‹ Avec préface (volume 2)Chapitre 13 sur 114 · LA MARQUISE, JULIE · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, JULIE

JULIE, entrant gaiement.

Vous me demandez, mère? {Apercevant la toilette de sa mère.)

Oh! que vous êtes johe ainsi!

LA MARQUISE, vivement.

Tu trouves ?

JULIE

A la bonne heure ! Voilà comme je vous aime !... Vous êtes plus jeune de dix ans!... Oh! les beaux cheveux!

LA MARQUISE, émue.

Vraiment?

JULIE

Oh! mais!... un moment!... Si vous continuez ainsi... vous allez être plus jolie que nous toutes... Je vous dé-

lends... (Apercevant aux mains de la marquise sa fleur, à part, avec un geste de trouble.) Ma fleur!

LA MARQUISE

Qu'as-tu donc? Tu semblés troublée...

JULIE

Moi?

LA MARQUISE

Oui... on dirait que c'est la vue de cette fleur...

JULIE

De cette fleur?

LA MARQUISE

Oui! ne te semble-t-elle pas très jolie?

JULIE

Certainement... très jolie!... Dites-moi donc, mère?... Est-ce que le colonel n'était pas ici?...

LA MARQUISE

Quand je suis entrée?... En efl'et...

JULIE

Ah!... Vous a-t-il parlé?

LA MARQUISE

Parlé... de quoi?

JULIE

Que sais-je?... de son neveu... peut-être? C'est lui qui vous a donné cette fleur?...

Non ! Je l'ai trouvée là... par terre...

JULIE, vivement.

Par terre !... (a pan.) Il ne l'a pas môme rnni.s^st''.'!

LA MARQUISE

Ah! ç;\, mais qu'as-tu donc avec cette fleur? Elle l'intéresse donc beaucoup?

JULIE, éclatant de rire.

Ha! ha! ha! Tout est possible!... Les hommes sont >i fats!

LA MARQUISE

Que veux-tu dire?

JULIE

Que je vois bien que vous savez tout!... Le colonel vous a tout conté... et, à votre air sévère... à votre physionomie de mère grondeuse... je vois bien que vous croyez que votre fille... (Riant de nouveau) Est-ce qu'il n'a pas compris, par hasard ?...

LA MARQUISE

Compris ? quoi ?

JULIE

Que je faisais de la couleur locale... que je jouais une comédie algérienne ?

LA MARQUISE

Mais I

JULIE, riant plus fort.

Est-ce qu'il aurait pris mon bouquet jeté pour une déclaration ?... ha! ha! Je le voudrais bien !... ha! ha!

ha!... (S'interrompant tout à coupderire.) Eh bien, aU fait... jC

ne suis pas née pour mentir !... Je le lui ai jeté parce que je l'aime...

LA MARQUISE

Tu l'aimes !

Oui!

A son âge!...

JULIE

Les héros n'ont pas d'âge î

LA MARQUISE

Un homme que tu ne connaissais pas hier !

JULIE

Il y a des âmes qu'on connaît en une heure, comme il y en a qu'on ne connaît pas en dix ans !

LA MARQUISE

Tu es folle !

JULIE

LA MARQUISE

Folle!... folle!... detôte? soit ; d'imagination?... oui... mais de cœur ? non ! car ce cœur, je le tiens de vous, et il est ferme et sérieux comme le vôtre... (Mouvement de la marquise.) Ce langage vous étonne dans ma bouche... il m'étonne moi-même !... Il me semble que tout ce f ue je vous dis naît en mon âme à mesure que je l'exprime... Et pourtant... c'est mon âme môme I... Oui, dans cette petite fille fantasque, capricieuse, extravagante, il y a une femme !

LA MARQUISE

Une femme qui prétend aimer un inconnu.

JULIK.

Je le connais depuis plus de trois ans, car voilà trois ans que je l'attends..

LA MARQUISE

Tu l'attends î

JULIE

Oui, je l'ai pressenti... deviné, au dédain irrité (|iie m'inspirent tous les jeunes gens qui nous enlourent I... Si vous saviez quelle colère sourde j'éprouve à la vue de ces petits porte-cigares si bien pommadés, de ces petites moustaches si bien cirées, de ces petites mains si bien gantéos, et de ces petits cœurs si mal placés!... Votre Sévin si hypocrite !... M. LouisdeSaquevillosi peureux!... Vous n'étiez pas là tout à l'heure avec nous dans ce bateau !... Si vous l'aviez vu... tout blême... se cramponnant aux bords de cette barque, se laissant faire peur par une petite fille, osant avoir peur près de la femme qu'il aime I... Mais lui! lui! voilà un ccrur! Je ne parle pas de son courage... ce n'est pas du courage pour lui que de se jeter à la nage pour sauver une femme!... Mais avec quelle présence d'esprit il a sauté hors du bateau pour le relever! avec quelle grâce énergique et

souple il poussait cette frôle embarcation au rivage ! Et tout à l'heure... là... en me parlant de son neveu, quel regard affectueux et bon ! Gomme 'cette voix, habituée au commandement, savait se faire douce et tendre... je me trompe... s'adoucissait naturellement pour parler à une jeune fille!... 11 avait presque des larmes dans les yeux !... Je suis sûre qu'il a aimé ! ce que j'appelle aimé! Je suis môme sûre qu'il a souffert ! oui ! je sentais en lui je ne sais quelle tristesse cachée, quel souvenir douloureux qui m'attache encore à lui! (Avec tendresse.) 11 doit être si doux de consoler un grand cœur ! Et je crois que je le consolerais si bien !... Je vois clair en moi-môme, ô ma mère!... Mon premier besoin est d'être fière de l'homme dont je prendrai le nom ! 11 faut que je ne puisse pas prononcer ce nom sans respect ! Il faut que, quand mon mari sera absent, je puisse penser à ce qu'il a fait de bien et de beau ! Il faut que, quand je sortirai avec lui, je voie les regards me suivre avec envie... Je suis orgueilleuse ! Je ne puis épouser qu'un homme supérieur... De quel droit, et h quel titre? je ne le sais... mais je ne peux pas aimer moins 1...

L A MARQUISE, après un silence.

Mais si... lui... il ne t'aimait pas?

JULIE

C'est impossible!...

LA MARQUISE

Impossible?... Et ce bouquet... qu'il n'a pas même ramassé!

JULIE, suffoquée do douleur.

Ce bouquet? mon bouquet!... oh!... malheureuse!... J'avais tout oublié! (Avec énergie.) Eh bicu, je veux le savoir! ce bouquet laissé... ne dit peut-être rien !... Un fat s'en fût vanté, un sot en aurait ri! Un honnête homme peut feindre de n'avoir pas compris ! Je suis plus jeune

que lai, plus riche que lui... Ce dédain apparent n'est peut-être que de la délicatesse... En tous cas, dédain on réserve, je veux le savoir!... Je veux que vous lui offriez ma main de ma part... et s'il la refuse, je sais ce qui me reste à faire î... (La marquise sonne.) Quc faltcs-vous?

(Une femme de chambre paraît.)

LA MARQUISE

Veuillez me donner mon bonnet et mon mantelet que j'ai laissés là... dans ma chambre.

JULIE

Comment! mère! vous allez remettre ce bonnet que je déteste!

LA MARQUISE, souriant.

Oui! Oh! l'on veut en vain échapper à son âge! En t'écoutant... l'émotion... le trouble... Je sens le froid qui me gagne.

La femme do chambre rentre. La marquise met son bonnet et s'envelnp],, de son manteau. A ce moment le colonel rentre.

Page 1