjl'écouter, ce qui tient du prodige; et son nom, ce nom de villageoise, si vulgaire en Russie, était devenu, dans la capitale du monde civilisé, pour la société la plus merveilleuse, avec l'acception que ce mot prend dans le vocabulaire des gens comme il faut , le synonyme de distinction, d'élégance et de bon goût. Toutes les Eudoxie au berceau devinrent des Avdotia.

Nous le savons, en quittant Moscou, la paysanne de Nikolsky était digne d'être remarquée , mais dans la famille de son oncle, 4ans le voisinage des filles de marchands. .Comment en était-elle arrivée, en si peu de

temps, à paraître avec tant d'avantages aux yeux des femmes du grand monde, toujours promptes à saisir les moindres ridicules, dans le langage, ou dans les manières, ou dans la toilette, pierre de touche où la pureté de goût ne souffre pas d'alliage? C'est qu'elle n'oubliait jamais, dans le secret de sa pensée, son point de départ; c'est qu'elle ne cherchait pas à rien changer à ce que la nature avait fait pour elle ; c'est qu'elle restait simple de cœur, et que le cœur était chez une source féconde d'inspirations. Elle observait avec une grande justesse, adoptait et repoussait ensuite avec un tact exquis. C'est ainsi qu'il lui avait suffi de traverser la Pologne et lAUemagne pour pénétrer dans les finesses du savoir-vivre ; c'est ainsi qu'elle était remontée analytiquement jusqu'à la cause, cette aristocratie du goût dont le geste et la voix commandent à toutes les

parties du globe. Puis, à Paris, observant i. la

toujours, grâce à la timidité, à la réserve que commandait son âge, elle continuait ses études psycologiques... d'ailleurs madame deCerney, avec sa grande expérience et l'autorité de sa raison , achevait, sans qu'elle s'en doutât, de polir le diamant.

Le voyage de Paris à Moscou avait donc été une transition en quelque sorte hiérarchique ; le Prince expliquait avec toute la délicatesse d'un cœur généreux, ce qui pouvait étonner sa jeune compagne; et cette espèce d'initiation progressive était» pour le maître et pour l'élève, un nouveau lien. La reconnaissance était réciproque. Avdotia devait au noble vieillard l'inappréciable avantage de connaître la vie par les nuances du savoir-vivre; et lui devait à la gracieuse enfant le sentiment qui, seul, donnait du prix à ses derniers jours.

^* — Nous sommes sur une terre qu'on ne touche pas sans qu'il en résulte l'émancipation avec toutes ses conséquences, lui avait-il dit, après avoir Franchi le Rhin ; bientôt nous allons vivre dans une ville où tous sont égiux devant la loi, moralement, ^juoique divisés matériellement comme dans tous les pays, en maîtres et en esclaves*, inaîtres par la richesse, esclaves par le besoin. De ce moment, mon enfant, tu es 4îbre paçr le seul fait de ta volonté. Le prioce DraitriSerguévilch T*'**a perdu tous ses droits sur la fille de JN'ikolsky ; la somme que j'ai déposée entre les ^oains de l'intendaut lui paie ta rançon: ta ponscience et \» mienne peuvent être rassurte à cet égard, nous ne lui portons aucun dommage. Maintenant, oublie le village qui t'a vue naître.

— Oublier! mon père, avait-elle répondu en étouffant un soupir ; je le tâcherais eh

vain; ne demandez pas l'impossible. Le souvenir qui ne se perd jamais dans la mémoire, tant que le cœur bat, c'est celui de la première impression ressentie parl'ame, quand elle s'ouvre au sentiment. On n'oublie pas l'être qui nous a donné la vie... Je n'ai pas connu ma mère, il est vrai; mais sa tombe est au village, et près de cette tombe j'ai passé mes jeunes années... Quand je m'endors, chaque nuit, je revois ces lieux chers à ma pensée , je les revois sans que je les appelle, involontairement, parce qu'on ne rompt pas comme on le veut le lien secret et invisible qui nous attache, même de loin, à la terre où l'on nous a bercé, où nous avons aimé pour la première fois.

— Oui, oui, répondit le vieillard en soupirant aussi : c'est l'amour de la patrie, plus fort que nos griefs contre ceux qui sont res-

pensables du bonheur des nations ; il survit à nos rancunes, quelqu'opiniâtres qu'elles soient... Cependant, chère Eudoxie, il faut écouler ma vieille expérience ; je connais le monde avec lequel nous devons nous trouver en contact : ses préjugés sont plus puissants que ses prédilections, et la prudence exige qu'on ignore ton origine, bien qu'elle soit rachetée par des qualités que toute femme serait fière de posséder, futelle née sur le trône. Pour ta tranquillité ne trahis jamais le secret de ton humble naissance, car ton bonheur c'est le mien... Ce n'est pas à moi qu'on ferait un crime de t'avoir sortie de ta condition, et cependant je souffrirais plus que toi de te voir humiliée !.. Tu es mon enfant, ton existence actuelle est mon ouvr<»ge ; entre nous tout devient solidaire- Pense à ton berceau, nous ne pouvons rien changer au passé; mais dans l'intérêt de l'avenir que jamais un mot

