OCTAVE, LA MARQUISE
OCTAVE, se levant et allant à elle.
Vous irez à ce bal?...
LA MARQUISE, assise.
Eh! pourquoi n"irais-je pas, mon cher monsieur?...
OCTAVE
Pourquoi ? pourquoi ? (Avec expansion.) N'cssaycz pas de dissimuler, pauvre femme ! Ne tâchez pas de cacher votre désespoir sous ce sourire qui me navre!... Laissez éclater vos larmes... vos sanglots!...
Monsieur !
OCTAVE
Ne] voyez-vous donc pas que c'est un ami qui vous
parle... un ami qui souffre comme vous ? Je sais toutl... c'est à moi qu'il a éctit en partant : j'ai là sa lettre, terrible en son obscurité... et voici les vôtres ! (l' i"' montre les
lettres.)
LA MARQLISE.
Les miennes ?
OCTAVE
Les vôtres, qu'il m'a chargé de vous remettre... legs fatal ! legs de mort peut-être I... Oh !... non !... non !.., je ne veux pas croire à cette issue sanglante... Pourtant, j'hésitais, je tremblais de vous apporter une telle douleur; mais quand j'ai pensé que cette atroce nouvelle viendrait peut-être vous saisir en pleine fête, aux yeux de tous, j'ai trouvé, dans la crainte de votre désespoir, la force de vous porter moi-même ce coup, que je peux alléger en le frappant, et. . . Mais qu'avez-vous, Madame ? Pas un mot?... Pas un mouvement? Oh!... répondez-moi, de grâce î Pleurez donc !... Pleurez! tout me semblera moins affreux que ce silence.
LA MARQUISE, après un moment de silence, se levant.
Veuillez me remettre ces lettres !
OCTAVE
Mais, Madame !...
N'êtes-vous pas chargé de me les remettre?...
OCTAVE
Sans doute !... mais... je ne suis pourquoi... j ii(.'site
LA MARQUISE
Ah !... Avez-vous lu ces lettres ?
OCTAVE
Luos?... non. Madame.
LA MARQUISE
Non?
OCTAVE
Non!
LA MARQUISE
Je le regrette. Elles vous auraient appris que vous ne savez pas tout, Monsieur.
OCTAVE
Comment?
LA MARQUISE
J'entrevois dans votre démarche, dans votre langage, une triste vérité, et qui serait une bien grave accusation contre M. Hubert, si ce n'est pas vous seul qu'elle accuse.
OCTAVE
Je ne comprends pas.
Que vous a écrit M. Hubert en partant?
OCTAVE
Mais... son départ, son désespoir.
LA MARQUISE
Eh! que vous a-t-il dit pour moi?
OCTAVE
Il m'a chargé de vous annoncer ces fatales nouvelles et de vous apporter ce portefeuille.
LA MARQUISE
Rien de plus?
Rien de plus.
OCTAVE
LA MARQUISE
Et qu'avez-vous conclu de cette mission et de ces lettres renvoyées ?. . . (Octave hésite.) Voyons ! . . . Parlez ! . . Vous êtes-vous dit qu'elles avaient pu être dictées par un sentiment pur et avouable, que, peut-être même, n'étaientelles que l'expression d'une amitié de sœur, de conseillère, de consolatrice?... Répondez! Que vous êtes-vous dit?
OCTAVE, embarrassé.
Madame...
Vous ne répondez pas? je comprends. Il suffit'. J'irai à ce bal.
OCTAVE
Quoi!
LA MARQUISE
Je vois qu'il faut songer h me défendre!.,, je vois que les amis de M. Hubert, armés et trompés par ses confidences vaniteuses, se préparent à faire tomber sur moi la responsabilité de son malheur, et vont chercher unr excuse à sa faute dans la mienne I... Souffrez, Monsieur, que je ne donne pas moi-môme raison à ces calomnie.^ en n'allant pas à ce bal. Mon absence ressemblerait à un aveu. Ma présence sera une justification... J'irai ! Ce malin c'était un plaisir, maintenant c'est un devoir!
OCTAVE, allant à elle, et éclatant.
Vous n'irez pas!...
LA MARQUISE, avec hauteur.
Ehl qui m'empêchera?
OCTAVE
Moi!
LA MARQUISE, froidement.
-Mes lettres, Monsieur, et sortez!
