SCÈNE III
ANNE, LAMBERT, Le Soldat, en faction sur le seuil do la porte latérale, de façon qu'on le voie .
LAMBERT
Approche, citoyenne I Je suis sous-officier dans l'armée républicaine et chargé de la surveillance de ce quartier.
(Lui tendant le papier.) Lis I
ANNE , après avoir lu.
Eh bien ?
LAMBERT
Eh bien ! Où est le Vendéen?
ANNE, froidement.
Quel Vendéen?
LAMBERT
Laisse là tes airs d'ingénuitél Cela ne prend pas avec les patriotes. Un officier de Vendéens, un émissaire des Vendéens, est entré ici cette nuit. Pourquoi ? Pour acheter quelques traîtres ! Pour se faire vendre quelque porte de la ville! Il est ici, nous en sommes sûrs. Où est-il?
ANNE, froidement.
De deux choses l'une : ou il y est, ou il n'y est pas. S'il n'y est pas, je ne peux pas vous le livrer; s'il y est, je ne le veux pas.
LAMBERT
Je te forcerai bien à parler.
ANNE, idem.
Et comment, s'il vous plaît?
LAMBERT
Tout bonnement... si tu t'obstines à te taire...
ANNE, idem.
Vous me ferez fusiller? Vous en êtes bien capable ! Un assassinat de plus ou de moins, qu'est-ce que cela vous fait ? Seulement, sachez que cela ne me fait pas davantage, et je suis toute consolée d'avance de mourir, par le soulagement de ne plus voir des scélérats comme ceux que je vois. ,
LAMBERT, avec colère.
Ah çà ! citoyenne !
ANNE, avec force.
Quand la République s'appelle Hoche, je l'honore; quand elle s'appelle Carrier... je l'exècre et je le dis.
LAMBERT, riaoU
Ah ! ah ! tu n'as pas peur ! Cela me va ! Eh bien, voyons, causons; tu peux bien me répondre, j'imagine?
ANNE, elle va s'asseoir sur un fauteuiU
Gela dépend de ce que vous me demanderez.
Tu es de Bressuiro?
ANNE
Non.
LAMBERT
Comment t'y trouves-tu?
ANNE DE KERYILER. 133
ANNE
C'est bien simple! Je viens du Morbihan.
LAMBERT
Un pays de curés.
ANNE
Un pays de croyances profondes et sincères. Quand éclata la guerre...
LAMBERT
Tu veux dire la révolte...
ANNE
Se révolter pour son roi et pour son Dieu, ce n'est pas être rebelle, c'est être fidèle.
LAMBERT, galment.
Décidément tu es digne d'être républicaine. Continue!
ANNE
Quand la guerre éclata, mon mari organisa un bataillon de volontaires.
C'est un noble, ton mari? un aristocrate?
ANNE
Il s'appelle le comte dô Kerviler. Nos paysans avaient confiance en lui : nous sommes partis deux cents d'un village des environs de Vannes, avec notre recteur.
LAMBERT
Qu'est-ce que c'est que ça, un recteur ?
ANNE
Notre curé.
LAMBERT
Pourquoi l'avoir amené avec vous, votre curé ?
ANNE
Pour bénir ceux qui se battaient, relever ceux qui tombaient, administrer ceux qui mouraient.
LAMBERT
Après?
ANNE
Mon mari vint se jeter dans Bressuire pour le défendre contre vous.
LAMBERT
Gomment y es-tu encore, puisque nous y sommes?.. Que fais-tu dans cette maison puisqu'il n'y est plus?
A l'attaque de la ville, mon mari et son bataillon se trouvèrent cernés par vous; leur perte était certaine quand un autre Vendéen, un Breton comme nous, accou rut à son secours, le dégagea, et tomba gravement blessé dans la retraite. Le blessé fut transporté ici; mon mari ne voulut pas laisser à d'autres le soin de veiller sur celui qui était tombé en le sauvant. Il alla seul rejoindre l'armée de Charette.
LAMBERT
Pour revenir se battre contre nous ?
ANNE, froidement.
Bien entendu. Moi je restai. Voilà comment je me trouve dans cette maison.
LAMBERT
Ce blessé, où est-il ?
ANNE
Il est sorti depuis ce matin.
LAMBERT
Parfait. Cela confirme tous mes renseignements. Don< ce nest pas M. Moréac qui s'est introduit ici. Donc,c'csl ton mari. Donc, il nous le faut, et, si tu ne nous le livres pas, nous le prendrons bien malgré toi.
Comment cela?
ANNE DE KERYILER. 135
LAMBERT
Tu le verras î (II écrit un mot sur son carnet et, appelant le soldat en faction sur le seuil de la porte.) ApprOChC, toi ! Va porter CC HlOt
au commandant.
(Le soldat sort, la porte se referme.)