ne révèle rien de ton enfance. Le mensonge est né du despotisme des conventions sociales. Avec la présomption d'une origine noble, fut-elle illégitime, toutes les grâces dont le ciel t'a parée deviennent des vertus; dans le doute elles plaideraient encore en ta faveur; avec la certitude du contraire, elles serviraient de base aux suppositions les plus injurieuses, et peut-être viendrait-on jusqu à m envier la honte de t'a voir déshonorée. . A mon âge on sait tout prévoir... Ce nest pas que je craigne, de la part do la société où mon rang et ma fortune me donnent le droit de vivre, une investigation qui doive nous inquiéter ; partout les étrangers ont des privilèges. D'ailleurs les gens bien élevés sont indulgents et justes, en France surtout : ma vieillesse et mes infirmités nous protègent. Mais nous pouvons rencontrer des compatriotes, et ce sont eux dont il faut redouter la curiosité : les Russes sont des

questionneurs impitoyables; le besoin de connaître est sans doute leur excuse. Il est donc sage d'être sur ses gardes et d'arrêter ce qu'il devient nécessaire de dire. L'indiscrétion de la demande justifie presque toujours la subtilité de la réponse.

C'est par de tels conseils que le Prince mûrissait l'esprit de la jeune fille , et suppléait aux enseignements que donne l'habitude dans la vie du grand monde. Avdotia, d'un cœur droit et d'un esprit juste, les recevait pour en profiter avec une réserve toute exceptionnelle, sans qu'ils altérassent en rien sa candeur native; elle les comprenait disns leur exception individuelle, pour elle seule , sans leur donner la valeur d'un axiome.

Ainsi préparée par la voix de l'expérience au rôle passit" qu'elle devait remplir près de

son bienfaiteur, dans la vie parisienne, au contact des gens du monde, qu'une haute position sociale attirerait inévitablement autour d'eux , elle devenait d'autant plus apte à recevoir les enseignements successifs qui lui étaient réservés, qu'ils devaient lui être donnés par Madame de Cerney, modèle de bon goût et de distinction.

La sympathie, une appréciation réciproque des qualités essentielles qu'elles possédaient, avaient unies la jeune femme et sa noble gouvernante par une amitié de sœur, malgré la différence de leur âge, dès le premier jour. Elles s'entendirent sur toute . chose : la docilité de l'une avait pour principe l'immense avantage de se laisser guider par la femme supérieure qui possédait la science du monde j l'autorité de l'autre semblait commandée par l'intérêt le plus tendre} d'ailleurs, des deux côtés, le désir.

de s'entr'aider, de se plaire, adoucissait les aspérités imperceptibles de leur situation personnelle. Le vieux Général, heureux de cette harmonie, confiait entièrement à leurs soins le gouvernement de sa maison, et même renonçant au droit de vouloir, car il comprenait qu'il ne saurait plus en faire usage, il leur avait laissé la direction de sa propre existence, de l'emploi de son temps.

— C'est moi qui suis l'enfant, leur disaitil en souriant avec mélancolie : je m'abandonne à vous; gâtez-moi un peu , mais cependant ne me laissez commettre aucune faute... grondez-moi, si je le mérite. »

Et les deux femmes avaient fait, de la demeure du vieillard, une sorte d'Elysée où le goût donnait du prix au luxe, où la mode régnait dans ce qu'elle a de gracieux : la fraîcheur et la jeunesse berçaient le courti-

San de nouvelles illusions ; sa vie s'écoulait mollement sans qu'il sentît ses souffrances. Résigné à l'inertie corporelle et consolé, sans le savoir, par l'idée du bien qu'il faisait, des erreurs sans nombre qui l'avaient en^ chaîné dans l'activité de sa vie passée, il remerciait à chaque heure le ciel qui lui donnait un enfant pour embellir ses derr? niers jours.

Avec quellejoie il assistait aux leçons, aux travaux, d'Avdotiaî Dans leur existence, c'é* tait elle qui agissait; et lui, spectateur en^ chanté de ses délicieuses émotions, il vivait par l'analyse, par l'intelligence, au développement des facultés de sa charmante compagne. Il repassait paisiblement par la vie du monde, grâce aux rapides progrès qu'elle faisait dans la musique, dans la peinture, dans l'ai't si difficile de suivre les lois du savoir vivresans s'abdiquer entièrement, sans

renoncer à se manifester dans sa manière d'être et de sentir, sans effacer son originaliténative. Pouvait-elle donc y gagner, elle, enlantdu village, Olle Slave, sortie d'un Isbâ, pour entrer dans la demeure sombre d'un marchand, puis dansunpalaisoù ior manquait d'éclat, comme l'ame au corps? Oui, car il résultait de cet ensemblede souvenirs, jde brusques transformations, d'enseignements promptement assimilés aux qualités naturelles, un charme particulier, un attrait piquant que le titre d'étrangère rehaussait encore dans la société parisienne. A son égard les gens du monde ne s'étonnaient de rien ; la jolie Russe leur semblait d'autant plus remarquable quelle n'était pas une copie servile du type universel. Mais Iç Prince s'étonnait de lout, lui, dans sa muette admiration; surpris, confondu, il en était venu, aux dernières heures de sa vie» à ne plus rien comprendre aux principes sur les-

quels son éducation et sa longue carrière avaient été basées. ''

