VUI
Les choses en étaient arrivées à ce point, dans la famille de Timoféi, à l'insu du père et de la mère, que Varinka dépitée, ne pouvant plus supporter son chagrin, eût infailliblement causé une esclandre dont le résultat naturel eût été l'éloignement d'Iakoflf.
Quelle que fut l'inexpérience du jeune homme, il eût été difficile qu'il ne devinât
pas les maux qu'il causait; et lui-môme, impatient de fixer son sort, ne cherchait qu'une occasion favorable pour avouer ses sentiments à celle qui les inspirait et pour lui faire accepter l'offre de son cœur et de sa main.
La maison de la Basmanaia, comme le phénix qui renaît de ses cendres, avait repris son éclat primitif, pour servir d'habitation au boutiquier vulgaire, étranger jusqu'ici aux jouissances du luxe, et qui peutêtre allait continuer d'y rester étranger. Les somptuosités de la nouvelle demeure déviaient, sauf deux ou trois grands jours dans l'année, rester calfeutrées, selon la coutume des marchands, enfouies dans une honteuse obscurité, enfin perdre leur valeur,- sous le prétexte qu'on semblait prendre de les ji^fk^ÇiffQT, au ppin^ de vue de l'économicv
Le marchand russe veut avoir, pour Tunique bonheur de penser qu'il a et de dire qu'il a; il lui suffit, à cet égard , qu'il s'en donne à lui-même la preuve , aussi bien qu'aux autres , en ouvrant sa maison aux grands jours, pour des fêtes dont la profusion fait tout le mérite, où la confusion trahit l'absence de goût -, fêtes données uniquement pourqu'on puisse citer lechifTre énorme des dépenses. Se contentant d'ailleurs, dans la vie ordinaire, de sa frugalité , de quelques chambres dans les combles d'un hôtel magnifique, ce type de l'enrichi aime à vivre sans crainte de heurter des dorures, de froisser des velours et des satins. On n'en vient pas si promptement qu'on pourrait le croire à s'accoutumer aux richesses; il faut de l'habitude et du temps pour être en intimité avec le luxe, pour tutoyer les choses de prix, pour se trouver à l'aise dans le conlortable de la mode et de l'élégance.
Timoféi ne devait pas être une exception à la règle ; il avait arrangé son grabat de tous les jours, étroit, mesquin, dans le coin le plus obscur de sa demeure princière : il eût été aussi tourmenté de l'idée d'être constamment en contact avec ses magnificences, qu'il était secrètement heureux de les posséder. '
Or le temps arriva de quitter le Kitaï- Gorod pour la nouvelle résidence , et un jour le marchand engagea ses amis à venir la visiter , ainsi que sa propre famille, car il n'avait pas voulu que ses femmes vinssent l'entraver dans ses plans. La seule Avdotia, dans le but de trancher ses indécisions pour quelques questions de goût, avait été secrètement admise dans la maison de la Basrmanaia.
Quand Timoféi eut convié Alexiéff et son
fils, il comprit pour la première fois l'isolement de son existence : il ne pouvait pas recevoir tout Je monde, il fallait faire un choix parmi ses confrères.On ne sait jamais prévoir toutes les conséquences d'un changement d'état. Alors l'idée de marier promptement ses filles , succéda comme une occupation d'esprit,aux occupations matérielles de l'hôtel remis à neuf et redoré sur ses lambris ; ensuite il se mit à chercher comment faisaient les seigneurs pour avoir toujours tant de monde chez eux... mais pouvait-il en trouver la vraie cause ? S'il avait été plus initié aux choses de la vie sociale, il eût à cet égard rencontré d'abord l'esprit ^de caste, puis l'éducation, puis les arts, puis les dépenses journalières, et peut-être serait-il arrivé à la solution du problême. Faute de mieux, il songea bravement. à continuer de tourner sur lui-même, pour que ce mouvement lui donnât des illusions, comme
— f56 — s'il eût avancé dans sa nouvelle carrière.
Par une belle journée d'automne, jour férié , Matrona, ses filles et sa nièce montèrent donc dans la voiture de louage qui devait les conduire dans leur nouvelle demeure. La bonne femme se signa dévotement et ne s'éloigna pas sans jeter un coup-d'œil de regret sur l'antre où la vie s'était passée pour elle exempte de véritables chagrins : l'amour-propre au moment du triomphe cédait dans son cœur, par l'effet d'un trouble involontaire, à la crainte d'être moins heureuse au sein du luxe, qu'elle ne l'avait été par sa vie de privations, d'économie et d'accumulation.
Plus on est voisin de la nature, moins la conscience s'est trouvée dans lobligalion de transiger avec elle-même sur les conti-
nuels sujets qui se présentent au contact des volontés étrangères; la femme du marchand, au moment de franchir son Rubicon, éprouvait comme une sorte d'appréhension; une. voix intérieure lui rappelait son origine... mais le sort en était jeté... les voisins d'ailleurs la regardaient partir... Les chevaux se mirent au galop... C'était vers l'avenir que ces femmes couraient, en rompant autant que possible avec le passé.
il y avait vraiment de quoi enivrer des vanités plus exigeantes que n'étaient celles de la femmes et des filles du marchand, dans le prestige de leur arrivée à la maison de la Basmanaia: l'extérieur en était frais, les peintures belles, la cour bien sablée et les jardins remplis de fleurs... l'illusion d'une transformation eût été complète, si Timoféi et ses hôtes barbus n'eussent pas été là, sous le vestibule, pour les recevoir, avec leur
flgure rougeaude, leur ventre prédominant, et leur politesse embarrassée, obséquieuse... Quelques-uns d'entre eux, il est vrai , portaient au cou un ruban rouge, mais ce signe de distinction les marquait plus qu'il ne les décorait; il était en quelque sorte un indice de réprobation. . . A ce ruban était suspendue une médaille... L'honneur qu'on avait voulu leur faire, rappelaitaussitôt qu'ils ne pouvaient aspirera aucun ordre de chevalerie... Qu'est-ce qu'une médaille aux yeux de femmes qui viennent habiter une maison princière?... Marchands ayez des millions, c'est votre droit... les nobles ont un rang, des plaques , des honneurs et des dettes : à chacun son lot!...
Quand on eut visité les salons, les jardins et les serres , il fallut attendre l'heure du repas, et ce moment de liberté laissa chacun maître de disposer de soi à son gré.
Avdolia se dirigea du côté du jardin.., Iakoff qui guettait tous ses mouvements la suivit... et de son côté, la jalouse Varinka, qui les épiait l'un et l'autre, se glissa furtivement sur leurs pas...
Jamais la nièce de Timoféi n'avait paru si jolie aux regards du jeune millionnaire... L'aspect de cette demeure, il faut le dire, semblait produire sur les sens de la villageoise un effet bizarre, car elle trouvait toujours à l'idée d'un grand luxe un charme puissant ; toute sa personne s'en parait pour ainsi dire d'un nouvel éclat, comme si la richesse eût reflété fantastiquement sur ses grâces na'ïves, quelques-uns de ses prestiges... C'est qu'une habitation somptueuse retraçait vaguement dans son souvenir, l'événement qui avait donné une direction singulière à son esprit, qui avait ouvert son cœur aux sensations de l'amour, de cet a-
mour inexplicable, sans but, amour qui soulenaitson ame, qui l'exaltait, quil'épurait... Comme l'alchimiste près de son creuset,c'est- -à-dire par des songes et des chimères, elle attendait son jour et son heures et dans cette attente, tout ce qui était du domaine des grands delà terre, souriait à ses yeux comme les promesses de son espoir sans nom...
Pour sa personne rien n'était jamais trop ' simple; pour sa pensée, rien n'était jamais assez brillant. . . Véclat lui semblait avoir un parfum.
Iakoff avait-il deviné cette disposition secrète? l'avait-il pressenti par la force de sa volonté? cela n'est pas probable- Au moment où Timoféi jouissait de ses richesses, voulait-il aussi, lui, se donner une illusion en osant, tout à la fois dans 1 intérêt de son amour et dans celui de sa propre va-
nilé?.. Quel que l'ut son motif, il aborda la jeune fille avec un aplomb qu'on était loin d'attendre de lui.
Elle s'était assise dans un bosquet touffu , il s'assit auprès d'elle.
— Avdotia Pétrovna (1), lui dit- il, cette demeure vous semble belle, n'est-ce pas ?
— Oui, répondit-elle en faisant un léger signe de tète
— Vous êtes donc heureuse de l'habiter?
Et comme elle ne comprenait pas le doute à cet égard, son regard sembla demander le motif de cette question.
— Ah! si vous en vouliez une plus belle
(*) Avdotia, fille de Pierre,
encore, continua le jeune homme avec un sourire ingénu , en baissant presque les yeux, je sais quelqu'un qui serait très heureux de vous en rendre la maîtresse.
Ml
Ce fut au tour de la jeune fille de sourire et de baisser les yeux, non qu'elle se fût expliqué ce que Iakoff voulait lui dire, mais parce que ces mots répondaient à ses désirs les plus ardents et les plus secrets.
— Comment cela? dit-elle, eh ! qui songe à moi sur la terre?
— Tous ceux qui vous connaissent et surtout moi.
Avdotia releva brusquement la tête et le regarda d'un air surpris.
— Ne vous êtes-vous jamais aperçu ,
Avdotia Pétrovna, que j'avais du plaisir à vous voir? .. Votre oncle est très riche, mais mon père lest encore davantage...
tout le monde sait cela... je suis son unique enfant et ce qu'il possède je l'an, ai, à moi seul, quand je le voudrai...
— lakoffVassilivitch (1 ), demanda la jeune fille avec vivacité, quel est votre but en me rappelant ici ce que personne n'ignore?