OCTAVE
Vos lettres!... sortir!... non! Madame!... Non!...
(Mouvement de la marquise.) Oll ! VOUS nC SaVCZ paS à qui VOU^
avez affaire! Je ne suis pas un de vos petits gandins d. salon... moi! Je suis un ami! jo suis un homrae!... un homme indigné, révolté, exaspéré, et qui vous dit : « Vous n'irez pas à ce bal parce qtie je vous le défends!
LA MARQUISE, remontaut k iachemiD<^e et preoant le cordon pour sonner
Voil;\ ma «^enlo répn'i-:*' V v.ijoii' .
OCTAVE, y courant aussi.
Eh bien! soit!... Allez-y I j'y vais aussi, moi!... vos lettres à la main !
LA MARQUISE, avec un cri.
Mes lettres!...
OCTAVE, appuyé sur la cheminée, en face d'elle.
Oui!... vos lettres!... Je vous ai menti... Je les connais!...
LA MARQUISE, avec mépris .
Je le savais bien!
OCTAVE, vivement.
C'est lui qui me les a lues!... toutes, page à page, ligne à ligne. Je sais ce qu'elles contiennent... je sais ce qu'elles révèlent! Et si vous avez l'audace d'aller à ce bal, si, au moment où ce malheureux agonise dans un coin, désespéré, sanglant, et nommant peut-être encore avec amour celle pour qui il meurt... vous osez, vous, aller promener dans une fête votre sourire de reine, votre front couronné de fleurs... et, qui sait? écouter ... écouter peut-être les tendres paroles d'un de ceux dont ce misérable était jaloux hier!... Alors...
LA MARQUISE, avec dédain, et descendant en scène.
Eh bien, alors?...
OCTAVE, hors de lui,
Eh bien, alors, j'oublie tout... comme vous avez tout oublié... et, aux yeux de tous, au milieu de votre triomphe, je vous marque au visage avec vos paroles mêmes, avec ces paroles d'amour, écrites là, de votre main, signées de votre nom... je lis vos lettres tout haut!...
LA MARQUISE
Vous auriez la lâcheté de déshonorer une femme?...
OCTAVE
Vous avez bien eu le courage de tuer un homme!... oui, tuer! Qu'importe qu'il se soit fait ou non sauter la
cervelle? il n'en est pas moins morti car son honneur est mort! (Avec exaspération.) 0 Parisiennes implacables! vous méprisez les malheureuses qui vendent le nom d'amour! mais elles, au moins, elles ont pour excuse la misère, la cupidité, la passion, parfois. Si elles vendent l'amour, elles ne le profanent pas!... Vous... vous immoleriez un homme pour un succès de coiffure... et, l'homme mort, vous porteriez son deuil en costume de bal ! car ne croyez pas m'abuser!... ce n'est pas votre réputation que vous allez défendre à ce bal, c'est votre toilette que vous allez montrer! Mais cette fois, du moins, le vengeur est venu! un homme qui ne craint rien, un sauvage, comme vous dites!... Yoici vos lettres! je les garde! je les garde comme une menace éternelle... comme une expiation! Et maintenant, si vous voulez aller à ce bal, allez-y !... Vous m'y trouverez... Adieu!... (n fait un pas pour
sortir.)
LA MARQUISE, avec autorité.
A mon tour, je vous défends de sortir. Monsieur!
Que dites-vous?
LA MARQUISE
Que j'ai assez longtemps accepté la position d'une accusée; il est temps que les rôles changent, et qu'on voie enfin à quel devoir je manque, en refusant de sacrifier ma réputation à M. Hubert, et qui de nous deux a été la victime!... Restez, Monsieur! restez ! Asseyez-vous
là, et écoutez. (Elle s'assied à gauche. près du piaoo.)
OCTAVE, s'asseyant au milieu de la scène.
Que va-t-elle me dire?...
LA MARQUISE, après un silence.
Eh bien, oui, j'ai aimé M. Hubert! Qui a pu me donner à lui? Ce n'est pas l'intérêt... vous me faites l'honneur de croire qu'on ne m'achète pas avec quelques bouquets!