— Par quel secret merveilleux est-elle si promptement devenue supérieure à toutes les autres? pensait-il. La pâte dont elle est pétrie, une, transparente, qui s'adapte aux formes du monde dans ce qu'elles ont de plus élégant, est- elle bien celle dont nos paysans sont formés? Son esprit saisit sans efforts toutes les subtilités du langage, pénètre dans les profondeurs du raisonnement... Est-ce que Taristocratie ne serait que la brutale loi du plus fort, que le rêve présomptueux de la vanité? Cette société scrupuleuse du faubourg St-Germain qui l'adopte, qui la flatte, qui la vante, qui la comble de billets écusonnés, n'est donc autorisée à ses démarcations par rien de plus positif qu'une vaine croyance? Madame de Cerney, cette noble dame dont le coup-d'œil est si sûr, à

qui nulle infraction aux lois de l'étiquette n'échappe, qui semble scruter Tame d'après le préjugé toujours en éveil de la naissance, n'est-elle pas en conctat continuel avec elle, ne la suit-elle pas dans les petits détails de la vie intime, dans les minutieuses et secrètes occupations de la vie des femmes?...

Mais en la voyant recevoir les visites que les plus nobles jeunes filles et jeunes femmes venaient lui faire, contemplant avec joie l'aplomb gracieux de ses manières, le naturel exquis de son langage, il chassait les pensées importunes, pour n'être troublé par rien dans la certitude des succès qu'il lui voyait obtenir.

Et puis, pouvait-il, au fond de sa conscience, lui refuser une admiration qui imposait à son ame une sorte de respect,

quand il la voyait observer avec ponctualité les pieuses coutumes imposées par la religion, quand il surprenait en elle tout ce qui révèle le culte de la patrie, cette autre révision du cœur? lui qui, dès l'enfance, avait imité les usages et le scepticisme des vieilles civilisations caduques!.. Pour le monde, Avdotia était ce quedoi vent être toutesles filles nobles les mieux élevées; mais pour elle, dans sa vie murée, derrière le rideau de sa chambre, où la seule madame de Cerney pénétrait, elle était la fille russe, avec tous les préjugés de son pays; elle se signait devant l image sainte au bas de laquelle une lampe bi'ûlait constamment ; elle crayonnait un mélèze, un bouleau; elle lisait les livres russes qui formaient sa bibliothèque particulière : un roman de Zagoskine, les poésies de Lermontoff,la Fille du capitaine de Pouschkine , un recueil d'anecdotes sur Souvoroff semblaient là comme pour lui

conserver la pureté de son patriotisme t elle ne chantait que les mélodies populaires... et, quand sa voix apportait à l'oreille du vieux Prince la chanson d'une jeune fille qui désire de la pluie afln de pouvoir aller cueillir des fraises , chanson naïve, connue de tous, il y avait quelque chose de si louchant, de si plaintif, dans ses accens qu'il sentait les larmes accourir à ses paupières.

Il y a toujours chez le vieillard, quelque dévoué qu'il soitjune espèce d'égoïsme involontaire qui provient du pressentiment de sa fin ; toutes ses facultés se concentrent dans le vouloir, dont la fermeté lui donne un reste d'illusion sur une force inerte... Le prince Bélikovsky, par affection pour Avdotia, cherchait donc à détruire en elle, autant qu'il se croyait le droit de le faire,le sentiment de la nationalité^parce qu'il devait nuireà la tran*

quililé de la pauvre orpheline, quand il iié serait plus là pour lui tenir lieu de patrie... Il ne ressentait pas comme elle la force des souvenirs . . la priver du seul bonheur qu'elle eût peut-être , était une tentative impossible: le rève d'autrefois durait encore pour la fille de Nikolsky.

ail» A

Le yieux Prince l'avait prévu avec raison, dès qu'il eut une maison , dès qu'on le sut établi dans Paris, il n'arrivait pas de Russe qui ne tînt à honneur de venir lui rendre hommage. Et lui , suivant les nobles traditions de sa famille, offrait à tous l'hospitalité distinctive de la race slave; sa fortune était encore assez grande pour qu'il pût

l' exercer selon sa coutume: avec deux cents U 20

mille francs de rentes , un vieillard qui ne connaît pas le besoin des dépenses ruineuses, qui ne joue qu'au Wisth, chez qui l'ordre est établi par deux femmes intelligentes, peut faire, à Paris, grandement les choses. Il avait un excellent cuisinier, une cave abondamment fournie des vins les plus estimés, deux voitures, six chevaux. Le premier étage de l'hôtel qu'il habitait dans la rue de Varennes, au faubourg Saint-Germain, présentait de vastes salons et de petits boudoirs dont le luxe datait du temps de Louis XV, et le nombre de ses valets était juste ce qu'il devait être, pour qu'il n'yeût aucune confusion. Tout Russe observateur > pouvait comprendre, à la manière dont tout était disposé, ordonné et maintenu, qu'une '' française présidait à la direction de cet*^ ordre de choses. iilr.tb ùiïl

Jnq il up lijoq âbiibi^ itt^r. ,;. O'toans JifiJè C'est qu'en effet Madame de Cerney èft-

seigoait à sa jeune amie le grand art, complètement ignoré en Russie, de tenir une grande maison; elle savait que le gaspillage équivaut presque à la lésinerie.

