‹ Avec préface (volume 2)Chapitre 3 sur 114 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

La Même, JULIE, MISS JACKSON, M. SÉVIN.

Madame la marquise, voici les derniers statuts de Tœuvre.

LA MARQUISE

Eh bien, en place, monsieur Sévin; j'écoute. (Tout le

monde s'assied. La marquise et M. Sévin à gauche; Julie et miss Jackson à droite, travaillant.)

M. SÉVIN, lisant.

« Art. 71. Toute pensionnaire de l'asile de Notre-Dame de Repentance qui manquerait deux fois à la prière du matin ou à celle du soir, qui troublerait l'ordre par des chants profanes, ou qui désobéirait à M"" la Supérieure ou aux dames protectrices, qui écrirait des lettres ou en recevrait de son séducteur...

LA MARQUISE, bas.

Passez, monsieur Sévin!

M. SÉVIN, bredouillant.

Brr... brr... « Ou qui introduirait un roman dans la maison, sera chassée sur-le-champ, et déclarée indigne à jamais des bienfaits de l'association de Notre-Dame de Repentance...

LA MARQUISE

Bien! La dernière clause surtout. Julie, que dis-tu de cet article?

JULIE

Que voulez-vous, mère?... Je serais chassée 1

LA MARQUISE

Fi donc î Julie !

Gomment. Mademoiselle! qu'est-ce que j'entends?

MISS JACKSON, avec l'accent anglais.

Oh! miss Julial

JULIE

Je voudrais bien savoir quel si grand mal on trouve à lire des romans. Je n'ai jamais compris pourquoi.

LA MARQUISE

Julie, ma fille, il ne faut jamais parler de ce qu'on ne connaît pas.

JULIE

D'accord; mais je puis bien parler de romans, puisque j'en ai lu... Et j'en lirai encore...

MISS JACKSON

Oh î oui, des romans anglais, ce qui est bien différent.

JULIE

Anglais ou français... J'ai lu, par exemple...

LA MARQUISE, rarrêtant.

Julie ! Monsieur Sévin, vous la connaissez trop pour croire un mot de ce qu'elle va dire.

M. SÉVIN

Je suis bien sûr que M"*' Julie...

JULIE

Monsieur Sévin ! monsieur Sévin ! si vous dites un mot de plus, à la place de ce grimoire arabe que je copie sur ma tapisserie, je vais broder en bon français : « J'ai lu des romans », et je signe : « Julie de Montrichard. »

LA MARQUISE

Monsieur Sévin, ramassez mes ciseaux, s'il vous plaît. (Bas.) Ne la poussez pas, je vous en supplie.

M. SÉVIN

Gela ferait une tapisserie un peu romantique. (Recommençant à lire.) Je passc les derniers articles ; c'est l'uni-

forme, le trousseau ; vous avez réglé cela à merveille : Robe grise, voile blanc, tablier de toile écrue...

JULIE

Oh ! de la toile écrue, fi donc ! Je demande des tabliers de levantine avec les poches garnies de rubans bleus.

LA MARQUISE

Non, la toile écrue est bien. Gela est humble, cela est convenable pour ces pauvres créatures.

JULIE

Elles auront l'air de Gendrillons. Donnez-leur alors des pantoufles vertes.

M. SÉVIN, lisant.

(( Lecture faite des articles de la constitution », car, Madame, c'est une vraie constitution, c'est une charte que vous octroyez à l'asile de Notre-Dame de Repentance, « les pensionnaires seront introduites et défileront devant Monseigneur et les dames bienfaitrices. »

JULIE

Sur quel air? Je propose la marche de la Sémiramide,

tra la la la. (Elle chante.)

M. SÉVIN

En vérité. M*'® Julie a là une heureuse idée: un peu de musique ne gâterait rien! (a la marquise.) Si on chantait votre bel hymne : Reine des cieux, ton trône de nuages...

JULIE, allant à la marquise.