— Mon but est de vous dire que je vous aime ; si vous consentez à devenir ma femme, vous serez riche; et vous habiterez aussi la demeure d'un prince; et tout le luxe que vous souhaiterez deviendra votre partage... Je voudrais posséder la couronne du Tzar pour vous l'offrir ; je voudrais vous voir entourée de diamants... II n'y a pas
{*) Iakoff ( Jacques) fils de Vassili ( Basile ).
d'image de la sainte mère de Dieu qui ait un regard plus doux que le vôtre ! oui, votre sourire est si gracieux que mon cœur palpite dès que je vous vois, dès que je pense à vous... et je dois vous le dire aussi, j'y songe sans cesse, la nuit, le jour, partout!
Avdotia resta quelques instants comme attéréedecet aveu; ses yeuxse Gxèrent muets et ternes sur le jeune homme, sans qu'elle l'aperçut j le trouble de ses esprits agissait sur ses sens, il semblait qu'un nuage Tenvironnàt .. elle était immobile .. Cependant, peu à peu, son sein se souleva, ses yeux brillèrent... deslarmes y parurent... et posant sa main tremblante et glacée sur la main brûlante que Iakoff lui tendait, elle se prit à sourire tristement, en secouant la tête, en grandissant son regard pour le mieux voir, mais sans parler... Ce geste, ce silence imposaient au jeune marchand
quelque choâe qui tenait du respect... aussi plein d'anxiété, attendit-il, sans vouloir troubler la solennité de ce moment par une seule parole.
La nature avait si merveilleusement doté la paysanne de Nikolsky , qu'il lui avait fallu peu de temps pour se développer sous les rayons obliques que le monde, ce soleil social, lançait sur le coin obscur où elle vivait au sein de l'antique cité. Elle avait compris, par instinct, l'inégalité des conditions, à mesure que les arts lui révélaient la puissance du sentiment ; elle s'était expliqué le mécanisme social. De même qu'elle avait vu Moscou se diviser en trois quartiers qui, jadis, étaient séparés par des murailles, elle avait remarqué qu'il existait dans la population trois catégories bien distinctes: les nobles, les riches marchands et l'immense troupeau des pauvres. Elle
avait vu dans la foule, quelque torrentueuse qu'elle tût, ces trois éléments se mêler sans se confondre; sa pensée toujours active lui avait prouvé que l'or seul ne suffisait pas pour rapprocher les dislances , pour faire disparaître la différence des types, car son oncle tout riche qu'il fût, ne pouvait effacer cette vulgarité natale imprimée également à ses filles, quelqu'efforl qu'on eût tenté pour y parvenir. Initiée presque magiquement par l'étude des arts et des langues étrangères à tous les secrets de la société, elle avait senti et raisonné avec une exquise délicatesse les conventions établfes d iHS la grande famille humaine; îa musique lui avait fait distinguer le mérite des demi tons, et la peinture celui des nuances; l'harmanie lui avait donné une idée exacte du monde avec ses lois et ses combinaisons; la beauté, au moral comme au physique , l'ai était apparue dans le vague
transport de l'imagination, à la suite de ses lectures; enfin, dans le secret de sa pensée, s'expliquant l'incohérence apparente de l'organisation sociale, elle s'était créé pour eîlemèrae, un monde particulier, une sorte de refuge où, caressant sa chimère, par un effet de la folie, elie se faisait son bonheur.
Cependant l'aveu de Iakoff venait de produire un trouble extrême dans ses idées; elle ne s'était pas douté jusqu'alors qu'elle eût été l'objet de la mélancolie du jeune homme., ses yeux le virent pour la première fois au grand jour de sa raison, sous le prisme de cette richesse -toute-puissante qui donnait des pabis, qui pouvait réaUser tous les désirs couvés dans son ame : il lui apparut ce qu'il était, d-ns sa naïveté comme dans sa beauté, une de ces rares créatures comblées de tous les dons... elle promena lentement sur ses traits admirables un regard d'ar-
liste, et son cœur agité retrouvant à cet examen la régularité ordinaire de ses battements , lui redonna le libre exercice de toutes ses facultés. L'orage causé, par un mouvement de surprise, seul avait pu la rendre au bon sens, à la vérité de sa situation ; le calme la ramena bientôt à l'erreur d'un rêve fatal... L'image et le souvenir du prince Dmitri Serguévitch se présentèrent à ses yeux et à son cœur... et, par un mouvement involontaire, sa main pressa celle de Iakoff... Les larmes coulèrent de se» yeux sans qu'elle y songeât, puis, d'une voix stridente, elle lui parla :
— Iakoff Vassilivitch, dit-elle, vous avez oublié que j'appartiens au village où je suis née, que je ne puis être votre femme.
— Vous savez bien que ce n'est pas là un obstacle insurmontable, ajouta le jeune
homme, en pressant, à son tour la màîn fragile dans sa main charnue, m lis durcie par les travaux auxquels il se livrait dans le commerce de son père, pour la vérification des marchandises.
A ce contact, Avdotia tressaillit dans tous ses membres; une sorte de répulsion indéfinissable se fit sentir... elle retira sa main, doucement, comme si la pudeur seule lui eût inspiré ce mouvement.
Il faut le dire, il s'en fallait de beaucoup que le fils d'Alexiéff fût à son avantage, ce jour là... Pour plaire, il s'était fait habiller à la mode, par le meilleur tailleur de Moscou, celui qui mettait en relief tous les élégants du grand monde... Mais quoiqu'il eut payé aussi cher qu'eux et au comptant, ce qui n'arrivait jamais aux autres, il n'avait pu acheter l'habitude de parader dans ces
vêtements de la forme la plus moderne... Il prouvait cette vérité incontestable que l'élégance ne consiste pas dans l'habit, mais dans la manière de le porter.
Aux yeux d'Avdolia, qui saissisait avec tant de tact les moindres ridicules, ou les grâces les plus imperceptibles, peut-être eût-il moins déplu dans le simple costume qui excluait l'idée de la prétention, avecla chemise de couleur qu'il avait Ihabitude de porter et qu'elle avait 1 habitude de lui voir.
Oui, tous les avantages personnels du beau marchand disparaissaient sous cette peau du lion ; outre l'embarras naturel et la gêne qu'il éprouvait dans des vêtements étroits, sa haute taille, sa gracieuse prestance dans le kaftan de tous les jours, devenaient d'un aspect vulgaire sous le frac noir et le gilet de satin ; ses épaules parais-
saient rondes, sa poitrine se rétrécissait, ses mains rouges semblaient énormes au bout d'une manche fermée au poignet, et ses genoux formaient presque des boules dans l'étroit pantalon de Casimir qui les renfermait. Enfln le jeune Slave que l'artiste eOt envié comme modèle , pour le nu antique, avait, sous l'accoutremerrt d'un tailleur parisien, l'air d'un valet endimanché. Sans doute le souvenir des millions qui devaient être son partage, lui aurait rendu des prestiges vis-à-vis de quelques jeunes filles impatientes de briller p.ir l'éclat des richesses ; peut-être aussi quelques femmes positives, pleines d'expérience, eussent-elles fondé quelques projets sur cette nature si -bien portante, si abondamment développée... Mais Avdotia , la fille de ses propres rêves, n'y trouvait rien de sympathique; elle eut peu de courage à refuser l'offre qui lui était faite.
— L'argent n'y peut rien, répondit-elle, et l'obstacle existe ; mon cœur ne m'appartient plus : je l'ai donné.
Elle prononça ces paroles d'un air triste et touché. Iakoff y vit aussitôt une de ces vérités terribles contre lesquelles toutes les
supplications sont inutiles.
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— C'est donc au village? demanda»t-il d'une voix émue. "-f
Elle répondit aDSrmativement, par un signe de tête; puis ils restèrent l'un et l'autre silencieux. >q
La fille pauvre qui refuse l'immense fortune offerte par un homme jeune et beau, est une singularité dans tous les pays du monde; malgré cela, Iakoff n'en appela pas de ce refus à la réflexion et au temps, ne
chercha pas à en connaître la cause, tant il y a de franchise et de naturel dans les rapports des gens de cette classe intermédiaire : ils exercent leurs facultés à la ruse comme moyen d'acquérir la richesse , car traflquer et tromper semblent être pour eux des mots synonymes; mais entre eux, et dès qu'il s'agit de sentiments, il ne savent plus feindre et les choses sont ce qu'ils les disent.
^^'Le fils du marchand, suivant l'impulsion de la nature, n'avait pas cru faire acte de générosité en proposant à la pauvre fille de l'épouser ; elle ne croyait pas, elle, qu'il y eût du mérite à ne pas accepter cette offre. Cependant, le progrès qu'elle faisait chaque jour dans la science de la vie sociale, lui faisait apprécier la fortune, et l'étonnement qu'elle avait ressenti à la proposition qui venait de lui être faite si brusquement, prouvait qu'il y eut dans sa résolution une
connaissance pleine et entière de l'importance du fait; elle venait d'agir en liberté de conscience, sachant à merveille ce qu'elle faisait... Mais le bonheur de conserver l'espoir et l'illusion du rêve de son cœur, empêchait qu'elle comprît la grandeur de son égoïsme ou de son sacrifice.
< 'ib Ji^ii'a En se réfugiant dans sa pensée, Avdotia
y trouva bien vite un moyen d'établir l'équilibre entre sa folie et sa raison, comeie si elle eut craint instinctivement les reproches que l'une était en droit de faire à l'autre. L'amour, tout extravagant qu'il soit , est le plus habile des rhéteurs ; il éveilla donc les sophismes au nom de la reconnaissance; il excita une tendresse qui existait, sans conlredit, mais avec laquelle il eut été très facile de capitulej-.
*- Iakoff Vassilhitch, dit-elle en rompsint
yiii; i." •■'. '■ ■ ■ i
tout-à~coup le mélancolique silence où ils étaient bercés par des regrets, je vous remercie, ainsi que je dois le faire, de votre proposition, mais vous n'y aviez pas sérieusement songé, avouez le-moi?
— Qui vous porte à le croire, Avdotia Pétrovna ?
— ' Vous me connaissez depuis si peu de temps!...
— Il faut si peu de temps pour sentir qu'on aime.
— Cepenant, avant que je ne vinsse à Moscou, c'était à ma cousine Varinka que vous adressiez vos vœux ?
— C'est vrai . . je ne vous avais pas encore vue.