3 i Aucun Russe, portant un nom connu, ne venait donc à Paris sans se faire écrire à la porte du prince Bélikovsky ; le lendemain, le vieillard envoyait régulièrement sa carte, et le surlendemain une invitation à dîner.

C'était toujours avec une joie indicible, qu'Avdotia voyait un nouveau venu. Elle semblait vouloir lui dérober ce parfum de ia patrie dont il était encore imprégné; elle cherchait en lui de je ne Si»is quoi d'ineffaçable qui tient aux habitudes plus encore qu'au type particulier des nations: Téclstda regard l'impressionnait moins que la contenance toujours un peu raide, résultat de la

hiérarchie des rangs. La physionomie bieû caractérisée du mélange de la race slave et de la race tartare, la laissait sans émotion; mais le parler, linflexion de la voix, la douceur et l'énergie des sons, soit que l'hôte parlât le russe ou le français, faisaient battre son cœurj elle y retrouvait le charme des, sensations... Etait-il dans la force de l'âge, il lui imposait mie sorte de respect, comme si la paysanne existait encore en elle ; était-il jeune, élégant, sa secrète folie troublait sa raison, et le sentiment national en devenait l'excuse, pour la partie saine de son intelligence.

j *>^I) ordinaire quelques gentilshommes français, quelques grandes dames, bien chaperonnées par leurs opinions légitimistes, formaient le noyau de la société du Prince. Ces anciennes intimités avalent commencé avant la restauration; les doyens amenaient

les jeunes rejetons, et la maison n'avait rien de trop austère. Dans ce groupe, les Russes de passage ne voyaient donc pas trop Av^ dotia qui s'y trouvait mêlée , et c'est ainsi qu'on évitait les questions indiscrètes , bien qu'on se fût préparé aux réponses; mais quand il arrivait une famille, père, mère, enfants, soutenus par Taplomb que donnent une grande fortune , un nom illustre, une haute position, le subterfuge devenait plus difficile. C'est ce qui advint un jour quand, inopinément, le Prince vit arriver chez lui la Comtesse***, sa nièce, fille unique d'une sœur qui était morte en laissant d'immenses richesses , et mariée à l'un des grands dignitaires de l'Empire. Le Comte et sa femme .avaient voulu surprendre le vieillard — 'n?'' •' vdh OT

Après les premiers embrassements, abordant une question qui , dans l'intimité de l'entrevue, n'avait à la rigueur, rien d'em-

barrassant pour un homme à qui l'âge et les liens du sang donnaient Tautorilé, le vieux Général avait commencé ainsi l'en-^ tretien :

— Quels sont vos projets ?

— Nous passerons six mois à Paris, cher oncle.

— En ce cas nous nous verrons souvent.

— C'est pour nous plus qu'un devoir, c'est on plaisir.

— Ecoutez, Comte, écoutez, Comtesse, je dois vous demander votre bienveillance pour les personnes qui vivent dans ma maison... Je ne suis pas seule ici; j'ai près de moi une jeune fille avec sa gouvernante. ^

— Une jeune fille, cher oncle?

— Oui, ma nièce, et ne riez pas av£C voire malignité habituelle, dabord par respect pour le frère de votre mère, vieillard à cheveux blancs, courbé par les infirmités; puis aussi pour l'enfant innocente et pure que je vous recommande; nous ne méritons ni l'un ni l'autre qu'on nous transforme en héros de roman .. mon séjour à l'étranger

' ne protège aucune aventure galante.

.irohp!7

— Et cette jeune fille est?...

' r tiLiî: ujjg orpheline que je traite comme si j'étais son père. ' * * n* i^î

— Une Française, cheroncle?

niH^^ Une Russe qai falf honneur à- lotre pays. 'in)'j)hiii '}uihïk -h iivo^ja

— Et c*était un secret pour nous ?

— Ne concevez-vous pas qu'on ait des secrets qu'il faille cacher ?

Et le regard perçant que le Prince jeta sur les deux visiteurs, alternativement, les força, l'un après l'autre, à baisser les veux.

— Cette orpheline, continua-t-il s'appelle Eudoxie ou pour mieux dire Avdotia.. Avdotia Pétrovna .. je ne l'ai fait connaître sous aucun autre nom dans ma société française... la plus scrupuleuse qui soit au monde... Je vous prie donc de n'être pas plus curieux que mes amis... au nom des liens du sang...

Et sa voix, en disant ces paroles, avait un accent de gravité inaccoutumé.

-M 313 — *— Nous avons tous, ajoutât il encore, mais avec une sorte de bonhomie railleuse , quelques faiblesses à voiler... Moi, je suis libre au moins d'agir sans trahir personne... je ne suis pas marié... On peut à la rigueur tout divulguer de ma conduite... Si j'étais un homme jeune comme vous, mon cher Comte, ou si j'avais une femme aussi jeune et jolie que vous l'êtes» manièce, je me croirais lié envers le monde, et je nem'axposerais pas au scandale... ni même à cacher ce qui est repréhensible... Mais je suis en France, et de plus dans des conditions d'indépendance que tout le monde n'a pa^, .. Je dois dire que ma protégée, ma pupille, si vous l'aimez mieux, a pour chaperon madame de Cerney, qui m'a été procurée par les personnes les plus honorables : c'est aussi une femme au dessus de tout soupçon... 'Vous comprenez donc que ma vieillesse n'est pas dans un complet isolement,

ainsi que vous avez pu Timaginer...

