A MARQUIS E, avec amertume
Je vous semble bien orgueilleuse, n'est-ce pas?... Un- Parisienne implacable... se permettre d'nvoir un" 'm-V . Oser se comparer à votre austérité!
OCTAVE
M. n 1.1 1 II'' ....
LA MARQUISE
Votre mépris m'a-t-il assez accablée! M'avez-vous traitée avec assez d'insolence et de cruauté!... Mon cœur bondissait de rage sous chacune de vos paroles! Tout mon orgueil de femme et de grande dame se révoltait comme sous une insulte matérielle... Il me semblait recevoir des coups de cravache!... J'aurais voulu vous tuer!...
OCTAVE
De grâce!... Madame!...
LA MARQUISE, avec un mélange d'enthousiasme involontaire et d'émotion.
Et en même temps... chose étrange!... mystère inexplicable!... j'éprouve tant de dégoût pour tout ce qui est faible et petit... ou plutôt... (Se levant.) Pourquoi ne pas relever la tête, et dire de moi le bien que j'ai le droit d'en dire? Je sens si énergiquement tout ce qui est fort et grand que, malgré moi, au milieu de vos insultes, j'étais saisie, frappée du côté héroïque de votre emportement! Cette amitié farouche, cette austérité impitoyable, si différente de tout ce que je vois... et même de tout ce que j'ai rêvé, me remplissait d'une sorte d'admiration involontaire ! Je n'entendais plus vos imprécations ; je n'entendais que l'âme d'où elles partaient. Plus vous m'écrasiez, plus croissait en moi je ne sais quel plaisir amer et étrange, comme cette scène elle-même... et je me disais avec une sorte de fierté...
OCTAVE, qui s'est levé en même temps qu'elle.
Quoi!...
LA MARQUISE
Oui... de fierté,... car c'était bien le triomphe du noble orgueil sur la vanité mesquine, et, sentir ainsi un tel héroïsme, c'est s'élever à son niveau!... Je me disais... troublée... heureuse de ce que je sentais : Voilà donc
un homme, enfin!... Voilà donc un cœur sur lequel une femme serait fière de s'appuyer !...
OCTAVE, comme éperdu.
Assez!... assez!... pas un mot de plus !...
LA MARQUISE
Qu'avez-vous donc, au nom du ciel !...
OCTAVE, avec un accent fébrile.
Ne comprenez-vous pas?... Ne voyez- vous pas?
Voir?... quoi?...
OCTAVE
Rien ! . . . rien ! . . . Adieu , Madame ! . . . (ii fait «o pas pour .sortir
à gauche.)
LA MARQUISE
Adieu? Ah! oui, je comprends!... Votre mission, votre vengeance! Eh bieni soit!... Adieu!... Portez dans cej monde qui vous attend le témoignage de ma honte, sign< de ma main elle-même... Que m'importent maintenaQ( ces lettres?
OCTAVE, revenant.
Ces lettres!... Vous croyez que je serai maintenant
assez inique, assez lâche pour?... (Jetant les lettres dans le feu.
Tenez!...
LA M.VRQUISE.
Que faites-vous?
OCTAVE
Ce qu'il ferait lui-môme.
LA MARQUISE, s'élaoçant vers la chem inée .
Non! je ne consentirai pas... (Octave larrôte.) Brûlées toutes!...
OCTAVK.
Toutes!... Il ne reste plus rien qui puisse vous accuser^
LA MARQUISE, regardant les papiers qui achèvent de se consumer.
Plus rien I Tout ce passé détruit!...
OCTAVE
Et maintenant, adieu, Madame!...
LA MARQUISE, l'arrêtant avec coquetterie et raillerie.
Un moment encore... de grâce!...
OCTAVE
Quel changement de visage!... Il me semble qu'un sourire. Que veut dire?...
LA MARQUISE, s'approchant de lui, et avec raillerie.
Cela veut dire, Monsieur, que j'ai toujours eu un goût particulier pour les sauvages,... les farouches,... les lions du désert! Ils sont si bonnes gens, ces braves lions!... Ils poussent des rugissements terribles... Ils montrent des griffes effroyables... Leur gueule ouverte semble prêteàtout dévorer... Puis arrive une petite main gantée, qui entre dans cette gueule sanglante, qui joue avec cette crinière hérissée... et, soudain, voilà les grilles qui rentrent, les yeux pleins d'éclairs qui s'éteignent... et le lion se couche vaincu et tremblant aux pieds de celle qu'il croyait faire trembler... Brave lion!... Et il se croit le roi des animaux !
OCTAVE, qui est tombé assis et tout stupéfait.
Quoi?... Madame?...
LA MARQUISE, debout.
Ainsi, vous voilà, vous. Monsieur!... Vous êtes arrivé chez moi, armé de mes lettres comme de la foudre du dieu vengeur!... vous alliez tout réduire en poudre pour votre ami! Nisus pleurant la mort d'Euryale!... Pylade venant venger Oreste des rigueurs de la princesse de Sparte... que sais-je?... Toute l'antiquité!... Une demiheure s'écoule... et voilà Pylade faisant presque une déclaration à Hermione. . . Oh ! vous en avez été bien près ! . . . et si je vous avais laissé continuer!... mais ces lettres brûlées me suffisent... J'espère du moins que cette petite leçon ne sera pas perdue pour vous et que vous aurez un
peu plus d'indulgence pour notre pauvre sexe si faible, ci voyant la faillibilité du vôtre... si fort!... Et maintenant adieu, Monsieur, je ne vous retiens plus!...(Eiie le cong. i
poliment du geste. Octave reste assis.)
LA MARQUISE, avec étonnement.
Eh bien?...
OCTAVE, après uu silence, et avec une tranquillité gracieuse.
Pas encore, pas encore, Madame! Un seul moment.
LA MARQUISE, étonnée.
Que veut dire?
OCTAVE
Gela veut dire que j'ai assisté dans ma vie à bien de spectacles curieux et piquants, mais quo tout s'effar. devant la scène dont vous avez daigné me rendr. témoin... Asseyez-vous donc, je vous en supplie... (Lamar
quise s'assied.)
OCTAVE
La carte que je vous ai fait remettre n'est pas la mienne : je ne m'appelle pas M. de Néris, mais bien M. Charle- Hubert.
LA MARQUISE
Son frère ! . . .
Précisément.
LA MARQUISE
Vous avez osé vous jouer de moi à ce point, et par ce tissu d'histoires mensongères?...
OCTAVE, vivement.
Mensongères ? Madame ! mensongères ? pas toutes. hélas ! Rien de plus vrai que la position de mon frèro perdue, que sa fortune ébranlée, que son honneur un instant compromis!... Heureusement, mon père est arriv. à temps pour le sauver, et hier... un miracle de la ProvidtMi'c «pii a nu pitié (\o non<... l'offre d'un mariage
inespéré, est venu tout réparer ! mais le malheureux hésitait à l'accepter... « Elle en mourra ! » s'écriait-il... Elle... c'était vous ! C'est alors... (Se levant et allant à eiie.) G'cst alors que j'ai eu l'idée de cet entretien, qui, rapporté fidèlement, suffira, j'espère, pour lui faire accepter ce mariage, je ne dis pas sans regret... mais du moins sans remords.
LA MARQUISE
Vous êtes un maître comédien. Monsieur I...
OCTAVE, la regardant en souriant.
Un élève tout au plus.