Ce n'est pas la vanité... Vousl'avez dit vous-même: il était roturier, j'étais une grande dame : il était obscur, j'étais presque illustre!... il n'ajoutait aucun éclat à ma vie, il ne jetait aucun reflet de gloire sur ma faute... Pourquoi donc l'ai-je aimé?... Pourquoi?... (Avec attendrissement.) Pour tout ce qu'il n'avait pas! pour tout ce qu'il n'était pas!... oui!... en voyant cet amour si humble et que je croyais si profond, en regardant ce pauvre jeune homme si craintif et pour qui la fortune me semblait si dure, une invincible ivresse de pitié me saisit!... j'éprouvai le besoin d'aller à lui, de me pencher vers lui, comme les bonnes fées de nos contes s'inclinent vers le malheureux endormi sur la route, et, le touchant de leur baguette, font que le mendiant "se réveille roi!... Ehbien!j'aimaiM. Hubert pour voir dans ses yeux les joies de ce réveil!... je l'aimai pour tout le bonheur que je lui donnerais!... pour toutes les injustices du sortdont je le consolerais!... pour sa surprise... pour sa reconnaissance... pour son amour, surtout!... je l'aimai pour être adorée de lui en étant tout pour lui!...
OCTAVE, à part, regardant la marquise qui a porté la main à ses yeux et s'est arrêtée attendrie.
Est-ce bien la même femme?... Cette voix si hautaine, devenant tout à coup si affectueuse et si douce!...
LA MARQUISE
Trois mois s'écoulèrent!... Quel réveil!... au lieu de cette âme héroïquement tendre que j'avais rêvée, que trouvé-je en lui? Un être bon, sans doute, mais faible et vulgaire. Un cœur affectueux, je le veux bien, mais sans élévation et sans grandeur. Un caractère petit comme sa fortune !
OCTAVE, se récriant.
Madame!
LA MAROUISK.
Ohî VOUS VOUS récriez!... Mais si vous aviez été pendam deux ans, comme moi, martyre de sa faiblesse!...
OCTAVE, avec ironie.
Martyre!
LA MARQUISK.
Oui, martyre!... Notre monde, qui m'aurait pardonné un amant de mon rang, me reprochait avec amertume et comme une déchéance, ce qu'il ne croyait pourtant qu'une amitié. La jalousie de ses rivaux, car, enfin, je l'avais préféré aux plus grands noms, le poursuivait de mille dédains perfides, de mille railleries déguisées... Comment y répondait-il?... En les bravant? en opposant orgueil à orgueil, esprit à esprit? NonI II courbait la tête! au lieu d'en être exaspéré, il en était honteu C'était à lui do me défendre!. ..c'était moi qui le défendais
OCTAVE, avec force, et se levant.
Ah! je ne vous laisserai pas plus longtemps calomnier un ami!... Que, pour les besoins de votre cause, vous vous métamorphosiez en fée bienfaisante... que vous traduisiez en pitié céleste votre préférence pour les beaux endormis de vingt-cinq ans... Soit!... j'y consens!... je veux môme le croire. Mais quand vous dégradez à mes yeux celui qui fut pour moi... presque u frère, je vous arrête... et je vous dis : La preuve. M : dame!... la preuve!
LA MARQUISE, assise, et froidemenl.
Quelle preuve?... la preuvp qno r'»w-.i» «i.,,. •)!.>.. ti^xquineet vulgaire ?
OCTAVE
Oui!...
LA MARQUISE
La preuve qu'il était indigne de l'amour dont il était l'objet?
OCTAVE, avec colère.
Oui! oui!
LA MARQUISE, avec force.
Eh! quelle preuve plus accablante puis-je vous donner, que celle que vous m'avez apportée vous-même?... (Mouvement d'Octave.) cells quo VOUS avez là... flagrante... vivante dans vos mains, mes lettres!...
OCTAVE
Vos lettres!...
Qui vous les a livrées?... qui vous les a lues?... qui vous a révélé le secret de mon déshonneur?... vous me l'avez dit vous-même... c'est lui!...
OCTAVE, avec impatience.
Eh! mon Dieu! Madame!...
LA MARQUISE, avec ironie et hauteur, et se levant.
Oh! oui! je le sais!... Déshonorer une femme? faute vénielle! le monde en rit! tous les hommes le commettent! Mais vous... Monsieur!... vous!... le chevaleresque!... le redresseur de torts... oserez-vous me dire en face que ce n'est pas une lâcheté? La feriez-vous?
OCTAVE
Madame!
LA MARQUISE
Ne vous feriez-vous pas tuer mille fois plutôt que de payer l'amour d'une femme par une trahison?