'^' — Vous m'en voyez enchantée, mon oncle, et je suis impatiente de connaître celte jeune fille que vous honorez d'un intérêt si vif.

— Bien ! vous prenez la chose comme le bon goût et la raison vous en font la loi... si vous n'aviez pas cinquante mille paysans(i), evous parlerais de mon héritage...

—Fi donc ! cher Prince, s'écria le Comte, pouvez-vous penser qu'un intérêt de for-

(') Dans l'Einpire Russe, dont l'étendue est si vaste, on doit le comprendre, les terres n'ont de valeur que pai; le nombre d'habitants qu'elles portent, aussi est-ce parc© motif qu'il est encore d'usage d'ap[)récief la fortune des propriétaires par le chiffre de leurs paysans. C'est la seule manière dont on doive interprêter la locution qui niotive cette ooto. it antrA

tnne puisse entrer pour la moindre chose dans nos rapports avec vous?

— Tant mieux ! les sentiments vrais et désintéressés font les relations agréables... Pour que vous ne soyez pas dans l'obligation de troubler ma jeune compagne par une seule question, vous saurez qu'elle a été élevée loin de toute espèce de société, à Moscou, et qu'avant de se dévouer à ma vieillesse... et c'est beau de voir une fille de dix-huit ans se résigner à soigner un homme infirme, à être le soutien de ses pas chancelants... elle n'avait pas même entrevu ce qu'on appelle le monde : soyez indulgents.

Alors sonnant un valet, il lui ordonna de prier mademoiselle Avdotia et madame de Cerney de se rendre auprès de lui. «1 «

^-316 - Quand les deux femmes parurent, la Comtesse, qui se livrait déjà, dans sa pensée, à toutes les suppositions dont son imagination était capable, sur cette singulière relation^ s'arrêta tout-à-coup, forcée qu'elle était d'admirer la beauté, l'élégante simplicité de sa jeune compatriote et même celles de l'étrangère : elle subissait un ascendant irrésistible qui confirmait la vérité de tout ce que son oncle venait de lui dire. Alors jetant aussitôt un regard sur elle-même, elle eut presque honte de se voir attifée et surchargée d'atours. Quant au Comte, l'impression qu'il ressentit naissait d'une admiration prise à un tout autre point de vue. '

;n:)-<:!i!f)ni

— Ma chère enfant, se hâta de dire le Prince, en prenant la jeune fille par la main, j'ai demandé à ma nièce, qui vient d'arriver à Paris, la permission de vous présenter à

elle : je vous crois toutes deux dignes de

vous connaître.

i^uis, à son tour s'emparant de la main âê la grande dame :

— Madame de Cerney, ajouta-t-il, j'ai l'honneur de vous présenter la Comtesse*** et son mari... Je n'espérais pas de voir ma solitude parisienne embellie par un événement qui me comble de joie, et je serais tenté de m'écrier avec votre vieux Corneille : « Rome n'est plus dans Rome, elle est tout où je suis. »

ob :-

jii Cette façon d'agir, de la part d'un homme qui connaissait toutes les convenances, établissait les rapports avec l'autorité dun art merveilleux , selon ce qu'il voulait qu'ils fussent; et la Comtesse, aussi grande dame

de manières et d éducation que de position sociale, comprenant toute la délicatesse du procédé, fit les avances d'un bon accueil. Elle lut gracieuse par devoir, par justice et par sympothie; car les deux étrangères exerçaient sur elle leur inévitable séduction. Le Comte de son coté se montra fort galant, fort empressé. Les premiers moments d une connaiss nce forcée, toujours si pénibles par le soin qu'on met réciproquement à s observer et à se roir venir, furent abandonnés au naturel sous linfluence du cœur, pour plaire au vieillard dont la voter.té e.auvait en cette occasion les embarras d une présentation, et plus encore, commandait, de part et d'autre, un acte de justice. 11 était enchanté de la façon dont se .passaient les choses,

— Enfant, dit-il, cette journée m'a^ppartient; je la réclame, selon mon droit; nous

dînerons ensemble, et puis ensuite je me mets à vos ordres ; nous irons au spectacle, où vous voudrez.

— Oui, mon oncle, s'écria la Comtesse, dans un petit théâtre, je vous en supplie; j'ai hâte de connaître Paris par les côtés qui n'appartiennent qu'à lui, et dont nous n'avons pas une idée, nous autres qui sommes enchaînés par les grandeurs, qui avons Vo-'^ péra continuel de la cour.

— Bien ! nous irons au boulevart , ce sera aussi du nouveau pour Avdotia .. La pauvre fille ne connaît des théâtres que la Comédie-Française, pour mademoiselle Rachel, et rOpéra italien pour les belles voix et les bons compositeurs.