Mère, savez-vous ce qu'il faudrait pour finale? Une polka échevelée; monsieur Sévin, je voudrais vous voir

polker!

LA M.VHyLlSE.

Julie!

MISS JACKSON

Oh! uiiss Julial

LA MARQUISE

Je ne conçois pas que ma fille se serve de pareils ter-

mes. (A Julie.) C'est sans doute pour vous entendre appeler folle par tout le monde.

JCLIE.

Le grand malheur de passer pour folle ! Ce n'est qu'à ce prix-là qu'on a la liberté de faire tout ce qu'on veut.

MISS JACKSON

Oh! miss Julia!

LA MARQUISE, sérieuse.

Julie! vous me faites beaucoup de peine!

Non, Mademoiselle, on ne dira jamais : la folle M'^*" Julie!... vous aurez beau faire, on dira toujours: l'aimable, l'espiègle xW^ Julie!

JULIE

Vite I un notaire et des témoins! M. Sévin vient de me faire un compliment.

M. SÉVIN

Qu'y a-t-il là de si extraordinaire?

LA MARQUISE

Vous avez bien de la patience, monsieur Sévin. Mais, à propos, avez-vous quelque nouvelle de la candidature de mon futur gendre? Ce pauvre Louis de Saqueville tient tellement à la députation!...

JULIE

Ce pauvre Louis de Saqueville! Vous le plaignez parce qu'il est mon fiancé. Vous n'avez peut-être pas tort.

LA MARQUISE

Du'reste, nous le saurons de lui-même, car je l'attends aujourd'hui avec son oncle, le colonel, qui revient d'Afrique.

M. SÉVIN, riant.

Ah! oui, don Quichotte, comme on l'avait surnommé.

JULIE, à sa mère.

Pourquoi don Quichotte, mère?

Pour dix traits d'un courage héroïque, chevaleresque. Un jour, il sauva son régiment en défendant seul contre une nuée d'Arabes une entrée de ravin.

M. SE VIN, avec emphase.

Gomme Horatius Goclès !

JULIE

Ah! bon Dieu! Est-ce qu'il n'a plus qu'un œil?...

LA MARQUISE, un peu sévèrement.

Non! il en a été quitte pour six blessures.

JULIE

Six blessures!...

LA MARQUISE

Un autre jour, dans une retraite, le fils de la cantinière, un enfant de douze ans, aspirant trompette, tombe frappé d'une balle en s'écriant: « Ah! maman! » Le colonel l'entend, court à lui, le relève sous une pluie de balles, le met sur son cheval et le ramène à sa bonne femme de mère !

JULIE

Et l'enfant a vécu?

LA MARQUISE

Oui! mais le colonel a failli mourir, lui.

JULIE

Il avait été blessé?

A toiles enseignes, que quand ses soldats lui ôtèrent son uniforme, ils trouvèrent sur sa poitrine un médaillon avec des cheveux!...

LA MARQUISE, vivement.

C'était sans doute des cheveux de sa mère!...

JULIE

Ohl je suis bien sûre que non !

LA MARQUISE

Julie!

MISS JACKSON

Oh! miss Julia!

JULIE

Tiens! voilà le coupé de M. Louis. Qu'est-ce donc que ce monsieur qui est à côté de lui?

LA MARQUISE, avec émotion.

C'est sans doute son oncle qu'il nous amène !

M. SÉVIN

M. Louis reste à causer avec le fermier...

JULIE

Un électeur... nous ne sommes pas prêts de le revoir.

M. s É VIN, regardant au dehors.

Voici le colonel !

LA MARQUISE, très troublée.

Déjà? (A part.) Oh! je n'ai pas le courage de le revoir encore! (a sa mie.) Julie!... Miss Jackson! veuillez recevoir le colonel à ma place... Voici l'heure de la poste, et j'ai vingt billets à écrire pour notre comité. (Eiie sort avec

M. Sévin.)

Miss JACKSON.

SU down, miss Julia I

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