— Et votre mariage avait été en quelque sorte arrêté, entre votre père et le sien?
— C'est vrai... mais nous avons pensé que Timotei Andrévitch avait changé d'avis» depuis son changement de position. D ailleurs je n'ai pu me défendre de vous aimer aussitôt que je vous ai aperçue.
— Ne parlons plus de moi, ïakoff, je vous en conjure, si vous voulez que nous restions ce que nous devons être l'un pour l'autre, de bons et vrais amis, et bientôt, je l'espère, des parents dignes de s'estimer... La'^^ fortune ne règle pas les sentiments ; le cœur ne se laisse pas guider par elle...
— C'est vrai , A\dotia Pétrovna , car je vous désirais pour compagne quoique \ous n'eussiez rien.
— • Et pensez-vous que Varinka, après avoir conçu l'espoir d être votre l'emme eût pu y renoncer? Si elle vous a aimé, peut-elle cesser de vous aimer ? Maintenant qi e votre aveu vient de m'ouvrir les yeux, je me rappelle millecirconstancesquim.i prouvent, combien vous êtes chéri d'elle... oui, je n'en saurais douter, elle s'est aperçue de votre froideur et elle en souffre.
— Le pensez-vous, Avdotia Pélrovna?
— J'en suis certaine. Revenez donc à elle, c'est son bonheur et le vôtre, croyezle bien... Vous êtes riches tous deux... vous avez été élevés l'un pour l'autre.,.
— C'est vrai...
— Et pensez-vous que j'aurais jamais
consenti à vous désunir... moi , qui reçois 1. 12
— 178*une si généreuse hospitalité dans la famille de mon oncle ?
— Mon Dieu ! que vous êtes bonne.
yiv iJt>7B 8iJ
— Il n'y a pas de mérite à faire son devoir... Varinka ignorera toujours que vous avez porté vos regards sur une autre... El moi, je serai heureuse de votre bonheur.
— Se peut-il! Et vous vivrez près de nous?
— Oui, sans doute.
— Et vous ne refuserez pas les présents que nous aurons le droit de vous faire?
— Alors n'aurai-je pas le droit de les accepter?
aï — Àh! oui, Avdotia, je le sens, ce sera ^1 .1
ppur moi une consolation d'être votre cou- ^i||... ^ si \ous vous mariez ..
— Moi, Iakoffje ne me marierai pas...
— Pour quelle raison?
— Je ne puis le dire... Mais vous pouvez me croire, puisque j'ai refusé votre main.
La jeune fille était visiblement émue... Il semblait que l'erreur de son esprit se révélât subitement par un secret instinct des mécomptes de l'espérance , et que cette espérance se montrât à elle, pour la première fois, ce qu'elle était, un mensonge, un effet de l'imagination. .Mais il semblait aussi que sa destinée était de se résigrner à cette chimère... Attendre, devenait pour sa folie ce que le temps est pour toutes les folies un baume qui calme toujours et qui ne guérit pas.
Iakoff ému lui-même se leva, jeta un re* gard attendri sur la charmante fille qu'il devait avoir le courage de ne plus aimer.
— Adieu, Avdotia Pétrovna, dit-il, puisque vous m'avez ordonné de ne plus songer
à vous, il faut bien que je me soumette à cette rigueur... mais au moins permettezmoi d'être toujours pour vous un ami.
Avdotia lui tendit la main, il la pressa dans les siennes et il s'éloigna.
<}uand il eut cessé d'être en vue de la place où cette conversation avait eu lieu, et qui c iracterisait à merveille la bonhomnie de la classe des marchands , le feuillage s'entrouvrit, et Avdotia en vit sortir sa cousine Varinka, les yeux pleins de larmes.
— Merci ! merci ! s'écria -t-elle en sç*
précipitant dans les bras de la villageoise. Ta me sauves la vie, tu me rends le bonheur... J'étais là, j'ai tout entendu... Oh ! pardonne, Avdotia! j'étais jalouse... Mais le ciel m'est témoin que je ne t'ai pas accusée.
Avdotia la pressa sur son cœur, la baissa au front, essuya ses larmes.
— Viens, viens, dit-elle en l'entraînant, je veux qu'il nous voie ensemble... Votre mariage se fera promptement; il le faut...
Et dès qu'elle fut seule avec l'oncle Timoféi, elle lui fit comprendre la nécessité de hâter cette union.
rt-
L'hiver avait succédé à l'automne avec toutes ses rigueurs, mais avec tous ses plaisirs. La cérémonie des fiançailles de Varinka avec lakoff avait eu lieu depiiis plus d'un mois, et l'on n'attendait que lés fêtes de Noël fussent finies pour célébrer leur mariage. C'était, on le comprend, une succession de galas dans la famille des marchailds Titnoféi et Alexiéff: tien n'était
trop beau ni trop cher pour eux ; les illusions de leur bonheur étaient au prorata de leurs dépenses ; les totaux marquaient seuls le degré de satisfaction qu'ils s'imaginaient avoir : il y avait des jours où ils s'amusaient pour mille roubles, d'autres jours pour deux mille; on avait les petits jours de cinq cents roubles, et chaque matin, en réglant les comptes, on regardait au thermomètre des jouissances , afin de se dire : nous avons eu moins de plaisir hier qu'avant-hier ; la différence a été de cent vingt cinq roubles, soixante-quinze kopeks. Heureux les gens qui peuvent vivre ainsi !
Avdotia n'avait pas sans peine réussi à faire renoncer les époux Timoféi à vouloir greffer leur fille sur quelque vieil arbre généalogique: la vanité des marchands était robuste et tenace à cet égard ; cependant l'esprit du trafic vivait encore assez puissant chez eux. pour qu'ils consentissent à re-
tarder leurs projets d'une génétation. Les deux Crésus barbus s'étaient donc entendus , un jour après boire , stimulés qu'ils étaient à cet effet par le bon sens de la fille du village ; ils avaient le vin sensé.
— Timoiéi Andrévitch • . . avait dit Alexiéff, en donnant une accolade fraternelle à son confrère... tout ce qu'il vit tend à s'élever; il est dans la nature de l'homme d'avoir de Tambilion, comme il est dans la nature de l'arbre de grandir chaque année d'une pousse.. Mais, frère, pour qu'un arbre soit grand et fort, il ne faut pas qu'on le dégarnisse de son écorce : pas de bêtise , entendstu! Ne l'oublions jamais, quand les nobles viennent nous tendre la main, c'est pour que nous y mettions quelque chose j cest à notre coffre-fort qu'ils font les yeux doux et qu'ils adressent des paroles flatteuses, tout en nous parlant à notre personne ; ils
• 486- 1fi*éslitf!éfit 6û nous qiië mite rîcllësse.
— Eh ! ça se pourrait bien, Vassili Pétfovich, mon bon ami!.. Ils ont de grands airs, lé jour où nous réclamons ce qu'ils nous doivent , mais ils sont bien gracieux quand ils ont à nouS demander quelque service...
— Si je voulais marier Iakoff à quelque fille du haut parage, j'en sais plus d'une qîii ne demanderait pas mieux, à côhdllidh que je nourrirais sa famille, qde je donnerais au père de l'argent pour jouer à la préférence, à la mère des chiffons et fout te qui s'en suit... Mais je sais aussi (jti'on détournerait la têle à mon passage, ^'dn oublierait de m'inviter aux jours de fWëîl. Ah! merci! non! je ne veux pas fdiitnir le knout pour qu'on me frappe.
^ Peut-être est-ce agir avec sagesse?
— Puisqu'on vient à nous pour notre fortune , la fortune est donc quelque chose ?
-^ Pas mal raisonné, frère !
' *^ SI fc^fe^ litiëï^ùë chose, mai âvôïis hÔlrè prix, nous qui la possédons. Lès nobles qui n'ont rien sont-ils véritablement des nobles, d'après leurs propres idées, leur propre conduite, hein? je te le demande... Timoféi Aridi'évîch, ne vaut-il pas mieux ne se rien refuser, ne rien demander à personne, pouvoir ce qu'on veut, à quelque prix que ce soit , que d'être un pauvre employé sans feu ni lieu, forcé de vendrd' Sa conscience dans les fonctions de sôti' service? On vit pour soî, bien plus qtié' pour l'honneur de portef uu collet bi-o'dé. ' ^
^- Vassili Pétrovitch , tu parles comme un Allemand.
— Avec notre richesse, nous pouvons nous procurer tout ce que l'argent procure aux plus grands seigneurs, n'est-ce pas? Nous avons du vin de Champagne comme eux ; nous le buvons dans une belle et grande maison bien chaude et bien meublée. Nous ne comptons pas par paysans, c'est vrai ; mais nous n'avons pas des milliers d'individus à nourrir dans les mauvaises années.
— Je n'avais pas songé à cela, ami !
— Nous n'avons souci de rien, nous; si les récoltes manquent^ nous vendons chèrement les denrées que nous avons achetées pour rien dans les années d'abondance.
Tout est profit pour nous quand tout est gêne pour eux. Nous savons garder et pré-
voif , grâce au besoin qu'on a de notre argent , pour satisfaire au luxe de tous lès jours : la terre est stérile, tant mieux ! la terre est généreuse, tant mieux! Nos palais sont entre des greniers et des caves; les leurs sont entre des cuisines et des écuries; chez nous tout se conserve, chez eux tout se consomme.
Les vapeurs du vin, quand elles n'enfantent pas d'extravagants projets , servent quelquefois à les détruire ; la vérité apparaît dans le nuage sans que son éclat éblouisse nos regards, les travers du raisonnement s'endorment et la raison, toute troublée qu'elle soit , s'éveille pour des conseils trop souvent inutiles... D'ailleurs, il y a des degrés en toute chose. Les deux marchands étaient toujours prudents, par habitude. Le résultat de leur conversation fut d'arrêter le mariage de leurs enfants, comme une opé-
ration commerciale, l'affaire offrant, de part et d'autre, des avantages égaux et le résultat d'une fortune colossale.