Ce fut seulement alors que la Comtesse aperçut dans le salon un piano ouvert, 6û- *^

combré de partitions. Elle jeta sur la jeune fille un regard d'une expression charmante, en se rappelant que son oncle aimait la musique. Après quoi, revenant à l'épanchement de la joie qu'elle ressentait de sa manière de vivre dans la grande cité :

--^Nous sommes en hôtel garni, mon oncle, continua-t-elle, et nous allons dîner chez le restaurateur. C'est très amusant de faire sa cuisine soi-même, avec une carte, selon le caprice du moment, sans se douter

1 moins du monde de ce qu'on choisit... Et nous avons mangé des noms incroyables !»i'

— Faisaient-ils au moins passer les choses?

— Bah ! l'étrangeté ass i isonne tout. Quand il n'y aurait que la bizarrerie de s'enfer-

■mer entre quatre murailles, dans une rue infecte, sous prétexte de manger du poisson frais, ce serait déjà piquant, pour nous qui

Ti' apprécions rien dans l'itumensité de nos

no ,'\^^^^TV> Vs\îi o! !'» mv>*\ ?v^ ^*^•t^^^wVt soi

— Vous êtes bien heureuse en effet, ma nièce, vous me rappelez un bon temps !... j'ai aussi fait des dîners au rocher de Cancale... Mais maintenant, je ne connais plus que le blanc de volaille.

iinorrr Et comment votre cuisinier l'appelle-

oniiiiLa faculté de médecine défend qu'on

f^edéguise.- < -— -' .^''J)ii>:) .-i':.)- ?iwU ,..iVijI lâ Jn'ji6:97U0il 98 .'ndiiii:..

^" '^ Un petit costume de débardeur, ça ne

'pourrait pas nuire, mon oncle.

— Et comment connaissez-vous ce mot là, Comtesse?

. „ -7» J'ai suivi un cours de littérature française, mon cher oncle; d'ailleurs, depuis les Mystères de Paris et le Juif errant, on n'ignore plus de rien.

■ • ^-Folle !... madame de Cerney, voilà nos dames russes : dès qu'elles ont franchi la frontière de leur pays, elles ne connaissent plus d'entraves. "^

-^ Il faut bien se donner les illusions d'un voyage, et chercher' des impressions comme Alexandre Dumas. Continuer la vie ^de Pétersbourg, ça ne vaudrait pas la peine de le quitter. Certes, là-bas, mes femmes de chambre se trouveraient à l'étroit dans l'appartement que nous occupons. La rue de la Paix, est moinsbellequele <]juai delà

Néya ; notre cuisinier \aut tous ceux de Paris; nous ne manquons ni de truffes, ai même de marée (1), coûte que coûte; mais il en est de tout cela comme des eaux minérales : elles ne font d'effet, que quand on vient les boire à la source. Et puis quel bonheur de se dire : je suis à Paris !

— J'admire votre patriotisme.

.— . Vous auriez tort de ne pas le reconnaître, car hier, en voyant sur la carte de la Maison Dorée : kaviar de Russie, j'ai saisi Cette occasion de signaler l'amour de mon pays... On fait ce qu'on peut...

— Et vous avez mangé du kaviar ?boii!

(*) La mer Baltique et le golfe de Finlande , sont sans poissons: la marée qu'on mange à Pétersbourg, ai|*»:«u« les huitrea arrivent des cotes de France.

^*b J^ H était détestable, c'est une justice à lîii rendre.

— Comme les huîtres que vous achetez

aux Miloutines (1).

bu,

— On ne peut pas tout avoir. . . Soyez cer- / tain qu'il manquait quelque chose au paradis terrestre.

""•i^^^ahs doute, le péché. Sous ce point de 'Vûëi Paris est plus complet, j'en conviens. 'À propos, comment vous a t-on permis d'y venir?

— Ah ! comment ! demandez au Comte :

tïi ' ècandale affreux , presque une disgrâce.

•'•'O^litrqiles de marchands de fruits, à S.-Pétersbourg, à peu près comme celle de Chevet, au Palais-Royal.

.JEt le vieillard s'effrayant, le Comte M bâta de le rassurer. '• n JiBiTif/l oWo :1IJ

';h -lirrrfn-. lîfj'h

— Ne vous alarmez pas, Prince; unei aventure dont on a déjà perdu le souvenir^» je n'en saurais douter. . . il s'agit de mon neveu Léon***, pour qui j'ai pris fait et cause' dans une querelle avec Dmitri Serguévitch T*^**, et il en est résulté un duel.

— Vous vous êtes battu ?

— Moi ? non ! les deux fous. . .

; ji> i hi

Avdotia tressaillit en entendant prononcét'* le nom de l'être qui avait été le mobile descirconstances bizarres de sa vie; le souvenir' du jeune Prince vivait dans sa pensée; ses' traits s'offraient chaque jour à sa mémoire. N'était-il pas toujours le but secret de ses vœux, de ses désirs? ne lui consacrait-elle

pas le culte d'une reconnaissance sans motif : elle l'aimait, comme on doit aimer Dieu>' d'un amour dégagé de tout intérêt personnel , avec le sentiment du devoir j c'est lui qui la liait à la Russie, qui animait son passé,* qui la soutenait [>our l'avenir... Mais aussi-' tôt, par le secours d'une force qui venait du cœur, elle dompti l'impression, toute vive quelle fût; elle étouffa le cri que la surprise et lacrainteMui arrachaient et qui vint expirer sur ses lèvres... Elle comprit que le regard de son bienfaiteur devait être tourné vers le sien pour lui imposer silence , pour la rappeler aux convenances de sa vie actuelle... Elle resta calme, entre madame de Cemèy et la Comtesse, sans que rien révélât le trouble , Tangoisse dont elle était intérieurement dévorée.

