SCÈNE III
Les Mêmes, KŒRNER.
(La fenêtre du balcon s'ouvre avec fracas, et Kœrner saute dans le salin.)
KŒRNER
Enfin, m'y voilà!
LA GRANDE-DUCHESSE
Quel est ce fou qui entre par la fenêtre?
BÉATIllX.
Ne craignez rien, princesse, je devine. (Sapprochant de Kœrner.) Oscrai-je VOUS demander, Monsieur?...
KŒRNER
Ce que je viens chercher, Madame? Demande assez naturelle! je venais pour parler à l'illustre Béatrix!
BÉATRIX, souriant.
Par ce chemin, Monsieur ?
KOERNER
Mon Dieu, Madame, j'en aurais autant aimé un autre... mais j'y ai été forcé !
BÉATRIX, riaut.
Forcé d'entrer chez moi par la fenêtre ?
KŒRNER
Sans doute. Madame, puisqu'on m'a impitoyablement fermé la porte... Je n'avais donc qu'une ressource... sauter par-dessus les murailles... montera l'assaut sur ce balcon...
BÉATRIX
Vous désiriez donc bien me voir. Monsieur?
K(f:RNi:R.
Si je le désirais !
Eh bien! vous m'avez vue... Ainsi vous pouvez, par la
môme route... (Klle lul indique la fenêtre.)
LA GRAXDE-DUCHESSE, à part.
Bravo !
KOERNER, avec feu.
Gomment! ne comprenez-vous pas, Madame... qui je suis, ce qui m'amène?...
BÉATRIX
Pas le moins du monde, Monsieur.
KŒRNER
Mais, je suis un poète, Madame, un poète que votre génie a enthousiasmé.
BÉATRIX, bas à la Grande-Duchesse.
Quand je vous le disais, princesse!... Écoutez bien ce
qui va se passer. (Se tournant vers Kœmer avec grâce.) Ah! c'cst
bien différent, et je comprends. Monsieur a sans doute composé pour moi un drame, une tragédie?
KŒRNKR.
Précisément, Madame.
BÉATRIX
Cela se trouve à merveille, car je désire un rôle.
KŒRNER, à part.
Me voilà introduit!
BÉATRIX
La pièce est en trois actes?
KOERNER
En trois I
BÉATRIX
Jolie coupe... Eh bien î Monsieur, puisque vous avez pris tant de peine pour venir me trouver, il est bien juste que je vous écoute... Vous ne pouvez pas avoir un auditeur plus digne de vous que Madame... Lisez-nous votre
ouvrage. (Elle s'assied en offrant un siège à Kœmer.)
LA GR^NDE-DUCHESSE, bas àBéatrix.
Gela m'amuse beaucoup.
BÉATRIX, à Kœmer.
Eh bien. Monsieur?
K CE R N E R, embarrassé.
Eh bien ! Madame... ne pouvant compter sur un accueil si bienveillant...
BÉATRIX
Vous n'avez pas apporté votre pièce ?
K CERNER, avec empressement.
Précisément.
BÉATRIX, se retournant vers laGrande-Dudiesse.avec un acceuKie r'gr<'t
Ah ! il n'a pas apporté sa pièce I
LA GRANDE-DUCIIKSSE.
Il n'a pas apporté sa pièce!
BEATRIX, se retournant vers Koerner.
Eh bien ! tant mieux î vous me la raconterez.
KOERNEB.
Moi! vous raconter...
BÉATRIX
J'aime beaucoup à entendre un poète raconter son ouvrage! Son visage animé, le jeu de sa physionomie, sa voix, ses gestes, complètent son drame mieux que 1«' meilleur comédien... et je suis persuadée qu'un chefd'œuvre, raconté par vous. Monsieur, serait deux fois un chef-d'œuvre.
KœRNER.
C'est que... Madame...
BÉATRIX, gracieusement.
Faut-il vous dire que je le veux?
K(ERNER, essayant de sourir ■
Alors... certainement... (a part.) Je veux être mort si jo sais que lui dire.
LA GRANDE-DUCHESSE, bas à Béatrix.
Oh ! la bonne fijzure ! Il tourmente son chapeau , il tousse ! il fait des hum ! hum î
Ji É A T R I X , à Kœrner.