Depuis que l'hiver avait concentré dans Moscou les nobles, dispersés dans les campagnes durant la belle saison, la foule était devenue pour Avdotia l'objet d'une attentioq plus soutenue; son regard était, toujours et partout, à la recherche de l'être ainié qu'elle aspirait à voir, dont le souvenir sujBsai t à §on ame, depuis le jour de leur première rencontre . Elle ne pouvait 1 oublier, c'était dansFes- I)oir de le rencontrer encore qu'elle avait si avidement accepté la proposition de quitter le village. Mais elle avait ignoré jusqq'^iors que l'antique ville des Tsars, comme une veuve délaissée, n'était plus qu'un vaste lieu d"e:^il pour les ambitions déçues , qu'une sortp d'hospice pour les vieilles renommées éclipsées;, qu'un point de réunion pour les bou-
4eurs et les mécontents, où seulement le plus petit nombre consacrait un culte de patriotisme et d'amour à la cité sainte, au ^ein des traditions historiques. La déception vint lui apprendre que tout homme jeune, noble et riche, devait, par devoir et par anibition , briller sous les regards des gloires actuelles , à Saint-Pétersbourg , dans l'atmosphère de la faveur, au sein du luxe...
Oui, c'était vainement que, dans les spectacles , son œil inquiet cherchait lelégant prince, à la gracieuse tournure, aux traits chéris!.. Dmitri Serguévith ne paraissait point... Au théâtre russe, au théâtre français, dans les solennités de Vassemblée de la noblesse, auxquelles les marchands peuvent assister comme spectateurs du haut des tribunes particulières , nulle part son jeune maître ne venait animer la foule par sa présence , e^ pour elle , rompre l'isolemen^
de la pensée, e Le découragement se gliësàlt peu à peu dans son ame; la grande ville ne lui semblait plus qu'un aride désert; la vie qu'elle y menait commençait à lui causer de l'ennui , du dégoût même; elle n'y avait pas la liberté d'une constante rêverie... Le bruit l'étourdissait dans les plaisirs continuels que le prochain mariage de Varinka occasionnait; il lui semblait maintenant qu'elle n'avait plus rien à faire, rien à attendre de la capitale des Tsars; il lui fallait le passé du village , ou bien , comme une chance d'espoir et d'avenir, la ville où la cour et la mode enchaînaient le prince Dmitri.
Depuis huit jours elle n'avait pas joui d'un seul instant de loisir; il avait fallu composer le trousseau de la future mariée, choisir les étoffes , les bijous , passer une partie de son temps chez les plus célèbres
marchandes de modes, et Iakofï n'achetait rien sans consulter Avdotia , sans choisir aussi pour elle des présents toujours refusés . . quel prix pouvait-elle y attacher ? Elle était au dessus de cette coquetterie sans but qui veutla parure pour la parure ; d'ailleurs, la simplicité semblait ajouter au charme de sa personne , le goût qu'elle avait reçu de la nature le lui disait; la finesse de ses traits, la pureté des contours ressortaient d'autant plus qu'ils étaient moins déguisés par les ressources de l'art : une robe de mousseline blanche fermée sur ses épaules , traînant à terre, naïvement ajustée à sa taille , à ses bras, formait son costume de prédilection , ses cheveux lissés sur sa tête étaient sa plus belle coiffure. Le haie ne bistrait plus sa peau 5 des nuances d'une exquise délicatesse animaient son visage d'une teinte égale; l'éclat de ses regards et de ses lèvres y brillait comme de beaux saphirs et le corail I. 13
le plus vif; enfin la graee de son maintien, la naïveté de ses poses, la distinction de l'ensemble de sa personne, produisaient un charme auquel il était difficile de résister. Partout, elle eût été remarquable, mais près de Ma- Irona et de ses filles qui étalaient une profusion d'atours , bariolés et ridicules , elle l'était encore davantage. La femme du marchand voulait que la toilette prouvât la richesse; pour elle, le prix des ajustements en faisait le seul mérite; aussi, fidèle aux traditions du luxe moscovite, exigeait-elle que les modes françaises se pliassent à son orientalisme , malgré leurs frêles constructions : elle eût mis des diamants et des perles à une capote de gaze, si on le lui eût laissé faire.
Quoique Iakoff fut revenu à Varinka , il se sentait toujours attiré involontairement vers la fille du village, et sa fiancée, malgré
ses distractions sans nombre , malgré son triomphe, ne pouvait se défendre d'une inquiétude trop justifiée. Elle combattait sans doute l'humeur naturelle qu'elle ressentait, mais il en perçait toujours assez pour éclairer Avdotia. La pauvre enfant , disposée qu'elle était, par la tristesse secrète de son ame , à ne pas trouver de bonheur dans la vague agitation de sa vie , en vint bientôt à souffrir vivement de sa fausse position, à s'en faire un malheur insupportable; il lui tardait que les noces fussent terminées pour demander à son oncle de la laisser retourner à son isbâ; elle assistait aux fêtes avec la résignation du martyre: ses études et ses lectures seules pouvaient la distraire de ses ennuis. Se livrant au travail avec une ardeur qui augmentait ses progrès dans les arts et qui développait le sentiment social sur lequel repose la civilisation ; elle se créait un monde idéal au sein du monde
positif, et la solitude lui semblait cent fois préférable au contact de tout ce qui rapprochait... Heureusement le jour du mariage allaitluire, elle n'avait plus longtemps à lutter contre le ver rongeur que la déception avait placé dans son ame avide d'émotions.
Tout était mouvement et bruit dans la magniflque demeure de Timoféi. C'était la première fois que les deux marchands millionnaires étalaient leurs magnificences aux yeux de leurs confrères , ils voulaient se bien poser du coup, afin de pouvoir ensuite rentrer dans leurs habitudes. On avait fait un choix parmi les marchands des deux premières guildes (1) ; on y avait adjoint quel-
(') Les marchands sont divisés en catégories qu'on appelle Guildes, d'après le prix de. leur patente. La première Guilde a des droits qui équivalent presque à ceux de ta noblesse.
ques employés : le dîner de noces devait être de soixante couverts, et cent cinquante personnes étaient invitées à la grande soirée qui succéderait au repas ; les chanteurs les plus célèbres devaient s'y faire entendre. Tout avait été réglé en conseil de famille, sans regarder au prix ; il ne restait plus à décider que la grande et importante question du festin, relativement au choix du cuisinier.
Serait-il russe, français ou allemand ?
De nombreux artistes culinaires sollicitaient la faveur de signaler leur savoirfaire dans cette circonstance, et, ainsi qu'il est d'usage, ils demandaient à présenter leur menu, à faire valoir leurs titres et leurs droits... c'était pour les entendre qu'on s'était réuni.
— Avant toute chose, s'écria Matrona, songez-y bien , Vassili Pétrovitch et Timoféi Andrévitch, il nous faut un Général... (1) il y en avait un au mariage d'Arkip Smirnoff, le fabricant de bougies: j'en veux un et des plus décorés.
— C'est entendu, Matrona Afanaciévna, c'est entendu , répondirent les deux marchands, en inclinant révérencieusement leur tête barbue.
— D'abord ça porte bonheur , continua la digne femme... et puis à qui voulez-vous qu'on fasse les honneurs du repas, si ce n'est à un grand personnage? rien ne produit d'ailleurs un meilleur effet, ça orne une table.
(') Le titre de Général est un des plus élevés dans la hiérarchie russe.
— Oui , oui, encore une fois, c'est convenu, répartirent les deux pères, l'un après l'autre.
— Mais, non pas un Général civil, poursuivit Malrona , avec l'autorité de son droit de mère de l'épousée; je veux une Excellence à uniforme, un militaire!., ou faute de mieux un Chambellan... je veux qu'il ait une plaque à droite et une à gauche... ça coûtera ce que ça coûtera... on ne marie pas sa fille tous les jours.
— Sois tranquille, Matrona, nous aurons notre affaire, nous aurons peut-être deux Excellences.
— Ça ne serait pas de trop , un du côté du mari, l'autre du côté de la mariée... quand on fait tant que de faire les choses, il faut les bien faire.
Les esprits ainsi préparés on donna audience aux postulants.
Le premier qui fut introduit, traiteur célèbre, promit un sterlet monstre (1), des asperges, des truffes, et des fraises, au taux modéré de vingt roubles-argent (2) par tête, non compris le vin.
JJK U'iip iriwv
u';— Le prix n'est rien , se hâta de dire
Matrona , dès que le cuisinier eût cessé de parler : des fraises , des truffes, des asperges, et un sterlet ne suffisent pas , il nous faut un Général... avez-vous un Général?
— Un Général . . répondit l'artiste, avec un léger embarras, on peut s'en procurer... ça augmentera . peut-être un peu le mé-
(') Le Sterlet est un poisson fort délicat qui se pêche dans le Volga, l'un des plus grands fleuves de la Russie.
(') Le rouble-argent vaut environ quatre franoe.
— 201 — ~ moire... mais puisque le prix n'est rien pour vous, je vous fournirai un Général.
— A uniforme?
— A uniforme.
— Avec des décorations et des crachats?
— S'il le faut absolument, il en aura... Alors, sans le vin, ça reviendra, par tête, -à vingt-cinq roubles-argent.
— Soit, si tout est de première qualité, surtout le Général... Revenez demain, nous verrons si nous pouvons conclure l'affaire.
Le second artiste qui fut admis , appartenait à l'école allemande : il mettait du sucre et des raisins confits dans tous ses ragoûts; la liste des plats qui figuraient dans
son devis était si longue, qu'on était tenté de lui demander quel estomac pourrait suffire à vaincre cette formidable armée rangée en bataille; aussi comme s'il eût prévu la question, dans son expérience des gens et des usages, se bâta-t-il d'ajouter:
— Et puis, j'ai mon Général.
— Vous avez un Général ! demanda vivement Matrona, quel est ce général î
— Le conseiller-d'Etat actuel , Fischermann.