OCTAVE, énergiquement.
Oh! cela! je le jure !
LA MARQUISE
Eh bien! lui, il a eu besoin de le trahir pour en être heureux!... Vous en auriez été fier; il n'a songé, lui, qu'à en être vain! Ce n'était pas ma tendresse qui le touchait, c'était la divulgation de ma tendresse.
OCTAVE, avoc irritation.
Madame!...
Oh! j'ai bien le droit de me révoUerl 11 scst vanté à vous; qui me dit qu'il ne s'est pas vanté à d'autres?
OCTAVE
J'atteste le ciel que non !
LA MARQUISE
Qui vous donne le droit de l'attester? Je le connais mieux que vous, moi qui l'ai deviné presque au lendemain de ma chute.
OCTAVE, la regardant en face et nettement.
Si VOUS l'avez deviné, pourquoi ne l'avoir pas chasse? Pourquoi n'avoir pas tout brisé quand vous avez tout compris?
LA MARQUISE
Si vous me demandez pourquoi, vous ne connaissez guère le cœur des femmes !...
OCTAVE
C'est vrai!... je ne le connais guère î et, en vous écoutant, je vois que ce n'est pas un mystère, mais un abîme.
LA M A R Q U I S E , allant s'accouder debout sur le piano, derrière lc< fauteuil.
Pourquoi je ne l'ai pas quitté?... Pour mille motifs étranjres et confus... Par un nouveau mouvement de compassion d'abord... il était capable de soulfrir, s'il n'était pas capable de se dévouer... Puis par un reste de tendresse ; le cœur ne se déprend pas en un jour, et celui (jui a su vous toucher garde toujours, môme dans sa décadence, quelque chose dû charme qui vous a séduit. Peut-être aussi par orgueil... je ne voulais pas convenir avec moi-même que je me fusse trompée. Enfin, que vous dirai-je? par dignité!... (Souriant.) Nous la plaçonparfois bien singulièrement, notre dignité! Mais je m«' disais que quaud on a fait une pareille faute, le seul
moyen de la justifier, c'est de la légitimer par sa durée, c'est de l'épurer à force de sacrifices, de dévouement, de
résignation... de douleurs même!... (EUe remonte vers le canapé, et s'y assoit en pleurant.)
OCTAVE, la regardant, et à part.
Très noble'... très touchant!... (S'asseyantenfaced'elleettrès
nettement.) Mais qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... ma phrase est peu polie... j'en conviens, mais je vous ai prévenue : je suis un sauvage. Puis j'assiste à un spectacle si étrange!... je trouve en vous un être si inconnu... si complexe!... Au moment où je crois vous accabler, vous me déconcertez tout à coup par une attaque si imprévue; vous m'apparaissez sous tant de faces différentes... que...
LA MARQUISE, raillant.
Que je vous fais presque peur... Avouez pourtant que pour un être satanique, je suis une bien bonne femme. (Avec bonhomie.) Connaisscz-vous bcaucoup d'êtres de mon sexe qui écouteraient patiemment un tel langage? Et convenez que, si je suis une créature singulière dans mon espèce, vous êtes un fier original dans la vôtre!...
OCTAVE
Oh! pas de raillerie. Madame, le moment est grave! je suis ici comme juge, comme vengeur peut-être... Je tiens votre réputation entre mes mains^ vous le savez bien ! voilà pourquoi vous m'écoutez si patiemment! Et voilà pourquoi aussi ma conscience inquiète se demande : Quelle part de vérité y a-t-il dans ce qu'elle me dit?...
(La regardant lixement k mesure qu'il parle.) A qui ai-jc affaire? à
une âme forte et haute quoique coupable : ou à une maîtresse en l'art de feindre? Se trompe-t-elle elle-même à moitié comme une habile comédienne qui finit par croire à son rôle, ou cherche-t-elle à me désarmer en me trompant?
LA MARQUISE, avec une simplicité ironique.