Est-ce que vous faites votre drame, Monsieur?
KOERNER
Par exemple ! Madame !... c'est que je cherchais...
BÉATRIX
Par où commencer? Ah I oui !... c'est assez embarras sant... Mais je ne crains rien, Monsieur; un homme
qui a autant d'imagination pour les entrées... saura bien trouver une sortie... Et d'abord, voyons, dites-moi le titre.
LA GRANDE-DUCUESSE.
Oui, le titre ! le titre !
K CERNER, essayant de sourire.
Le titre... vous me demandez le titre ?
BÉATRIX
Précisément !
KOERNER, embarrassé.
C'est que...
BÉATRIX
Ah ! je vois ce qui en est ! Monsieur est comme tous les hommes de génie, qui ne font leur ouverture qu'après leur opéra. Monsieur n'a pas encore trouvé le titre ! Ah ! tête de poète!...
K CE R N E R , avec empressement.
C'est vrai ! c'est vrai !
Du reste, le titre ne fait rien à l'affaire ! Où se pass(r la scène ?
KOERNER
Aux Iles. Madame a peut-être été aux Iles ?
BÉATRIX
Jamais, Monsieur.
KCERNER, avec enthousiasme.
Ah î quel ciel, Madame ! Quelle végétation ! Des palmiers qui... / \
BÉATRIX
Là ! là !... Quelle imagination ! Si je vous laissais faire, vous seriez capable d'oublier votre drame pour votre description. Mais ma curiosité féminine est là. Voyons le sujet. Mais ne restez donc pas debout! Prenez un siège.
KOERNER, sasseyant.
Le sujet ! Voici : C'est une jeune sauvage... qui est., couchée... dans une caverne... Vous comprenez, n'est-CL pas, Madame ?
BÉATRIX
Parfaitement, Monsieur.
KŒRNER
Gettte jeune sauvage est grande, brune... des yeux...
Passons le portrait ! Je la vois d'ici, et je brûle d'arriver à l'action.
LA GRANDE-DUCIIESS E.
A l'action ! à l'action 1
KCERNER.
C'est trop juste !
LA GRANDE-DUCUESSE.
Va-t-il bien s'embourber !
KOERNER, avec mille peines.
C'est donc une jeune sauvage... qui est couchée dans une caverne ... et cette jeune sauvage... non, pardon, je me trompe... ce n'est pas cela !... Mais sil c'est cela !... oui !... oui ! ... Et... cette jeune sauvage...
BÉATRIX
Cette jeune sauvage ?...
KCERNER.
Dort :...
BÉATRIX, se tournant vers la Graode-Dachesse.
Bien ! très bien ! De la couleur, de l'intérêt !
KtERNER, a pan.
Ah ! quelle diable de position I
BÉATRIX
(^jntiini'<ii> .
KOERNER
Je VOUS disais donc, Madame, que cette jeune sauvage... dormait... quand tout à coup... sort... de l'alcôve...
BÉATRIX
Pardon, Monsieur... mais il me semblait que cette jeune sauvage dormait dans une caverne... et alors... une alcôve...
KCERNER.
C'est juste! c'est juste! Madame, vous avez mille fois raison...
BÉATRIX
Que vous êtes bon, Monsieur, d'accueillir ainsi... mes humbles critiques !... Mais je vous jure de ne plus vous interrompre...
K(KRNER, vivement.
Mais, au contraire, Madame, je vous en supplie!...
BÉATRIX
Non, non... cela coupe le fil de l'intérêt !... Ainsi, soyons muets comme des statues !
LA GRANDE-DUCUESSE.
Comme des statues !
KOERNER, s'empêtrant de plus en plus.