— Qu'est-ce que cela? s'écria la digne marchande, en se signant dans Ihorreur de son indignation ; pour qui nous prend-on? un Fischermam? un général civil! non, non, mein herr le gâte-sauce , nous n'avons que faire de vous et de votre Excellence... Nous
aimerions mieux le Quartalnik (1) qu'un Fischermann ! c'est bon pour de pauvres marchands... ailleurs! ailleurs ! nous avons mieux que ça, et nous valons mieux que ça !
Et se levant par Teffet du transport de sa pieuse colère, Matrona conduisit jusqu'à la porte de son salon doré, où l'audience avait lieu, le pauvre cuisinier consterné.
On introduisit alors un de ces hommes de mérite qui sont accoutumés à l'emporter sur tous leurs concurrents: il portait la tête haute et les cheveux frisés; une cravate blanche en mousseline claire , un gilet de velours noir, un habit bleu à boutons de métal, ciselés, témoignaient de quelqu'un qui sait son monde ; il marchait ferme sur ses jarrets et sa manière de saluer, fort équi-
(') Officier de police du quartier.
— 'm - \oque, avait quelque chose de prolecteur et d'intrépide.
— Je suis français, dit-il^ en gasconnant son russe presque autant qu'il gasconnait sa langue maternelle ; j'ai fait mes études dans la bouche de S. M. l'Empereur Napoléon j j'ai travaillé dans celle du roi d'Angleterre, et, depuis vingt ans, je suis chef dans l'une des maisons les plus renommées de la Russie... De quoi s'agit-il? d'un repas denoces . . . soixante couverts. . . trois services. .. Voici votre affaire. .
Cette espèce de harangue faite d'un ton bref, avec aplomb, produisit de l'effet sur les marchands. . . les noms de Napoléon et du roi d'Angleterre, jetés d'un air d'assurance, furent comme un avant-goût des merveilles qu'ils devaient attendre d'un homme si distingué.
L'artiste avait tiré de sa poche un rouleau de papier qu'il offrit aux regards de l'assemblée,, et sur lequel se trouvaient dessinés les trois services, dans leurs divisions, avec des nomssi bizarres, ou si savants, pour des oreilles qui ne les avaient jamais entendu prononcer, que les cœurs en bondissaient d'orgueil.
— Voyez! voyez! disait le chef en indiquant, sur son plan, chaque objet à mesure qu'il le nommait :
= Premier service, = Quatre potages : = potage à la Reine, — soupe à la tortue, — ouka de Sterlet (1), — potage printannier.
= Huit hors-d'œuvre : = thon mariné à la provençale, — olives, — sardines, —
{') Soupe au Sterlet.
radis roses, — boudins à la Richelieu, — pieds à la Soubise, — langue à la Talleyrand, — laitances de harengs de Hollande..
— Monsieur, interronipit Matrona dont le ravissement n'avait plus de bornes... tout cela doit être exquis, nous n'en doutons pas; mais encore est-il nécessaire de savoir ce que l'on mange: qu'est-ce que le boudin à la Richelieu?
— Cette préparation savante fut inventée pour célébrer la prise du Port-Mahon par le maréchal de Richelieu , propre père du duc de Richelieu, gouverneur général d"0dessa.
— Est-il possible!... Et les pieds à la Soubise?
— Ces pieds de cochon furent servis au
maréchal de Soubise pour le consoler, après la bataille de Rosbach , livrée contre Frédéric-le-Grand , roi de Prusse... Ce dernier remporta la victoire.
— Et la langue à la Talleyrand?
— Le prince de Talleyrand-Périgord, — le Périgord est le pays des truffes, — fit servir cette langue sur la table de S. M. l'Empereur Alexandre, le jour de son entrée triomphale à Paris, en 1814... Le Prince parlait peu et mangeait beaucoup... Ce fut par ses ordres qu'on inventa la gelée au marasquin, qui figure au troisième service de ce menu, ainsi que la bombe aux fruits, lancée pour la première fois sur sa table, au congrès devienne, en présence des plus grands personnages de l'Europe. Depuis elle a fait explosion chez les plus grands seigneurs de la Russie.
L'artiste continua son explication avec un imperturbable sang-lroid. La famille étonnée ne pouvait résister à des promesses si flatteuses; mais quelques flatteuses qu'elles fussent, elles ne pouvaient faire passer pardessus le sine qua non de la condition imposée par Matrona.
— C'est bien, c'est très bien, dit-elle, et quel que soit votre prix, nous concluons si vous ayez un Général présentable... quel est votre Général ?
— Comment mon Général, et pourquoi mon Général? demanda Félix Beauchamp, — c'était le nom du cuisinier, — mon Général n'a point à faire ici.
— Mais nous n'avons rien à l'aire de vous sans votre Général; il faut qu'il préside à la
fête, qu'on boive à sa santé... Et d'abord a-t-ril des plaques?
— S'il a des plaques !.. son uniforme en est couvert : quatre d'un côté et deux de l'autre... puis, au cou , des croix, des diamants, un portrait !
— Ciel! s'écria Matrona suffoquée par la joie , voilà un vrai Général ! il nous le faut! nous l'aurons !
Et elle faillit se jeter dans les bras du cuisinier.
De leur côté, Timoféi et Alexiéff s'inclinaient et souriaient d'un air caressant.
— Abça! dit Beaucbamp, tout stupéfait
des exclamations de la marchande et des
Salamalecks des deux barbus, expliquez-
VOUS, je ne vous comprends pas : je suis à 'Moscou depuis quinze jours , et c'est pour me faire connaître que je tiens à composer votre repa^.,»
Avdotia assistait, sans rien dire, à cette scène dont elle souffrait et qui l'amusait en même temps. Comme le cuisinier se demandait tout haut , sans s'en apercevoir, dans sa langue maternelle , s'il était dans une maison de fous, elfe s'approcha de lui, et lui adressant la parole en français :
— Non! 3Ionsieur, dit-elle, personne ici n'a perdu son bon sens. Il est d'usage, parmi les riches marchands, de solliciter quelque grand seigneur de venir présider les grands jepas qu'ils donnenti c'est un honneur qu'ils rendent et qu'ils reçoivent... D'ordinaire, quand ils ne sont pas protég.és par quelqwesr
tins des hommes hauts placés, il se trouve des gens qui les leur procure.
■~ Ah bien! bien! s'écrîa Beauchamp, je COrtïffi-ends maintenant la chose... Mais diable ! mon Général n'a pas pour habitude d'aller dîner chez les marchands, ni même chez les seigneurs qu'il riè connaît pas.
— Qu'est-ce que vous dites tous les deux? se hâta de demander Màtrona.
— Je dis qu'il n'est pas toujours facile d'avoir un vrai grand seigneur à sa table, même quand je suis chargé de faire le dîner ..
— Nous vous paierons tout ce que vous exigerez... eh ! les Français font ce qu'ils veulent dans ce pays... un beau cadeau TOUS attend en outre, et à il est nécessà[îré
d'en faire un aussi au Général... qu'à cela ne tienne...
— Y songez-vous, lui! recevoir un cadeau!... c'est un trop grand personnage...
— Mais les plus grands personnages sont ceux qui reçoivent le plus de cadeaux... est-ce un Comte? est-ce un Prince?
— C est un Prince.
— Et son nom?
— Le prince Alexandre Pétrovitch Bélikovsky.
En entendant ce nom qui avait figuré avec éclat dans l'histoire contemporaine, la famille ouvrit des yeux qui brillaient comme des lanternes, et Alexiéffse rappela
que sa défunte femme avait eu l'honneur de lui appartenir , en faisant partie de son domaine de Prioutinsky.
— Vrai! s'écria le cuisinier, nous y avons passé une partie de l'été... Ahl dam! si nous sommes en pays de connaissance, il faudra bien que les choses s'arrangent... Ah ça! vous viendrez au moins l'inviter, si vous voulez qu'il assiste à votre repas .^
— C'est notre devoir.
— Alors laissez-moi préparer les choses; maintenant que je vous connais... et, je le vois, vous êtes de bonnes gens... je vais tenter l'assaisonnement... c'est mon intérêt n'est-il pas vrai?... j'aime Moscou, je voudrais m'y ûxer... Aussi bien leG^énéral n'a plus besoin de mes services, et je ne serais pas fâché de me faire une clientelle.
-rr En ce cas comptez sur nous.
— Ce soir, je viendrai vous rendre une réponse.
— Jusque-là nous vous promettons de ne traiter avec personne , de ne voir même aucun autre de vos confrères.
— A merveille !
Et une poignée de main, bien cordiale, avait engagé de part et (l'autre Is^ conscience ; puis le Français s'était retiré en laissant les Timoféi charmés 4'?ivoir affaire à un homme d'un mérite si incontestable : le cuisinier du prince Béiikoysliy qui devait leur procurer 1 honneur de l'avoir à leur t^We, en habit de général, avec tpus ses cordons, était pour eux le plus honnête Français que la Russie e{|t janiais vu.^ il niéritait ui^e, çourpuu^...
De son côté, le digne Beauchamp, surpris de la somptuosité de celte demeure, sachant par ouï-dire quelle était la générosité des.; riches marchands Moscovites , et surtout flatté de la douceur avec laquelle une jeune fllle de cette famille lui avait parlé français, quitta la Basmannaia , résolu de tout mettre en œuvre pour mener à bien une opération qui avait le double avantage de lui procurer de b.;aux bénéfices et de le poser comme il avait le juste orgueil de vouloir l'être, en cuisinier digne de soutenir la renommée de l'école française.
