‹ Avec préface (volume 2)Chapitre 111 sur 114 · SCÈNE XVIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XVIII

MAURICE, VALENTINE. (Elle dit tout bas à Thérèse de s'éloigner.)

MAURICE, à part.

Ah çà! qu'ai-je donc, moi ?

Il s'appuie sur le dos d'une chaise.

Je chancelle.

VALENTINE, à part.

A présent que je n'ai plus d'effroi.. . Ce visage attristé me fait mal.

MAURICE, à part, avec force.

Voici l'heure !

Il me faut emporter son âme... ou que j'y meure !

S'asseyant malgré lui.

J'aurai du mal !

VALENTINE, allant à lui.

Mon Dieu! comme vous pâlissez I

MAURICE

Rien! j'ai couru peut-être à pas un peu pressés Pour vous calmer plus tôt...

VALENTINE

Au sujet de mon frère?

Et pas un mot de moi, pas un mot de mon père ! Vous pâUssez encor I

MAURICE

C'est possible... Ce coup...

VALENTINE

Comment?...

MAURICE

Ce mariage annoncé tout à coup...

VALENTINE

Oh! ne me dites pas que c'est cette nouvelle!

Après ce que je dois à monsieur Dufournelle,

Je suis heureuse et fière en lui donnant ma foi...

Mais penser que quelqu'un souffre à cause de moi,

Et surtout quelqu'un qui... comme vous... Ah! de grâce

Pardonnez-moi le mal qu'il faut que je vous fasse!

Eh! quoi, Mademoiselle?

VALENTINE

Et pour qu'en votre cœur Ce jour ne compte pas comme un jour de malheur, D'une enfant écoutez la voix! A ma prière, Ouvrez à vos talents quelque belle carrière; Montez, montez au rang où dr^jà je vous voi, Et que je puisse dire : 11 est heureux sans moi!

MAURICE, à part.

Allons 1

Après un silence.

Une carrière!... Hélas! Mademoiselle, J'en avais une...

VALENTINE

Vous?... Comment?

MAURICE

Une bien belle.

VALENTINE

Pourquoi lavoir cachée?...

On ne m'eût pas compris; De cet état, je crois, on n'eût pas vu le prix.

VALENTINE

Quel est-il donc?

Depuis six ans je m'y prépare...

VALENTINE

Six ans! mais il veut donc un mérite bien rare?

MAURICE

Ce qu'il veut? c'est un cœur tout entier! Ce qu'il est? Il est grave et charmant, honnête et noble ! Il plaît, Il épure, il élève !

VALENTINE

Et cet état étrange, C'est...

MAURICE, souriant.

L'état de mari.

VALENTINE

De mari! quoi! qu'entends-je?

MAURICE

Si vous saviez combien d'amélioration Je comptais apporter dans ma profession !

VALENTINE, souriant.

Ah!

MAURICE

C'est une carrière entièrement nouvelle ! Car cela fait pitié, tout le monde s'en mêle, Et personne aujourd'hui n'en sait le premier mot.

VALENTINE

En vérité?...

D'abord, clause importante, il faut Qu'au moins deux ans d'avance on connaisse sa femme...

VALENTINE. J

Mais alors, vous, Monsieur... ■

MAURICE

Moi! moi! l'œil de mon âm La suit depuis dix ansi Elle est là, je la vois, Je pourrais vous la peindre. Oui! la première fois, Me disais-je, qu'à moi s'offrira son visage, Elle aura dix-sept ans, dix-sept, pas davantage; Je veux perdre le moins possible de ses jours!... Ses cheveux seront ..blonds;sesyeux. ..bruns... Ses discoun De la douce pitié sembleront l'interprète... Sans jamais faire un vers, son cœur sera poète; Son esprit... ô mon Dieu! comment vous exprimer Tout ce que je rêvais afin de le former?...

VALENTINE, qui pendant le^eouplet s'est rapprochée de la table avec embarras, prend son ouvrage et s'assied en jouant l'aisance.