Je vous disais donc que cette jeune sauvage dormait dans la caverne, quand, tout d'un coup... le jeune officier français... Voyant... cette belle sauvage... endormie... l'éveille... Vous suivez bien, n'est-ce pas, Madame? (Geste
muet de Béatrix, qui commence à rire malgré elle.) Et alorS... le pèrC
allait lui parler... oui, c'est cela... allait lui parler... quand tout à coup... le canon... ébranle le palais... et alors... le gouverneur... et des noirs... qui portaient des
cocos... entrent... et alors... (Béatrlx et la Grande-Duchesse, qui, depuis un moment, commençaient à rire, éclatent malgré elles ; Kœrner les regarde quelque temps, puis il se met à rire comme elles et avec elles.) Ah !
ah ! ah !... Le fait est qu'on n'a jamais été plus bête! Ah I
ah! Je devais être à peindre avec ma jeune sauvage... mon gouverneur et mes cocos... ah ! ahî... mes cocos î... (se levant.) Au diable les jongleries !... (a Béatrix.) Madame... je m'appelle Rodolphe Kœrner ; je suis capitaine... La musique... les vers !... je m'en soucie comme d'un vieux fusil cassé, et, quant à un drame, je veux être mort si j'ai jamais pensé à en faire un, avant le moment où vous vous êtes si bien moquée de moi ! Car vous vous êtes joliment moquée de moi. Ah ! que vous m'enferriez bien î... Et tout bas je me disais : « Je suis fièrement bête, mai^ elle a diablement d'esprit î » Ce qui fait que j'étais enchanté, quoique je n'en eusse pas l'air ; et cela me confirme de plus en plus dans mes idées, car vous comprenez bien pourquoi j'ai failli me casser le cou afin de vous voir... Eh bien ! oui, c'est vrai... je vous aime!... Qu'avez-vous à répondre à cela ?
BÉATRIX, riant.
Ah ! ah! voilà qui vaut encore mieux que les cocos.
KGERXER.
Cela vous fait rire? Allons, c'est bon signe!... (a Béatrix.) Ma déclaration est un peu brusque, j'en conviens, mais elle est encore plus sincère. Je vous aime comme un enragé! Ce matin, un petit baron a parlé de vous légèrement, je lui ai coupé la figure d'un coup de sabre! Il y a un mois, j'ai fait vingt lieues à franc étrier pour aller vous applaudir un quart d'heure, et je sens que, pour me faire aimer de vous, je serais capable de toutes les bonnes actions du monde... Que diable! Un pareil amour ne se trouve pas tous les jours ! Cela ne vous touche-t-il pas ?
IILA I lil \.
J'ai bien peur que non î
KflERNKR.
Vrai?
BÉATRIX
Vrai!
KOERNER. V
Vous n'êtes pas sensible à ma passion?
BÉATRIX
Pas le moins du monde.
KOERNER
Vous m'ôtez toute espérance?
BÉATRIX
Mon Dieu! oui!
LA GRANDE-DUCUESSE., à part.
Elle est charmante !
KOKRNER.
Eh bien! c'est ce que nous verrons.
BÉATRIX, gaiement.
En vérité? Et que verrons-nous, Monsieur?
KOERNER
Je ne puis pas vous contraindre à m'aimer.
BÉATRIX
Comment! Vous voulez bien en convenir!
KCERNER.
Mais vous n'en aimerez pas d'autres.
BÉATRIX
Et qui m'en empêchera?
KOERNER
Parbleu! moi!
BÉATRIX
Et par quel moyen, de grâce?
k(>:rner.
Un moyen bien simple! Le premier homme qui vous fait la cour, je le tue!
BÉATRIX
Très ingénieux ! mais encore faudra-t-il le connaître avant de le tuer!
K(*:rner.
Ohî liez-vous à moi! Je saurai bien le dccouvni . v ,,,, ne ferez pas un pas sans que je vous suive. Je m'installe en face de vos fenêtres ; si vous sortez, je sors ; si quelqu'un entre, j'entre aussi; j'intercepte tous les billets, j'épie tous les regards...
Ouil une façon de portier ambulant I... Tant de peine mérite récompense, et comme je ne veux pas que vous m'échappiez, vos gages courront d'aujourd'hui même...
(Ouvrant sa bourse.) Voici le douier à DicU ! (Elle lui donne un.? pièce de monnaie,)
KOERNER, furieux et r.ifusant.
Gomment, Madame I...
(La Grande-Duchesse rit tout bas.) BÉATRIX, avec bonté.
Prenez donc!... et prenez aussi le chemin que vous ne connaissez pas... celui de la porte... Au revoir, mon garçon! (Elle le reconduit du yeste. Kœrner sort comme un homme éperdu, en disant: Sapristi !)
(Il sort.)