Le vieux Prince en effet, les yeux fixés sar elle, la guettait. Lui seul put deviner'

dne émotion qui, pour lui, ne se attachait qu'au lien de la vassalité. Il la vit dans l'apparente impassibilité qui trompait tout le monde; et pleinement satisfait, il se repro-' chait en quelque sorte l'appréhension qu'il venait de ressentir. Cependant avec celte merveilleuse intelligence qui s'augmente par la délicatesse des sentiments, comprenant qu'il devait profiter de celte occasion pour l'amiliariser sa flile adoptive avec le danger auquel elle venait d'échapper, il vou» lut qu'elle s'accutumàt à entendre le nom de son Seigneur, puisqu il pouvait être souvent prononcé devant elle. Il feignit donc de prendre de l'intérêt à l'aventure.

— Un duel ! dit-il; on se battra donc toujours en duel !

'^' — Oui, mon oncle, dit la Comtesse, tant c^tie les hommes porteront une épée au côté. '

— Cette arme, ma chère, ne doit êtrej tirée du fourreau que pour la défense de son, pays... mais pariez, je désire connaître lp| motif et l'issue de cette querelle... qui vou^j a compromis. .^I^

— Apres tout, le malheur tourne a notre avantage, répartit la grande dame: il nous vaut le bonheur de vous voir.

— A Paris , ma nièce... pour compléter' votre pensée... eh! bien, cette aventure?.!;"

Avdotia , du fond du cœur, remercia le vieillard généreux, comme s il eût été initié au mystère de l'affection indéflnie qu'elle nourrissait en elle, comme s'il eût partagé l'anxiété de sa situation. Au mot de duel une sinistre idée s'était emparée d'elle, et si son visage restait muet, on eût pu compter les battements de son cœur à l'agitation de sa robe; mais elle respira plus librement quand.

el|e -çntendit la Comtesse répondre à sor)^ oncle par ces mots : . , t ^ . / i«

«no/ û\ f)h H ."'î!') !9fn4fri hb ,1î«n?i<T li'un f^o — Et d'abord, puisque vous vous intéressez à ceci , sachez que l'infraction aux lois de la discipline, pour arriver à suivre celles de l'honneur... et dans le cas dont il s'agit, je pourrais dire de la folie... n'a eu d'autre suite que les arrêts forcés pour les deux champions.

''—EnFrance, dit le Prince, en manière dé parenthèse , les choses unissent par un déjeûner...

î — Maintenant, continua la Comtesse, que vous n'avez à déplorer la mort de personne, sachez que nos deux braves, comme les coqs de la fable, vivaient en bonne intelligence, lorsqu'il arriva je ne sais quelle danseuse, 9^P^ W' /^^^f;*f ?lfi"??^^»J^ .Ç^^^iwie^j

à laquelle tous nos jeunes merveilleux cher-' chèrent à plaire: Léon èl Dmitri plurent, à ce qu'il paraît, au même titre, et de là vous

comprenez...

' — Partaitement.

,,; — Je ne saurais trop vous dire comment il se fait que mon mari se soit trouvé pour. quelque chose dans cette aventure ; c'est à lui de vous de l expliquer., s'il le juge convenable. ,„

— Je croyais, Madame, que Dmitri T*** vous avait, au contraire, mis au courant des quiproquos, dit le Comte.

Et comme un secret mouvement dejalÔuëie semblait dominer dans ces interpellations réciproques des deux époux, letrihéë

se hâta de déclarer qu'il ne désirait pas en savoir davantage.

Aussitôt madame de Cerney, par l'effet d'une prudente circonspection, crut devoir rappeler à sa pupille que l'heure de sa leçon de peinture venait de sonner.

Et se levant toutes deux, elles laissèrent les trois Russes dans une complète libert'é.

— Ma chère compatriote, s'écria la Comtesse','en adressant un geste amical à la jéiine fille, nous verrons ensemble votre musique avant le dîner, et je peins aus^i...^ voilà des duels entre nous qui se termineront^ comme en France.

Quand Avdotia fut enfermée dans sa' chambre, car la leçon de peinture avait été le prétexte que madame de Cerney avait*

fait valoir pour terminer cette en|lr|e,yqie.^^ elle resta quelques moments dans une sorte, de torpeur où l'ame , les sens , toutes les facultés semblaient s'anéantir; son san^ glacé ne circulait plus dans ses veines ; elle respirait à peine... la pensée même avait, cessé d'agir... mais, peu à peu, sortant de cette léthargie, elle se souvint, elle prévit et prononça d'une voix timide, en tremblant de tous ses membres, le nom chéri qui^ l'avait plongée dans cet état... C'était la première fois qu'elle l'avait entendu résonner à son oreille, depuis son départ de. Moscou.. La Comtesse connaissait Dmitri; Serguévitch ! s'était trouvée en contact avec lui!.. Elle éprouva tout à coup pour-

elle une sympathie douce, mais remplie»

de trouble et d'inquiétude. Alors l'ardent besoin d'entendre encore parler du jeune Prince domjna si vivement son ame< que soa , esprit fertilisé trouva d'iugénieux moyens i

polir arriver à ce but. Comme il fàlîait', '^àvant toute chose, se faire bien venir de ïa Comtesse , quand elles se retrouvèrent ensemble, ce n'était plus la naïve jeune fille qui se présentait à la grande dame , sous la gracieuse enveloppe qui la protégeait toujours , mais la folle de Nikolsky rendue à toutes ses erreurs, et brûlante de patriotisme. Elle eut tant de séduction pour s'attirer la bienveillance et l'attention de la femme qui contenait en elle un reflet du gard de son seigneur, qu'il devenait impossible de résister à la fascination de cet audacieux vouloir.