Félix Beauchamp , nous devons, le dire^ n'était pas un de ces hommes tout d'une pièce, d'un caractère carré, ne dérogeant jamais soit à ses principes, soit à ses habitudes. Son esprit avait quelque analogie avec le grand art qu'il professait; il assaisonnait tout selon le goOt des gens^ et» avec
lui, d'après le dicton proverbial, la sauce faisait passer le poisson. Ainsi que tout bon Français doit le faire, il ne doutait jamais de sa capacité; cependant les échecs,qu'il avait reçus dans le commencement de son séjour en Russie , l'avaient forcé de transiger quelquefois avec la bonne opinion de soi-même qu'il devait au sol natal : il s'était fait diplomate. De diplomate à cuisinier il n'y a que la main. Une fois la recette trouvée, il l'avait perfectionnée, et grâce à la manière de s'en servir, il régnait despotiquement , non pas seulement dans ses cuisines, sur ses aide-de-camp et sur les laveuses de vaisselle, ce qui était rationnel et normal, mais encore sur son maître, auquel il savait faire vouloir toutes ses propres volontés. Quand il avait mis dans sa tête, c'est-à-dire quand il entrait dans ses intérêts qu'on mangeât telle ou telle denrée, il fallait en passer par là ; il eût déguisé la
Tiande en poisson et vice versa, plutôt que de renoncer à son idée. Ce n'est pas lui qui se fût passé une épée au travers du corps parce que la marée n'arrivait pas , comme feu Vatel, d'illustre et consciencieuse mémoire ! il eût fait de la marée, lui; il eût improvisé des turbots avec de vieilles merluches, pourvu qu'il les servît en quenelles: il poussait la science du condiment au point de faire de l'accessoire la chose principale.
L'influence que Félix Beauchamp exerçait sur l'esprit du prince Bélikovsky se trouve tellement liée à cette histoire, qu'on nous pardonnera sans doute de nous étendre à son sujet ; san^ lui tous les événements que nous avons à raconter perdent leur vraissemblance, c'est la clé de voûte qui fait l'aplomb de l'édifice.
Depuis quinze ans qu'il avait l'honneur d'ajouter à Téclat de la renommée que soq maître s'était acquise , comme un grand seigneur qui sait vivre et bien vivre, il avait pu faire une étude de son caractère; il le connaissait dans ses qualités et dans ses travers .. nul n'est parfait dans ce monde,.. Et chaque matin, quand il allait prendre ses ordres et régler le menu, il savait dès l'abord ce qu'il pouvait tenter, comment il devait s'y prendre pour arriver à ses fins^ s'il avait quelque projet. Il était résult^^ une telle habitude, de part et d autre, de se voir et de se parler , que le Prince, avant de prendre un parti, dans mille circonstances étrangères à lart de manger, le consultait en employant cette formule de bonhommie: — Voyons Félix si tu étais à ma place que ferais lu.'' — A quoi Félix répondait toujours, en frottant gravement son menton avec une main: — Excellence , si j'étais à
votre place, etc, Et, disons-le, plus d'une fois je bon sens du cuisinier avait guidé l'homme d'Etat; il lui fournissait des assaj sonnements pour faire digérer les évène Efients coriaces.
Jamais il ne serait venu à l'esprit du Prince de se séparer de Félix, ni à la pensée de Félix de quitter une maison qu'il regar- (Jfiit comme la sienne, si le temps ne détra^ quait tout, hommes et choses, dans 3a marphe régulière et inexorrble. A force de bieu vivre , le grand seigneur avait détruit s^ santé et sa fortune; 1 une et l'autre demandaient des ménagements; aussi se disposaitil à quitter le climat un peu âpre de Saint- Pétersbourg, pour aller se rétablir sous un ciel plus doux, physiquement et financièrement, et c'était dans le but de se préparer à cette excursion qu'il venait de faire un séjour dans ses propriétés, où il avait traité
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vendu, bataillé avec ses intendants, avec ses voisins , avec des usuriers et avec le Lombard de Moscou. Peut-être n'aurait-on pas tout-à-fait tort de penser qu'une intrigue de cour n'était pas étrangère à cette résolution de changer d'air, ni aux transactions qui venaient de s'effectuer.
Quoi qu'il en soit, après avoir pesté pendant six mois, le Prince aujourd'hui se trouvait dans une meilleure disposition d'esprit. Les quatre millions de roubles qu'il avait réalisés, en lui promettant l'indépendance, produisaient sans doute cet accord parfait, pour nous servir d'une expression harmonique du Basile de Beaumarchais, qui résulte toujours de la certitude d'avoir deux cents mille roubles à dépenser par an, en supposant qu'on ne veuille pas placer en viager. A l'âge du Prince, et dans la situation de sa santé, ses capitaux, en pays étranger,
lui eussent certainement produit cinq, ou au moins quatre cent mille francs de revenu. Personne ne pouvait sonder ses intentions à cet égard, car il était resté garçon, et les parents qui devaient hériter de ses richesses, plus riches que lui, restaient fort indifférents à ce déplacement de fortune, qu'ils n'étaient pas d'ailleurs maîtres d'empêcher.
Les quatre millions de roubles pouvaient donc facilement passer du portefeuille de leur propriétaire dans une banque étrangère, soit à Paris, soit à Londres, sans que personne non seulement y trouvât à redire, mais même s'en doutât; et c'était de Moscou que le Prince arrangeait ainsi son avenir, tout heureux maintenant de l'idée de se créer une existence nouvelle , et de faire peau neuve.
Pour que le changement fût complet, le
vieux Général avait résolu de n'emmenât avec lui personne de ses gens j il voulait vivre entièrement à la manière des pays qu'il se proposait de parcourir : de cette volonté invariablement arrêtée, il advenait naturellement une séparation entre son coi- ^nier et lui, séparation pénible; mais ils se consolaient, chacun de son côtéy le grand seigneur par l'espoir de retrouver l'appétit, à l'aide de préparations nouvelles; l'artiste par la certitude de pouvoir employer fru(j* toêusement ses talents avec des estomacs moins blasés. "'■ ■<'''''■
Résignés tous deux à se quitter, ils ne s'en aimaient que davantage.
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Le prince Alexandre Pétrovitch Béli^ kovsky état un homme d'une soixantaine d'années. Sa haute taille ondulait encore comme celle d'un jeune olficler, grâce à cette prison qu'on appelle uniforme , et dans laquelle il avait été constamment en^ fermé, depuis son enfance. Le corps contraint à l'élégance en avait contracté l'habitude, et la vertu du courtisan produi-
sait riîlusion à cet égard... On ne doit pas vieillir quand on vit à la cour: la jeunesse est d'étiquette; l'âge et les rides ne paraissent jamais tant qu'on est en faveur. . . mais on les trouve au jour de la disgrâce.
Le général Bélikovsky , en quittant Pétersbourg, s'était vu dans le miroir de la vérité; les douleurs longtemps combattues se firent subitement sentir... Aujourd'hui n'avait-il pas du temps pour souffrir? Son visage amaigri, pâle, trahissait quels efforts il avait tentés, durant sa longe carrière, pour plaire, ou du moins pour ne pas déplaire ; ses traits nobles, dun bel ensemble, avaientlongtemps conservé l'empreinte d'une aménité naturelle, dans l'aménité de convention qu'il avait cru devoir se l'aire pour l'exercice de son haut emploi; et, maintenant, délivré de la nécessité de paraître ce qu'il l'allail qu'il
fût, on distinguait encore l'impression factice au sein d'une vie libre, entièrement dégagée des liens de la représentation, tant la contraction avait été longue et forte. Son parti étant pris de ne plus se courber sous le joug de la faveur, il trouvait une sorte de bonheur à se laisser aller, et Tâge venait voûter tout-à-coup l'homme que l'esclavage doré tenait si ferme et si droit sous les regards de la cour. L'esprit tranquille , le cœur calme, sans remords au fond de sa conscience, il eût encore espéré un avenir et du bonheur, si les ressorts usés n'eussent fait pressentir toute la fragilité de son existence. Une sorte d'amour de soi, assez naturel chez le vieillard longtemps dévoué aux autres, lui faisait comprendre la secrète douceur de vivre enfin pour lui seul, quoique bien tardivement; l'inutilité de ce temps qu'il avait sacrifié à des chimères semblait lui faire une nécessité de h 15
— 226'-ne plus perdre un jour 'du; court* laps kië temps qUiiluL restait à vivrez et &m tire# tout le parti possibl€Kl.'>5)'-:"'jil fisbié^B^^b ! I9 ooî^nol ''jJo JifiYB (lO'itOHiiao'j «l Heureusement ou malheureusemiêTit i d'après la manière d'envisager la Situation, Je prince Alexandre^ vrai type du grand «eigneur , avait de la dignité dans le cai*aé-»têre. et dbs sentiments généreux ; jamais ott n'avait eu à lui reprocher d abuser de sa faveur ni de compromettre sa haute posi-^ tion ; aussi avâit-il compromis sar fortune! Habitué à se faire un scrupule de toute ac^ lion répréhensible, au point de Vue des principes, il devait répugnera sa délicatesse, de démentir, à ses derniers moments, une vie qm'il avait soiiteiiue hôtfofable et pure sur le terrain glissant de l'irtipunité, dans la cr.rrière deshOnneurs.Dan« pesté*- :ves de vieillardyil voulait fnenejr urteexîsi* iftuce conèacrée toul îeatilèrè 'à la satisfà^
mh de ses désirs, sans qu'il éprouvât de désirs, goûter le bonheur, sans trop savoir "par quels moyens il pouvait se le procurer: ce qui lui restait de force était plus imaginaire que réel, c'est-à-dire que le cerveau étant plus actif que le corps, l'arae jouait son rôle , quand l'enveloppe réduite à l'inertie du spectateur, restait dans une passivité à laquelle il fallait se résoudre. Mais résigné, ne cherchant pas à lutter, il ' retrouvait cette sorte de mélancolie rê- ' veuse qui, dès sa jeunesse, avait influé sur sa destinée. Car, de bonne heure, libre de ses actions et de ses richesses, il avait été préservé de cette perversité qu'on reproche aux heureux du siècle par le romanesque de son esprit. S'il n'y avait, dans ■une carrière sans remords, d'autres avantages que de procurer de doux souvenirs " à la vieillesse, puisqu'elle retourne toujours à ses premières impressions, ne se
rait-ce pas déjà une récompense terrestre,?