Monsieur le juge, puisque juge il y a, je crois que la première qualité qu'exige votre mission, c'est le bon sens. Or le bon sens suffit pour apprécier la vérité de mes paroles. Chacun sait ce que jettent d'irritation, dans les âmes les plus fermes, les désordres d'affaires; je ne vous apprendrai donc rien en vous disant que nos entretiens se passaient en plaintes jalouses, en soupçons amers, en récriminations déguisées et offensantes... Elh bien! comment ai-je répondu à ces injustices? je ne veux pas d'autre arbitre que vous-même. Relisez ces lettres,. Monsieur, cos lettres dont vous voulez vous armer contre moi : relisez-les, et vous verrez s'il y en a une seule qui soit autre chose qu'un témoignage d'inaltérable affection... Mais pourquoi le cacherais-je? j'étais à bout de forces!... cette vie d'orages me devenait insupportable!... et quand vous êtes entré... quand vous avez commencé ce r/M-jt...
OCTAVE, avec intérêt.
Eh bien?...
LA MARQUISE
Eh bien!... (Se levant, et avec agitation.) Mais nou, non, je n'achèverai pas.
Ne pas achever?
LA MARQUISE, passant à droite et marchant.
J'en ai assez dit ! j'en ai trop dit ! j'ai trop subi cet ascendant étrange que je ne comprends pas moi-môme, et qui m'a comme forcée de dévoiler tout mon cœur devant un homme que je ne connais pas... car enfin je ne savais môme pas votre nom il y a une heure!... Non!... c'est trop de faiblesse !... En réalité, se défendre ainsi, c'est se rabaisser, car c'est obéir! Eh bien!... agissez à votre gré! Pensez ce qu'il vous plaira! Faites de ces lettres tel usage (jue vous voudra'' }>- n'irai pas plus loin.
OCTAVE, vivement.
C'est impossible! vous n'en avez pas le droit!
LA MARQUISE
Pas le droit?...
OCTAVE
Vous vous devez à vous-même de vous défendre.
LA MARQUISE
A quoi bon?
OCTAVE
Pour donner un démenti à mes accusations!... Pour me faire repentir de mes injustices! Pour vous relever, enfin î
LA MARQUISE, s'arrètant, et allant droit à lui.
Et si, en parlant, je m'abaisse encore à vos yeux?
OCTAVE
Comment?
LA MARQUISE
Si l'aveu que vous me demandez vous fait bondir d'indignation?
OCTAVE
N'importe! il le faut! je vous le demande! je le veux!
Vous le voulez? Soit donc!... Après tout... j'aime mieux cela : tous ces voiles me pèsent. Il faut que vous me connaissiez tout entière; et si, après, vous me haïssez encore, du moins ce sera bien moi que vous haïrez. Vous croyez m'avoir touchée par votre récit?... Vous croyez que le tableau de la ruine et de la honte de votre ami m'a remplie de pitié et de regret? Savez-vous ce qu'il m'a inspiré? Un irrésistible sentiment de colère et de dégoût!... (Octave tombe assis sur le fauteuil près du piano.) Oh ! J'OU-
tends votre réponse ! . . . C'est pour moi qu'il s'est perdu ! . . . Et de quel droit s'est-il perdu pour moi? De quel droit m'a-t-il rendue complice de son crime en m'y associant? De l'amour cela!... Qu'entendez-vous donc par le mot
amour?... On se bat pour la femme qu'on aime!... On meurt pour elle!... On peut tuer pour elle!... On ne vole pas pour elle!... car, en se déshonorant, c'est elle qu'on déshonore!
OCTAVE
Par le ciel! voilà une étrange et admirable créature!...
LA MARQUISE, marchant, et avec douleur.
Et encore... Le malheureux!... s'il n'avait fait que cela!... je pourrais pardonner peut-être... mais il m'i calomniée!... il m'a méconnue!...
OCTAVE
Lui!...
LA MARQUISE, allant à lui, s'asseyant sur une chaise à côté de h. et avec émotion.
Dites!... dites!... Si, pauvre et obscur comme lui, von aviez été aimé d'une femme comme moi, auriez-vou rougi de votre pauvreté? Non!... C'est à elle que von auriez couru la confier!... Vous n'auriez pas pensé à von élever jusqu'à elle par quelques cadeaux llélris; vous lu lui en auriez fait qu'un, mais royal! Vous lui auriez dit fièrement... virilement : Je n'ai ni rang ni titre à to donner; mais j'ai là, dans ce cœur, des trésors de ten dresse que ton monde blasonné ne connaît pas! Et tout mon àme vous eût crié merci! et je vous aurais bon. d'avoir cru en moi I
OCTAVE, avec trouble.
Madame !...