SCENE X
MORÉAC, KERVILER.
KERVILER, courant à Moréac.
0 mon ami! mon frère!... Un tel dévouement!
MORÉAC, vivement.
Vous acceptez !
KERVILER
Moi! accepter votre mort!
MORÉAC.
Je vous en supplie! je vous le demande à genoux.
Je serais indigne de votre sacrifice si j'y consentais.
MORÉAC.
Vous n'avez pas le droit de refuser!
KERVILER
Pas le droit!
MORÉAC.
Ce n'est pas pour vous que je m'offre, c'est pour not cause!
KERVILER
Notre cause a autant besoin de vous que de moi
MORÉAC.
Je ne suis qu'un soldat obscur.
KERVILER
Des soldats comme vous deviennent généraux m i ^ jour.
MORÉAC
Vous ôtes l'Ame de notre brave troupe.
KERVILER
Vous me remplacerez auprès d'elle!
MORÉAC.
Est-ce qu'on remplace deux cents ans de respect, de reconnaissance, d'admiration? Si je meurs, ce n'est qu'un bras de moins dans notre armée; vous mort, ce sont trois mille cœurs qui se glacent, ce sont trois mille têtes. . .
KERVILER
Est-ce que je pourrais leur commander encore si j'avais fait cette lâcheté?
MORÉAC.
Il n'y a pas lâcheté quand il y a pitié!
KERVILER
Pitié!
MORÉAC.
Oui, pitié! Je suis seul dans le monde, moi! Je n'ai ni famille, ni amis ! ni affection, ni devoirs ! ni joies, ni espérances! Mon cœur est brisé comme ma vie ! La mort sera un bienfait pour moi! Je l'appelle, je la cherche... et si je ne meurs pas aujourd'hui... je me ferai tuer demain !...
(Mouvement de Kerviler, interrompu par Moréac.) Tandis qUC VOUS... KERVILER, avec force, lui prenant la main.
Eh ! qui vous dit que je ne sois pas aussi malheureux que vous?
MORÉAC.
Malheureux?... quand vous avez le plus grand des bonheurs de ce monde, une femme que vous aimez!
KERVILER
Et si mon désespoir naissait de mon bonheur même?
MORÉAC
Comment?
Ne savez-vous pas qu'il y a quelque chose de plus affreux que d'être seul dans le monde. C'est d'être seul quand on est deux.
MORÉAC.
Que signifie?
KERVTLER.
Oh! je comprends votre surprise! Vous venez de passer deux mois dans cette maison. Vous savez tout ce qu'il y a de vertu, de noblesse d'âme, de charme dans celle qui l'habite... Et vous vous demandez comment celui à qui Dieu a donné une telle femme, peut consentir à s'arracher à elle.
MORÉAC, vivement.
Dites, s'arracher à son devoir, qui est de la défendre, de la soutenir!
KERVILER
Écoutez donc, et vous comprendrez. Quand j'ai épousé ma femme, elle ne m'aimait pas. Elle en aimait un autre!... Un autre qui était mort, mais dont le souvenir vivait toujours en elle! (Mouvement de Moréac.) Elle mc l'a
avoué! (Nouveau mouvement de Moreac.) AvOUé loyalement, tOUtl
haut, devant son père!... Le vieillard était mourant...^ Épouvanté de nos désastres, il la suppliait de donner en moi un protecteur à tous les siens, il la suppliait e pleurant, et elle...
MORÉAC.
Et elle?...
Ki;!{ vil. ER.
Elle! elle s'écria tout éperdue : « Vous savez bien qui je ne m'appartiens pas? Laissez-moi m'ensevelir danj mon deuil, dans son souvenir! » Et alors, se tournan vers moi : « Oui! sachez-le!... me dit-elle. Quoi qui je fasse, quoi que je veuille, il y a là une image qa me sera toujours plus chère que tout!... Et maintenant si vous consentez à n'être que le second dans ma vie, el bien, prenez-moi!... Mais épargnez-moi!... Le mot : «It
VOUS aime )),me ferait trop de mal dans la bouche d'un autre! »
(Il tombe assis sur le fauteuil.) MORE A G, d'une voix sourde.
Pauvre martyre !
KERVILER, se retournant vers lui.
Vous pleurez! Est-ce de pitié pour elle ou d'horreur pour moi?... (Geste de Moréac.) Oh! je VOUS pardonnerais! Un tel mariage était un crime, puisqu'il faisait une victime!... L'orgueil, la pitié, le devoir, tout m'ordonnait de refuser. Eh bien, mon ami, le croiriez-vous? C'est son aveu même qui m'enchaîna plus étroitement à elle. Il partait d'une âme si noble, il témoignait de tant de droiture... que ma passion s'en accrut encore, et, la relevant, je lui dis : « Unissons donc nos deux loyautés, confiezmoi sans crainte votre bonheur, comme je vous confie sans crainte mon honneur, et engagez-vous à celui qui fera taire même son amour devant vos souvenirs. »
MORÉAC, avec émotion.
Vous lui avez dit cela!
KERVILER
Oh ! ne me louez pas. J'espérais l'émouvoir, j'espérais que ma tendresse... que le temps... Fou que j'étais! Estce que le temps compte pour des femmes comme elle? Est-ce qu'elles peuvent aimer deux fois?... Rien ne put triompher de celui qui n'était pas là. Elle me suivit dans Bressuire... Cette image maudite l'y suivit aussi. Alors commença pour moi un étrange, un affreux supplice! Je
devins jaloux d'un mort! (Mouvement de Moréac.) Cela VOUS
paraît insensé! Hélas! je ne veux que vous pour juge!... Parlait-elle souvent de moi ?. . . Tremblait-elle pour moi ?. . . Mes dangers... mon dévouement à notre cause la touchaient-ils? M'aurait-elle pleuré si j'avais été tué? Mais à quoi bon ces folles questions?... Est-ce que je n'ai pas
lu ce matin dans ses yeux? A peine Tai-je revue, que j'ai compris qu'il était toujours là, lui, entre nous deux!... Quand j'ai approché mes lèvres de son front, elle a reculé, comme si elle allait commettre un sacrilège !... Ah! bénie soit ma mort qui la délivrera d'un tel supplice !
(Il court à la porte comme pour avertir le soldat.) M 0 R É A G , courant derrière lui, se mettant devant la porte, et l'arrêtant.
Arrêtez !
KERVILER, voulant récarter.
Laissez-moi !
MORÉAC.
Non ! ce n'est plus au nom de mon désespoir que je vous supplie d'accepter mon sacrifice, c'est au nom de mes remords !
KERVILER
De vos remords !
MORÉAC.
Oui î oui ! cette mort î c'est pour moi plus que la délivrance! c'est l'expiation! On vient... De grâce!... de grâce!...