Evidemment le prince Bélikovsky , puisque les aff lires pécuniaires qui l'avaient attiré dans l'intérieur de la Russie étaient terminées, prolongeait son séjour à Moscou dans un intérêt quelconque; mais si l'on sétait livré à des interprétations à ce sujet , il eût été bien difficile de deviner le véritable motif de cette halte faite au sein de l'hiver , de la part d'un vieillard à qui l'on avait accordé la permission d'aller vivre à l'étranger. Qui se fut douté en effet qu'il redemandait les illusions et l'ardeur de la jeunesse aux lieux, aux monuments qui avaient été les témoins de son bonheur. La seule vraie passion qu'il eût éprouvée dans sa vie avait commencé là, s'était développée là; les émotions du passé renaissaient dans son cœur, et ce cœur retrouvait dans ces impressions réveillées à dessein; une espèce de jeunessç rçja-
tîveoùlessens ne pouvaient plus jouer aucun rôle et ne comptaient que pour mémoire- Cependant il y avait encore, dans ces reflets du passé,des prestiges qui bercent une ame aimante puisqu'ils arrêtaient ses pas au moment où il allait quitter sa patrie et l'antique ville desTsars, peut-être pour n'y plus revenir ! Chaque jour il venait faire arrêter sa voituredanslaXoM6i«nA:a(l),vis-à-vis d'une
maison de belle apparence,aujourd'hui desdetinée au second gymnase, et son regard cherchait, au dessus d'une colonne, la petite image près de laquelle brûle constamment une huile consacrée par le plus saint patriotisme... Alors se découvrant et se signant, il priait et souriait mélancoliquement au souvenir quis'agitait dans sa pensée. Puis, sur un signe, le cocher qui en avait reçu l'ordre, une fois pour toutes, passait lentement
(') La Loubianka est une des plus belles rues de Moscou.
devant la grille d'un magniGque hôtel, près de là; ensuite retournant à sa demeure, par le Kremlin; il découvrait ça tète chauve sous la Porte-sainte (1), pour venir saluer le toit dentelé des Théréma (2) et les vieilles coupoles dorées des basiliques.
Cette image imperceptible est, dit-on^ celle du prince Pojarski : elle reste aux lieujL mêmes où ce libérateur vivait, du temps où la Horde d'or tenait la Russie vassale et trir butaire. Sans doute, c'était delà, ^t après avoir prié devant le pieux objet de «a véné^ ration, qne le héros était parti pour délivrer sa patrie...
Ce magnifique hôtel est celui ^u'habi-
• lorboi'
;(., (*) La Porte-Sainte est une des.pprtçs ^u Kremlin, personne n'y passe sans se découvrir.
(2) Les Théréma sont l'antique habitation des femmes et des filles de Tâac.
tait le comte Ro$.topchine, gouverneur de, la vieille capitale , q^and Napoléon y amena sa puissante armée, A cette époque le Prince était un jeune et brillant officier. ..
îfll L'amour de la patrie n'était pas seul le but y. f.r de ce pèlerinage quotidien; un autre amour
s'y mêlait : il faut le dire, dans cet hôtel,
durant une nuit de bal et de magnificence ,
il avajt vu, pour la première fois, la femme
ad orée , et, devant cette image, leurs mains
s'étaient pressées pour échanger de doux
serments!..
Il résultait de ces souvenirs, évoqués devaut les lieux où les faits leur avaient donné naissance, ,un charrue si pl^icide pour le vieillard , que son humeur en prenait, une égalité , une douceur auxquelles on n'était pas,a,ccoutvimé quand op vivait dans son intimité, surtout depuis quelques ani^iées.
Félix Beauchamp entra chez son maître, après s'être préparé à la négociation de l'importante affaire qu'il venait traiter, et ce ne fut pas sans émotion qu'il commença l'habile tactique qu'il avait imaginée: Félix savait combien le prince tenait à ne jamais compromettre le beau nom qu'il tenait de ses ancêtrtis, le rang auquel ses longs services l'avaient fait parvenir et les décorations sans nombre dont la faveur avait couvert sa poitrine.
— Mon Prince, dit-il, je viens vous demander la permission de faire un dîner en
ville... un grand dîner...
— Oh! oh ! répondit le vieillard, qu'estce donc? pourquoi me demander une permission dont tu t'es si souvent passée?... n'es-lu pas libre? ai-je besoin de tes talents pour les œufs à la coque et le blanc de vo*
laille auxquels je suis condamné par mon médecin? ne devons-nous pas nous préparer à la séparation?
— Oui, mon Prince, c'est bien triste... mais puisque nous devons nous quitter, encore faut- il que je ne mérite aucun blâme de votre haute Excellence.
— Laisse-là ma haute Excellence et fais ce que tu voudras. .' —
— C'est un grand dîner que je vais faire, mon Prince.
' -^ Tu me l'as déjà dit.
: îionoi
— Un dîner monstre... chez des marchands...
— Dîner monstre, c'est l'épithète.
— Vous n'avez jamais assisté à un dîner, de marchands, mon Prince?
— Non, grâce au ciel !
.^,,^ C'est dommage... ça ne laisse pas que d'être curieux... un repas de noces!»i'> car c'est une noce, mon P , des mar *■
chands qui ont autant de millions...
— Que de poils à la barbe, n'est-ce pas?
.emlÈtlà'tiarbe est touffue^"" ^""'^ ^
.'iDiîii'l nom
Le Prince ne sortait pas de ^Qn jndifférence : Beauchamp s'en effrayait plus que d'une cogère... 11 avait essuyé tant de tempêtes, qu'il savait comment les calmer. Mais pour manœuvrer contre le calme, il lui Fallait des moyens dont il n'avait pas J'habi-
.'.«■'-n ;;■/( !;^>''i -Mi' ..'• ; iMiKi. - -
twle: il s'apprêta donc à r^mep^^^j^.^^ ^j^^
iiioT" ^9^?^ combien je suis bête ! continus^- :t-il d'un ton insinuant, je mç disais : le Prince qui n'a jamais assisté à des noces dé
marchands, sera peut-être charmé d'en voir une, avant de quitter Moscou.
— Pas le moins du monde , mon cher Félix.
,— Et moi qui n'ai, en quelque' sorte, convoité celte occasion que pour vous en laire profiter, mon Pnnce.
,,,,.— Çpjitente^oi des bénéfice^. Je te re-
mercie de ton zèle.
^ rbintioinm
-/') oTj'^'^^'' ^"® ^^^^® abondance, cette profusion de toutes choses ont vraiment un
côté original... figurez-vous, mon Prinçél une maison... quedis-je î un palais, comme il n'en existe pas quatre dans la ville... tout y est or et soie... les habitations sont si
somptueuses d.ms la Basmanaia.
i un
En entendant ce nom , le vieux Prince tourna vivement la tête du côté du cuisinier, et son regard étincela.
— Ah ! c'est dans la Basmanaia , dit-il avec une émotion visible, — puis après l'avoir maîtrisée, il grommela entre ses dents : — Le luxe qui nous ruine enrichit les autres; nous perdons chaque jour du terrain. C'est nous qui bientôt irons tendre la main aux marchands...
Un geste de courroux termina cette exclamation. Eu l'apercevant, le cuisinier dL
plomate sentit l'espoir rentrer dans son ame ; la glace de l'indifférence était rompue, n'y avait plus qu'à faire vouloir. Il poursuivit :
— Oui, oui, mon Prince, c'est dans Basmanaia... les enrichis m'ont dit que leur habitation actuelle avait vu jadis de magni-
. fiques fêles, quand elle appartenait à la famille ♦**.
— Quoi! c'est dans la maison des *** que doivent avoir lieu ces noces? demanda le
^ vieillard avec un intérêt qui fit bondir de joie le cœur de Beauchamp.
— Oui, mon Prince.
— Et tu voulais que j'y assistasse ?
no«—i<:; Je voulais... je ne puis rien vctuloii^i^. -seiiterfient je croyais pouvoir procurer wwe ÎBisstraction à votre haute Excellen60i .^"q
— Mais, en effet ces noces de marchands -ont, dit on, une sorte de biziarrerie curieuse,
■JÎl faut tout voir dans ce bas raioiidfi<,j,iii;.îi -rnpfiffî ; . ., :,»..,f
-îi! 4ii C'est exactement ce que je pensais»
mon Prince.
*♦ > — Mais comment parvenir à ce but ?
<.K -rr On se fera un grand honneur de venir vous inviter. ,
— A quel titre?
-T-. D'abord parce que la mère du marié appartenait autrefois à votre famille.
|itaiAj>! c'est une raison ! je dois donc fairéi^ uni cadeau? -'^ii ; <;bii;>ienifiaiiu3 8leUlB 9« 9«ai>tiiJi)j, E8 fib «ilnavfjoe ruob eulq 8t)b iiiiiii Nullement'. C'est à Vods au contraire^ qu'on ferait un superbe Jji'éseht, si voils" daigniez y consentir. . Lés tnatchands tieitf-" nfebt à honneur d'avoir à' leur table uri g^âiicl* seigneur dont les rayons reflètent sur eux.
^*'i^ t'est dé ta folie. ;mÎ99mi6
— Non, mon Prince, c'est de la tânitè.^^^
«nin<37Hn>» i>if» ^ib •^»if«'.) '^! /-A:.!!, (j
— Mal placée, mon cher Beauchamp.
: i)ip\ r.\ In:, fo .ciinuo- fï ...bina
— Mais, non, mon Prince, il est toujours
flatteur de faire boire son vin à un homme de votre sorte, et de l-wi {irOdlguer léfe \toti~ neurs qui lui sont dus. . ruij^ è'jiiiiod
Le Prince Courba la lête sous le poids d'une douce rêverie, durant laquelle l'adroit artiste culinaire garda le silence. C'est qu'un des plus doux souvenirs de sa jeunesse se réveillait dans le cœur du vieillard, au nom d'une demeure où , dans les fêtes sompueuses qu'on venait de rappeler à sa, mémoire, un touchant épisode de sa vie avait eu lieu, triste péripétie du drame de son unique passion ; c'est là que la femme aimée lui avait dit un éternel adieu!... A cette pensée, qui le navrait encore de douleur, le vieux général sentit des larmes mouiller ses paupières... Mais le culte de ses souvenirs avait pour lui maintenant un charme secret, même dans ce qu'ils avaient d'amer et de cruel... 11 soupira, puis relevant la tête :
— Félix , dit-il, je veux aller chez cek bonnes gens , je veux revoir celte maison.
autrefois si remarquable par ses ma^nifi-
cences.
