SCÈNE PREMIÈRE
CHAMEROY, MADAME CHAMEROY.
MADAME CHAMEROY, faisant de la tapisserie.
Mon Dieu! monsieur Ghameroy, comme tu es nerveux aujourd'hui! Reste donc tranquille!
CHAMEROY.
Gela vous est bien facile à vous autres femmes! vous avez un calmant toujours prêt... votre tapisserie. Mais nous, pauvres hommes, quand quelque chose nous agite...
MADAME CHAMEROY.
Pourquoi t'agites-tu?
CHAMEROY.
Pourquoi? le jour où je marie ma fille!
MADAME CHAMEROY.
D'abord, tu ne la maries pas encore... G'est aujourd'hui la première entrevue sérieuse.
C II A M E R 0 Y , allant à elle.
Oui... Mais commont cette entrevue va-t-elle se passer? Voyons, recordons-nous. Dis-moi bien ce qui est convenu.
MADAME CIIAMEROY.
Quand tu te seras assis.
CE A MER 0 Y, s' asseyant.
Voilà... Eh bien!
MADAME CHAMEROY.
Eh bien, rien de plus simple. M. le comte de Vérac a dit hier soir à la sortie de l'Opéra à M"'^ de Forcy, sa cousine, qu'il viendrait aujourd'hui à quatre heures.
CHAMEROY.
Sous quel prétexte? Car, avant tout, il ne faut pas qu'Henriette se doute...
MADAME CHAMEROY.
Rapporte-t'en donc à moi ! Il viendra sous prétexte de louer le rez-de-chaussée de notre maison du boulevard Haussmann.
CHAMEROY.
Parfait! Un sujet de conversation excellent... Où un homme montre son caractère, ses goûts, ses habitudes, et qui n'apprendra rien à Henriette... car, avant tout, il ne faut pas qu'elle se doute...
MADAME CHAMEROY.
Sois donc tranquille!...
CHAMEROY.
Mais M. de Vérac a donc été content de la visite qu'il nous a faite dans notre loge? Henriette In? i «inn.- i>lii puisqu'i revient aujourd'hui?
MADAME CHAMEROY.
Probablement !
IIAMEROY.
J'étais si trouble que je n'ai rien vu! C'est à quatre
heures qu'il doit venir? Qu'est-ce que je vais faire d'ici à quatre heures pour ne pas m'agiter? Ah ! quelle idée ! C'est demain le 15 : je vais faire mes quittances de loyer.
(Il se met à une table.) J'aime ce travail.. . il me délaSSe. (Écrivant.)
(( Je soussigné reconnais avoir reçu de monsieur... »
MADAME CIIAMEROY.
A propos, as-tu loué ton second?
Oui... ne m'interromps pas... (Écrivant.) « Sans préjudice du terme courant et sous la réserve de tous mes droits.» C'est étonnant comme cela me calme!
MADAME CIIAMEROY.
Par exemple, voilà une chose que je ne comprends pas... s'amuser à écrire ses quittances depuis le premier mot jusqu'au dernier, quand on en vend de tout imprimées.
CIIAMEROY.
Je le sais... mais on n'a pas le plaisir de les écrire. (Écrivant). « Trois mille... » (Parlant). On dit que l'argent est immoral!... Celui qu'on ne vous rend pas, oui!... il vous aigrit... vous irrite... mais celui qu'on encaisse... (Écrivant.) « Trois mille deux cents... plus les portes et fenêtres. » Parlant.) Rieu qu'cn faisant cette addition je me sens meilleur!
MADAME CHAMEROY.
Tu en as pour longtemps avec tes trois maisons?
CHAMEROY.
Tu peux dire nos trois maisons. Car nous les avons h oncrrablement acquises ensemble, par notre travail, notre économie, notre intelligence...
MADAME CHAMEROY.
Quand je pense que tout le monde à Saint-Quentin blâmait mon père de donner sa fille à un petit commis sans fortune.
192 COMEDIES EN IN .\( Ti:.
cil A ME ROY, se levant.
J'avais mieux que la fortune... j'avais des aptitudes commerciales... Ton père me devina... c'était un homme sans grande éducation, sans littérature...
MADAME CIIAMEROY.
Ah!
CHAMEROV.
Mais qui avait le coup d'œil juste... Un grainetier de Saint-Quentin qui laisse quinze mille livres de rente à sa fille n'est pas un imbécile!
MADAME CHAMEROV,
Il t'aimait beaucoup.
CHAMEROV.
Je crois avoir toujours honoré sa mémoire. Avec les soixante mille francs que je reçus de ta dot, je pris un intérêt dans une fabrique de Roubaix... Bientôt mes capacités exceptionnelles, j'ose le dire... me firent remarquer, les commandites s'offrirent à moi, et je devins le chef d'une des manufactures les plus importantes de la ville de Roubaix.
MADAME CHAMEROV.
l^auvre homme! As-tu travail!»' !
CHAMEROV.
Jour et nuit... mais je ne le regrette pas, car, api<"^ vingt-trois ans de labeur, j'ai pu me retirer avec une fortune de cent cinquante mille livres de rente... C'est-àdire trois millions.
MADAME CHAMEROV.
Chut! plus l);i- :
(.1! AMKRtn.
Pourquoi ?
MADAME CM AMERtn.
Si les domestiques t'entendaient, ils croiraient que nous sommes riches... et ils gaspilleraient tout.