En vérité?... Comment?...

MAURICE

Les hommes, d'habitude, Ne cherchent qu'un chemin aux honneurs dans l'étude; Moi, je n'étudiais, ne lisais, ne pensais Que pour instruire un jour celle que j'attendais ! Comme aux jours du printemps la tendre prévoyance Du jeune oiseau, déjà maternel par avance, Forme avec mille objets diligemment glanés Un nid pour ceux qu'il aime avant qu'ils ne soient nés, Ainsi, moi, pour cette âme inconnue et choisie J'allais cueillant partout des fleurs de poésie ; Un trait noble, un chant pur, une grande œuvre d'art, Tout ce que je trouvais de beau : c'était sa part!

N'écoutons pas.

Elle travaille avec,agitation.

UN JEUNE HOMME QUI NE FAIT RIEN. 383 MAURICE, se plaçant derrière le fauteuil où elle est assise.

Et puis, croyant la voir paraître, Je lui parlais, je lui disais ; Cher et doux être, 0 toi, vers qui mon cœur de si loin est venu. Ne me repousse pas après m'avoir connu!

VALENTINE, travaillant toujours.

Oh ! j'écoute, j'écoute.

MAURICE, toujours derrière le fauteuil de Valentlne.

Il est vrai, ma tendresse Ne pourra t'apporter ni gloire ni richesse; Mais qui serait pour toi ce que, moi, je serai, Puisqu'à toi-même, enfant, je te révélerai? Je nourrirai ton cœur des fruits de la science Que tu parfumeras, toi, de ton innocence. Et, tous les deux ainsi nous servant de soutien, Je serai ton ouvrage et tu seras le mien.

VALENTINE, qui pendant ce couplet a montré sur son visage de la surprise, de rémotion, et a laissé tomber son ouvrage, se lève vivement au dernier vers et passe de l'autre côté du théâtre.

Faites, faites, mon Dieu! que mon cœur se rappelle Qu'Octave fut sauvé par monsieur Dufournelle !

MAURICE, se rapprochant d'elle avec une émotion sérieuse et croissante.

Ce n'est pas tout encor. Oh! j'aimais à rêver

Un bonheur plus austère... un devoir!... Élever,

Élever avec elle un être aimé comme elle.

Vivre tous deux penchés sur cette âme immortelle,

Deviner chaque instinct pour le purifier.

Épier chaque élan pour le fortifier,

Nous agrandir tous deux en cette sainte tâche,

A lui servir d'exemple aspirer sans relâche.

Et, nous affermissant ensemble au droit chemin.

Vers Dieu monter tous trois en nous donnant la main!

VAL EN T IN E, s'éloignant encore d'un pas, et comme si elle disait une prière.

Mon frère fut sauvé par monsieur Dufournelle... Mon frère fut sauvé . . .

MAURICE , la suivant, et avec exaltation.

Dites, Mademoiselle, Contre un pareil lien quel pouvoir prévaudrait? j

De tout ce qui détruit il se fortifierait! Oui, le bien qu'aura fait la noble jeune femme, Conservant son visage aussi bien que son âme... Le temps même, le temps, à sa pure beauté Aura, ce semble, autant apporté qu'emporté.

D'une voix qui s'affaiblit.

Et lorsque enfin viendra le moment qui sépare... Le pieux souvenir d'une union si rare... L'inébranlable foi dans l'immortalité...

Que donne un sentiment... que tout a respecté... L'extase... que répand... dans les cœurs sans reproche La terre... qui s'éloigne... et Dieu qui se rapproche... Tous... les... Ah! je me meurs!

Il s'appuie en chancelant sur un siège. VALENTINE.

Dieu ! sur vos traits descend Une pâleur mortelle! Ah! qu'avez-vous?...

Voyant du sang sur la main de Maurice.

Du sang !

MAURICE, d'une voix faible.

Une atteinte légère au bras... rien! je vous jure!

VALENTINE

Ciel! une blessure!

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