.1UO0 (il ob
— Eh bien, d'honneur! mon Prince, vous ferez là une bonne action; d'ailleurs, avant de vous mettre en route pour les pays étran^ gers, ça vous préparera aux choses étranges.
Le soir, Beauchamp, tout surpris de sa victoire, fut conclure son traité avec les marchands, ravis de se voir au comble de Içu^s voeux.
Le lendemain Timoféi et Alexiéff vinrent, révérencieusement, faire au Général une invitation dans toutes les formes. Le jour des noces, le grand seigneur se laissa couvrir de tous les insignes de ses dignités, comme un enfant, par son valet de chambre,' que le cuisinier avait gagné à cet effet.
— 24^ - Jamais autant de diamans n'avaient brillé sur sa poitrine, même aux plus grand g£^l^ de la cour.
; î iof)flnoriib «neid da —
La demeure princière de la Basmanaiâ étincelait de l'éclat des innombrables botrgies; tous les salons qui aboutissaient à la chapelle particulière de cette maison étaîertt illuminés ; quoique cette chapelle fut desserTie par un prêtre qui y était spéciaternent attaché , dans cette grande circonstance un des hauts dignitaires du clergé de Moscou devait officier et donner là bénédicition nuptiale.... Déjà les chants sacrés retentissaient... Iakoff, entouré de quelques jeunes gens, attendait, selon l'usage, qu'on amenât sa fiancée.. . et quand elle parut, conduite par les principaux amis de sa famille, sa riche parure, qui annonçait plus d'ostentation que de goût, faisait valoir Aydotiai
çlput la simplicité ordinaire semblait trouver un nouveau charme.
^,^En la voyant , le jeune homme sarrêt» plein de trouble et d'indécision. Il comprenait au fond de son cœur, qu'elle était toujours le but de ses désirs , l'objet de soft amour ; mais si ce mouvement ne pouvait être interprété par la foule, il n'échappa ni à l'épousée, ni à la pauvre fllle. Varinka n'était pas encore irrévocablement liée à son fiancé; un mot, et tout son espoir de bonheur se trouvait détruit... Le regard qu'elle jeta sur sa cousine contenait un sentiment de jalousie et de haine, si énergiquement eit*; primé que l'innocente orpheline en tres-j saillit d'effroi.
— Mon Dieu ! pensa-t-elle , pourquoi m'accuse-l-elle de l'indifférence de son fiancé. Je ne suis pas coupable et je la tends
malheureuse; suis-je destinée à porter le trouble dans une famille qui me comble de bontés... î S'il en est ainsi, je dois fuir : que fais-je à Moscou? la grande ville n'a réalisé aucune des espérances conçues au sein de la vie calme de mon village... j'y retournerai puisque celui que je venais chercher n'est point ici... C'est vers Pétersbourg que le but de mes recherches s'est reculé... Je n'y puis aller...
Un profond soupir avait terminé le soliloque... elle venait d'être rendue à la solennité de la cérémonie par l'arrivée du général Bélikovsky couvert de toutes ses plaques, circonstance qui, dans l'assemblée, rendit chacun à la nécessité du maintien et du recueillement obligé.
La présence du prince Alexandre au milieu de ces marchands contrastait pluspai*
l'aîsance et le naturel de ses manières que par les broderies de son costume; mais personne ne pouvait apprécier cette vraie distinction qui admet la simplicité de la tenue et du langage sous les marques de la puissance... si ce n'est peut-être Avdotia... La villageoise était si heureusement douée à cet égard, qu'elle fut vivement impressionnée de l'espèce de grâce naïve dont le noble vieillard se trouvait paré... son cœur battit sans qu'elle en comprît la cause... tout ce que la sympathie a de plus attractif agissait sur elle.
Tandis que la fille du village se trouvait instinctivement agitée d'une sensation à la fois imposante et douce, en contemplant les traits pleins de bonté du grand seigneur; lui, continuait, de son côté, le rêve des souvenirs de sa jeunese, et la touchante impression qu'il en recevait ajoutait sans
doute à l'expression de sa physionomie.
Quand la cérémonie fut terminée , les marchands Timofiéi etAlexiéffse précipitèrent à sa rencontre pour lui faire les honneurs de la maison : tous les spectateurs se tenaient dans un respectueux silence... Seul il trouva de gracieuses paroles à drrô aux nouveaux époux, aux membres de la famille ; la bienveillance et l'habitude d'une politesse exquise donnaient du pris aux moindres mots. Peut-être la situation, en se prolongeant, peut-elle pas tardé à produire la fatigue et Vennui sur le Prince objet de tous les soins et forcé d'y répondre, si ttne circonstance ne fût venue toutràcoup la transformer en une sorte d'extase. J^ fiJn-yfeoqrn' ?i;nî
La nouvelle mariée tenait trop à donner une excellente idée de l'instruction qu'elle avait reçue, pour ne pas bazarder quelques
phrases de français en présence du Général, soit avec Machinka sa sœur, soit avec Avdotia, sous prétexte de lui faire quelques recommandations insignifiantes ou de lui donner quelques ordres. Le Prince était accoutumé à entendre parler français, bien ou mal, ce petit manège ne pouvait pas être pour lui l'occasion d'une remarque ; dans sa préoccupation, peut-être n'eût-il même fait aucune attention à ces phrases grotesquement prononcées, si la réponse n'y eût été faite d'une manière élégante, et d'une voix dont le timbre , l'accent et les modulations lui causèrent une surprise si grande que son cœur cessa de battre et qu il prononça, sans le savoir, le nom de la personne dont il croyait entendre la voix, comme par l'effet delà puissance de l'imagination, dans le charme et la force des rêves du passé, ou comme par une espèce de miracle.
— Elisabeth! Elisabeth! s'écria-t-il iiir volontairement. , ^
Et se retournant aussitôt, il aperçut pour la première fois la jeune fille qui avait, parlé.
CétaitAvdotia.
Si sa voix avait fait vibrer toutes les fibres sensibles dans le cœur du vieillard, son aspect, comme une apparition fantastique, ajouta à l'impression qu'il recevait une sorte de terreur solennelle, mais remplie d'une ineffable douceur. La magie de ses souvenirs semblait se réaliser... la pensée d'autrefois s'était faite chair et vivante... Trente années venaient d être retranchées à son existence., la seule femme qu'il eût aimée, Q un amour samt et vrai, était là, sous ses regards, ravissante de jeunesse et de gra-
ces, dans la merveilleuse élégance de sa simplicité, dans les mêmes salons où jadiSi il avait coutume de la voir...
Et le nom d Elisabeth erra encore une fois sur ses lèvres.
Les émotions que recevait le Prince Alexandre avaient une force d'évocation telle qu'il ne put les soutenir et se maîtriser; il fit un effort pour se retrouver dans la positivitéde sa vieillesse, pour revenir à la tristesse de la vérité. Mais la vision qu'il avait devant lui, donnait du charme à toute chose ; elle jetait même un reflet sur les personnages qui l'entouraient... il se laissa conduire au banquet et honorer comme il plaisait à ses hôtes de le faire : pour lui désormais le drame de sa complaisance lui procurait un intérêt de cœur, il avait près de lui la parfaite image de la femme
dont le souvenir seul lui avait fait proloft-'^^ ger son séjour à Moscou. l'jffna
.. lio/ i> Par un raffinement de politesse ou, pour ne pas se hâter de détruire ses illusions, le Général ne se hâta pas de questionner au sujet de la jeune fille; il et lit si heureux de la regarder que cette douce occupation semblait devoir lui suffire et lui faire supporter le repas interminable, pour lequel, il faut l'avouer, Félix Béauchamp s'était surpas^. Et tandis que les nombreux eonviyes se délectaient des savantes mmipula»tions de l'artiste , l'hoaime blasé de ces jouissances de tous les jours se délectait de ses pensées.
it;^— Elle avait cet âge, une pareille grâce de pudeur et d'innocence la parait, quand PQs cœurs liés par l'amour ne prévoyaient p^s que la volonté tyrannique d'une mère.
viendrait trop tôt, rompre l'accord formé par la nature... Je lui dus cette foi dU sentiment qui m'a fait supporter avec di^ gnité les honneurs dont on a comblé ma vie; je lui dus de comprendre les grandes choses et de ne pas être blessé par les petites; je lui dus de comprendre la sainteté de nos devoirs envers Dieu et envers les hommes. . . Par elle, enfin, mon cœur s'est épuré au creuset de la douleur. Elle vient aujourd'hui, par son image, fermer le cercle^ de ma vie. iî^btiiunjb «iioy (b lom-x'jlJydnjq
Ainsi, au milieu du bruit, malgré le choc des verres, le vieillard rêvaijfj ^^^'«^ ^^ — ^•; \i fhliv-^tbiiA
Quand on se fut levé de table, après avoir reçu les remerciements et les félicitations de ses hôtes, le Prince s'approcha d'Avdotia et lui adressa la parole en français : il voulait la contempler de près -pou
découvrir, par l'appréciation des nuances les plus légères, une ressemblance plus grande avec la femme regrettée, et cet espoir se réalisait dans les petits détails de physionomie ; il voulait la faire parler pour entendre le son de cette voix qui l'avait frappé, pour en recueillir les accents avec volupté, comme il eut fait aux jours de sa jeunesse.
— Mademoiselle, lui dit-il avec bonté>!
permettez-moi de vous demander qui vous êtes.
— Je suis Avdotia, la nièce de Timoféi Andtévitch, répondit-elle?
— Et VOUS habitez cette demeure avec votre famille?
— Oui, '^j
— Depuis longtemps?
— Depuis six mois que j'ai quitté le viliage.
— Le village... et quel '.village?
' — Nikolsky.
" ':__ Il y a beaucoup de village de ce nom : à qui appartient-il?
— Au Prince Dmitri Serguévitch T***.