-Oim i) iii;«^i;j/« ii up Jib xoyu 80oV — — Madame, dit-elle, avec l'ingénuité du

maintien et de la voix qu'elle ne pouvait

cesser d'avoir, je suis Russe et mon enfance

s'est écoulée au sein de ma patrie ; mais je

suis restée si étrangère aux mdérirs des

grandes villes , que je ne sais' abso/umerit

rieu des usages de Saint-Pétersbourg ; je ne pourrais vous le taire, ce duel dont vous avez parl6 m'a effrayée. ^^^^^^^^ ^ ^^

'>.n'n or) ,of';

— Vraiment! ma pauvre enfant, on s'ha-

bitue vite à ces récits, tant ils sont fréquents, et bien que les combats de cette nature soient sévèrement défendus.

— Il faut donc des motifs graves pour y avoir recours ?

— Détrompez-vous; un rfen,'iih regard, un mot, le caprice.

— Vous avez dit qu'il s'agissait d'une femme... .....i-^

ODirtA- A peu près perdue. .liorB ! -

— Que des gentilshommes ne pouiraiept pas épouser ?

;, ,, — Certes! mais qu'il est de bon goût de compromettre , ou par qui la mode excuse volontiers de se voir compromis; mon neveu Léon et le prince Dmitri sont des types d'é-

lègancej ils se disputent tous les genres de

succès.

io f ■

— Us sont ennemis?

— Us sont rivaux; ils appartiennent avi même régiment des gardes , ils voient le même monde , enûn ils ont les mêmes trar vers.

.^ '— Ainsi vous pouviez les voir souvent?

f>iit3f?- Chaque jour: ils sont de ma société Jntime.

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— Et votre mfluence ne peut s'exercer

sur eux, au point de leur faire entendre raison? ^

II') ,)i 66tih HMj'lhlijkX

"'* ii Chère enfant, vous vivez à Paris, Je le VOIS, comme si vous n'aviez pas quitté la retraite où vous avez passé votre enfance; est-ce que la voix d une femme jeune est jamais entendue, sinon pour faire commettre quelque extravagance?

''' Ll Cependant , vous avez des droits sur

; rùi ni!. ' -ohiioid «rnôin un neveu...

.fils/

— A mon âge ! y songez-vous ! Léon est 'le neveu du Comte, et mon mari lui-même serait- il bien reçu de vouloir faire le Mentor? Dès qu'il nous arrive à Pétersbourg une jolie femme, placée dans des conditions d'indépendance et qui accepte la responsabilité d'une conduite équivoque, tous nos jeunes lions rugissent. Il suffit d'ailleurs, pour

qu'une femmedevienne à la mode,qu'eIie soit étrangère, ou qu'elle arrive de l'étranger.

— Je ne suppose pas, Madame^ que vous ayez jamais besoin de voyager.

— Eh ! un séjour de six mois à Paris ne peut pas nuire. A mon retour, je suis certaine d'avoir le prince Dmitri, pour attentif, pour cavalier servant... jusqu'à ce qu'il m'ait fait subir son interre gatoire sur toutes les questions importantes de la vie pari« sienne...

• — Ma raison se refuse à vous croire, Madame, il me semble que rien ne doit manquer dans sa patrie.

— Les hommes ne veulent être heureux

que par ce qu'ils n'ont pas. Dire beaucoup

de mal de son pays, blâmer tout ce qui s'y I. 22

fait, exalter les autres nations, voilà ce qui constitue le gentilhomme russe, à Saint- Pétersbourg ; mais, l'étranger, il redevient patriote, par esprit de contradiction...

— Non, Madame, par esprit de justice, parce qu'il est mieux éclairé.

— Alors, malheur à quiconque oserait lui dire un seul des blasphèmes qu'il a l'ait entendre : il nie tout ce qu'il a signalé comme la vérité.

— Non, non, tous ne sont pas ainsi, le prince Alexandre, votre oncie...

— Eh ! lui-même, lout le premier, ma belle petite ! où vient-il dépenser ses revenus? à Paris.

— Il faut à sa vieillesse, à ses infirmités, un climat doux...

■^ 339 — — La Crimée ie lui offrait, avec la magnificence de sa végétation, de son ciel-.> Odessa serait la plus riche ville de TEmpire, si nous le voulions. Mais il nous laut ie bruit et la fumée. . . Voyons votre musique. . . est-ce Chopin qui vous donne des leçons?

L'entretien avait duré, sur iemème sujet, plus de temps que la femme du monde nen accordait d'ordinaire, elle le rompit.

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