JULIE, MISS JACKSON, LE COLONEL
LE COLONEL, à la cantonade.
C'est bien dans ce salon, n'est-ce pas? Mille grâces, n'allez pas plus loin, (a part,entrant en scène.) Le coBur me bat.
(Parcourant la chambre du regard.) Elle n'y est paS. (S' approchant de
Julie et de miss Jackson.) Pardoii, Mesdames, on m'avait dit que madame la marquise...
JULIE, tout en travaillant.
Madame la marquise était ici il y a cinq minutes; maij elle s'est enfuie en vous entendant annoncer, colonel.
LE COLONEL
Enfuie !
JULIE
Rassurez-vous! Pour mettre sans doute une autre coil fure en votre honneur...
LE COLONEL
Vous croyez?...
JULIE
Je l'espère!... Car, imaginez-vous qu'elle a la mani( d'enfouir ses beaux cheveux sous le plus affreux bonnet
LE COLONEL
Comment! elle met des bonnets!
JULIE
Je compte sur vous pour changer tout cela, colonel.
LE COLONEL, la regardant.
Moi!... Mais ne me trompé-je pas? Ce regard... cette voix...
JULIE
M. le colonel de Saqueville ne me reconnaissait pas?
LE COLONEL
Julie! mademoiselle Julie!... (Avec émotion.) En vous entendant, en vous regardant... ces dix mortelles années ont disparu tout à coup... Il semble que me voilà revenu ii ce moment...
JULIE
Où vous m'emportiez dans vos bras à l'Opéra...
MISS JACKSON
Oh! miss Julia!... For shame!
JULIK.
Calmez-vous, ma chère : j'avais huit ans... (Présentant miss Jackson au colonel.) Miss Jacksoii... mon institutHce. .. mon ange gardien... un ange bien occupé, allez!
LE COLONEL, la regardant avec affection.
Gomment! voilà cette belle jeune fille qui va être ma nièce I... car il n'y a pas à dire... j'aurai le droit de vous dire : ma nièce.., et même de vous embrasser... n'en déplaise à monsieur mon neveu...
JULIK.
Oh! votre neveu! Savez-vous ce qu'il a de mieux... votre neveu?... c'est son oncle!
LE COLONEL
Allons ! ne me gâtez pas !
JULIE
Vous m'avez tant gâtée, vous, quand j'étais enfant ! Vous faisiez peur à tout le monde avec vos longues moustaches... Moi...
LE COLONEL, riant.
Vous, VOUS me les tiriez !...
JULIE
C'est pourtant vrai !... C'est que vous arriviez toujours les poches pleines de dragées... de poupées.., et comme j'étais déjà gourmande et coquette.... Demandez à miss Jackson qui m'a formée.
MISS JACKSON
Oh! miss Julia!
JULIE
Vous rappelez-vous que c'est par votre intervention que je suis allée à l'Opéra... avant l'âge... légal?
LE COLONEL, riant.
Oui ! et que vous vous êtes endormie avant la fin... et que je vous ai portée dans la voiture !
JULIE
Voyez comme j'étais précoce! Eh bien, je m'endors encore à l'Opéra; mais je n'ai plus de porteur patenté.
LE COLONEL
Et mon neveu?
JULIE
Colonel... regardez donc cette tapisserie... et admirez... N'est-ce pas que j'ai acquis bien du talent?
LE COLONEL, regardant la tapisserie.
Un verset du Coran... Mais qui vous a envoyé ce dessin ?
JULIE
C'est ma mère qui l'a fait venir d'Alger.
LE COLONEL, avec émotion.
Vraiment ?
JULIE
Imaginez-vous que depuis... depuis deux ans... depuis la mort de mon pauvre père... tout ici est à la mode arabe ?
LE COLONEL, ému.
En vérité!
JULIE
Dessins arabes! Etoffes arabes! Vut-s arabes! Je ne sais pas si c'est en votre honneur... mais nous vivons ici comme les filles du désert... n'est-ce pas, miss Jackson?
MISS JACKSON
Oh ! miss Julia!
JULIE
Ne faites pas : Oh miss Julia! Ce n'est pas shoking!... (Au coioneh) Voyons, coloucl, puisquc ma mère n'arrive pas encore, permettez-moi d'hériter d'elle, et asseyez-vous ici! sint..rruini,.int.)Savez-vous une chose bizarre?
LE COLONEL
Laquelle?
JULIE
Vous me paraissiez bien plus vieux il y a dix ans qu'aujourd'hui.
LE COLONEL
Vraiment ?
MISS JACKSON
C'est tout simple, ma chère ! c'est que vous avez dix ans de plous.
JULIE, éclatant de rire.
Ha î ha ! ha ! Et lui... miss Jackson... Est-ce qu'il n'a pas aussi dix ans de plous?
MISS JACKSON
C'est juste I
JULIE, riant.
Je le crois! (sérieusement.) Eh bien, c'est pourtant vrai. Il y a dix ans, vous me faisiez l'effet d'un ancêtre... de quelque chose comme d'un bon Dieu !
LE COLONEL
Et aujourd'hui, de quelque chose comme d'un bon diable !
JULIE, riant.
C'est cela, d'un bon diable qui fait des conquêtes, des razzias !... Colonel, avez-vous jamais été blessé ?
LE COLONEL
Quelquefois, comme tout le monde !
JULIE
Et sans douté... dans des circonstances romanesques, touchantes...
LE COLONEL
Hélas! rien de plus prosaïque et de plus banal. Des coups de sabre anonymes ! Des balles qui se trompent d'adresse... un petit choc dans la poitrine... un petit froid en dedans... puis tout tourne autour de vous ! Voilà I
JULIE apr^s un silence.
Ahl... Colonel, jusqu'à quel âge entre-t-on dans les trompettes ?
LE COLONEL, riant.
Vous avez passé cet àge-là... Ainsi, je n'ai pas besoin de vous répondre. Vous me dites donc que tout est à l'arabe dans cette maison?
JULIE, lui montrant un tableau accroché au mur.
Tenez ! encore une vue d'Alger, que ma mère a achetée l'autre jour.
LE COLONEL
Elle a acheté une vue d'Alger ! (Regardant et avec émotion.)
Cette petite maison blanche avec cette terrasse... c'est là que j'ai logé en sortant de l'hôpital.
JULIE vivement.
Oui ! quand vous avez sauvé ce petit trompette...
LE COLONEL
Comment ! vous savez ?
JULIE
Oui...
LE COLONEL
Eh bien, je vous le montrerai quand vous viendrez en Afrique, car je vous enlève avec madame votre mère.
JULIE
Je ne demande pas mieux. Vous nous ferez venir je ne sais combien de tribus, qui nous apporteront des plumes d'autruche, des dattes, et qui nous feront des fantasias... Nous emmènerons M. Sévin.
LE COLONEL
Qu'est-ce que M. Sévin?
Le complice de ma mère dans toutes ses oeuvres de charité... un homme très pieux... la vertu est sa partie.
LE COLONEL
Ah!
JULIE
Un petit tartufe! il m'est odieux! Nous remmènerons pour sermonner les Arabes; votre neveu étudiera la question de la colonisation; vous el moi, nous irons raser un douar... et nous vendrons miss Jackson à Abd-el-Kader.
MISS JACKSON
Oh! miss JuHa! My dear! for shamef
JULIE, éclatant de rire .
Ha! ha! ha!